Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxiété était affreuse.
Dès huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran,
M. de Chandoré et maître Folgat étaient venus s'établir au salon et y
attendre le résultat de l'entrevue.
Mlle Denise ne descendit que plus tard, et son grand-père ne put
s'empêcher de remarquer qu'elle s'était préoccupée de sa toilette.
--N'allons-nous pas revoir Jacques! répondit-elle avec un sourire où
éclataient la confiance et la joie.
C'est qu'en effet elle était bien persuadée qu'il devait suffire d'un
mot de Jacques à son avocat pour confondre la prévention, et qu'il
allait reparaître triomphant au bras de maître Magloire.
Les autres ne partageaient pas ces espérances. Tantes Lavarande, plus
jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles dans un coin,
Mme de Boiscoran dévorait ses larmes, et maître Folgat faisait son
possible pour paraître absorbé dans la contemplation d'un recueil de
gravures. Moins maître de soi, grand-père Chandoré arpentait le salon,
les mains derrière le dos, répétant toutes les dix minutes:
--C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend!
À dix heures, pas de nouvelles.
--Maître Magloire aurait-il donc oublié sa promesse? dit Mlle Denise
que l'inquiétude gagnait.
--Non, il ne l'a pas oubliée, dit un nouvel arrivant.
C'était l'excellent M. Séneschal qui, en effet, une heure plus tôt,
avait croisé maître Magloire rue Nationale, et qui venait aux
informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour Mme
Séneschal qui, depuis vingt-quatre heures, était malade d'anxiété.
Onze heures sonnèrent. La marquise de Boiscoran se leva.
--Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette mortelle
incertitude; je vais à la prison.
--Et je vous y accompagne, chère mère, déclara Mlle Denise.
Mais une telle démarche n'était guère raisonnable. M. de Chandoré la
combattit, soutenu par M. Séneschal et par maître Folgat.
--On peut, du moins, envoyer quelqu'un, proposèrent timidement les
tantes Lavarande.
--C'est une idée, approuva M. de Chandoré.
Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut à l'appel de la
sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin de
l'instruction, était venu s'établir à Sauveterre.
Dès qu'on lui eut expliqué ce qu'on attendait de lui:
--Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il.
Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la Rampe,
qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Château.
En le voyant paraître, M. Blangin, le geôlier, devint tout pâle. M.
Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait reçu de Mlle Denise
dix-sept mille francs en or... Lui, l'ami des gendarmes autrefois, il
frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer dans sa
geôle. Ce n'est pas qu'il eût des remords d'avoir trahi son devoir, non,
c'est qu'il tremblait d'être découvert. Déjà, à plus de dix reprises, il
avait changé de place le bas de laine qui renfermait son trésor; mais en
quelque endroit qu'il l'enfouît, il lui semblait toujours que les
regards de ses visiteurs s'arrêtaient obstinément sur sa cachette.
Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut exposé l'objet de sa
mission, et du ton le plus civil:
--Maître Magloire, répondit-il, était ici à neuf heures précises. Je
l'ai conduit immédiatement à la cellule de monsieur de Boiscoran, et,
depuis ce moment, ils parlent, ils parlent...
--Vous en êtes sûr?
--Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans ma
prison!... Je suis allé prêter l'oreille... Mais on n'entend rien du
corridor. Ils ont fermé le guichet, et la porte est épaisse.
--C'est singulier, murmura le vieux serviteur.
--C'est mauvais signe aussi, déclara le geôlier d'un air capable. J'ai
remarqué que les prévenus qui en ont si long à conter à leur défenseur
attrapent toujours le maximum...
Antoine, comme de raison, ne rapporta pas à ses maîtres la lugubre
réflexion de Blangin; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de
l'entrevue suffit à accroître leurs appréhensions.
Peu à peu, les couleurs avaient disparu des joues de Mlle Denise, et
c'est d'une voix dont les larmes altéraient le timbre si pur qu'elle dit
que peut-être elle eût mieux fait de prendre des vêtements de deuil, et
que de voir ainsi toute la famille réunie, cela lui rappelait les
apprêts d'une cérémonie funèbre...
L'arrivée soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il était
fort en colère, comme toujours, il ne salua personne, selon son
habitude. Mais dès le seuil:
--Sotte ville que Sauveterre! s'écria-t-il, ville de cancans et de
caquets, ville d'indiscrets et de bavards... C'est à se cacher, à
déserter, à fuir... De chez moi à ici, vingt curieux implacables m'ont
arrêté, sous prétexte que je suis votre médecin, pour me demander où en
est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la ville est en rumeur... La
ville sait que Magloire est à la prison, et c'est à qui saura le premier
ce que Jacques et lui ont pu se dire... (Il avait déposé sur la table
son chapeau à bords immenses, et tout en promenant autour du salon un
regard un peu inquiet:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore.
