Jacques de Boiscoran, c'était manifeste, avait hâte d'en finir, d'en
arriver à la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir enfin, du
célèbre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait à craindre ou à espérer.
Après un moment de silence, car la respiration lui manquait, après
quelques pas au hasard dans sa cellule:
--Mais à quoi bon des détails, Magloire, reprit-il d'un ton amer.
Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai énuméré une à
une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je vous aurai
rapporté jusqu'à ses moindres paroles?
»Nous en étions vite venus à calculer si exactement et si prudemment nos
pas et nos démarches, que nous nous rencontrions assez fréquemment sans
danger. Nous nous disions en nous quittant, ou elle m'écrivait: "À tel
jour, à telle heure, en tel endroit", et si éloigné que fût le jour, si
incommode que fût l'heure, si grande que fût la distance, nous
arrivions.
»J'étais parvenu promptement à connaître le pays mieux que les plus
vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette connaissance
parfaite de toutes les retraites ignorées. La comtesse, de son côté, ne
laissait jamais s'écouler trois mois sans découvrir quelque motif urgent
de se rendre à La Rochelle ou à Angoulême, et, de Paris, j'allais l'y
rejoindre. Et rien ne la retenait. Sa grossesse même, car c'est cette
année de 1867 qu'elle eut sa seconde fille, n'empêcha pas ses voyages.
Il est vrai que ma vie à moi se passait sur les grands chemins, et qu'à
tout moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des
semaines entières. Voilà l'explication de cette humeur vagabonde dont se
moquait mon père, et que vous-même, Magloire, m'avez reprochée
autrefois...
--C'est vrai! approuva l'avocat. Je me souviens...
Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation.
--Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me
déplaisait. Non. Le mystère et le danger ajoutaient à l'attrait de nos
amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais quelque chose
de sublime dans ce fait de deux êtres intelligents consacrant
exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence à poursuivre et à
cacher une dangereuse intrigue.
»Mieux je constatais la vénération dont la comtesse de Claudieuse était
l'objet dans le pays, mieux j'acquérais la preuve de l'habileté de sa
dissimulation et de la profondeur de sa perversité, et plus j'étais fier
d'elle. L'orgueil, en chaudes bouffées, me montait au cerveau, quand, à
Bréchy, où je me rendais le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais
passer calme et sereine, dans l'imposante sécurité de sa pure
renommée... Je riais de la naïveté de ces braves dupes qui s'inclinaient
si bas, croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot
que je me félicitais d'être le seul à connaître la véritable comtesse de
Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans notre maison
de la rue des Vignes.
»Mais de tels délires ne sauraient durer... Il ne m'avait pas fallu
beaucoup de temps pour reconnaître que je m'étais donné un maître, et le
plus impérieux et le plus exigeant qui fut jamais. J'avais en quelque
sorte cessé de m'appartenir. J'étais devenu sa chose et je ne devais
plus vivre, respirer, penser, agir que pour elle. Que lui importaient
mes répugnances et mes goûts! Elle voulait, cela suffisait. Elle
m'écrivait: «_Venez»_, il fallait accourir à l'instant. Elle me disait:
«Partez», je n'avais qu'à m'éloigner au plus vite. Au début, c'est avec
joie que j'acceptais le despotisme de son amour; mais peu à peu je me
fatiguai de cette abdication perpétuelle de ma volonté. Il me déplut de
ne pouvoir disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre
heures d'avance. Je commençai à sentir la gêne de la corde que je
m'étais passée autour du cou.
»L'idée de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un voyage
autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux ans; j'eus envie
de partir avec lui. Qui me retenait? J'étais, par ma position et par ma
fortune, absolument indépendant. Pourquoi ne pas suivre cette
inspiration? Ah! pourquoi!... C'est que le prisme n'était pas brisé
encore. C'est que si je maudissais la tyrannie de madame de Claudieuse,
je tressaillais encore quand j'entendais prononcer son nom. C'est que si
je songeais à la fuir, un seul de ses regards me remuait encore jusqu'au
fond des veines. C'est que je lui étais attaché par les mille fils de
l'habitude et de la complicité, ces fils qui semblent plus ténus qu'un
fil de la Vierge, et qui sont plus durs à briser que le câble d'un
vaisseau.
»Pourtant, cette idée qui m'était venue fut cause que, pour la première
fois, je prononçai devant elle le mot de séparation, lui demandant ce
qu'elle ferait si je venais à la quitter. Elle me regarda d'un air
singulier, et, au bout d'un moment: "Est-ce sérieux? me demanda-t-elle.
Est-ce une préface?" Je n'osai pas pousser plus loin, et, m'efforçant de
sourire: "Ce n'est qu'une plaisanterie, répondis-je.
--Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez là, vous
verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son regard me resta
dans l'esprit et me fit comprendre que j'étais bien plus étroitement lié
encore que je ne l'avais supposé. Pour cette raison, rompre devint mon
idée fixe.
--Eh bien! il fallait rompre! s'écria l'avocat. Jacques de Boiscoran
secoua la tête.
--C'est aisé à conseiller, répondit-il. J'ai essayé, je n'ai pas pu. Dix
fois je suis arrivé près de madame de Claudieuse, résolu à lui dire: «Ne
nous revoyons plus», dix fois, au dernier moment, le courage m'a manqué.
Elle m'irritait, j'en arrivais presque à la haïr, mais pouvais-je
oublier combien je l'avais aimée et tout ce qu'elle avait risqué pour
moi?... Puis, pourquoi ne pas l'avouer? elle me faisait peur. Ce
caractère inflexible que j'avais tant admiré jadis m'épouvantait, et je
frissonnais, saisi de vagues et sinistres appréhensions, en songeant à
tout ce dont je la savais capable.
»J'étais donc en proie aux plus affreuses perplexités, lorsque ma mère
me parla d'un mariage qu'elle rêvait pour moi depuis longtemps. Ce
pouvait être le prétexte que je n'avais pas su trouver. À tout hasard,
je demandai à réfléchir. Et la première fois que je me trouvai avec
madame de Claudieuse, rassemblant tout mon courage: "Vous savez ce qui
arrive, lui dis-je, ma mère veut me marier." Elle devint plus pâle que
la mort, et me fixant bien dans les yeux, comme si elle eût espéré lire
jusqu'au fond de mon âme: "Et vous, me demanda-t-elle, que
voulez-vous?--Moi, répondis-je en riant d'un rire forcé, je ne veux rien
pour le moment. Mais il faudra bien tôt ou tard en passer par là. Il
faut à un homme un intérieur, des affections que le monde
reconnaisse...--Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour
vous?--Vous! m'écriai-je, Geneviève, je vous aime de toutes les forces
de mon âme, mais un abîme nous sépare, vous êtes mariée." Elle me fixait
toujours obstinément. "En d'autres termes, reprit-elle, vous m'avez
aimée pour passer le temps... J'ai été la distraction de votre jeunesse,
la poésie de vos vingt ans, ce roman d'amour que tout homme veut
avoir... Mais vous vous faites grave, il vous faut des affections
sérieuses, et vous m'abandonnez... Soit. Mais que vais-je devenir, moi,
si vous vous mariez?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari,
balbutiai-je, vos enfants..." Elle m'arrêta. "C'est cela, fit-elle, je
retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein de votre
souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez-vous, près de
mon mari que j'ai trahi, près de mes filles dont une est vôtre... Ce
n'est pas possible, Jacques..." J'étais alors en veine de courage.
"Cependant, dis-je, il est possible que je me marie. Que
feriez-vous?--Oh! peu de chose, me répondit-elle. Je remettrais toutes
vos lettres au comte de Claudieuse..."
Depuis tantôt trente ans qu'il plaidait aux assises, maître Magloire
avait entendu d'étranges confidences. Jamais cependant ses idées
n'avaient été bouleversées comme en ce moment.
--C'est à confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, déjà,
poursuivait:
--La menace de la comtesse de Claudieuse était-elle sérieuse? Je n'en
doutais pas. Affectant cependant un grand calme: «Vous ne feriez pas
cela, lui dis-je.--Sur tout ce que j'ai au monde de cher et de sacré, me
répondit-elle, je le ferais!...»
»Bien des mois se sont écoulés depuis cette scène, Magloire, bien des
événements se sont succédés, et cependant, il me semble qu'elle date
d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche qu'un spectre,
j'entends toujours sa voix frémissante, et c'est presque textuellement
que je vous rapporte ses paroles: "Ah! ma résolution vous étonne,
Jacques, continuait-elle en phrases enflammées. Je le conçois. Les
femmes qui manquent à leurs devoirs n'ont pas habitué leurs amants à
compter avec elles. Trahies, elles se taisent. Délaissées, elles se
résignent. Sacrifiées, elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce
serait avouer la faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles
laissaient soupçonner leur désespoir? L'abandon n'est-il pas le
châtiment prévu! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement
cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme mariée est une
maîtresse commode, dont on n'a jamais à craindre la jalousie, et qu'on
peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de caprice! Ah!
