XII

Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne

s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, désormais, palpitant

d'un intérêt toujours renouvelé, intarissable, fécond en discussions et

en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire Boiscoran. «Où en

est l'affaire?» se demandaient les gens qui s'abordaient.

Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais à la prison et

qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, vingt

bourgeoises embusquées derrière leurs rideaux cherchaient à surprendre

sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y surprenaient que

l'empreinte des plus cuisants soucis, et une pâleur de jour en jour plus

visible. De sorte qu'elles se disaient: «Vous verrez que ce pauvre

monsieur Galpin finira par attraper la jaunisse.»

Si triviale que fût l'expression, elle traduisait exactement les

sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran lui

était devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne saurait calmer

l'incessante irritation.

--J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la République.

L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde à modérer

les ardeurs de son zèle, ne le plaignait que médiocrement.

--À qui la faute! répondait-il. Mais on veut parvenir, et les soucis

suivent de près la fortune croissante:

_Crescentem sequitur cura pecuniam,_

_Majorumque fames..._

--Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'écriait le juge d'instruction, et

ce serait à recommencer que j'agirais de même.

Pourtant, chaque jour lui éclairait d'une lumière plus crue la fausseté

de sa situation. L'opinion publique, tout en étant hostile à M. de

Boiscoran, était bien loin de lui être favorable, à lui, Daveline. On

croyait généralement à la culpabilité de Jacques, et on appelait sur lui

toute la rigueur des lois; mais, d'un autre côté, on s'étonnait que M.

Galpin-Daveline eût accepté cette mission si cruelle de juge

d'instruction. Ce fait d'instruire contre un ancien ami, de rechercher

les preuves de ses crimes, de le pousser vers la cour d'assises,

c'est-à-dire au bagne ou à l'échafaud, avait comme un reflet de trahison

qui révoltait les consciences.

Rien qu'à la façon dont les gens lui rendaient son salut, ou même

l'évitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment dont il

était l'objet.

Sa colère contre Jacques en redoublait, et, par contre, son inquiétude.

Il avait reçu, c'est vrai, des félicitations du procureur général, mais

est-on jamais sûr de l'issue d'une instruction tant que le coupable n'a

pas avoué? Certes, les charges qui s'élevaient contre Jacques étaient

trop accablantes pour que la décision de la chambre des mises en

accusation fût douteuse. Mais, au-dessus de la chambre des mises en

accusation, il y a le jury.

--Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la République, vous

n'avez pas un seul témoin oculaire. Et, comme le dit Loisel en ses

_Maximes du droit coutumier:_

_Un seul œil a plus de crédit_

_Que deux oreilles n'ont d'audivi._

--_Témoin qui l'a vu est meilleur_

_Que cil qui a ouy, et plus seur..._

--J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les éternelles citations de

M. Daubigeon avaient le don d'exaspérer.

--Les médecins ont donc décidé qu'il n'est pas idiot?

--Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis.

--Alors, du moins, Cocoleu consent à répéter son témoignage?

--Non.

--C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline ne le

comprenait que trop.

De là ses angoisses.

Plus il étudiait _son_ prévenu, plus il lui trouvait une attitude

énigmatique et menaçante qui ne présageait rien de bon.

Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en réserve, pour le dernier

moment, quelqu'un de ces moyens imprévus qui démolissent tout

l'échafaudage de la prévention et couvrent de ridicule le magistrat

instructeur!

Lorsque de telles idées lui venaient, si invraisemblables qu'elles

fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur à ses tempes, et il

traitait comme un nègre son pauvre greffier Méchinet.

Et ce n'était pas tout. Si retiré qu'il vécût depuis cette affaire, bien

des échos lui arrivaient encore de la rue de la Rampe. Certes, il était

à mille lieues d'imaginer qu'on y eût des intelligences avec son

prévenu, et des intelligences, qui plus est, nouées et servies par

Méchinet, par son propre greffier. Il eût haussé les épaules, si on fût

venu lui dire que Mlle Denise avait passé une nuit dans la prison et

rendu une visite à Jacques. Mais il lui revenait toujours quelque chose

des espérances et des projets des parents et des amis de Jacques, et ce

n'est pas sans une secrète terreur qu'il se les représentait puissants

par la fortune et par l'honorabilité, appuyés par de hautes relations,

aimés et estimés de tous.

Il savait que près de Mlle Denise se groupaient des hommes

intelligents et dévoués, grand-père Chandoré, M. Séneschal, le docteur

Seignebos, maître Magloire, et, enfin, cet avocat que la marquise de

Boiscoran avait amené de Paris, maître Folgat.

Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le

coupable à l'action de la justice.

Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec tant

d'ardeur passionnée, avec un zèle si méticuleux. Chacun des points

acquis à la prévention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet d'une

laborieuse enquête. En moins de quinze jours, soixante-sept témoins

défilèrent dans son cabinet. Il fit comparaître le quart de la

population de Bréchy. Il eût cité le pays entier, s'il eût osé.

