Moins affreusement troublé, Jacques de Boiscoran eût reconnu combien
sagement il avait été inspiré en choisissant, pour se confier à lui, le
célèbre avocat de Sauveterre.
Un étranger, maître Folgat, par exemple, l'eût écouté sans sourciller,
n'eût vu dans la révélation que le fait lui-même et ne lui eût donné que
son impression personnelle. Par maître Magloire, au contraire, il eut
l'impression du pays entier. Et maître Magloire, en l'entendant déclarer
que la comtesse de Claudieuse avait été sa maîtresse, eut un geste de
réprobation et s'écria:
--C'est impossible!
Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait été le premier à dire
qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vérité, et cette
conviction n'avait pas peu contribué à retenir les aveux sur ses lèvres.
--C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela est...
--Des preuves! interrompit maître Magloire.
--Je n'ai pas de preuves.
L'expression attristée et bienveillante du visage de l'avocat de
Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de l'étonnement
et de l'indignation dans le regard obstiné qu'il fixait sur le
prisonnier.
--Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien téméraire d'avancer,
lorsqu'on n'est pas à même de les prouver. Réfléchissez...
--Ma situation me commande de tout dire.
--Pourquoi avoir tant attendu?
--J'espérais qu'on m'épargnerait cette horrible extrémité...
--Qui, on?
--Madame de Claudieuse.
De plus en plus, maître Magloire fronçait les sourcils.
--Je ne suis pas suspect de partialité, prononça-t-il. Le comte de
Claudieuse est peut-être le seul ennemi que j'aie en ce pays, mais c'est
un ennemi acharné, irréconciliable. Pour m'empêcher d'arriver à la
Chambre et m'enlever des voix, il est descendu à des actes peu dignes
d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais la justice m'oblige à
déclarer hautement que je considère la comtesse de Claudieuse comme la
plus haute, la plus pure et la plus noble manifestation de la femme, de
l'épouse, de la mère de famille...
Un sourire amer crispait les lèvres de Jacques.
--Et cependant j'étais son amant, dit-il.
--Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, vous
habitiez Paris.
--Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le mois de
septembre à Paris, et je venais plusieurs fois à Boiscoran.
--Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas
transpiré quelque chose.
--C'est que nous avons su prendre nos précautions.
--Et personne, jamais, ne s'est douté de rien?
--Personne...
Mais Jacques s'irritait, à la fin, de l'attitude de maître Magloire. Il
oubliait qu'il n'avait que trop prévu les flétrissants soupçons auxquels
il se voyait en butte.
--Pourquoi toutes ces questions? s'écria-t-il. Vous ne me croyez pas?
Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. Voulez-vous
m'écouter?
Maître Magloire attira une chaise et, s'y plaçant, non à la façon
ordinaire, mais à cheval et croisant les bras sur le dossier:
--Je vous écoute, dit-il.
Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran était devenue
pourpre. La colère flambait dans ses yeux. Être traité ainsi, lui!
Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient offensé autant
que cette condescendance froidement dédaigneuse de maître Magloire. La
pensée de lui commander de sortir traversa son esprit. Mais après?... Il
était condamné à vider jusqu'à la lie le calice des humiliations. Car il
fallait se sauver, avant tout, se retirer de l'abîme.
--Vous êtes dur, Magloire, prononça-t-il d'un ton de ressentiment à
grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir l'horreur
de ma situation. Oh! ne vous excusez pas! À quoi bon!... Laissez-moi
parler, plutôt...
Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et repassant la
main sur son front, comme pour y rassembler ses souvenirs.
Puis, d'un accent plus calme:
--C'est, commença-t-il, dans les premiers jours du mois d'août 1866, à
Boiscoran, où j'étais venu passer quelques semaines près de mon oncle,
que, pour la première fois, j'ai aperçu la comtesse de Claudieuse. Le
comte de Claudieuse et mon oncle étaient alors au plus mal, toujours au
sujet de ce malheureux cours d'eau qui traverse nos propriétés, et un
ami commun, monsieur de Besson, s'était mis en tête de les réconcilier
et les avait décidés à se rencontrer chez lui à dîner. Mon oncle m'avait
emmené avec lui. La comtesse avait accompagné son mari. Je venais
d'avoir vingt ans, elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai béat
d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais rencontré une
femme si parfaitement belle et gracieuse, ni contemplé un si charmant
visage, des yeux si beaux, un sourire si doux. Elle ne parut pas me
remarquer je ne lui adressai pas la parole, et cependant je sentis en
moi comme un pressentiment que cette femme jouerait un rôle dans ma vie,
et un rôle fatal... Même, l'impression fut si vive qu'en sortant de la
maison où nous avions dîné, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose
à mon oncle. Il se mit à rire et me répondit que je n'étais qu'un
nigaud, et que si jamais mon existence était troublée par une femme, ce
ne serait pas par la comtesse de Claudieuse.
»En apparence, il avait mille fois raison. À peine pouvait-on imaginer
un événement qui, de nouveau, me rapprochât de la comtesse. La tentative
de réconciliation de monsieur de Besson avait complètement échoué,
madame de Claudieuse vivait au Valpinson, je repartais le surlendemain
pour Paris... Je partis cependant préoccupé, et le souvenir du dîner de
monsieur de Besson palpitait encore dans mon esprit, quand à un mois de
là, à Paris, me trouvant à une soirée chez monsieur de Chalusse, le
frère de ma mère, il me sembla reconnaître madame de Claudieuse...
»C'était bien elle. Je la saluai. Et voyant, à la façon dont elle me
rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai tout
tremblant, et elle me permit de m'asseoir près d'elle. Elle m'apprit
qu'elle était à Paris pour un mois, comme tous les ans, chez son père,
le marquis de Tassar de Bruc. Elle était venue à cette soirée à son
corps défendant et ne s'y amusait guère, détestant le monde. Elle ne
dansait pas, je restai à causer avec jusqu'au moment où elle se
retira...
»J'étais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai pas à
la revoir... C'était encore le hasard qui nous réunit. Un jour que
j'avais affaire à Melun, arrivant à la gare comme le train allait
partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le wagon le plus
rapproché de l'entrée. Dans ce wagon était madame de Claudieuse! Elle me
dit, et je ne retins que cela de tout ce qu'elle me dit, qu'elle se
rendait à Fontainebleau chez une de ses amies avec laquelle, chaque
semaine, elle passait le mardi et le samedi. Le plus ordinairement, elle
prenait le train de neuf heures... C'était un mardi, et, pendant les
trois jours qui suivirent, se livrèrent en moi les plus étranges
combats. J'étais passionnément épris de la comtesse, et cependant elle
me faisait peur...
»Mais ma mauvaise étoile l'emporta, et le samedi suivant, à neuf heures,
j'arrivais à la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle me l'a avoué
depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un signe, et, lorsqu'on
ouvrit les portes, j'allai me placer dans le même compartiment
qu'elle...
Déjà, depuis un moment, maître Magloire s'agitait sur sa chaise avec
tous les signes de la plus extrême impatience. N'y tenant plus, à la
fin:
--C'est trop invraisemblable! s'écria-t-il. Jacques de Boiscoran ne
répondit pas tout d'abord. À remuer ainsi les cendres de son passé, il
frissonnait, troublé d'émotions indicibles. Il était comme frappé de
stupeur de sentir monter à ses lèvres le secret, si longtemps enseveli
au plus profond de son cœur, de ses amours éteintes.
Il avait aimé, après tout, et il avait été aimé. Et il est de ces
sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que rien ne
saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes mouillaient
ses yeux... Pourtant, comme le célèbre avocat de Sauveterre répétait son
exclamation et disait encore:
--Non, ce n'est pas croyable!
--Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques doucement,
je vous demande seulement de m'écouter. (Et réagissant de toute son
énergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce voyage à Fontainebleau,
reprit-il, décida de notre destinée. Bien d'autres le suivirent. Madame
de Claudieuse passait la journée chez son amie, et moi j'usais les
longues heures à errer dans la forêt. Mais nous nous retrouvions le soir
à la gare. Nous nous jetions dans un coupé que je faisais garder depuis
Lyon, et nous rentrions ensemble à Paris, et je l'accompagnais en
voiture jusqu'à la rue de la Ferme-des-Mathurins, où demeurait le
marquis de Tassar de Bruc, son père... Puis enfin, un soir, elle sortit
bien de chez son amie de Fontainebleau à l'heure ordinaire... mais elle
ne rentra chez son père que le lendemain...
--Jacques! interrompit maître Magloire, révolté comme s'il eût entendu
un blasphème, Jacques!