lâches que nous sommes! Si nous avions plus de courage, on y regarderait
à deux fois avant de s'emparer de la femme d'autrui!... Mais ce que les
autres n'osent pas, je l'oserai, moi! Il ne sera pas dit que de notre
faute commune il sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout
le bénéfice et que j'en supporterai tout le châtiment... Quoi! vous,
demain, vous seriez libre de courir à de nouvelles amours et de
recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de l'abîme
de honte, déchirée de regrets et rongée de remords! Je ne serais dans
votre passé qu'un rêve charmant, et vous seriez dans le mien un souvenir
affreux! Non, non!... Des liens tels que les nôtres, rivés par des
années de complicité, ne se brisent pas ainsi! Vous m'appartenez, vous
êtes à moi, et envers et contre toutes je vous défendrai avec les seules
armes qui soient à ma portée!... Je vous ai dit que je tenais à ma
réputation plus qu'à la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse à
la vie!... Mariez-vous... La veille de votre mariage, mon mari saura
tout... Je ne survivrai pas à la perte de mon honneur, mais du moins je
serai vengée! Si vous échappez à la haine du comte de Claudieuse, votre
nom restera attaché à une si tragique histoire que votre vie en sera à
tout jamais perdue..."
»Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont je ne
saurais vous donner une idée. C'était absurde, ce qu'elle disait,
c'était insensé! Mais la passion n'est-elle pas insensée et absurde? Ce
n'était pas, d'ailleurs, une inspiration soudaine de son orgueil blessé,
que cette vengeance dont elle me menaçait. À la précision de ses
phrases, à la sûreté de ses coups, il m'était impossible de ne pas
reconnaître un projet longuement médité, dont elle avait calculé
l'effroyable portée, et irrévocablement arrêté.
»J'étais atterré. Et comme je gardais un morne silence: "Eh bien!" me
demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps avant tout. "Eh
bien! répondis-je, je ne m'explique pas votre colère. Ce mariage dont je
viens de vous parler n'a jamais existé que dans l'imagination de ma
mère...--Bien vrai? interrogea-t-elle.--Je vous l'affirme." Elle
m'examinait d'un œil soupçonneux. "Allons, je vous crois, dit-elle
enfin, avec un grand soupir. Mais vous voilà prévenu. Et maintenant
chassons ces vilaines idées."
»Elle pouvait les chasser, peut-être; moi, non. C'est la rage dans le
cœur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait disposé de moi. J'avais
pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les meurtrissures
devenaient chaque jour plus douloureuses. Et à la moindre tentative pour
la rompre, je devais m'attendre à un scandale abominable, à quelqu'une
de ces aventures sinistres qui écrasent un homme. Pouvais-je, du moins,
espérer lui faire entendre raison? Non, je n'en étais que trop sûr. Je
ne savais que trop que je perdrais mon temps à essayer de lui rappeler
que je n'étais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire, à essayer
de lui démontrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son
mari et ses enfants, et que si elle avait à reprocher au comte de
Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles, étaient
innocentes...
»Mais c'est en vain que je m'épuisais à chercher une issue à cette
horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait des moments où
j'étais tenté de passer outre et d'imaginer un semblant de mariage, pour
déterminer la comtesse à agir, pour faire éclater enfin sur moi ces
menaces toujours suspendues sur ma tête. Je ne crains pas le danger,
mais savoir qu'il existe et l'attendre les bras croisés m'est
insupportable. Il faut que je marche à lui. L'idée que madame de
Claudieuse se servait du comte pour me retenir me révoltait. Il me
semblait ridicule et ignoble à la fois qu'elle fît de son mari le
gendarme de son amant. Pensait-elle donc qu'il me faisait peur!... Ah!
comme je lui eusse tout écrit, si cette dénonciation ne m'eût pas paru
si odieuse!
»Ma mère, cependant, m'avait demandé le résultat de mes réflexions au
sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et c'est avec un pouce
de rouge sur la face que je lui avais répondu que, décidément, je ne
voulais pas me marier encore, que je me trouvais trop jeune pour
accepter la responsabilité d'une famille. C'était vrai; mais ce ne l'eût
pas été qu'il m'eût fallu le répondre quand même.
»Voilà où j'en étais, me répétant qu'il fallait en finir et flottant
entre plusieurs partis contraires, quand la guerre éclata. Mes opinions
plus encore que mon âge me faisaient soldat. J'accourus à Boiscoran. On
venait d'organiser les mobiles du pays, et ils me nommèrent leur
capitaine, et c'est à leur tête que je rejoignis l'armée de la Loire.
Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, la guerre n'avait rien
qui m'effrayât; toute émotion me semblait bonne, qui pouvait me donner
l'oubli. Et si j'ai montré quelque bravoure, mon mérite n'est pas grand.
»Pourtant, comme les semaines s'écoulaient, puis les mois, et que je
n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret espoir
me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence faisant leur
œuvre, elle se résignait.
»La paix signée, je revins à Boiscoran, et pas plus que les mois passés,
la comtesse ne me donna signe de vie. Je commençais à me rassurer et à
reprendre possession de moi-même, quand un jour monsieur de Chandoré, me
rencontrant, m'invita à dîner. J'y allai. Je vis mademoiselle Denise. Il
y avait déjà longtemps que je la connaissais, et son souvenir n'avait
peut-être pas été sans contribuer à me détacher de madame de Claudieuse.
