XVII

Le geôlier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit à sa

femme:

--J'en ai assez décidément de l'existence que je mène ici. J'ai trop

peur. On m'a payé pour perdre ma place, n'est-ce pas? Je veux m'en

aller.

--Tu n'es qu'un sot, lui avait répondu sa femme. Tant que monsieur de

Boiscoran sera prisonnier, on peut espérer des profits. Tu ne sais pas

ce que ces Chandoré sont riches. Il faut rester...

Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la prétention d'être le

maître du logis. Il y criait très fort. Il y jurait à écailler le crépi

des murs. Il s'oubliait jusqu'à démontrer à tour de bras qu'il était le

plus fort. Seulement... Seulement, Mme Blangin ayant décidé qu'il

resterait, il restait... Et assis à l'ombre, devant sa porte, en proie

aux plus sombres pressentiments, il fumait sa pipe, lorsque maître

Magloire et maître Folgat se présentèrent à la prison, munis d'un

laissez-passer de M. Galpin-Daveline.

Dès qu'ils entrèrent, il se leva. Pensant bien que Mlle Denise les

avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il poliment

son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche:

--Ah! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il avec un

sourire obséquieux. Je vais les conduire. Le temps seulement de prendre

la clef de la cellule.

Maître Magloire le retint.

--Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran?

--Comme ci comme ça, répondit le geôlier.

--Qu'a-t-il?

--Eh! ce qu'ont tous les accusés quand ils voient que leur affaire prend

une vilaine tournure.

Les défenseurs échangèrent un regard attristé. Il était clair que

Blangin croyait à la culpabilité de Jacques, et c'était d'un sinistre

augure. Les gens qui gardent les prisonniers ont d'ordinaire le flair

excellent, et souvent les avocats les consultent, à peu près comme un

auteur prend l'avis des gens du théâtre où il donne une pièce.

--Vous a-t-il dit quelque chose? interrogea maître Folgat.

--À moi, personnellement, presque rien, répondit le geôlier. (Et

secouant la tête:) Mais on a son expérience, n'est-ce pas?

poursuivit-il. Quand un accusé vient de recevoir son avocat, je monte

toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque chose,

histoire de lui remettre du cœur au ventre... C'est pourquoi, hier, dès

que maître Magloire a été parti, j'ai grimpé les escaliers quatre à

quatre...

--Et vous avez trouvé monsieur de Boiscoran malade!

--Je l'ai trouvé dans un état à faire pitié, messieurs. Il était étendu

à plat ventre sur son lit, la tête enfoncée dans son oreiller, ne

bougeant pas plus qu'une souche. J'étais dans sa cellule depuis plus

d'une minute, qu'il n'avait encore rien entendu... Je secouais mes

clefs, je piétinais, je toussais, rien... L'inquiétude me prend, je

m'approche et je lui tape sur l'épaule: «Hé! monsieur!...» Cristi! Il

bondit haut comme ça, et se mettant sur son séant. «Qu'est-ce que vous

me voulez?» dit-il. Naturellement j'essaye de le consoler, de lui

expliquer qu'il faut se faire une raison, que c'est bien désagréable de

passer aux assises, mais qu'après tout on n'en meurt pas, et que même on

en sort blanc comme neige quand on a un bon avocat... J'aurais aussi

bien fait de chanter «femme sensible!»[4]... Plus je lui parlais, plus

ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir: «Sortez! se

met-il à crier, sortez!»...

Il s'interrompit et se détourna pour tirer une bouffée de sa pipe. Mais

elle était éteinte. Il la mit dans la poche de sa veste et continua:

--Je pouvais lui répondre que j'ai le droit d'entrer dans les cellules

quand il me plaît et d'y rester tant que je veux. Mais les prisonniers

sont des enfants, il ne faut pas les contrarier. Je sortis donc;

seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y restai en faction...

