XVI

C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de M. de Chandoré, se

rendaient maître Folgat et maître Magloire. Et tout en descendant la rue

de la Rampe:

--Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline se

croie terriblement sûr de son affaire, pour accorder ainsi à la défense

la communication de la procédure instruite contre monsieur de Boiscoran.

C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble n'ordonner,

n'autoriser même, cette communication qu'après l'arrêt de la chambre des

mises en accusation, et après que l'accusé a été interrogé par le

président des assises. Parce qu'alors seulement, disent tous ces

commentateurs, qui sont le fléau de notre jurisprudence, «parce qu'alors

seulement l'instruction peut être considérée comme terminée, et que de

ce moment seulement se fait sentir le besoin d'une défense libre

d'entraves et basée sur la connaissance de tout ce qui a précédé».

Le bon sens et l'équité se révoltent d'une telle doctrine. Elle n'en a

pas moins été consacrée et confirmée par des arrêts de la cour de

Poitiers et de la cour de cassation.

Ainsi, voilà un malheureux accusé de quelque crime atroce, accusé

faussement peut-être, présumé innocent de par la loi, et il devra

ignorer les charges accumulées secrètement contre lui, les preuves

recueillies, les dépositions des témoins! Ses intérêts les plus chers

sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de l'honneur et de la

vie des siens, n'importe!... On lui dérobera les résultats de

l'instruction.

Et c'est au dernier moment, lorsque déjà l'opinion est faite, quand déjà

sont convoqués les jurés qui doivent décider de son sort, qu'il lui sera

permis de prendre connaissance de son dossier.

À cela, les sempiternels commentateurs répondent par des volumes

d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette terrible

doctrine, les intérêts de l'univers entier, de la société, du juge, des

témoins... Comme s'il pouvait être des intérêts plus sacrés que ceux de

la défense! Comme si la justice humaine était infaillible! Comme s'il ne

valait pas mieux mille fois laisser échapper mille coupables que risquer

de condamner un seul innocent!

Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant

l'assentiment du procureur de la République, et sous sa responsabilité,

le juge d'instruction peut donner officieusement communication, lecture

ou copie, au prévenu ou à son conseil, de tout ou partie des

procès-verbaux, des interrogatoires ou des informations...

Ainsi avait fait M. Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme,

toujours disposé à interpréter la loi dans son sens le plus rigoureux,

et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un aveugle sans son

bâton--de la part d'un ennemi avoué de Boiscoran--, cette facilité

donnée à la défense acquérait immédiatement une réelle signification.

Mais était-ce celle que lui attribuait maître Folgat?

--Je parierais que non, répondit maître Magloire, moi qui connais le

paroissien pour l'avoir pratiqué pendant des années. Sûr de soi, il

serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a peur. Cette

concession, c'est une porte dérobée qu'il se ménage en cas d'échec.

Le célèbre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que fût M.

Galpin-Daveline de la culpabilité de Jacques, il était toujours aussi

inquiet de ses moyens de défense. Vingt interrogatoires n'avaient rien

arraché au prévenu que des protestations d'innocence.

Poussé à bout par le juge:

--Je m'expliquerai, répondait-il, quand j'aurai vu mon défenseur.

C'est le plus souvent l'unique réponse du stupide gredin qui ne cherche

qu'à gagner du temps. Mais M. Galpin-Daveline avait de l'intelligence de

son ancien ami une trop haute idée pour n'être pas persuadé que son

mutisme opiniâtre cachait quelque chose de sérieux...

Quoi! un mensonge savant, un alibi laborieusement ménagé, des

témoignages achetés de longue main? M. Galpin-Daveline eût donné bonne

chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus tôt qu'il avait accordé

cette communication.

Avant de se décider, cependant, il était allé soumettre ses perplexités

au procureur de la République. L'excellent M. Daubigeon, qu'il avait

trouvé en train de se mirer dans la tranche dorée de ses bouquins

chéris, l'avait fort mal reçu.

--Est-ce encore des signatures que vous voulez? s'était-il écrié, je

suis prêt à vous en donner! Pour autre chose, serviteur:

«Quand la sottise est faite,

Il est trop tard, ma foi!, de demander conseil!»

Si peu encourageant que fût l'accueil, M. Galpin-Daveline avait insisté:

--En sommes-nous donc là, avait-il repris d'un ton amer, que ce soit une

sottise de faire son devoir! Un crime a-t-il été commis? Avais-je

mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur? Oui. Eh bien!

est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a été mon ami, et si j'ai dû

jadis épouser une de ses parentes!... Il n'est personne au tribunal qui

doute de la culpabilité de monsieur de Boiscoran, personne qui ose

blâmer ma conduite, et cependant c'est à qui me témoignera le plus de

froideur.

--Voilà le monde! avait dit M. Daubigeon avec une grimace ironique: on

vante la vertu, mais on la laisse se morfondre.

_Probitas laudatur et alget!_

--Eh bien! oui, c'est vrai! s'était écrié à son tour M. Galpin-Daveline.

Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'eût pas eu le courage de

faire. Monsieur le procureur général m'a adressé des félicitations,

parce qu'il juge les choses de haut et de loin. Ici, on subit les

influences des coteries. Ceux-là mêmes qui devraient me soutenir,

m'encourager, me réconforter, se déclarent contre moi. Le procureur de

la République, mon allié naturel, m'abandonne et me raille. C'est d'un

ton d'insupportable ironie que monsieur le président, mon chef immédiat,

me disait ce matin: «Je ne sais guère de magistrats capables, comme

vous, de sacrifier à l'intérêt de la vérité et de la justice leurs

relations et leurs amitiés, vous êtes un homme antique, vous irez

loin!...»

Le procureur de la République n'en avait pu supporter davantage.

--Brisons là, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre... Jacques

de Boiscoran est-il innocent ou coupable? Je l'ignore. Ce que je sais,

c'est que c'était le plus aimable garçon de la terre, un hôte admirable,

un causeur et un érudit, et qu'il possédait les plus jolies éditions

d'Horace et de Juvénal que je connaisse. Je l'aimais, je l'aime encore,

et je suis désolé de le savoir en prison. Ce qui est positif, c'est que

j'avais à Sauveterre les plus agréables relations, et que les voilà

brisées. Et c'est vous qui vous plaignez! Est-ce donc moi qui suis

l'ambitieux? Est-ce donc moi qui ai tenu à attacher un nom à un procès

retentissant? Est-ce moi qui ai refusé de me récuser quand on me le

conseillait? Monsieur de Boiscoran sera probablement condamné. Vous

devriez être au comble de vos vœux... Vous vous plaignez, cependant. Que

diable! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a conçu un projet

assez admirable pour n'avoir jamais à se repentir de l'entreprise et du

succès...

Quid, tam dextro pede concipis ut te,

Conatus non poeniteat votique peracti!

Après cela, M. Galpin-Daveline n'avait plus qu'à se retirer.

Et il s'était éloigné, en effet, furieux, mais en même temps bien résolu

à faire profit des rudes vérités dont venait de le souffleter M.

Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconnaître l'interprète de la

pensée de tous.

C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses dernières hésitations.

Et tout de suite il avait accordé la communication des pièces, en

recommandant à son greffier la plus grande complaisance.

Ce n'est pas sans un profond étonnement que Méchinet avait entendu M.

Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la procédure. Il

connaissait à fond son patron, ce juge d'instruction dont il était comme

l'ombre depuis des années.

--Toi, s'était-il dit, tu as peur.

Et comme M. Daveline insistait encore, ajoutant que c'est l'honneur de

la justice de se départir de ses rigueurs lorsqu'elles ne sont pas

indispensables:

--Oh! soyez tranquille, monsieur, avait répondu gravement le greffier,

ce n'est pas la bienveillance qui me manquera.

Mais, dès que le juge d'instruction eut le dos tourné, Méchinet se mit à

rire.

Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il

soupçonnait la vérité, et à quel point je suis dévoué à la défense...

Quelle fureur, sac à papier! s'il venait jamais à apprendre que j'ai

trahi le secret de l'instruction, que j'ai été le messager de la

correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses amis, que j'ai fait de

Frumence Cheminot mon complice, que j'ai corrompu Blangin, le geôlier,

pour que mademoiselle de Chandoré pût visiter son fiancé!

Car il avait fait tout cela, c'est-à-dire quatre fois plus qu'il n'en

fallait pour être chassé du tribunal, et même pour devenir, pendant

quelques mois, le pensionnaire de Blangin.

Il sentait des frissons lui courir le long de l'échine, quand il y

réfléchissait froidement, et il était entré dans une furieuse colère, un

soir que ses sœurs, les dévotes couturières, s'étaient avisées de lui

dire: «Décidément, Méchinet, tu es tout chose, depuis cette visite de

mademoiselle de Chandoré.»

--Bavardes infernales! s'était-il écrié d'un accent à les faire rentrer

sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'échafaud!

Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre d'un

remords. Mlle Denise l'avait complètement ensorcelé, et non moins

sévèrement qu'elle, il jugeait la conduite de M. Galpin-Daveline.

Assurément, M. Daveline n'avait rien fait de contraire à la loi, mais il

avait violé l'esprit de la loi. Ayant eu le triste courage d'instruire

contre un ami, il n'avait pas su demeurer impartial. Craignant d'être

taxé de faiblesse, il avait exagéré la dureté. Et, surtout, il avait

dirigé l'enquête uniquement dans le sens de ses convictions, comme si le

crime eût été prouvé, et sans tenir compte des intérêts d'un prévenu qui

protestait de son innocence.

Or, Méchinet y croyait fermement, à cette innocence, et il était

intimement persuadé que le jour où Jacques de Boiscoran verrait son

défenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec quelle

ponctualité il se rendit au Palais attendre maître Magloire.