Inutiles efforts! Après des semaines d'investigations enragées,

l'instruction restait au même point, le mystère demeurait aussi

impénétrable. Le prévenu n'avait pas dissipé une seule des charges

écrasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas recueilli une

preuve nouvelle à ajouter aux preuves qu'il avait réunies dès le premier

jour.

Il fallait en finir cependant.

Par une chaude après-midi de juillet, les bourgeoises de la rue

Nationale crurent remarquer que M. Daveline était plus soucieux encore

que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Après une longue conférence

avec le procureur de la République et le président du tribunal, le juge

d'instruction avait pris son parti.

Arrivé à la prison, il se fit conduire à la cellule de Jacques de

Boiscoran, et là, voilant son émotion d'une roideur plus grande:

--Ma pénible mission touche à sa fin, monsieur, commença-t-il,

l'instruction dont j'étais chargé va être close. Dès demain, les pièces

de la procédure, avec un état des pièces servant à conviction, seront

transmises à monsieur le procureur général, pour être soumises à la

chambre d'accusation.

Jacques ne sourcilla pas.

--Bien! fit-il simplement.

--N'avez-vous rien à ajouter, monsieur? insista le juge.

--Rien, sinon que je suis innocent.

C'est à peine si M. Daveline réussit à réprimer un mouvement

d'impatience.

--Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, détruisez les charges qui vous

accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la justice,

pour tout le monde vous êtes coupable. Alors, parlez, expliquez votre

conduite...

Obstinément, Jacques garda le silence.

--Votre résolution est bien arrêtée, reprit encore le juge, vous ne

voulez rien dire?

--Je suis innocent!

Ce n'était pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit.

--À dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est levé. Vous

pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de votre famille.

Le défenseur que vous désignerez sera admis dans votre cellule pour

conférer avec vous...

--Enfin! s'écria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de suite:)

M'est-il permis, demanda-t-il, d'écrire à monsieur de Chandoré?

--Oui, répondit le juge, et si vous voulez écrire immédiatement, mon

greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir même.

À l'instant même Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il eut

vite fini, car le billet qu'il écrivit et qu'il remit à Méchinet n'avait

que ces deux lignes:

_J'attends maître Magloire demain matin, à neuf heures._

_J._

Du jour où ils avaient compris qu'une fausse démarche pouvait avoir les

plus funestes conséquences, les amis de Jacques de Boiscoran s'étaient

scrupuleusement abstenus. À quoi bon des démarches, d'ailleurs!

Sur sa seule requête, le docteur Seignebos avait été en partie exaucé,

et le parquet avait désigné pour décider de l'état mental de Cocoleu un

médecin de Paris, un aliéniste célèbre. C'est un samedi que M. Seignebos

vint tout triomphant annoncer rue de la Rampe cette heureuse nouvelle.

Dès le mardi suivant, il revenait, blême de colère, raconter son échec.

--Il y a des ânes à Paris comme ailleurs! s'écriait-il, d'une voix à

faire vibrer les vitres du salon Chandoré, ou plutôt, en ce temps

d'égoïsmes trembleurs et de servilités avides, les hommes indépendants

sont aussi introuvables à Paris qu'en province! J'attendais un savant

inaccessible à toutes les considérations mesquines; on m'envoie un

farceur qui serait désolé d'être désagréable à messieurs du parquet...

Ah! la surprise est cruelle! (Et toujours, comme de coutume, tracassant

ses lunettes d'or:) J'étais informé, poursuivait-il, de l'arrivée du

confrère de la capitale, et j'étais allé, de ma personne, l'attendre au

chemin de fer. Le train arrive, et immédiatement je distingue mon homme

dans la foule. Belle tête, bien encadrée de cheveux grisonnants, œil

fin, lèvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il avait

bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de décorations à la

boutonnière, des favoris taillés comme les buis de mon jardin, et au

lieu de fidèles lunettes, un binocle impertinent... mais nul n'est

parfait. Je m'approche, je me nomme, nous échangeons une poignée de

main, je l'invite à déjeuner; il accepte, et bientôt nous voilà à table,

lui rendant bonne justice à mon vin de Bordeaux, moi lui exposant

méthodiquement l'affaire. Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous

rendons à l'hôpital, et là, tout de suite, après un seul coup d'œil: «Ce

garçon, s'écrie-t-il, est tout bonnement le plus complet type d'idiot

que j'aie vu de ma vie!...» Un peu déconcerté, j'entreprends de lui

réexpliquer l'affaire; il refuse de m'écouter. Je le supplie de revoir

Cocoleu; il m'envoie promener. Blessé, je lui demande alors comment il

explique le témoignage si net de cet idiot, la nuit du crime. Il me

répond en chantonnant qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me

plante là pour se rendre au tribunal... Et savez-vous où il dînait, le

soir même? À l'hôtel, avec notre confrère du chef-lieu. Et là, ils

rédigeaient, de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus

parfaite imbécillité qui se puisse rêver... (Il se promenait à grands

pas par le salon et, sans rien écouter, il continuait:) Mais le sieur

Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne se

débarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que Cocoleu

est un ignoble fourbe, un misérable simulateur, un faux témoin, je le

prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il s'interrompit sur ces

mots, et se plantant devant maître Folgat:) Et si je dis que Boiscoran

peut compter sur moi, ajouta-t-il, c'est que j'ai mes raisons. Il m'est

venu de singuliers soupçons, monsieur l'avocat, très singuliers...