--Rien, répondirent en même temps M. Séneschal et maître Folgat.
--Et ce retard nous épouvante, dit Mlle Denise.
--Pourquoi donc? fit le médecin. (Et retirant et essuyant vivement ses
lunettes d'or:) Pensiez-vous donc, chère demoiselle, fit-il, que
l'affaire de Jacques de Boiscoran serait terminée en cinq minutes? Si on
vous l'a laissé croire, on a eu tort...
Moi qui méprise les ménagements, je vais vous dire toute ma pensée... Au
fond de ces événements du Valpinson, s'agite, j'en mettrais la main au
feu, quelque ténébreuse intrigue qu'il ne sera pas facile de
débrouiller. Certainement nous tirerons Jacques d'affaire, mais je
crains que ce ne soit pas sans peine...
--Monsieur Magloire Mergis! annonça le vieil Antoine.
Le célèbre avocat de Sauveterre entra. Il était si défait et ses traits
gardaient si profondément la trace de ses émotions, qu'à tous vint la
même et fatale pensée qu'exprima Mlle Denise en s'écriant:
--Jacques est perdu!
Maître Magloire ne répondit pas non.
--Je crois sa situation périlleuse, dit-il.
--Jacques! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils!
--J'ai dit périlleuse, reprit l'avocat; mais c'est étrange que j'aurais
dû dire, inimaginable et de nature à déconcerter toutes les
prévisions...
--Parlez, monsieur, fit Mme de Boiscoran. L'embarras de l'avocat
était extrême, et c'est avec une visible détresse que ses regards
allaient alternativement des tantes Lavarande à Mlle Denise. Mais
personne n'y prenait garde. Ce que voyant:
--Il faut avant, déclara-t-il, que je reste seul avec ces messieurs...
Docilement, les tantes Lavarande se levèrent et entraînèrent dehors la
mère et la fiancée de Jacques, qui semblait près de défaillir.
Et, dès que la porte fut refermée:
--Merci, maître Magloire! s'écria grand-père Chandoré, fou de douleur,
merci de me donner le temps de préparer mon enfant au coup terrible, car
je ne vous ai que trop compris, Jacques est coupable...
--Arrêtez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil... Plus que
jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence; seulement, il
allègue pour se justifier un fait tellement invraisemblable, tellement
inadmissible...
--Enfin, que dit-il? interrogea M. Séneschal.
--Il prétend que la comtesse de Claudieuse était... sa maîtresse.
Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un geste
triomphant:
--J'en étais sûr! s'écria-t-il. Je l'avais deviné! Maître Folgat, en
cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix
délibérative. Il arrivait de Paris avec les idées de Paris, et quoi
qu'il eût entendu dire déjà, le nom de la comtesse de Claudieuse ne lui
révélait rien.
Mais à l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'allégation de
Jacques de Boiscoran.
Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-père Chandoré
et M. Séneschal parurent aussi révoltés que maître Magloire.
--Ce n'est pas croyable! déclara l'un.
--C'est impossible! prononça l'autre. Maître Magloire secouait la tête.
--Et voilà justement, fit-il, ce que j'ai répondu à Jacques.
Mais le docteur n'était pas de ces hommes qui s'étonnent ou s'effrayent
de n'être pas de l'avis de tout le monde.
--Vous ne m'avez donc pas entendu! s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas
compris! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable ni impossible,
c'est que je le soupçonnais. Et c'était indiqué, pardieu!... À quel
propos un garçon tel que Jacques, heureux comme pas un, riche, bien
tourné, amoureux et aimé d'une charmante fille, irait-il s'amuser à
incendier les maisons et assassiner les gens!... Vous me répondrez que
monsieur de Claudieuse ne lui était pas sympathique! Diable! Si tous les
gens qui exècrent le docteur Seignebos se mettaient à lui tirer dessus,
savez-vous que j'aurais le corps plus troué qu'une écumoire! De vous
tous, maître Folgat ici présent est le seul à n'avoir pas eu la
berlue...
Modestement, le jeune avocat essaya de protester:
--Monsieur...
Mais l'autre lui coupant la parole:
--Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la preuve,
c'est que tout de suite vous avez cherché l'âme, l'inspiration, la
cause, la pensée, le mobile, la femme, enfin, de l'énigme. La preuve,
c'est que vous êtes allé demandant à tous, à Antoine, le valet de
chambre, à monsieur de Chandoré, à monsieur Séneschal, à moi-même, si
Jacques de Boiscoran n'avait pas ou n'avait pas eu quelque passion dans
le pays. Tous vous ont répondu non, étant à mille lieues de se douter de
la vérité. Seul, sans vous répondre précisément, je vous ai donné à
entendre que votre sentiment était le mien, et ce en présence de
monsieur de Chandoré.
--C'est exact! affirmèrent le vieux gentilhomme et maître Folgat.
M. Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours retirant
et remettant ses lunettes d'or:
--C'est que j'ai appris à me défier des apparences, continuait-il; c'est
que dès les premiers moments j'avais eu d'étranges soupçons. Étudiant
l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la nuit de l'incendie, je
l'avais trouvée embarrassée, anormale, équivoque, suspecte... Je m'étais
étonné de sa complaisance à céder aux fantaisies du sieur Galpin et de
sa facilité à se prêter à l'interrogatoire de Cocoleu... Car enfin,
c'est elle seule qui a fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons
yeux, messieurs, sous mes lunettes. Eh bien! sur tout ce que j'ai de
plus sacré, sur ma foi républicaine, je suis prêt à le jurer, quand
Cocoleu a prononcé le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de
Claudieuse n'a pas été surprise...
De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le maire
de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu s'entendre. La
question qui s'agitait n'était pas de nature à les mettre d'accord.
--J'étais présent à l'interrogatoire de Cocoleu, déclara M. Séneschal,
et j'ai, au contraire, constaté la stupeur de la comtesse...
Le médecin levait les épaules.
--Assurément, dit-il, elle a fait «Ah!»..., mais ce n'est ni une
difficulté, ni une preuve. Moi aussi, je saurais très bien faire comme
cela: «Ah!», si l'on venait me dire que monsieur le maire a tort, et
cependant je n'en serais pas étonné...
--Docteur! fit M. de Chandoré d'un ton conciliant, docteur...
Mais déjà M. Seignebos s'était retourné vers maître Magloire, qu'il
avait à cœur de convaincre. Et il poursuivait:
--Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprimé la stupeur, mais
ses yeux trahissaient la colère la plus atroce, la haine et la joie de
la vengeance... Et ce n'est pas tout! Que monsieur le maire me dise,
s'il lui plaît, où était madame de Claudieuse quand son mari a été
réveillé par les flammes... Était-elle près de lui?... Non. Elle
veillait la plus jeune de ses filles, atteinte de la rougeole... Hum!
Que pensez-vous de cette rougeole qui exige une garde de nuit?... Et
quand les deux coups de feu ont été tirés, où se trouvait la comtesse?
Toujours près de sa fille, et de l'autre côté de la maison, précisément
du côté opposé à celui où a éclaté l'incendie...
Le maire de Sauveterre n'était pas moins entêté que le médecin.
--Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de
Claudieuse lui-même a déclaré que, lorsqu'il avait couru au feu, il
avait retrouvé la porte de la maison fermée en dedans, telle qu'il
l'avait fermée de sa main quelques heures auparavant.
De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait.
--N'y avait-il donc qu'une porte au château de Valpinson? demanda-t-il.
--À ma connaissance, déclara M. de Chandoré, il y en avait au moins
trois.
--Je dois dire, ajouta maître Magloire, que selon les allégations de
monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le
rejoindre, ce soir-là, serait sortie par la porte de la buanderie...
--Que disais-je! s'écria M. Seignebos. (Et essuyant ses lunettes à en
briser les verres:) Et les enfants!... continua-t-il. Monsieur le maire
trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse, cette mère incomparable,
selon lui, ait oublié ses enfants au milieu de l'incendie?...
--Quoi! cette malheureuse femme est attirée dehors par l'explosion de
deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes, elle trébuche contre
le corps inanimé de son mari, et vous lui reprochez de n'avoir pas gardé
sa liberté d'esprit!
--C'est une appréciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois plus
volontiers que la comtesse, s'étant attardée dehors, a été empêchée de
rentrer par l'incendie... Je trouve aussi que Cocoleu est arrivé là bien
à propos, et qu'il est bien heureux que la Providence ait illuminé sa
cervelle vide de cette idée sublime de sauver les enfants au péril de
ses jours!