Pourtant, j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer
sur elle quelque sinistre vengeance.
»Rapproché d'elle par son grand-père, je n'eus plus le courage de
m'éloigner. Et le jour où il me sembla lire dans ses yeux si beaux
qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je braverais
tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et avec quelles
anxiétés chaque soir, en rentrant à Boiscoran, je demandais: "Il n'est
pas venu de lettre?"
»Il n'en venait toujours pas. Et cependant il était impossible que la
comtesse de Claudieuse n'eût pas été informée de mon mariage. Mon père
était venu demander la main de Denise; on me l'avait accordée, j'avais
été admis officiellement à faire ma cour, il ne restait plus à fixer que
le jour de la cérémonie... Ce calme m'épouvantait!
Épuisé, haletant, Jacques de Boiscoran s'était arrêté, appuyant ses deux
mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les battements désordonnés
de son cœur.
Il touchait au dénouement. Et cependant, c'est en vain qu'il attendait
de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe d'encouragement. Maître
Magloire demeurait impénétrable, son visage restait aussi impassible
qu'un masque de plomb.
Enfin, avec un grand effort:
--Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait présager la tempête. Être
aimé de Denise, c'était trop de bonheur. J'attendais un éclat, une
catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais si positivement
que j'avais fini par décider en moi-même qu'il était de mon devoir de
tout avouer à monsieur de Chandoré. Vous le connaissez, Magloire. Il
est, ce vieux gentilhomme, la plus pure, la plus respectable expression
de l'honneur. Je pouvais lui confier mon secret tout aussi impunément
qu'autrefois, en mes heures de délire, je livrais au vent de la nuit le
nom de Geneviève.
»Hélas! pourquoi ai-je tant hésité, tant combattu, tant tardé?... Un mot
prononcé alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accusé d'un crime
atroce, innocent et réduit à vous voir douter de mes paroles. Mais la
fatalité était sur moi. Après avoir durant toute une semaine remis mes
aveux, un soir, sur un mot de Denise à propos des pressentiments, je me
dis, bien décidé à me tenir parole: ce sera demain.» Et le lendemain, en
effet, je partis de Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et
à pied, parce que j'avais à donner des ordres à une douzaine d'ouvriers
qui travaillaient à mes vignes. Je pris au plus court, par les champs.
Hélas! pas un détail n'est sorti de ma mémoire! Et mes ordres donnés, je
venais de regagner la grande route, quand je rencontrai le vieux curé de
Bréchy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que vous me fassiez un
bout de conduite. Puisque vous allez à Sauveterre, cela ne vous
allongera pas beaucoup de prendre la traverse, qui passe par le
Valpinson et les bois de Rochepommier." À quoi tiennent les destinées,
cependant! J'accompagnai le curé, et je ne le quittai qu'à cet endroit
où la grande route et la traverse se croisent, et qu'on appelle dans le
pays la «Cafourche des Maréchaux». Sitôt seul, je doublai le pas, et
j'avais presque traversé le bois, quand tout à coup, à vingt pas de moi,
venant en sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse...
»Si grand que fût mon émoi, je poursuivis mon chemin, résolu à me
contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis, et
déjà je la dépassais, quand je l'entendis m'appeler: "Jacques!..." Je
m'arrêtai, ou plutôt je fus cloué sur place par cette voix qui, si
longtemps, avait eu sur mon âme un empire absolu. Aussitôt elle
s'approcha. Elle était plus émue que moi encore, son regard vacillait,
ses lèvres tremblaient. "Eh bien! me dit-elle, ce n'est pas une
illusion, cette fois vous épousez mademoiselle de Chandoré." Le temps
était passé des ménagements. "Oui, répondis-je.--Ainsi, c'est bien vrai,
reprit-elle, tout est bien fini! C'est en vain que je vous rappellerais
ces serments d'un éternel amour que vous me juriez autrefois, tenez,
là-bas, sous ce bouquet de chênes, en face de cet admirable horizon...
Ce sont les mêmes arbres et le même paysage, et je suis toujours la même
femme... Votre cœur seul a changé..." Je ne répondis pas. "Vous l'aimez
donc bien!" insista-t-elle. Obstinément je gardai le silence. "Je vous
comprends, fit-elle, je ne vous comprends que trop. Et elle, Denise?
