--En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques
dépendent à cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du temps
qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un juré! Et s'il
ne s'agissait que de Jacques, encore... Mais c'est la vie de mon enfant,
messieurs, c'est la vie de Denise qui est en jeu... Frapper Jacques,
c'est la frapper...
Maître Folgat dissimulait assez mal une larme; M. Séneschal et le
docteur Seignebos lui-même frissonnaient, tant faisait mal à voir la
douleur de ce vieillard, menacé en sa plus chère, en son unique, en sa
suprême affection.
Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant d'une
étreinte désespérée:
--Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire? poursuivit-il. Innocent
ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime! Vous en avez sauvé tant
d'autres!... Les juges, c'est bien connu, ne savent pas résister à
l'autorité de votre parole. Vous trouverez des accents irrésistibles
pour sauver un malheureux qui a été votre ami...
Le célèbre avocat eût été lui-même le coupable qu'il n'eût pas été plus
abattu. Ce que voyant:
--Qu'est-ce à dire, ami Magloire! s'écria le docteur Seignebos, n'es-tu
plus l'homme dont l'admirable éloquence est l'honneur de notre pays!
Haut le front, morbleu! Jamais plus noble cause ne te fut confiée!
Mais il secouait la tête.
--Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider quand ce
n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments... (Et son embarras
redoublant:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout à l'heure: je ne suis
pas l'homme d'une telle cause. Toute mon expérience n'y servirait de
rien. Mieux vaut confier l'affaire à mon jeune confrère...
Pour la première fois de sa vie, maître Folgat trouvait un de ces procès
qui mettent un homme à même de montrer toute sa valeur et qui lui
ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la première fois, il
rencontrait une de ces causes où tout se réunit pour exalter l'intérêt:
la grandeur du crime, la situation de la victime, le caractère de
l'accusé, le mystère, la diversité des avis, la difficulté de la
défense, l'incertitude du résultat... une de ces causes pour lesquelles
un avocat se passionne, qu'il embrasse de toute son énergie, où il se
met tout entier, où il partage les angoisses et les espérances de son
client.
Il eût donné de grand cœur cinq ans de ses honoraires pour en être
chargé. Mais il était honnête homme, avant tout.
--Songeriez-vous donc à abandonner monsieur de Boiscoran, maître
Magloire? s'écria-t-il.
--Vous le servirez mieux que moi, répondit le célèbre avocat.
Peut-être était-ce l'intime conviction de maître Folgat. N'importe:
--Vous n'avez pas réfléchi à l'effet que cela produirait, mon cher
maître, dit-il.
--Oh!...
--Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout à coup que
vous vous retirez? Il faut, dirait-on, que l'affaire de monsieur de
Boiscoran soit bien mauvaise pour que maître Magloire renonce à la
plaider... Et ce serait une charge ajoutée à toutes celles qui accablent
cet infortuné...
Le docteur ne laissa pas à son ami le temps de répliquer.
--Il est interdit à Magloire de se retirer, déclara-t-il, mais il a le
droit de s'adjoindre un confrère. Il doit rester l'avocat et le conseil
de Jacques de Boiscoran, mais maître Folgat peut lui prêter le concours
de ses lumières, le renfort de sa jeunesse et de son activité,
l'assistance même de sa parole.
Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat.
--Je suis tout aux ordres de maître Magloire, dit-il.
Le célèbre avocat de Sauveterre réfléchissait. Et, après un moment, se
retournant vers son jeune confrère:
--Avez-vous une idée, lui demanda-t-il, un plan? Que feriez-vous?
À l'étonnement de tous, un nouveau Folgat se révéla, en quelque sorte.
Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux brillèrent, et d'une
voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont le timbre métallique vibre
dans la poitrine des auditeurs:
--Avant tout, commença-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran. Seul, il
dicterait mes résolutions définitives. Mais déjà mon plan est
esquissé... Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit... L'homme
aimé de mademoiselle Denise ne saurait être un scélérat...
Qu'entreprendrais-je donc? De prouver la vérité du récit de monsieur de
Boiscoran. Est-ce possible? Je l'espère. Monsieur de Boiscoran assure
qu'il n'existe ni témoins ni preuves de ses relations avec madame de
Claudieuse. Je suis persuadé qu'il se trompe. Elle a été, dit-il, d'une
prudence et d'une habileté extraordinaires. Peu importe. La défiance
éveille la défiance, et c'est quand on prend le plus de précautions
qu'on est observé. On veut se cacher, on se découvre. On ne voit
personne, on est vu...
»Maître de la défense, dès demain je commencerais une
contre-instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran
a de hautes influences, nous serions bien servis... Avant quarante-huit
heures, j'aurais mis en campagne des hommes expérimentés. Je connais la
rue des Vignes, elle est fort déserte, mais il s'y trouve des yeux comme
partout. Pourquoi certains de ces yeux n'auraient-ils pas remarqué la
mystérieuse visiteuse de monsieur de Boiscoran?... Voilà ce que mes
agents iraient demander de porte en porte. Et pour cette besogne,
inutile de leur livrer un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils
auraient mission de rechercher, mais bien une inconnue vêtue de telle et
telle façon. Et s'ils découvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de
la reconnaître, ce quelqu'un serait notre premier témoin...
