M. Séneschal, cette fois, ne répliqua pas.

--Fortifiés de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes soupçons

devinrent tels que je résolus de les vérifier, s'il était possible. Dès

le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et non sans perfidie,

je puis l'avouer. Ses réponses et sa contenance furent loin de modifier

mes impressions. Quand je lui demandai en la regardant bien dans le

blanc des yeux ce qu'elle pensait de l'état mental de Cocoleu, elle fut

sur le point de se trouver mal, et c'est d'une voix à peine intelligible

qu'elle me confessa avoir surpris chez lui quelques éclairs

d'intelligence. Lorsque je voulus savoir si Cocoleu lui était attaché,

c'est avec un trouble insurmontable qu'elle me déclara que son

dévouement était celui d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui

donne. Que pensez-vous de cela, messieurs?... Moi, je pensai que Cocoleu

était le nœud de l'affaire, qu'il savait la vérité, et que je sauverais

Jacques si j'arrivais à démontrer que l'imbécillité de Cocoleu est en

partie simulée, et que son mutisme est un artifice de la peur. Et je

l'aurais démontré, si on m'eût adjoint d'autres experts que cet âne du

chef-lieu et ce farceur de Paris... (Il s'arrêta dix secondes. Mais sans

laisser à personne le temps de répliquer:) Maintenant, reprit-il,

revenons au point de départ et concluons. Pourquoi, à votre avis, est-il

impossible et invraisemblable que madame de Claudieuse ait trahi ses

devoirs? Parce qu'elle jouit d'une éclatante renommée de sagesse et de

vertu? Eh bien! mais il me semble que la réputation d'honneur de Jacques

de Boiscoran était indiscutable. Selon vous il est absurde de soupçonner

madame de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du

soir au lendemain, Jacques fût devenu un abject scélérat!

--Oh! ce n'est pas la même chose, fit M. Séneschal.

--C'est vrai! s'écria le docteur, et cette fois, monsieur le maire, vous

avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le crime du Valpinson

serait un de ces crimes absurdes qui révoltent le bon sens... Commis par

la comtesse, il n'est plus que le dénouement fatal d'une situation créée

par monsieur de Claudieuse, le jour où il a épousé une femme plus jeune

que lui de trente ans.

Il ne fallait pas trop se fier aux grandes colères du docteur Seignebos.

Alors même qu'il semblait le plus hors de soi, il ne disait jamais que

ce qu'il voulait bien dire, possédant cette faculté admirable et

méridionale de jeter feu et flammes et de rester intérieurement aussi

glacé qu'une banquise. Mais cette fois, il découvrait bien toute sa

pensée. Et il en avait assez dit, et il avait montré la situation sous

un aspect assez nouveau pour donner à réfléchir à ses auditeurs.

--Vous m'auriez converti, docteur, lui dit maître Folgat, si je ne

l'avais été d'avance.

--Il est certain, fit M. de Chandoré, qu'après avoir entendu le docteur,

le fait ne paraît plus impossible...

--Tout est possible! murmura philosophiquement M. Séneschal lui-même.

Seul, le célèbre avocat de Sauveterre n'était pas ébranlé.

--Eh bien! moi, prononça-t-il, j'admets plutôt une heure de vertige que

des années d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut avoir commis le

crime et n'être qu'un fou. Si madame de Claudieuse était coupable, ce

serait à désespérer de l'humanité et à ne plus croire à rien au monde.

Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et ses enfants... on ne feint pas

les regards d'exquise tendresse dont elle les enveloppait...

--Il n'en démordra pas! interrompit le docteur Seignebos. (Et frappant

sur l'épaule de son ami--car maître Magloire était son ami depuis bien

des années, et même ils se tutoyaient:) Ah! je te reconnais bien là,

poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant les autres d'après toi,

refuse de croire au mal... Oh! ne proteste pas, car c'est pour cela

surtout que nous t'aimons et que nous t'admirons, et que nous sommes

fiers de te voir dans les rangs républicains... Mais il faut bien

l'avouer, tu n'es pas l'homme qu'il faut pour débrouiller une telle

intrigue. À vingt-huit ans, tu as épousé une jeune fille que tu adorais,

tu as eu le malheur de la perdre et, depuis, chastement fidèle à son

souvenir, tu as vécu si loin des passions que tu ne sais plus si elles

existent... Homme heureux, dont le cœur a vingt ans et qui, avec des

cheveux blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes!

Il y avait beaucoup de vrai là-dedans, mais il est certaines vérités

qu'on n'aime pas toujours à s'entendre dire.

--Ma naïveté ne fait rien à l'affaire, dit maître Magloire. Je prétends

et je soutiens qu'il est impossible qu'après avoir été cinq ans l'amant

d'une femme, on n'en puisse pas administrer la preuve.

--Eh bien! tu te trompes, maître! fit le médecin en rajustant ses

lunettes d'or d'un air de fatuité qui eût été bien comique en tout autre

moment.

--Quand les femmes se mettent à être prudentes et défiantes, prononça M.

de Chandoré, elles ne le sont pas à demi...

--Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta maître Folgat, que jamais

madame de Claudieuse ne se fût déterminée à un crime si audacieux si

elle n'eût pas été sûre que, les lettres brûlées, nulle preuve ne

subsistait contre elle.

--Voilà la vérité! s'écria M. Seignebos. Maître Magloire ne dissimulait

pas son impatience.

--Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est pas de

vous que dépend l'acquittement ou la condamnation de monsieur de

Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour être convaincu que

je suis ici. Je suis venu pour discuter avec les amis de monsieur de

Boiscoran la conduite à suivre, et arrêter les bases de la défense.