Elle vous aime à ce point de ne savoir plus le dissimuler. Elle arrête
ses amies pour leur apprendre son mariage et leur dire combien elle est
heureuse... Oh, oui! bien heureuse, en effet!... Cet amour qui était ma
honte est sa gloire, à elle... J'étais réduite à m'en cacher comme d'un
crime, elle s'en pare comme d'une vertu... Les conventions sociales sont
absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche à s'y soustraire..." Des
larmes, les premières que je lui aie vues répandre, brillaient entre ses
longs cils. "N'être plus rien pour vous, reprit-elle, rien!... Ah! j'ai
trop calculé! Vous souvient-il qu'au lendemain de la mort de votre
oncle, riche désormais, vous me proposiez de fuir?... J'ai refusé. Je
tenais à ma renommée, j'avais soif de considération. Je croyais qu'on
peut faire deux parts de sa vie: consacrer l'une au plaisir et l'autre à
l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle!... Et cependant, il y a bien
longtemps que j'ai deviné votre lassitude. Je vous connaissais si bien!
Votre cœur était pour moi comme un livre ouvert où je lisais vos plus
secrètes pensées. Alors je pouvais vous retenir encore. Il fallait me
faire humble, prévenante, soumise. Au lieu de cela, j'ai prétendu
m'imposer..." Un spasme lui coupa la parole, puis brusquement: "Et vous,
me demanda-t-elle, êtes-vous heureux, au moins?--Je ne puis l'être
complètement, vous sachant malheureuse répondis-je. Mais il n'est pas de
douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez...--Jamais!"
s'écria-t-elle. Et baissant la voix: "Puis-je vous oublier,
poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre regard dans les
yeux de ma plus jeune fille!... Monsieur de Claudieuse est pour elle
plus affectueux que pour l'aînée... Vous doutez-vous ce que je souffre,
quand il la tient sur ses genoux, quand il la caresse, quand il
l'embrasse?... Comprenez-vous quelle violence je dois me faire, pour ne
pas la lui arracher, pour ne pas lui crier: "Eh! tu vois bien qu'elle
n'est pas tienne, celle-là! Ah! le crime est affreux, mon Dieu! mais
quel châtiment!"
»Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. "Remettez-vous", lui
dis-je. Elle se roidit contre son émotion. Les gens passèrent en nous
saluant poliment. Et après un moment: "Enfin, reprit-elle, à quand le
mariage?" Je tressaillis. D'elle-même elle venait au-devant de
l'explication. "Il n'est pas encore fixé, dis-je. Ne devais-je pas vous
voir avant? Vous m'avez fait autrefois certaines menaces...--Et vous
aviez peur?--Non. Je croyais vous connaître assez pour être sûr que vous
ne voudriez me punir comme d'un crime de vous avoir aimée. Tant
d'événements sont survenus depuis ce jour où vous me menaciez...--Oui,
bien des événements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre père est
incorrigible. Une fois encore, il s'est exposé follement, et de nouveau
mon mari a dû sacrifier une grosse somme pour le sauver. Ah! monsieur de
Claudieuse est un noble cœur, et il est bien fâcheux que je sois la
seule envers qui jamais il ait manqué de générosité. Chacun de ces
bienfaits dont il me comble, dont il m'écrase, est pour moi un nouveau
grief... mais en les acceptant je me suis enlevé le droit de le frapper
d'un coup plus terrible que le coup de la mort... Vous pouvez épouser
Denise, Jacques, vous n'avez rien à craindre de moi..."
»Ah! je n'espérais pas tant, Magloire. Éperdu de joie, je saisis sa
main, et la portant à mes lèvres: "Vous êtes la meilleure des amies!",
m'écriai-je. Mais vivement, et comme si mes lèvres l'eussent brûlée,
elle retira sa main: "Non, pas cela", dit-elle en pâlissant. Et
maîtrisant à peine son trouble: "Cependant, il faut nous revoir encore
une fois, reprit-elle. Vous avez mes lettres, n'est-ce pas?--Je les ai
toutes.--Eh bien! il faut me les rapporter... Mais où, et comment? Il
m'est bien difficile de m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes
filles... notre fille, Jacques, est bien malade... Cependant il faut en
finir. Voyons, jeudi, êtes-vous libre?... Oui... En ce cas, jeudi soir,
vers neuf heures, soyez au Valpinson... Vous me trouverez de l'autre
côté des chais, à l'entrée du bois, près de ces vieilles tours de
l'ancien château que mon mari a fait réparer.--Est-ce bien prudent?
demandai-je.--Ai-je jamais rien livré au hasard, me répondit-elle, et
est-ce en ce moment que je manquerais de prudence! Fiez-vous à moi!
Allons, il faut nous séparer, Jacques. À jeudi, et soyez exact."
»Étais-je donc libre? La chaîne était-elle brisée, redevenais-je enfin
mon maître? Je le crus, et dans le délire de ma liberté, je pardonnais à
madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un an. Que dis-je? Déjà
je m'accusais d'injustice et de cruauté. Je l'admirais de s'immoler à
mon bonheur. J'aurais voulu, dans l'effusion de ma reconnaissance,
m'agenouiller à ses pieds et baiser le bas de sa robe. Confier mon
secret à monsieur de Chandoré devenait inutile. Je pouvais rentrer à
Boiscoran.
