--Oh! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous paraître ma conduite,
Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour l'homme qui
trahit la confiance de la femme qui s'est abandonnée à lui! Attendez
avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme:) Alors, poursuivit-il, je
m'estimais le plus heureux des hommes, et mon cœur se gonflait de
vanités malsaines en songeant qu'elle était à moi, cette femme si belle,
et dont la pure renommée planait bien au-dessus de toutes les calomnies.
»Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales que la
mort seule peut trancher, et, insensé que j'étais, je me félicitais.
Peut-être m'aimait-elle véritablement alors. Elle ne calculait pas, du
moins, et, bouleversée par la seule, par l'unique passion de sa vie,
elle me découvrait son âme jusqu'en ses plus sombres profondeurs...
Alors, elle ne songeait pas encore à se mettre en garde contre moi et à
m'asservir à toutes ses volontés, et elle me disait le secret de son
mariage, de ce mariage qui autrefois avait stupéfié le pays.
»Ayant donné sa démission, le marquis de Bruc, son père, n'avait pas
tardé à se lasser de son oisiveté et à s'irriter de la médiocrité de sa
fortune. Il s'était lancé dans des spéculations hasardeuses; il avait
perdu tout ce qu'il possédait et compromis jusqu'à son honneur.
Désespéré, dévoré de regrets et de craintes, il songeait au suicide,
lorsque tomba chez lui à l'improviste un de ses anciens camarades de
promotion, le comte de Claudieuse. En un moment d'expansion, monsieur de
Tassar de Bruc avoua tout, et l'autre lui jura de l'arracher à cet abîme
de honte. C'était beau et grand, cela. Il devait en coûter une somme
considérable. Et ils sont rares, les amis d'enfance capables de si
ruineux dévouements.
»Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le héros
qu'annonçait le début. Ayant vu mademoiselle Geneviève de Tassar de
Bruc, il fut ébloui de sa beauté; épris d'une de ces passions que rien
n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt ans et qu'il allait en
avoir cinquante, il fit comprendre à son ami qu'il était toujours
disposé à lui rendre le service promis, mais... qu'il voulait en échange
la main de mademoiselle Geneviève.
»Le soir même, le gentilhomme ruiné entrait dans la chambre de sa fille,
et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation. Elle
n'hésita pas. "Avant tout, dit-elle à son père, sauvons l'honneur que
votre mort ne rachèterait pas. Monsieur de Claudieuse est un fou cruel
d'oublier qu'il a trente ans de plus que moi. De ce moment, je le
méprise et je le hais. Dites-lui que je suis prête à devenir sa femme."
»Et comme son père, éperdu de douleur, s'écriait que jamais le comte
n'accepterait un tel consentement: "Oh! soyez tranquille, lui
répondit-elle--à ce qu'elle m'a dit, du moins--, je saurai m'exécuter de
bonne grâce, et votre ami ne fera pas un marché de dupe. Mais je sais ma
valeur, et si grand que soit le service qu'il vous rend, rappelez-vous
que vous ne lui devez rien..."
»À moins de quinze jours de là, en effet, mademoiselle Geneviève avait
laissé soupçonner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait l'aimer, et, un
mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte, de son côté, avait
dépassé ses promesses et déployé la plus habile délicatesse pour que nul
ne soupçonnât la ruine de monsieur de Tassar de Bruc. Il lui avait remis
deux cent mille francs pour arranger ses affaires, il avait reconnu à sa
jeune femme une dot de cinquante mille écus, qui n'avait pas été versée,
et, enfin, il s'était engagé à servir à monsieur et madame de Bruc, leur
vie durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moitié de sa fortune
y avait passé...
Maître Magloire, alors, ne songeait plus à protester. Roide sur sa
chaise, les pupilles dilatées par la stupeur, tel qu'un homme qui se
demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un rêve.
--C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inouï!...
Jacques, lui, s'animait peu à peu.
--Voilà, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait aux
premières heures d'enivrement. Et c'est posément qu'elle me le
racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et certes,
disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu à regretter le marché
qui me livrait à lui. S'il a été généreux, j'ai été loyale. Mon père lui
doit la vie, mais je lui ai donné des années d'un bonheur qui n'était
plus fait pour lui. S'il n'a pas eu l'amour, il en a eu la comédie
divine, et des apparences plus délicieuses que la réalité."