À maître Magloire, évidemment, appartenait la situation. Il alla

s'adosser à la cheminée, et quand les autres se furent assis en face de

lui:

--Tout d'abord, commença-t-il, je veux admettre les allégations de

monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a été l'amant de madame de

Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel parti prendre?

Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge d'instruction et de tout

lui raconter?

Personne ne répondit d'abord. Et ce n'est qu'après un assez long silence

que le docteur Seignebos dit:

--Ce serait bien grave...

--Très grave, en effet, insista le célèbre avocat de Sauveterre. Par nos

impressions, il nous est aisé d'imaginer l'impression de monsieur

Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves, la déclaration

d'un témoin, un indice quelconque... Et dès que Jacques lui répondrait

qu'il ne peut rien que donner sa parole, monsieur Daveline lui dirait

qu'il ment.

--Il se déciderait peut-être à un supplément d'instruction, dit M.

Séneschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse...

De la tête maître Magloire approuvait.

--Il la manderait certainement, déclara-t-il. Mais après...

Avouerait-elle? Ce serait folie que de l'espérer. Si elle est coupable,

c'est une femme d'une trop robuste énergie pour se laisser arracher la

vérité. Elle nierait donc tout, superbement, magnifiquement, et de façon

à ne pas laisser subsister l'ombre d'un doute.

--Ce n'est que trop probable, grommela le docteur; ce pauvre Galpin

n'est pas fort...

--Que résulterait-il donc de cette démarche? poursuivait maître

Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille fois

plus mauvaise, car à l'horreur de son crime s'ajouterait l'odieux de la

plus vile, de la plus lâche des calomnies.

Plus que tous les autres, maître Folgat était attentif.

--N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de Boiscoran

ne doit pas demander de supplément d'instruction.

L'avocat de Sauveterre s'inclina.

--Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon honorable

confrère. Donc, il ne faut plus songer à éviter le jugement à monsieur

de Boiscoran... il passera en cour d'assises.

D'un mouvement désespéré, M. de Chandoré leva les bras au ciel.

--Mais Denise en mourra de douleur et de honte! s'écria-t-il.

Emporté par la situation, maître Magloire continuait:

--Nous voici donc en cour d'assises, à Sauveterre, devant des magistrats

du ressort, devant des jurés du pays, incapables de forfaiture, j'en

suis sûr, mais fatalement accessibles à l'opinion qui, depuis longtemps,

a condamné monsieur de Boiscoran... L'audience est ouverte, le président

interroge l'accusé. Dira-t-il ce qu'il m'a dit à moi, qu'étant l'amant

de madame de Claudieuse, il était allé au Valpinson lui reporter ses

lettres et prendre les siennes, et que toutes ont été brûlées? Soit, il

le dit. Et aussitôt s'élève une clameur indignée et un concert de

malédictions et de mépris... N'importe! Armé de ses pouvoirs

discrétionnaires, le président suspend l'audience et envoie chercher la

comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons coupable, nous croyons

à son infernale énergie, n'est-ce pas?... Elle a prévu ce qui arrive, et

elle a répété son rôle. Citée, elle vient pâle, vêtue de deuil, et un

murmure de respectueuse sympathie salue son entrée. Vous voyez son

attitude, n'est-ce pas? Le président lui explique ce dont il s'agit, et

elle ne comprend pas, elle ne peut comprendre une si épouvantable

calomnie. Mais quand elle a compris... Voyez-vous le regard superbe dont

elle écrase Jacques, et de quelle hauteur elle répond: «N'ayant pas

réussi à assassiner le mari, cet homme essaye de déshonorer la femme...

Je vous confie mon honneur de mère et d'épouse, messieurs, je ne

répondrai pas aux infamies de cet abject calomniateur...»

--Mais ce serait le bagne! s'écria M. de Chandoré, ce serait l'échafaud!

--Ce serait le maximum, en tout cas, répondit l'avocat de Sauveterre.

Mais les débats continueraient, le ministère public prononcerait un

réquisitoire foudroyant, et enfin viendrait le tour du défenseur de

prendre la parole... Messieurs, vous vous êtes irrités de mon

obstination... Je n'ajoute pas foi, je l'avoue, aux allégations de

monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune confrère y croit, lui. Eh bien!

qu'il réponde franchement: oserait-il plaider le système de l'accusé et

essayer de démontrer que madame de Claudieuse était la maîtresse de

Jacques?

Maître Folgat fronçait les sourcils.

--Je ne sais, murmura-t-il.

--Eh bien! moi je sais que vous n'oseriez pas! s'écria maître Magloire,

et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de réputation, sans

nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle chance... Car, enfin,

supposons un résultat inespéré, supposons que vous parveniez à démontrer

que Jacques a dit vrai, qu'il a été l'amant de la comtesse...

Qu'arrivera-t-il? On arrête madame de Claudieuse. Relâche-t-on monsieur

de Boiscoran pour cela? Non, assurément. On le garde et on lui dit:

«Oui, cette femme a essayé d'assassiner son mari, mais elle était votre

maîtresse, vous êtes donc son complice...» Messieurs, voilà la

situation!

Dégageant la question des commentaires inutiles, des vaines

appréciations et de toute phraséologie sentimentale, maître Magloire la

posait enfin comme elle devait être posée pour être résolue, et dans

toute son effrayante simplicité.

Éperdu, grand-père Chandoré se dressa sur ses pieds, et d'une voix

rauque:

--Alors, tout est bien fini! s'écria-t-il. Innocent ou coupable, Jacques

de Boiscoran doit être condamné.

Maître Magloire ne répondit pas.

--Et c'est là, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous appelez la

justice!

--Hélas! fit M. Séneschal, il serait puéril de le nier, la cour

d'assises est une loterie...

La corde au cou · 第 66 / 106 题