»Mais j'étais à plus de moitié chemin, je continuai, et quand j'arrivai
à Sauveterre, mon visage reflétait si bien l'épanouissement de mon âme,
que Denise me dit: "Il vous arrive quelque chose d'heureux, Jacques!..."
Oh, oui! de bien heureux. Pour la première fois près d'elle, je
respirais librement. Il m'était permis de l'aimer sans trembler que mon
amour ne lui fût fatal.
»Cette sécurité dura peu. Réfléchissant, je ne tardai pas à m'étonner du
singulier rendez-vous que madame de Claudieuse m'avait assigné. Ne
serait-ce pas un piège? pensais-je, à mesure que le jour approchait.
»Toute la journée du jeudi, je fus assailli par les plus tristes
pressentiments. Si j'avais su comment faire prévenir la comtesse, très
certainement je ne serais pas allé à son rendez-vous. Mais je n'avais
aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour savoir que lui
manquer de parole, ce serait tout remettre en question.
»Je dînai cependant à mon heure accoutumée, et, quand j'eus achevé, je
montai à mon appartement, où j'écrivis à Denise de ne pas m'attendre de
la soirée, que je serais retenu loin d'elle par une affaire de la plus
haute importance. Je remis cette lettre au fils de mon fermier, Michel,
en lui commandant de la porter sans perdre une minute. Cela fait, je
réunis toutes les lettres de madame de Claudieuse en un paquet que je
mis dans ma poche. Je pris mon fusil, et je partis. Il pouvait être huit
heures. Il faisait encore grand jour...
Que maître Magloire ajoutât ou non foi au récit du prévenu, il était
manifestement intéressé au plus haut point. Il avait rapproché sa
chaise. À tout moment des exclamations sourdes lui échappaient.
--En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi, pour me
rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires. Travaillé de
défiances comme je l'étais, je ne songeai qu'à me cacher, et je pris à
travers les marais. Ils étaient en partie inondés, je le savais, mais je
comptais, pour n'être pas arrêté par l'eau, sur ma parfaite connaissance
du terrain et sur mon agilité. Je me disais que par-là je ne serais
certainement pas vu, que je ne rencontrerais personne...
»Je me trompais. En arrivant au déversoir de la Seille, et au moment de
le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le fils d'un fermier
de Bréchy. Il parut tellement surpris de me voir en cet endroit que je
me crus obligé de lui expliquer ma présence, et mon trouble me rendant
stupide, je lui dis que j'avais affaire à Bréchy et que je traversais
les marais pour tirer des oiseaux d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en
ricanant, nous ne chassons point le même gibier." Il s'éloigna, mais
cette rencontre me contraria vivement. Et c'est en envoyant le gars
Ribot à tous les diables que je continuai ma route qui, de plus en plus,
devenait difficile et périlleuse.» Neuf heures devaient être sonnées
depuis longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la
nuit était fort claire. Je redoublai de précautions. L'endroit choisi
par la comtesse pour notre rendez-vous était éloigné de plus de deux
cents mètres de l'habitation et des métairies, abrité par les bâtiments
des chais et tout rapproché du bois.
»C'est par le bois que j'approchai. Caché par les arbres, j'explorai le
terrain, et je ne tardai pas à apercevoir madame de Claudieuse, debout
près d'une des vieilles tours. Elle était vêtue d'un peignoir de
mousseline claire qui se voyait de très loin.
»Ne découvrant rien de suspect, j'avançai, et dès qu'elle m'aperçut:
"Voilà près d'une heure que je vous attends", me dit-elle. Je lui
expliquai les difficultés du chemin que j'avais pris, et tout de suite:
"Mais où est votre mari? lui demandai-je.--Il souffre de ses
rhumatismes, me répondit-elle, il est couché.--Ne s'étonnera-t-il pas de
votre absence?--Non. Il sait que je dois veiller la plus jeune de mes
filles... Je suis sortie par la petite porte de la buanderie." Et sans
me laisser répliquer: "Mais où sont mes lettres? reprit-elle.--Les
voici", dis-je en les lui tendant. Elle les prit d'un mouvement
fiévreux, en disant à demi-voix: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et
sans le souci de l'injure qu'elle me faisait, elle se mit à les compter.
"Elles y sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un
paquet de son sein: "Et voici les vôtres", ajouta-t-elle. Mais elle ne
me les donna pas. "Nous allons, déclara-t-elle, les brûler." Je
tressaillis de surprise. "Y pensez-vous? m'écriai-je, ici, à cette
heure... La flamme attirerait quelqu'un.--Qui? Que craignez-vous?