Ah! messieurs... depuis vingt ans que je suis dans les prisons, j'ai vu

des désespoirs... Jamais je n'en ai vu d'aussi terrible que celui de ce

pauvre jeune homme. Il avait sauté à terre dès que j'avais eu les talons

tournés, et il allait, et il venait dans sa cellule en sanglotant tout

haut. Il était plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des

joues des larmes si grosses que je les voyais...

Chacun de ces détails éveillait un remords dans le cœur de maître

Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'était pas sensiblement

modifiée, mais il avait eu le temps de réfléchir et il se reprochait

amèrement sa dureté.

--J'étais en observation depuis une bonne heure, au moins, poursuivait

le geôlier, quand voilà que tout à coup, monsieur de Boiscoran saute sur

la porte et se met à la secouer et à la taper à grands coups de pied et

à appeler de toutes ses forces. Je le fais attendre un peu, pour qu'il

ne me sache pas si près, et enfin j'ouvre en faisant celui qui a monté

l'escalier en courant. Dès que je parais: «J'ai le droit, n'est-ce pas,

de recevoir des visites?... Et personne n'est venu me

demander?--Personne.--Vous en êtes bien sûr?... Très sûr!...»

»C'était comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se tenait le

front à deux mains, comme cela, et il disait: "Personne! Et j'ai une

mère, une fiancée, des amis! Allons, c'est fini!... Je n'existe plus, je

suis abandonné, réprouvé, renié!..." Il disait cela d'une voix à tirer

des larmes des pierres de la prison, et moi, ému, je lui proposai

d'écrire une lettre que je ferais porter chez monsieur de Chandoré. Mais

aussitôt, entrant en fureur: "Non, jamais! s'écria-t-il, jamais,

laissez-moi, je n'ai plus qu'à mourir..."

Maître Folgat n'avait pas prononcé une parole, mais sa pâleur trahissait

son émotion.

--Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je n'étais pas

rassuré du tout. La cellule qu'occupe monsieur de Boiscoran n'a pas de

chance. J'y ai eu, depuis que je suis à Sauveterre, un suicide et une

tentative de suicide. Sitôt sorti, j'appelai Frumence Cheminot, un

pauvre diable de détenu qui m'aide dans mon service, et il fut convenu

que nous monterions la garde à tour de rôle, pour ne pas perdre l'accusé

de vue une minute. Mais la précaution était inutile. Le soir, quand on

monta le dîner de monsieur de Boiscoran, il était tout à fait calme, et

même il me dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait

conserver ses forces. Pauvre malheureux! s'il n'a de forces que celles

que lui donnera son dîner d'hier, il n'ira pas loin. À peine avait-il

avalé quatre bouchées qu'il fut pris d'un tel étouffement que nous avons

cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les mains, et même

je pensais que ce serait peut-être un bonheur. Enfin, vers neuf heures,

il était à peu près remis, et il est resté toute la nuit accoudé à sa

fenêtre...

Maître Magloire était à bout.

--Montons, dit-il à son jeune confrère.

Ils montèrent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules, ils

aperçurent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher

doucement.

--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent-ils à voix basse.

--Je crois qu'il dort, répondit le détenu. Pauvre homme! Il rêve

peut-être qu'il est libre dans son beau château.

Sur la pointe du pied, maître Folgat s'approcha du guichet.

Mais Jacques était éveillé. Il avait entendu des pas et des voix, et il

venait de sauter à terre.

Blangin ouvrit donc la porte, et dès le seuil:

--Je vous amène du renfort, mon ami, dit maître Magloire au prisonnier.

Maître Folgat, mon confrère venu de Paris avec votre mère...

Froidement, sans un mot, M. de Boiscoran s'inclina.

--Je vois que vous m'en voulez, reprit le célèbre avocat de Sauveterre,

j'ai été vif, hier, beaucoup trop vif...

Jacques secoua la tête et reprit d'un ton glacé:

--Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai réfléchi, et maintenant je vous

remercie de votre franchise... Au moins je sais mon sort. Si je passais

en cour d'assises, innocent, je serais condamné comme assassin et

incendiaire. J'aviserai à ne pas passer en cour d'assises...

--Malheureux! Tout espoir n'est pas perdu!