»En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de Boiscoran, de
cet Anglais dont il portait le nom, et je me mettrais en rapport avec la
police de Londres. Si cet Anglais était mort, je le saurais, et ce
serait un malheur... S'il n'était qu'à l'autre bout du monde, le câble
transatlantique me permettrait de l'interroger et d'avoir ses réponses
en moins d'une semaine.
»Déjà j'aurais lancé d'habiles limiers sur les traces de cette servante
anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes. Monsieur de
Boiscoran déclare que jamais elle n'a seulement entrevu madame de
Claudieuse. Erreur. Il est impossible qu'une servante n'ait pas eu envie
et trouvé le moyen de dévisager une femme que reçoit son maître...
Retrouvée, elle parlerait.
»Et ce n'est pas tout: il venait des étrangers dans cette maison de la
rue des Vignes. Je les interrogerais un à un. Je questionnerais le
jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le tapissier, les garçons de
tous les fournisseurs. Qui nous dit que l'un d'eux n'est pas en
possession de cette vérité que nous cherchons en ce moment?
»Enfin, quand une femme a passé tant de journées dans une maison, il est
impossible qu'elle n'y ait pas laissé des traces de son passage. Depuis,
m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis la Commune... N'importe.
J'interrogerais les débris, je fouillerais les ruines, j'examinerais
chaque arbre du jardin, je chercherais sur les vitres épargnées un nom
écrit à la pointe d'un diamant, je forcerais les glaces restées intactes
à me livrer l'image qu'elles ont reflétée si souvent...
--Ah! voilà qui est parler! s'écria le docteur Seignebos, enthousiasmé.
Les autres frissonnaient d'émotion. Ils comprenaient que la lutte allait
enfin commencer. Mais déjà, insoucieux des impressions de ses auditeurs,
maître Folgat continuait:
--Ici, à Sauveterre, la tâche serait plus difficile, mais en cas de
succès, plus décisifs aussi seraient les résultats. Ici, j'amènerais
quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su faire un art de
leur profession, un Lecoq ou un Tabaret quelconque, dont j'aurais
intéressé la vanité. À celui-là, il faudrait tout dire, et même livrer
les noms. Mais ce serait sans inconvénient. Son désir de réussir, la
magnificence de la récompense, l'habitude professionnelle enfin, nous
garantiraient son silence. Il arriverait secrètement, caché sous le
travestissement qui lui semblerait devoir le mieux servir ses
investigations, et recommencerait, au bénéfice de la défense, l'enquête
faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la prévention.
Découvrirait-il quelque chose? On est en droit de l'espérer. Je sais des
policiers qui, avec des indices bien moins positifs, ont su remonter
jusqu'à des vérités bien autrement invraisemblables.
Littéralement, grand-père Chandoré, l'excellent M. Séneschal, le docteur
Seignebos et maître Magloire lui-même buvaient les paroles du jeune
avocat.
--Est-ce tout, messieurs? poursuivait-il. Pas encore.
Servi par sa vieille expérience, M. le docteur Seignebos avait, dès le
premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette ténébreuse
intrigue.
--Cocoleu!
--Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou témoin, Cocoleu a
évidemment le mot de l'énigme. Ce mot, il faut à tout prix essayer de le
lui arracher. Une expertise médico-légale vient de lui décerner un
brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous n'avons plus à garder
les ménagements d'autrefois. Nous prétendons que l'imbécillité de ce
misérable est à dessein exagérée. Nous soutenons que son mutisme
opiniâtre est une insigne fourberie. Quoi! il aurait eu assez
d'intelligence pour témoigner contre nous, et il ne lui en resterait
plus pour expliquer ou seulement répéter son témoignage? C'est
inadmissible. Nous soutenons qu'il se tait maintenant, de même qu'il a
parlé la nuit de l'incendie, par ordre. Si son silence servait moins la
prévention, elle trouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous
exigeons que ce moyen soit recherché. Nous demandons qu'on assigne la
personne qui, une fois déjà, a su lui délier la langue, et qu'on lui
ordonne de recommencer l'expérience. Nous voulons une expertise
nouvelle, ce n'est pas au pied levé et en quarante-huit heures qu'on
décide de l'état mental d'un individu intéressé à jouer l'imbécillité.
Et nous voulons surtout que les nouveaux experts nous présentent à nous,
faussement accusés par Cocoleu, des garanties de savoir et
d'indépendance!
Le docteur Seignebos trépignait d'enthousiasme. Sous une forme précise
et énergique, il retrouvait toutes ses idées.
--Oui! s'écria-t-il, voilà la marche à suivre! Qu'on me donne carte
blanche, et avant quinze jours Cocoleu est démasqué.
Moins bruyamment expansif, le célèbre avocat de Sauveterre serrait la
main de maître Folgat.
--Vous le voyez, lui dit-il, c'est à vous que doit être confiée
l'affaire de Jacques de Boiscoran.
Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la
parole, sa détermination était arrêtée.
--Tout ce qu'il est humainement possible de faire, prononça-t-il, je le
ferai. La tâche acceptée, je m'y dévoue corps et âme. Mais je tiens à ce
qu'il soit bien entendu et bien répété, dans le public, que maître
Magloire ne se retire pas, que je ne suis que son second...
--C'est convenu, dit le vieil avocat.
--Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran?
--Demain matin.
--C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir
consulté.
--Oui, mais vous ne pouvez être admis près de lui que sur une
autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous puissions
l'obtenir aujourd'hui.
--C'est fâcheux...
--Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute
taillée. Nous avons à examiner les pièces de la procédure mises à ma
disposition par le juge d'instruction...
Le docteur Seignebos bouillait d'impatience.
--Oh! que de paroles! interrompit-il. À l'œuvre, avocats, à l'œuvre...
Allons, partons-nous?
Ils sortaient. D'un geste, M. de Chandoré les retint.
--Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pensé qu'à Jacques... Et
Denise?...
D'un air surpris, les autres le regardaient.
--Que vais-je lui répondre, poursuivit-il, quand elle me demandera le
résultat de l'entrevue de Jacques et de maître Magloire, et pourquoi on
n'a pas voulu parler en sa présence?
Le docteur Seignebos l'avait déclaré; il n'était pas partisan des
ménagements.
--Vous lui répondrez la vérité, conseilla-t-il.
--Quoi! je lui dirais que Jacques était l'amant de madame de Claudieuse!
--Ne l'apprendra-t-elle pas tôt ou tard! Mademoiselle Denise est une
fille énergique...
--Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante des
jeunes filles, interrompit vivement maître Folgat, et elle aime monsieur
de Boiscoran. Pourquoi troubler la pureté de ses pensées et sa sécurité?
N'est-elle pas assez malheureuse! Monsieur de Boiscoran n'est plus au
secret; il verra sa fiancée, libre à lui de parler s'il le juge
convenable. Seul il en a le droit. Je l'en dissuaderai, pourtant. Du
caractère dont je connais mademoiselle de Chandoré, il lui serait
impossible de garder le silence si le hasard la mettait en présence de
madame de Claudieuse.
--Monsieur de Chandoré doit se taire, décida maître Magloire. C'est déjà
trop d'être obligé de tout confier à madame de Boiscoran. Car, ne
l'oubliez pas, messieurs, la moindre indiscrétion ferait sûrement
échouer le projet, si chanceux déjà, de maître Folgat.
Tous sortirent sur ces mots, et quand M. de Chandoré se trouva seul:
--Oui, ils ont raison! murmura-t-il, mais que dire?
Il cherchait dans sa tête une explication plausible, quand une femme de
chambre vint lui annoncer que Mlle Denise le demandait.
--Je vous suis! lui répondit-il.
Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son mieux
son visage, pour y effacer les traces des terribles émotions par
lesquelles il venait de passer.
C'est dans son salon du premier étage que les tantes Lavarande avaient
entraîné Denise et Mme de Boiscoran. C'est là que M. de Chandoré alla
les rejoindre et qu'il les trouva, Mme de Boiscoran affaissée sur un
fauteuil, pâle et toute défaillante, Mlle Denise, au contraire,
marchant de çà et de là d'un pas fiévreux, la joue en feu, les yeux
étincelants.
Dès qu'il parut:
--Eh bien! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas? lui demanda sa
petite-fille d'un ton bref.
--Plus que jamais, au contraire, répondit-il en se forçant à sourire.
--Alors pourquoi maître Magloire nous a-t-il fait sortir?
Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge.
--Parce que, dit-il, Magloire avait à nous annoncer une nouvelle
fâcheuse. Impossible d'espérer une ordonnance de non-lieu. Jacques
subira un jugement...
Tout d'un bloc, Mme de Boiscoran se dressa.
--Jacques en cour d'assises! s'écria-t-elle, mon fils, un Boiscoran!
Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de Mlle
Denise n'avait tressailli.
--J'attendais pis! fit-elle d'un accent étrange. On peut éviter la cour
d'assises...
Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que les
tantes Lavarande s'élancèrent à sa poursuite.
Désormais, M. de Chandoré ne se croyait plus obligé de se contraindre.
Il vint se planter devant Mme de Boiscoran, et donnant cours enfin à
l'effroyable colère qu'il refoulait depuis si longtemps:
--Votre fils! s'écria-t-il, votre Jacques!... Je le voudrais mort mille
fois, le misérable qui tue mon enfant, car il me la tue, vous le voyez
bien...
Et, impitoyable, il se mit à raconter l'histoire de Jacques et de la
comtesse de Claudieuse.
Anéantie, brisée par les sanglots, Mme de Boiscoran n'avait même pas
la force de lui demander grâce... Et quand il eut achevé, avec
l'expression du plus affreux égarement:
--L'adultère! murmura-t-elle. Ô mon Dieu!... Voilà donc le châtiment!