D'ailleurs nous allons entrer sous bois... Allons, donnez-moi des
allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches, mais inutilement. "Je
n'en ai pas, répondis-je.--Allons donc, vous, un fumeur obstiné, vous
qui, même près de moi, ne saviez pas renoncer à vos cigares...--J'ai
oublié ma boîte hier chez monsieur de Chandoré." Elle frappait du pied
violemment. "Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en
prendre..." C'était un retard et une imprudence nouvelle. Comprenant
qu'il fallait en passer par où elle voulait: "C'est inutile, dis-je,
attendez."
»Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les
allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, j'en
enlevai la charge de plomb, que je remplaçai par un morceau de papier.
Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour étouffer l'explosion,
j'enflammai la poudre... Nous avions du feu, je le communiquai aux
lettres... Et quelques minutes après, il ne restait plus que des débris
noircis que j'émiettai entre mes mains et que j'éparpillai au vent...
»Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait
faire... "Voilà donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq années de
notre vie, de nos amours et de vos serments! Des cendres..." Je ne
répondis que par une exclamation équivoque. J'avais hâte de me retirer.
Elle ne le comprit que trop, et violemment: "Décidément, je vous fais
donc horreur! s'écria-t-elle.--Nous venons, dis-je, de commettre une
imprudence inouïe...--Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le
bonheur vous attend, vous, ajouta--elle, et une nouvelle vie pleine
d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur... Moi, dont
la vie est finie et qui n'ai plus rien à attendre, en qui vous avez tué
jusqu'à l'espérance, moi je ne crains pas..." Je sentais monter sa
colère. "Regretteriez-vous donc votre générosité, Geneviève? dis-je
doucement.--Peut-être! répondit-elle d'un accent qui me fit frémir. J'ai
été bien faible et bien lâche... Comme vous devez rire de moi... Quelle
chose misérable qu'une femme abandonnée qui se résigne et qui
pleure!..." Puis brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez
jamais aimée.--Ah! vous savez bien le contraire.--Pourtant, vous
m'abandonnez... pour une autre... pour cette Denise!--Vous êtes mariée,
vous ne pouviez être à moi.--Alors si j'avais été... libre... Si j'avais
été... veuve...--Vous seriez ma femme, vous le savez bien!" D'un geste
éperdu elle leva les bras au ciel, et d'une voix qui me parut retentir
jusqu'au château: "Sa femme! s'écria-t-elle. Si j'étais veuve, je serais
sa femme... ô mon Dieu! heureusement, cette idée affreuse ne m'est pas
venue plus tôt!..."
Tout d'une pièce, à ces mots, le célèbre avocat de Sauveterre se dressa,
et se plantant devant Jacques de Boiscoran et l'enveloppant d'un de ces
regards qui essayent de fouiller au plus profond des consciences:
--Et après? interrogea-t-il.
Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques n'avait
pas trop de toute sa volonté.
--Ensuite, répondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame de
Claudieuse, pour l'émouvoir, pour la ramener aux sentiments généreux des
jours passés... J'étais bouleversé au point de ne plus voir clair en
moi... Je la haïssais d'une haine mortelle, et cependant je ne pouvais
m'empêcher de la plaindre... Je suis homme, et il n'est pas d'homme qui
ne soit touché de se voir l'objet de tels regrets et d'un si effrayant
désespoir... Sais-je tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon
bonheur et du bonheur de Denise. Je ne suis pas un héros de roman, moi!
J'ai été lâche, je me suis humilié, j'ai supplié, j'ai menti... J'ai
juré que c'était ma famille surtout qui voulait mon mariage...
J'espérais, à force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de mon
abandon... grossier!
»Elle écoutait plus froide qu'un bloc de glace, et dès que je m'arrêtai:
"Et c'est à moi que vous contez tout cela, fit-elle avec un rire
sinistre. Votre Denise!... Eh! si j'étais une femme comme les autres, je
me tairais aujourd'hui, et avant un an je vous reverrais à mes pieds."
Avait-elle donc réfléchi depuis notre rencontre sur la grande route?
Était-ce la convulsion suprême de la passion, au moment où se brisaient
nos derniers liens! Je voulais parler encore, mais brusquement: «Oh!
assez! interrompit-elle, épargnez-moi du moins l'offense de votre
commisération! Je verrai... Je ne vous promets rien... Adieu!..."
»Et elle s'enfuit vers le château, et je restai planté sur mes jambes,
hébété de stupeur, me demandant si elle ne courait pas tout avouer au
comte de Claudieuse. C'est même à ce moment que, machinalement, je
retirai de mon fusil la cartouche brûlée et que je la remplaçai par une
neuve... Puis, comme rien ne bougeait, je m'éloignai à grands pas.
--Quelle heure était-il? interrogea maître Magloire.
--Il me serait impossible de le préciser. Il est de ces tourmentes
pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai pris, pour
revenir, par les bois de Rochepommier...
--Et vous n'avez rien vu?
--Non.
--Rien entendu?
--Rien.
--Pourtant, d'après votre récit, vous ne pouviez être loin du Valpinson
quand l'incendie a éclaté...