--Si. Du moment où vous, qui êtes mon ami, vous ne m'avez pas cru, qui

donc me croirait!

--Moi! s'écria maître Folgat. Moi, qui sans vous connaître croyais à

votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous ai vu!

Plus prompt que la pensée, Jacques de Boiscoran saisit la main du jeune

avocat, et la serrant d'une étreinte convulsive:

--Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'écria-t-il,

merci!... Soyez béni, monsieur, de cette foi que vous avez en moi!

C'était la première fois, depuis son arrestation, que l'infortuné

tressaillait d'espérance et de joie. Ce ne fut, hélas, qu'un

tressaillement. Son regard, presque aussitôt, s'éteignit, son front

devint plus sombre encore, et d'une voix sourde:

--Malheureusement, reprit-il, nul désormais ne peut rien pour moi.

Maître Magloire a dû vous dire, monsieur, ma lamentable histoire et mes

explications; je n'ai pas de preuves... ou du moins, pour en fournir, il

me faudrait descendre à de tels détails que la justice ne saurait les

admettre, ou que si, par impossible, elle les admettait, j'en resterais

à tout jamais avili à mes yeux... Il est de ces confidences dont il est

interdit de profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces

voiles que, même au prix de la vie, on ne soulève pas... Mieux vaut être

condamné innocent qu'être acquitté infâme et dégradé. Messieurs, je

renonce à me défendre...

Pour examiner ainsi, à quel parti désespéré s'était-il donc arrêté? Ses

défenseurs tremblaient de le deviner.

--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur, dit

maître Folgat.

--Pourquoi?

--Parce que vous n'êtes pas seul en cause, monsieur. Parce que vous avez

des parents, des amis...

Un sourire d'amère ironie crispait les lèvres de Jacques de Boiscoran.

--Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il, à eux qui n'ont pas

même eu le courage d'attendre, pour me renier, que le jugement fût

rendu!... À eux dont le verdict impitoyable a devancé celui de la cour

d'assises! C'est d'un inconnu, c'est de vous, monsieur Folgat, que me

vient le premier témoignage de sympathie.

--Ah! ce n'est pas vrai! s'écria maître Magloire, et vous le savez bien!

Jacques ne parut pas l'entendre.

--Des amis! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours

prospères... Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon étaient mes

amis... L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le plus implacable

des juges, et l'autre, qui est procureur de la République, n'a pas même

essayé de venir à mon secours... Maître Magloire aussi était mon ami, et

cent fois il m'avait dit que je pouvais compter sur lui comme il

comptait sur moi, aussi est-ce lui que j'avais choisi entre tous pour

m'assister de ses conseils et de son expérience... Et quand j'ai

entrepris de lui démontrer mon innocence, il m'a répondu que je mentais.

De nouveau le célèbre avocat de Sauveterre essaya de protester, en vain.

--Des parents! continuait Jacques d'un accent où vibraient toutes ses

colères, j'en ai, vous avez raison, j'ai un père et une mère... Où

sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalité inouïe, se débat

misérablement dans les mailles de la plus odieuse et de la plus perfide

des intrigues? Mon père, tranquillement, reste à Paris, tout à ses

occupations et à ses plaisirs accoutumés... Ma mère est accourue à

Sauveterre, elle y est en ce moment, mais c'est inutilement qu'on lui a

fait savoir qu'il m'était permis de recevoir sa visite. Je l'attendais

hier, mais le malheureux accusé d'un crime n'est plus son fils! C'est en

vain que du fond de l'abîme je l'ai appelée, c'est en vain que je l'ai

attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon cœur! Elle n'est

pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde désormais, et vous

voyez bien que j'ai le droit de disposer de moi...

Maître Folgat n'eut pas l'idée de discuter. À quoi bon! Est-ce que le

désespoir raisonne? Il dit simplement:

--Vous oubliez mademoiselle de Chandoré, monsieur.

Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long

frémissement:

--Denise!... murmura-t-il.

--Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son courage, son

dévouement et tout ce qu'elle a tenté pour vous. Direz-vous qu'elle vous

abandonne et qu'elle vous renie, celle qui, oubliant pour vous toutes

ses timidités et toutes ses pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans

votre prison! C'est son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car

elle pouvait être découverte ou trahie, elle le savait. N'importe! elle

n'a pas hésité...

--Ah! vous êtes cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant à le

briser le bras de l'avocat:) Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-il,

que c'est son souvenir qui me tue, et que mon malheur est d'autant plus

affreux que je sais quelles félicités je perds! Ne voyez-vous donc pas

que j'aime Denise comme jamais femme n'a été aimée! Ah! s'il ne

s'agissait que de moi!... Moi, du moins, j'ai une faute à expier. Mais

elle! Pourquoi, mon Dieu, me suis-je trouvé sur son chemin! (Il demeura

pensif une minute, puis:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma

mère, elle n'est venue hier! Pourquoi? Ah! c'est que sans doute on lui a

tout révélé. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir du

crime...

--Vous vous trompez, Jacques, prononça maître Magloire, mademoiselle de

Chandoré ne sait rien...

--Est-ce possible!

--Maître Magloire n'a point parlé devant elle, ajouta maître Folgat, et

nous avons fait promettre à monsieur de Chandoré de garder le secret.

J'ai soutenu que vous seul aviez le droit d'apprendre la vérité à

mademoiselle Denise.

--Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas disculpé?

--Elle ne se l'explique pas.

--Grand Dieu! me croirait-elle donc coupable?

--Vous lui diriez que vous l'êtes, qu'elle refuserait de vous croire...

--Et cependant elle n'est pas venue hier...

--Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la vérité, on a dû la

révéler à votre mère. Madame de Boiscoran a été comme foudroyée par ce

dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est restée sans connaissance

entre les bras de mademoiselle Denise. Quand elle est revenue à elle, sa

première parole a été pour vous, mais il était trop tard pour se

présenter à la prison...

En invoquant le nom de Mlle Denise, maître Folgat avait trouvé le

moyen le plus sûr, et peut-être le seul, de briser la volonté de

Jacques.

--Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur! murmura-t-il.

--En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez conçu,

répondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais: «Soit!» Et je serais

le premier à vous fournir une arme. Le suicide serait une expiation.

Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer, car le suicide serait

un aveu.

--Que faire?

--Vous défendre, lutter...

--Sans espoir?

--Oui, même sans espoir. Est-ce que jamais, en présence de l'ennemi,

vous avez été tenté de vous faire sauter la cervelle? Non. Vous saviez

cependant que les Prussiens étaient les plus nombreux et que

probablement ils seraient vainqueurs! N'importe! Eh bien! vous êtes en

présence de l'ennemi, et eussiez-vous la certitude d'être vaincu,

c'est-à-dire condamné, que je vous dirais encore: «Il faut combattre!»

Vous seriez condamné et à la veille de monter à l'échafaud, que je vous

dirais toujours: «Il faut vivre jusque-là, car d'ici là tel événement

peut surgir qui dénonce le coupable!» Et dût cet événement ne se pas

présenter, je vous répéterais quand même: «Il faut attendre le bourreau

pour protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire dont

vous êtes victime et une dernière fois affirmer votre innocence...»

Peu à peu, à la voix de maître Folgat, Jacques s'était redressé.

--Sur mon honneur, monsieur, prononça-t-il, je vous jure que j'aurai le

courage d'aller jusqu'au bout.

--Bien! approuva maître Magloire, bien, très bien!

--Mais qu'allons-nous tenter? demanda Jacques.

--Avant tout, répondit maître Folgat, je prétends recommencer, à votre

profit, l'instruction si incomplète de monsieur Galpin-Daveline. Ce soir

même, madame votre mère et moi partons pour Paris. Je viens vous

demander les renseignements nécessaires, et aussi les moyens d'explorer

votre maison de la rue des Vignes et de rechercher l'ami dont vous aviez

emprunté le nom et la servante qui vous servait...

Un grincement de verrous l'interrompit.

Le judas pratiqué dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au grillage

se collait le visage rubicond de Blangin.

--Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle vous

prie de descendre dès que vous aurez terminé avec ces messieurs...

Jacques était devenu très pâle.

--Ma mère! murmura-t-il. (Et tout aussitôt:) Ne vous éloignez pas!

cria-t-il au geôlier, nous allons avoir fini! (Trop grande était son

agitation pour qu'il pût la maîtriser.) Il faut que nous en restions là

pour aujourd'hui, messieurs, dit-il à maître Magloire et à maître

Folgat, je n'ai plus ma tête à moi...

Mais maître Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, était résolu à

partir pour Paris le soir même.

--Le succès dépend de la rapidité de nos mouvements, prononça-t-il.

Permettez-moi d'insister pour obtenir immédiatement les quelques

renseignements dont j'ai besoin.

--C'est une tâche impossible que vous entreprenez, monsieur...,

commença-t-il.

--Faites toujours ce que mon confrère vous demande, interrompit maître

Magloire.

Sans plus résister, et, qui sait!, agité peut-être du secret espoir

qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune avocat au fait

des moindres circonstances de ses relations avec Mme de Claudieuse.

Il lui apprit à quelle heure elle venait rue des Vignes, quel chemin

elle prenait, et comment elle était vêtue le plus habituellement.

Les clefs de la maison étaient à Boiscoran, dans un tiroir que Jacques

indiquait. Il n'y avait qu'à les demander à Antoine.

Il dit ensuite comment on arriverait peut-être à savoir au juste ce

qu'était devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunté le nom. Sir

Francis Burnett avait un frère à Londres. Jacques ignorait son adresse

précise, mais il savait qu'il faisait des affaires considérables avec

l'Inde, et qu'il avait été autrefois le caissier principal de la célèbre

maison de banque Gilmour et Benson.

Quant à sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son

ménage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux fermés, sur la

seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du

Faubourg-Saint-Honoré, et jamais il ne s'était occupé d'elle autrement

que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps à autre quelque

gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est-ce par hasard qu'il

l'avait appris, c'est que cette fille s'appelait Suky Wood, qu'elle

était née à Folkestone, où ses parents tenaient une auberge de matelots,

et qu'avant de venir en France, elle avait habité Liverpool, où elle

était femme de chambre à l'hôtel _Adolphi._

Soigneusement, maître Folgat prit note de tous ces renseignements.

--En voici plus qu'il ne faut, s'écria-t-il, pour ouvrir la campagne! Je

n'ai plus à vous demander que l'adresse et le nom de vos fournisseurs de

la rue des Vignes.

--Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est dans le

même tiroir que les clefs. Là sont aussi tous les titres et tous les

papiers relatifs à la maison. Enfin, vous feriez peut-être bien

d'emmener Antoine, qui est un homme dévoué.

--Certes, je l'emmènerai, puisque vous le permettez, dit le jeune

avocat. (Et serrant précieusement toutes ses notes:) Mon voyage,

ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et, à mon

retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de

défense... D'ici là, mon cher client, bon courage.

Sur quoi, ayant appelé Blangin pour qu'il leur ouvrît la porte, et donné

à Jacques de Boiscoran une poignée de main, maître Folgat et maître

Magloire se retirèrent.

--Eh bien! descendons-nous, à présent? demanda le geôlier.

Mais Jacques ne lui répondit pas. C'est du plus profond du cœur qu'il

avait souhaité la visite de sa mère; puis voici qu'au moment de la voir,

il se sentait assailli de toutes sortes d'appréhensions vagues. La

dernière fois qu'il l'avait embrassée, c'était à Paris, dans le beau

salon de leur hôtel. Il partait, le cœur gonflé d'espérance et de joie,

pour rejoindre Mlle Denise, et il se rappelait que sa mère lui avait

dit: «Je ne te verrai plus, maintenant, que la veille de ton mariage...»

Et c'est dans le parloir d'une prison, accusé d'un crime abominable,

qu'il allait la revoir... Et peut-être doutait-elle de son innocence!

--Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le geôlier.

À la voix de cet homme, Jacques tressaillit.

--Je suis à vous, répondit-il, marchons!

Et tout en descendant l'escalier, il n'était préoccupé que de composer

son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car il ne faut

pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la situation.

Au bas de l'escalier, montrant une porte:

--Voilà le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra sortir,

vous m'appellerez.

Sur le seuil, Jacques s'arrêta.

Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle voûtée,

éclairée par deux étroites fenêtres armées d'une double rangée de

solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc grossier scellé dans

le mur humide et malpropre. Et sur ce banc, en pleine lumière, était

assise ou plutôt affaissée, et comme privée de sentiment, la marquise de

Boiscoran.

L'apercevant, Jacques eut à peine la force d'étouffer un cri de douleur

et d'effroi. Était-ce bien sa mère, cette vieille femme amaigrie, au

teint plombé, aux yeux rougis, et dont les mains tremblaient!

--Ô mon Dieu! murmura-t-il.

Elle l'entendit, car elle releva la tête; et le reconnaissant, elle

essaya de se dresser; mais ses forces la trahirent, et elle retomba

lourdement sur le banc en s'écriant:

--Jacques, mon fils!

Elle aussi, elle était épouvantée, en voyant ce qu'avaient fait de

Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies.

Mais déjà il s'était agenouillé à ses pieds, sur les dalles boueuses, et

d'une voix à peine intelligible:

--Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que je te

cause?

Elle le considéra un moment avec une expression, délirante, puis tout à

coup, lui prenant la tête à deux mains et l'embrassant avec une violence

passionnée:

--Si je te pardonne!... s'écria-t-elle. Hélas! qu'ai-je à te pardonner!

Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent!

Jacques respira plus librement. À l'accent de sa mère, il comprit

qu'elle était sûre de lui.

--Et mon père? interrogea-t-il.

De fugitives rougeurs marbrèrent les joues blêmes de la marquise.

--Je le verrai demain, répondit-elle, car je pars ce soir avec maître

Folgat...

--Quoi! faible comme tu l'es!

--Il le faut.

--Mon père ne saurait-il abandonner ses collections huit jours? Comment

n'est-il pas ici? Me croit-il donc coupable?

--C'est précisément parce qu'il est sûr de ton innocence qu'il reste à

Paris. Il ne te croit pas en danger. Il prétend que la justice ne

saurait se tromper...

--Je l'espère bien! fit Jacques avec un sourire forcé. (Et changeant

aussitôt de ton:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne t'a-t-elle pas

accompagnée?

--Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a été convenu

qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de Claudieuse, et

je voulais, moi, te parler de cette exécrable femme! Jacques, mon pauvre

enfant, vois où t'a conduit une passion coupable!

Il ne répondit pas.

--Tu l'aimais? reprit Mme de Boiscoran.

--J'ai cru l'aimer.

--Et elle?

--Oh! elle! Dieu seul peut savoir le secret de cette âme troublée.

--Il n'y a donc rien à espérer d'elle, ni pitié ni remords...

--Rien. Je l'ai abandonnée, elle s'est vengée. Elle m'avait prévenu...

Mme de Boiscoran soupira.

--C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que

j'ignorais tout, je me suis trouvée près d'elle à l'église, et

involontairement, j'admirais son calme recueillement, la pureté de son

regard, la noblesse et la simplicité de son maintien.

Hier, quand j'ai appris la vérité, j'ai frémi! J'ai compris combien doit

être redoutable une femme qui peut affecter un tel calme, alors que son

amant est en prison accusé du crime qu'elle a commis!

--Rien au monde ne saurait la troubler, ma mère.

--Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu nous a

tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle fût démasquée?

Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas à paraître, annonçant à

Mme de Boiscoran qu'il lui fallait se retirer.

Elle se retira, en effet, après avoir une dernière fois embrassé son

fils.

Et le soir même, ainsi qu'il était convenu, elle prenait, avec maître

Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris.

La corde au cou · 第 69 / 106 题