»Et, comme je ne savais pas dissimuler mon étonnement: "Seulement,
ajoutait-elle en riant, j'apportais au marché une restriction mentale.
Je me réservais de prendre, quand elle passerait à ma portée, ma part de
bonheur ici-bas. Cette part, c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas
qu'aucun remords me trouble. Tant que mon mari se croira heureux, je
serai dans les termes du contrat..."
»Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus expérimenté
eût été effrayé... Mais j'étais un enfant, mais je l'aimais de toute mon
âme et de toute ma chair, j'admirais son génie et je m'éprenais de ses
sophismes...
»Une lettre du comte de Claudieuse nous éveilla de notre songe.
Imprudente pour la première et la dernière fois de sa vie, la comtesse
était restée à Paris trois semaines de plus qu'il n'était convenu, et
son mari inquiet parlait de venir la chercher. "Il faut rentrer au
Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je ne sacrifie à la
renommée que j'ai su me faire. Ma vie, la vôtre, la vie de ma fille, je
sacrifierais tout, sans hésiter, à ma réputation d'honnête femme." Nous
étions alors--ah! les dates sont restées dans ma mémoire comme dans du
bronze--, nous étions, dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me
dit-elle, rester plus d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un
mois, c'est-à-dire le 12 novembre, à trois heures précises, trouvez-vous
dans le bois de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges... J'y
serai..."
»Et elle partit, me laissant plongé dans une extase qui m'empêchait de
souffrir de notre séparation. La pensée que j'étais aimé d'une telle
femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui m'évita, je puis
l'avouer, bien des écarts. L'ambition me mordait au cœur, en songeant à
elle. Je voulais travailler, me distinguer, conquérir une supériorité
quelconque... Je veux qu'elle soit fière de moi, me disais-je, honteux
de n'être rien à mon âge que le fils d'un père riche.
Dix fois déjà, maître Magloire s'était soulevé sur sa chaise, et ses
lèvres avaient remué comme s'il allait présenter une objection. Mais il
s'était engagé, vis-à-vis de lui-même, à ne pas interrompre, et de son
mieux il tenait parole.
--Cependant, continuait Jacques, l'époque fixée par madame de Claudieuse
approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit, un peu après
l'heure indiquée, j'arrivais au carrefour des Hommes-Rouges. Si j'étais
ainsi en retard, ce dont j'étais désolé, c'est que je connaissais fort
imparfaitement les bois de Rochepommier, et que l'endroit choisi par la
comtesse, pour notre rendez-vous, est situé au plus épais des futaies.
»Le temps était d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il était
tombé beaucoup de neige, la veille, les sentiers étaient tout blancs, et
une bise âpre secouait les flocons dont les arbres étaient chargés. De
loin, j'aperçus la comtesse de Claudieuse, marchant avec une sorte
d'impatience fébrile dans un étroit espace où le terrain était sec et
abrité du vent par d'énormes blocs de rochers. Elle portait une robe de
soie grenat, très longue, un manteau de drap garni de fourrure et une
toque de velours pareil à sa robe.
»En trois bonds, je fus près d'elle. Mais elle ne sortit pas la main de
son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de m'excuser de mon
retard: "Quand êtes-vous arrivé à Boiscoran? me demanda-t-elle d'un ton
sec.--Hier soir.--Quel enfant vous faites! s'écria-t-elle en frappant du
pied. Hier soir!... Et sous quel prétexte?--Je n'ai pas besoin de
prétexte pour venir visiter mon oncle.--Et il n'a pas été surpris
de vous voir tomber chez lui, en cette saison, par un temps
pareil?--Mais... si, un peu", répondis-je niaisement, incapable que
j'étais de lui dissimuler la vérité. Son mécontentement redoublait. "Et
ici, reprit-elle, comment êtes-vous ici? Vous connaissiez donc ce
carrefour?--Non, je me le suis fait indiquer.--Par qui?--Par un des
domestiques de mon oncle, et même ses renseignements étaient si peu
clairs que je me suis trompé de chemin..." Elle me regarda en souriant
d'un sourire tellement ironique que je m'arrêtai. "Et tout cela vous
paraît simple! interrompit-elle. Vous croyez qu'on va trouver tout
naturel à Boiscoran de vous voir arriver comme une bombe, et tout de
suite vous mettre en quête du carrefour des Hommes-Rouges? Qui sait si
l'on ne vous a pas suivi! qui sait si derrière quelqu'un de ces arbres
il n'y a pas deux yeux qui nous épient!" Et comme, en parlant, elle
regardait autour d'elle avec la plus vive expression d'inquiétude, je ne
pus me retenir de lui dire: "Que craignez-vous? Ne suis-je pas là!..."
»Il me semble voir encore le coup d'œil dont elle me toisa. "Je n'ai
peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde... que
d'être, je ne dirai pas compromise, mais seulement soupçonnée. Il me
plaît d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant. Mais je ne
veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je fais que je ferais
mal. Entre ma réputation et ma vie, ce n'est pas ma vie que je
choisirais. À ce point que si je devais être surprise avec vous,
j'aimerais mieux que ce fût par mon mari que par un étranger. Je n'ai
nulle affection pour monsieur de Claudieuse, et je ne lui pardonnerai
jamais notre mariage, mais il a sauvé l'honneur de mon père, je dois
garder le sien intact. Il est mon mari, d'ailleurs, le père de ma fille,
je porte son nom, je prétends qu'il soit respecté. Je mourrais de
douleur, de honte et de rage, s'il me fallait donner le bras à un homme
qu'accueilleraient des sourires mal dissimulés. Les femmes sont
lâchement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles, rejaillit en
mépris le ridicule bêtement injuste dont elles n'ont pas su préserver
l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas monsieur de Claudieuse,
Jacques, et je vous adore... Mais entre vous et lui, rappelez-vous que
je ne balancerais pas une seconde et que, pour lui épargner l'ombre d'un
soupçon, dût mon cœur s'en briser, c'est le sourire aux lèvres que je
sacrifierais votre vie et votre honneur..." Je voulais répliquer.
"Assez, fit-elle. Chaque minute que nous passons ici est une imprudence
de plus. De quel prétexte allez-vous colorer votre voyage à
Boiscoran?--Je ne sais, répondis-je.--Il faut emprunter de l'argent à
votre oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se fâchera
peut-être, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au mois de
novembre. Allons, adieu..." Étourdi, confondu: "Quoi! m'écriai-je, sans
nous revoir, ne fût-ce que de loin...--À ce voyage, répondit-elle, ce
serait une insigne folie. Attendez, cependant... Restez à Boiscoran
jusqu'à dimanche. Votre oncle ne manque jamais la grand-messe;
accompagnez-le. Mais prenez garde, soyez maître de vous, surveillez vos
yeux. Une imprudence, une faiblesse, et je vous mépriserais...
Maintenant, il faut nous quitter. Vous trouverez à Paris une lettre de
moi..."
Jacques s'arrêta sur ces mots, cherchant sur le visage de maître
Magloire un reflet de ses impressions et de ses pensées. Mais le célèbre
avocat demeurant impassible, il soupira et reprit:
--Si je suis entré dans de tels détails, Magloire, c'est qu'il faut que
vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour comprendre sa
conduite. Elle ne me prenait pas en traître, vous le voyez; elle
m'éclairait de ses mains l'abîme où je devais rouler... Hélas! loin de
m'effrayer, les côtés sombres de ce caractère étrange exaltaient ma
passion. J'admirais ses airs impérieux, sa bravoure et sa prudence, son
absence de toute morale qui contrastait si étrangement avec sa terreur
de l'opinion. Celle-là, me disais-je avec une fierté imbécile, celle-là
est une femme forte.
»Elle dut être contente de moi, à la grand-messe de Bréchy, car je sus
même me défendre d'un tressaillement en la voyant et en la saluant, et
en passant près d'elle, si près que ma main frôla sa robe. Je lui obéis
d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six mille francs à mon oncle,
qui me les donna en souriant, car c'était le plus généreux des hommes,
mais qui me dit en même temps: "Je me doutais bien que ce n'étais pas
uniquement pour courir les bois de Rochepommier que tu étais venu à
Boiscoran."
»Cette futile circonstance devait encore contribuer à redoubler mon
admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su prévoir
l'étonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas songé! Elle a
le génie de la prudence, pensais-je.
»Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne tardai
pas à en avoir une preuve. En arrivant à Paris, j'avais trouvé une
lettre d'elle, qui n'était qu'une longue paraphrase de ses
recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre fut suivie
de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder pour l'amour
d'elle, et qui toutes avaient à l'un des angles un numéro d'ordre.
»La première fois que je la revis: "Pourquoi ces numéros? lui
demandai-je.--Mon cher monsieur Jacques, me répondit-elle, une femme
doit toujours savoir combien elle a écrit de lettres à son amant...
Jusqu'à ce moment, vous avez dû en recevoir neuf..."
»Cela se passait au mois de mai 1867, à Rochefort, où elle était allée
pour assister à la mise à l'eau d'une frégate, où je m'étais rendu sur
son ordre, et où nous avions pu dérober quelques heures. Comme un niais
je me mis à rire de cette idée de comptabilité épistolaire, et je n'y
pensai plus. J'avais alors bien d'autres préoccupations. Elle m'avait
fait remarquer que le temps passait, malgré les tristesses de notre
séparation, et que le mois de septembre, son mois de liberté, serait
bientôt arrivé. En serions-nous réduits, comme l'année précédente, à ces
voyages de Fontainebleau, si périlleux malgré nos précautions?...
Pourquoi ne pas se procurer une maison isolée dans un quartier
désert?... Chacun de ses désirs était un ordre. La générosité de mon
oncle était inépuisable. J'achetai une maison...
Enfin, à travers les explications de Jacques de Boiscoran, une
circonstance apparaissait, qui allait peut-être devenir un commencement
de preuve. Aussi, maître Magloire tressaillit-il, et vivement:
--Ah! vous avez acheté une maison? interrompit-il.
--Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes, à...
--Et elle vous appartient encore?
--Oui.
--Vous en avez les titres, par conséquent. Jacques eut un geste désolé.
--Ici encore, dit-il, la fatalité est contre moi. Il y a toute une
histoire au sujet de cette maison.
Plus promptement qu'elle s'était éclaircie, la physionomie de l'avocat
de Sauveterre se rembrunit.
--Ah! il y a une histoire, fit-il, ah! ah!...
--J'étais à peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus acheter
cette maison. Je craignis des difficultés, j'eus peur que mon père n'en
apprît quelque chose; enfin, je tins à me hausser jusqu'à la prudence
savante de madame de Claudieuse. Je priai donc un de mes amis, un
gentleman anglais, sir Francis Burnett, de faire cette acquisition à son
nom. Il y consentit volontiers. Et l'acte, une fois passé et enregistré,
il me le remit en même temps qu'une contre-lettre qui constatait mes
droits...
--Eh bien! mais alors...
--Oh! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que
j'occupais chez mon père. Je les déposai dans le tiroir d'un meuble de
ma maison de Passy. Quand la guerre éclata, je ne songeai pas à les
reprendre. J'avais quitté Paris avant l'investissement, vous le savez,
puisque je commandais une compagnie de mobiles du département. Pendant
les deux sièges, ma maison fut successivement occupée par des gardes
nationaux, par des soldats de la Commune et par les troupes régulières.
Lorsque je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs troués par les
obus, mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux...
--Et sir Francis Burnett?...
--Il a quitté la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce qu'il
est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai écrit m'ont
répondu, l'un qu'il devait être en Australie, l'autre qu'il le croyait
mort.
--Et vous n'avez fait aucune démarche pour vous assurer la propriété
d'un immeuble qui vous appartient légitimement?
--Aucune, jusqu'à présent.
--C'est-à-dire, que, selon vous, il y aurait à Paris une maison sans
propriétaire, oubliée de tout le monde, même du percepteur...
--Pardon! Les contributions ont toujours été fort justement acquittées,
et pour tout le quartier, le propriétaire, c'est moi. C'est sur la
personnalité qu'il y a erreur. Je me suis emparé sans façon de celle de
mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs des environs, pour les
ouvriers et les entrepreneurs que j'ai employés, pour le tapissier et
pour le jardinier, je suis sir Francis Burnett. Allez demander Jacques
de Boiscoran, rue des Vignes, on vous répondra: «Connais pas.» Demandez
sir Burnett, on vous dira: «Ah! très bien!» et on vous tracera mon
portrait.
C'est d'un air peu convaincu que maître Magloire branlait la tête.
--Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est allée dans
cette maison de Passy.
--Plus de cinquante fois en trois ans.
--Cela étant, on l'y connaît.
--Non.
--Cependant...
--Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas exclusivement
préoccupé de ce que fait, dit ou pense le voisin. La rue des Vignes est
fort déserte, et la comtesse prenait, pour venir et pour partir, les
plus habiles précautions...
--Soit, j'admets cela pour l'extérieur. Mais à l'intérieur? Vous aviez
bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que vous
n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez.
--J'avais une servante anglaise...
--Eh bien! cette fille doit connaître madame de Claudieuse.
--Jamais elle ne l'a seulement entrevue.
--Oh!...
--Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou quand nous
voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette fille aux
courses. Je l'ai envoyée jusqu'à Orléans, pour nous débarrasser d'elle
vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous nous tenions à l'étage
supérieur, et nous nous servions nous-mêmes...
Visiblement, maître Magloire était au supplice.
--Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont curieux, et se
cacher d'eux, c'est irriter leur curiosité jusqu'à la folie. Cette fille
doit vous avoir épié. Cette fille doit avoir trouvé le moyen de voir la
femme que vous receviez. On peut l'interroger. Est-elle toujours à votre
service?
--Non. Elle m'a quitté lors de la guerre.
--Pour aller?...
--En Angleterre, je suppose.
--De sorte qu'il faut renoncer à la retrouver.
--Je le crois.
--Renonçons-y donc. Mais votre valet de chambre?... Le vieil Antoine
avait toute votre confiance; ne lui avez-vous jamais rien dit?
--Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et encore
était-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'étais foulé le pied.
--De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de Claudieuse
est allée à la maison de Passy. Vous n'avez ni une preuve, ni un témoin
de sa présence.
--J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apporté divers menus objets
à son usage, ils ont disparu pendant la guerre...
--Ah! oui, fit maître Magloire, toujours la guerre... elle répond à
tout.
Jamais aucun des interrogatoires de M. Galpin-Daveline n'avait été aussi
pénible à Jacques de Boiscoran que cette série de questions rapides
trahissant une désolante incrédulité.
--Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de Claudieuse
avait le génie de la circonspection? Il est aisé de se cacher quand on
peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible que vous me fassiez un
crime de n'avoir pas de preuves à fournir! Le devoir d'un homme
d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde pour préserver de l'ombre
d'un soupçon la réputation de la femme qui s'est fiée à lui! J'ai fait
mon devoir, et quoi qu'il advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je
prévoir des événements inouïs? Pouvais-je prévoir qu'un jour fatal
viendrait, où ce serait moi, Jacques de Boiscoran, qui dénoncerais la
comtesse de Claudieuse et qui en serais réduit à chercher contre elle
des preuves et des témoins!
Le célèbre avocat de Sauveterre détournait la tête. Et, au lieu de
répondre:
--Continuez, Jacques, dit-il d'une voix altérée, continuez...
Surmontant le découragement qui le gagnait:
--C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que, pour la
première fois, madame de Claudieuse entra dans cette maison de Passy
achetée et décorée pour elle, et, pendant cinq semaines qu'elle resta à
Paris cette année-là, elle vint presque tous les jours y passer quelques
heures.
»Elle jouissait chez ses parents d'une indépendance absolue, presque
sans contrôle. Elle confiait à sa mère, la marquise de Tassar de Bruc,
sa fille--car elle n'avait qu'une fille, à cette époque--, et elle était
libre de sortir et d'aller où bon lui semblait. Lorsqu'elle voulait une
liberté plus grande, elle allait visiter son amie de Fontainebleau, et,
à chaque fois, elle gagnait vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le
voyage. De mon côté, pour ne pas être gêné par les obligations de la
famille, j'étais ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'étais venu me
fixer à demeure rue des Vignes.
»Ces cinq semaines passèrent comme un rêve, et cependant je dois dire
que la séparation ne me fut pas aussi douloureuse que je l'aurais
supposé. Non que le prisme fût brisé! Mais j'ai toujours trouvé
humiliant d'être obligé de se cacher. Je commençais à me lasser de cette
existence de précautions incessantes, et il me tardait un peu
d'abandonner la personnalité de mon ami Francis Burnett et de reprendre
la mienne. Nous nous étions bien jurés, d'ailleurs, madame de Claudieuse
et moi, de ne jamais rester un mois sans passer quelques heures
ensemble, et elle avait imaginé divers expédients pour nous voir sans
danger.
»Un malheur de famille vint précisément, à cette époque, servir nos
projets. Le frère aîné de mon père, cet oncle indulgent qui m'avait
donné de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me léguant toute sa
fortune. Propriétaire de Boiscoran, j'allais désormais avoir des raisons
sérieuses d'habiter le pays et d'y venir, en tout cas sans que personne
s'inquiétât de ce que j'y venais faire.