Maître Folgat, Mlle Denise et la marquise de Boiscoran le pressaient

de s'expliquer, mais il déclara que le moment n'était pas venu encore,

et que, d'ailleurs, il n'était pas assez sûr... Et il s'échappa, jurant

qu'il était très pressé, ayant abandonné ses malades depuis

quarante-huit heures et étant attendu par la comtesse de Claudieuse,

dont le mari allait de mal en pis.

--Quels soupçons peut avoir ce vieil original? demandait encore

grand-père Chandoré, une heure après le départ du médecin.

Maître Folgat eût pu répondre que ces soupçons vraisemblablement

n'étaient autres que les siens, mais plus précis alors et appuyés sur

des indices positifs.

Mais à quoi bon dire cela, puisque toute investigation était interdite,

puisqu'un seul mot imprudemment prononcé pouvait donner l'éveil? À quoi

bon troubler d'espérances peut-être aussitôt déçues la morne tristesse

de ces longues journées qui, l'une après l'autre, s'écoulaient à

attendre le bon plaisir de M. Galpin-Daveline.

Déjà, à ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran étaient

devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu'à d'assez longs

intervalles, Méchinet était quelquefois jusqu'à quatre ou cinq jours

sans apporter de lettre.

--C'est la plus intolérable des agonies..., ne cessait de répéter Mme

de Boiscoran.

L'heure du dénouement allait sonner.

Mlle Denise se trouvait seule au salon, un après-midi, lorsqu'elle

crut reconnaître dans le vestibule la voix du greffier.

Précipitamment, elle sortit. Elle ne s'était pas trompée.

--Ah! l'instruction est terminée! s'écria-t-elle, comprenant bien qu'il

ne fallait rien moins que ce grave événement pour décider Méchinet à se

montrer en plein jour rue de la Rampe.

--En effet, mademoiselle, répondit le brave garçon, et c'est sur l'ordre

de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de monsieur de

Boiscoran...

Elle le prit, elle le lut d'un coup d'œil et, oubliant tout, à demi

folle de joie, elle courut à son grand-père et à maître Folgat, criant

en même temps à un domestique d'aller bien vite chercher maître

Magloire.

Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre arrivait,

et quand on lui eut remis le billet qui le mandait:

--J'ai promis mon assistance à monsieur de Boiscoran, dit-il d'un ton

embarrassé, elle ne lui fera pas défaut... Je serai demain près de lui à

l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre compte de notre

entrevue.

On ne put lui rien tirer de plus; il était visible qu'il ne croyait pas

à l'innocence de son client. Dès qu'il fut sorti:

--Jacques est fou, s'écria M. de Chandoré, de confier sa défense à un

homme qui doute ainsi de lui!

--Maître Magloire est un honnête homme, bon papa, dit Mlle Denise,

s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait.

Pour cela, oui, maître Magloire était un honnête homme, et encore assez

accessible aux sentiments tendres pour que l'idée lui fût affreuse de

revoir prisonnier, accusé d'un crime odieux, et accusé justement,

pensait-il, un homme qu'il avait aimé et que, malgré tout, il aimait

encore.

Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine soucieuse

lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se rendre à la

prison.

Blangin, le geôlier, le guettait.

--Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prévenu est fou

d'impatience!

Lentement, et avec un sourd battement de cœur, le célèbre avocat gravit

l'étroit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin lui ouvrit une

porte... Il était dans la cellule de Jacques de Boiscoran.

--Enfin, vous voilà! s'écria le malheureux jeune homme en se jetant au

cou de maître Magloire. Enfin, je vois un visage ami et je presse une

main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si cruellement que je

m'étonne que ma raison ait résisté! Mais vous voici, vous êtes près de

moi, je suis sauvé!

Si l'avocat se taisait, c'est qu'il était effrayé des ravages de la

douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de Jacques. C'est

qu'il s'épouvantait du désordre de ses traits, de l'éclat délirant de

ses yeux, du rire convulsif qui pinçait ses lèvres.

--Malheureux! murmura-t-il enfin.

Jacques se méprit, et il devait se méprendre au sens de cette

exclamation. Il recula, plus blanc que le plâtre du mur.

--Vous me croyez coupable! s'écria-t-il.

--Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., répondit l'avocat.

Une expression d'indicible désespoir contracta le visage de Jacques.

--En effet, interrompit-il, avec un éclat de rire terrible, il faut que

les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont convaincu mes amis

les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, le premier jour?...

L'honneur! Effroyable duperie!... Et cependant, victime d'une

inconcevable vengeance, je me tairais encore, s'il ne s'agissait que de

la vie. Mais il y va de mon honneur, de l'honneur des miens, de la vie

de Denise... Je parlerai. À vous, Magloire, je dirai la vérité, je puis

me disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de maître Magloire,

et le serrant à le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix sourde, je vais

tout vous expliquer: j'étais l'amant de la comtesse de Claudieuse.

La corde au cou · 第 61 / 106 题