--C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperçu les
flammes. Mais j'étais sous bois, les arbres me dérobaient l'horizon...
--Et ces mêmes arbres ont empêché la détonation des deux coups de fusil
tirés sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu'à vous...
--Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en était pas besoin. Je
remontais le vent qui était déjà violent, et il est prouvé que dans de
telles conditions, on n'entend pas à cinquante mètres de l'explosion
d'une arme de chasse.
C'est bien juste si maître Magloire réprimait ses mouvements
d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il était plus dur
que le juge d'instruction:
--Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre récit répond à tout!
--Je crois que mon récit, qui est l'expression de la plus scrupuleuse
vérité, explique les charges relevées contre moi par monsieur
Galpin-Daveline... Il explique comment je tenais à cacher ma visite au
Valpinson, comment j'ai été rencontré à l'aller et au retour, et à des
heures qui correspondent à celles de l'incendie; comment enfin mon
premier mouvement a été de tout nier... Il explique encore pourquoi
l'enveloppe d'une de mes cartouches a été ramassée près des ruines, et
pourquoi l'eau où j'avais lavé mes mains en rentrant était noire...
Rien ne semblait devoir ébranler les convictions de l'avocat de
Sauveterre.
--Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrêter, quelle
a été votre première impression?
--J'ai pensé immédiatement au Valpinson...
--Et quand on vous a appris quel crime avait été commis?
--Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir veuve.
Tout le sang de maître Magloire affluait à son visage.
--Malheureux! s'écria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de
Claudieuse d'un tel forfait!
La colère rendait des forces à Jacques.
--Qui donc accuserais-je! répondit-il. Un crime a été commis, et dans de
telles conditions qu'il ne peut l'avoir été que par elle ou par moi. Je
suis innocent, donc elle est coupable...
--Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour?
Jacques haussa les épaules.
--Combien donc de fois, répondit-il d'un ton d'ironie arrière, et sous
combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons? Si je me
suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les circonstances du
crime, c'est qu'il me répugnait d'accuser une femme qui a été ma
maîtresse et que la passion a rendue criminelle; c'est qu'enfin, tout en
me sentant compromis, je ne me croyais pas en danger... Plus tard, j'ai
gardé le silence, parce que j'espérais que la justice saurait découvrir
la vérité, ou que madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'idée de
me voir accusé, moi, innocent... Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le
péril, j'ai eu peur de la vérité...
L'honnêteté de l'avocat semblait révoltée.
--Vous mentez, Jacques! interrompit-il, et je vais vous dire pourquoi
vous vous êtes tu! C'est qu'il était difficile de trouver un roman qui
s'ajustât à toutes les circonstances de la prévention... Mais vous êtes
un homme de ressources, vous avez cherché et vous avez trouvé. Rien ne
manque à votre récit, rien... que la vraisemblance. Vous me diriez que
madame de Claudieuse a volé son éclatante renommée, qu'elle a été cinq
ans votre maîtresse, peut-être consentirais-je à vous croire... Mais
qu'elle ait de sa main incendié sa maison, et qu'elle se soit armée d'un
fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me ferez
admettre...
--C'est la vérité, pourtant.
--Non, car le témoignage de monsieur de Claudieuse est précis, il a vu
son assassin, c'est un homme qui a tiré sur lui...
--Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et qu'il
ne veut pas sauver sa femme et me perdre... Ce serait une vengeance,
cela...
L'objection éblouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien vite:
--Ah! taisez-vous! s'écria-t-il, ou prouvez...
--Toutes les lettres sont brûlées.
--Quand on a été cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des
preuves.
--Vous voyez bien que non.
--Ne vous obstinez pas, prononça maître Magloire. (Et d'une voix
qu'altéraient l'émotion et la pitié:) Malheureux! ajouta-t-il, ne
comprenez-vous donc pas que, pour échapper au châtiment d'un crime, vous
commettez un crime mille fois plus grand?...
Jacques se tordait les mains.
--C'est à devenir fou! disait-il.
--Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait maître
Magloire, à quoi cela vous servirait-il? Les autres vous
croiraient-ils!... Tenez, je vais vous dire toute ma pensée: je serais
sûr de la vérité de votre récit, que jamais, sans preuves, je n'en
ferais mon moyen de défense... Plaider cela, entendez-vous bien, ce
serait vous perdre.
--C'est cependant ce qui sera plaidé, puisque c'est la vérité...
--Alors, interrompit maître Magloire, vous chercherez un autre
défenseur.
Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait.
--Dieu puissant! s'écria Jacques, éperdu, il m'abandonne...
--Non, répondit l'avocat; mais je ne saurais discuter avec vous dans
l'état d'exaltation où vous êtes... Vous réfléchirez... Je reviendrai
demain...
Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur une
des chaises de la prison.
--C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu!