XIII

Moins affreusement troublé, Jacques de Boiscoran eût reconnu combien

sagement il avait été inspiré en choisissant, pour se confier à lui, le

célèbre avocat de Sauveterre.

Un étranger, maître Folgat, par exemple, l'eût écouté sans sourciller,

n'eût vu dans la révélation que le fait lui-même et ne lui eût donné que

son impression personnelle. Par maître Magloire, au contraire, il eut

l'impression du pays entier. Et maître Magloire, en l'entendant déclarer

que la comtesse de Claudieuse avait été sa maîtresse, eut un geste de

réprobation et s'écria:

--C'est impossible!

Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait été le premier à dire

qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vérité, et cette

conviction n'avait pas peu contribué à retenir les aveux sur ses lèvres.

--C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela est...

--Des preuves! interrompit maître Magloire.

--Je n'ai pas de preuves.

L'expression attristée et bienveillante du visage de l'avocat de

Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de l'étonnement

et de l'indignation dans le regard obstiné qu'il fixait sur le

prisonnier.

--Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien téméraire d'avancer,

lorsqu'on n'est pas à même de les prouver. Réfléchissez...

--Ma situation me commande de tout dire.

--Pourquoi avoir tant attendu?

--J'espérais qu'on m'épargnerait cette horrible extrémité...

--Qui, on?

--Madame de Claudieuse.

De plus en plus, maître Magloire fronçait les sourcils.

--Je ne suis pas suspect de partialité, prononça-t-il. Le comte de

Claudieuse est peut-être le seul ennemi que j'aie en ce pays, mais c'est

un ennemi acharné, irréconciliable. Pour m'empêcher d'arriver à la

Chambre et m'enlever des voix, il est descendu à des actes peu dignes

d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais la justice m'oblige à

déclarer hautement que je considère la comtesse de Claudieuse comme la

plus haute, la plus pure et la plus noble manifestation de la femme, de

l'épouse, de la mère de famille...

Un sourire amer crispait les lèvres de Jacques.

--Et cependant j'étais son amant, dit-il.

--Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson, vous

habitiez Paris.

--Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le mois de

septembre à Paris, et je venais plusieurs fois à Boiscoran.

--Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas

transpiré quelque chose.

--C'est que nous avons su prendre nos précautions.

--Et personne, jamais, ne s'est douté de rien?

--Personne...

Mais Jacques s'irritait, à la fin, de l'attitude de maître Magloire. Il

oubliait qu'il n'avait que trop prévu les flétrissants soupçons auxquels

il se voyait en butte.

--Pourquoi toutes ces questions? s'écria-t-il. Vous ne me croyez pas?

Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre. Voulez-vous

m'écouter?

Maître Magloire attira une chaise et, s'y plaçant, non à la façon

ordinaire, mais à cheval et croisant les bras sur le dossier:

--Je vous écoute, dit-il.

Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran était devenue

pourpre. La colère flambait dans ses yeux. Être traité ainsi, lui!

Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient offensé autant

que cette condescendance froidement dédaigneuse de maître Magloire. La

pensée de lui commander de sortir traversa son esprit. Mais après?... Il

était condamné à vider jusqu'à la lie le calice des humiliations. Car il

fallait se sauver, avant tout, se retirer de l'abîme.

--Vous êtes dur, Magloire, prononça-t-il d'un ton de ressentiment à

grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir l'horreur

de ma situation. Oh! ne vous excusez pas! À quoi bon!... Laissez-moi

parler, plutôt...

Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et repassant la

main sur son front, comme pour y rassembler ses souvenirs.

Puis, d'un accent plus calme:

--C'est, commença-t-il, dans les premiers jours du mois d'août 1866, à

Boiscoran, où j'étais venu passer quelques semaines près de mon oncle,

que, pour la première fois, j'ai aperçu la comtesse de Claudieuse. Le

comte de Claudieuse et mon oncle étaient alors au plus mal, toujours au

sujet de ce malheureux cours d'eau qui traverse nos propriétés, et un

ami commun, monsieur de Besson, s'était mis en tête de les réconcilier

et les avait décidés à se rencontrer chez lui à dîner. Mon oncle m'avait

emmené avec lui. La comtesse avait accompagné son mari. Je venais

d'avoir vingt ans, elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai béat

d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais rencontré une

femme si parfaitement belle et gracieuse, ni contemplé un si charmant

visage, des yeux si beaux, un sourire si doux. Elle ne parut pas me

remarquer je ne lui adressai pas la parole, et cependant je sentis en

moi comme un pressentiment que cette femme jouerait un rôle dans ma vie,

et un rôle fatal... Même, l'impression fut si vive qu'en sortant de la

maison où nous avions dîné, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose

à mon oncle. Il se mit à rire et me répondit que je n'étais qu'un

nigaud, et que si jamais mon existence était troublée par une femme, ce

ne serait pas par la comtesse de Claudieuse.