Mais à midi, le célèbre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il était

encore en conférence chez M. de Chandoré.

Serait-il survenu quelque anicroche? pensa le greffier.

Et telle était son inquiétude qu'au lieu de rentrer déjeuner avec ses

sœurs, il envoya un garçon de bureau lui chercher un petit pain qu'il

arrosa d'un verre d'eau.

Enfin, comme trois heures sonnaient, maître Magloire et maître Folgat

arrivèrent, et rien qu'à leur contenance, Méchinet comprit qu'il s'était

trompé, et que Jacques ne s'était pas justifié.

Cependant, devant maître Magloire, il n'osa pas s'informer.

--Voici les pièces, dit-il simplement, en posant sur une table un

immense carton. (Mais, tirant maître Folgat à l'écart:) Qu'arrive-t-il

donc? demanda-t-il.

Certes, le greffier s'était conduit de façon à ce qu'on n'eût pas de

secret pour lui, et il s'était trop compromis pour qu'on ne fût pas

assuré de sa discrétion. Pourtant, maître Folgat n'osa pas prendre sur

lui de livrer le nom de Mme de Claudieuse, et évasivement:

--Il arrive, répondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie

pleinement... il ne manque que des preuves à ses allégations, et nous

nous occupons de les réunir...

Et il alla s'asseoir près de maître Magloire, lequel était attablé déjà

et retirait du carton des quantités de paperasses. Avec ces documents,

il était aisé de suivre pas à pas l'œuvre de M. Galpin-Daveline, de se

rendre compte de ses efforts et de comprendre sa stratégie.

C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherchèrent tout d'abord.

Ils ne le trouvèrent pas. De la déposition de l'idiot, la nuit de

l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher un nouveau

témoignage, de l'expertise des médecins, rien, pas un mot. M.

Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'était son droit. L'accusation

retient les témoins qui lui conviennent et écarte les autres.

--Ah! le mâtin est habile! grommela maître Magloire, désappointé.

L'habileté, en effet, était grande. M. Galpin-Daveline privait ainsi la

défense d'un de ses moyens les plus sûrs, d'un effet prévu, d'un sujet

de discussion passionné, d'un de ces incidents d'audience, peut-être,

qui agissent si puissamment sur l'esprit des jurés.

--Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta maître

Magloire.

Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle différence d'effet

et de résultat! Invoqué par l'accusation, Cocoleu était un témoin à

charge, et la défense pouvait s'écrier d'un accent indigné: «Quoi! c'est

sur le témoignage d'un être pareil que vous nous avez soupçonné d'un

crime!...»

Appelé par la défense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque sorte

un témoin à décharge, c'est-à-dire un de ces témoins que suspecte

toujours le jury, et c'était alors l'accusation qui s'écriait:

«Qu'espérez-vous de ce pauvre idiot, dont l'état mental est tel que nous

avons négligé sa déposition quand il vous accusait!»

--S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura maître Folgat, c'est

évidemment une chance considérable qui nous est ravie. Voilà le pivot de

l'affaire changé. Mais alors, comment monsieur Daveline établit-il la

culpabilité?

Oh! le plus simplement du monde.

La déclaration de M. de Claudieuse précisant l'heure du crime était le

point de départ de M. Daveline. De là, il passait immédiatement à la

déposition du gars Ribot, qui avait rencontré M. de Boiscoran se

dirigeant vers le Valpinson par le marais, avant le crime; et au

témoignage de Gaudry, qui l'avait vu revenant du Valpinson par les bois

après le crime commis. Trois autres témoins découverts au cours de

l'instruction précisaient encore l'itinéraire de M. de Boiscoran. Et

avec cela seul, en rapprochant les heures, M. Daveline arrivait à

prouver jusqu'à l'évidence que le prévenu était allé au Valpinson et non

ailleurs, et qu'il s'y trouvait au moment du crime.

Qu'y faisait-il? À cette question, la prévention répondait par les

charges relevées dès le premier jour: par l'eau où Jacques s'était lavé

les mains, par l'enveloppe de cartouche trouvée sur le théâtre du crime,

par l'identité des grains de plomb extraits de la blessure de M. de

Claudieuse et des grains de plomb des cartouches du fusil Klebb, saisies

à Boiscoran.

Et nulle discussion, nul écart, pas une supposition. C'était simple,

précis et formidable à la fois, et en apparence aussi irréfutable qu'une

déduction mathématique.

--Innocent ou coupable, dit maître Magloire à son jeune confrère,

Jacques est perdu si vous n'arrivez pas à recueillir quelque preuve

contre madame de Claudieuse. Et même en ce cas, même si la justice admet

que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle ne voudra croire que

Jacques n'est pas complice...

Cependant, ils passèrent une partie de la nuit à bien examiner tous les

interrogatoires et à étudier chacun des points de l'accusation.

Et le matin, sur les neuf heures, après quelques heures seulement de

sommeil, ils se rendaient ensemble à la prison.

La corde au cou · 第 68 / 106 题