»En apparence, il avait mille fois raison. À peine pouvait-on imaginer

un événement qui, de nouveau, me rapprochât de la comtesse. La tentative

de réconciliation de monsieur de Besson avait complètement échoué,

madame de Claudieuse vivait au Valpinson, je repartais le surlendemain

pour Paris... Je partis cependant préoccupé, et le souvenir du dîner de

monsieur de Besson palpitait encore dans mon esprit, quand à un mois de

là, à Paris, me trouvant à une soirée chez monsieur de Chalusse, le

frère de ma mère, il me sembla reconnaître madame de Claudieuse...

»C'était bien elle. Je la saluai. Et voyant, à la façon dont elle me

rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai tout

tremblant, et elle me permit de m'asseoir près d'elle. Elle m'apprit

qu'elle était à Paris pour un mois, comme tous les ans, chez son père,

le marquis de Tassar de Bruc. Elle était venue à cette soirée à son

corps défendant et ne s'y amusait guère, détestant le monde. Elle ne

dansait pas, je restai à causer avec jusqu'au moment où elle se

retira...

»J'étais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai pas à

la revoir... C'était encore le hasard qui nous réunit. Un jour que

j'avais affaire à Melun, arrivant à la gare comme le train allait

partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le wagon le plus

rapproché de l'entrée. Dans ce wagon était madame de Claudieuse! Elle me

dit, et je ne retins que cela de tout ce qu'elle me dit, qu'elle se

rendait à Fontainebleau chez une de ses amies avec laquelle, chaque

semaine, elle passait le mardi et le samedi. Le plus ordinairement, elle

prenait le train de neuf heures... C'était un mardi, et, pendant les

trois jours qui suivirent, se livrèrent en moi les plus étranges

combats. J'étais passionnément épris de la comtesse, et cependant elle

me faisait peur...

»Mais ma mauvaise étoile l'emporta, et le samedi suivant, à neuf heures,

j'arrivais à la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle me l'a avoué

depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un signe, et, lorsqu'on

ouvrit les portes, j'allai me placer dans le même compartiment

qu'elle...

Déjà, depuis un moment, maître Magloire s'agitait sur sa chaise avec

tous les signes de la plus extrême impatience. N'y tenant plus, à la

fin:

--C'est trop invraisemblable! s'écria-t-il. Jacques de Boiscoran ne

répondit pas tout d'abord. À remuer ainsi les cendres de son passé, il

frissonnait, troublé d'émotions indicibles. Il était comme frappé de

stupeur de sentir monter à ses lèvres le secret, si longtemps enseveli

au plus profond de son cœur, de ses amours éteintes.

Il avait aimé, après tout, et il avait été aimé. Et il est de ces

sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que rien ne

saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes mouillaient

ses yeux... Pourtant, comme le célèbre avocat de Sauveterre répétait son

exclamation et disait encore:

--Non, ce n'est pas croyable!

--Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques doucement,

je vous demande seulement de m'écouter. (Et réagissant de toute son

énergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce voyage à Fontainebleau,

reprit-il, décida de notre destinée. Bien d'autres le suivirent. Madame

de Claudieuse passait la journée chez son amie, et moi j'usais les

longues heures à errer dans la forêt. Mais nous nous retrouvions le soir

à la gare. Nous nous jetions dans un coupé que je faisais garder depuis

Lyon, et nous rentrions ensemble à Paris, et je l'accompagnais en

voiture jusqu'à la rue de la Ferme-des-Mathurins, où demeurait le

marquis de Tassar de Bruc, son père... Puis enfin, un soir, elle sortit

bien de chez son amie de Fontainebleau à l'heure ordinaire... mais elle

ne rentra chez son père que le lendemain...

--Jacques! interrompit maître Magloire, révolté comme s'il eût entendu

un blasphème, Jacques!

La corde au cou · 第 62 / 106 题