Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne
s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, désormais, palpitant
d'un intérêt toujours renouvelé, intarissable, fécond en discussions et
en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire Boiscoran. «Où en
est l'affaire?» se demandaient les gens qui s'abordaient.
Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais à la prison et
qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale, vingt
bourgeoises embusquées derrière leurs rideaux cherchaient à surprendre
sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y surprenaient que
l'empreinte des plus cuisants soucis, et une pâleur de jour en jour plus
visible. De sorte qu'elles se disaient: «Vous verrez que ce pauvre
monsieur Galpin finira par attraper la jaunisse.»
Si triviale que fût l'expression, elle traduisait exactement les
sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran lui
était devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne saurait calmer
l'incessante irritation.
--J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la République.
L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde à modérer
les ardeurs de son zèle, ne le plaignait que médiocrement.
--À qui la faute! répondait-il. Mais on veut parvenir, et les soucis
suivent de près la fortune croissante:
_Crescentem sequitur cura pecuniam,_
_Majorumque fames..._
--Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'écriait le juge d'instruction, et
ce serait à recommencer que j'agirais de même.
Pourtant, chaque jour lui éclairait d'une lumière plus crue la fausseté
de sa situation. L'opinion publique, tout en étant hostile à M. de
Boiscoran, était bien loin de lui être favorable, à lui, Daveline. On
croyait généralement à la culpabilité de Jacques, et on appelait sur lui
toute la rigueur des lois; mais, d'un autre côté, on s'étonnait que M.
Galpin-Daveline eût accepté cette mission si cruelle de juge
d'instruction. Ce fait d'instruire contre un ancien ami, de rechercher
les preuves de ses crimes, de le pousser vers la cour d'assises,
c'est-à-dire au bagne ou à l'échafaud, avait comme un reflet de trahison
qui révoltait les consciences.
Rien qu'à la façon dont les gens lui rendaient son salut, ou même
l'évitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment dont il
était l'objet.
Sa colère contre Jacques en redoublait, et, par contre, son inquiétude.
Il avait reçu, c'est vrai, des félicitations du procureur général, mais
est-on jamais sûr de l'issue d'une instruction tant que le coupable n'a
pas avoué? Certes, les charges qui s'élevaient contre Jacques étaient
trop accablantes pour que la décision de la chambre des mises en
accusation fût douteuse. Mais, au-dessus de la chambre des mises en
accusation, il y a le jury.
--Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la République, vous
n'avez pas un seul témoin oculaire. Et, comme le dit Loisel en ses
_Maximes du droit coutumier:_
_Un seul œil a plus de crédit_
_Que deux oreilles n'ont d'audivi._
--_Témoin qui l'a vu est meilleur_
_Que cil qui a ouy, et plus seur..._
--J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les éternelles citations de
M. Daubigeon avaient le don d'exaspérer.
--Les médecins ont donc décidé qu'il n'est pas idiot?
--Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis.
--Alors, du moins, Cocoleu consent à répéter son témoignage?
--Non.
--C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline ne le
comprenait que trop.
De là ses angoisses.
Plus il étudiait _son_ prévenu, plus il lui trouvait une attitude
énigmatique et menaçante qui ne présageait rien de bon.
Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en réserve, pour le dernier
moment, quelqu'un de ces moyens imprévus qui démolissent tout
l'échafaudage de la prévention et couvrent de ridicule le magistrat
instructeur!
Lorsque de telles idées lui venaient, si invraisemblables qu'elles
fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur à ses tempes, et il
traitait comme un nègre son pauvre greffier Méchinet.
Et ce n'était pas tout. Si retiré qu'il vécût depuis cette affaire, bien
des échos lui arrivaient encore de la rue de la Rampe. Certes, il était
à mille lieues d'imaginer qu'on y eût des intelligences avec son
prévenu, et des intelligences, qui plus est, nouées et servies par
Méchinet, par son propre greffier. Il eût haussé les épaules, si on fût
venu lui dire que Mlle Denise avait passé une nuit dans la prison et
rendu une visite à Jacques. Mais il lui revenait toujours quelque chose
des espérances et des projets des parents et des amis de Jacques, et ce
n'est pas sans une secrète terreur qu'il se les représentait puissants
par la fortune et par l'honorabilité, appuyés par de hautes relations,
aimés et estimés de tous.
Il savait que près de Mlle Denise se groupaient des hommes
intelligents et dévoués, grand-père Chandoré, M. Séneschal, le docteur
Seignebos, maître Magloire, et, enfin, cet avocat que la marquise de
Boiscoran avait amené de Paris, maître Folgat.
Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le
coupable à l'action de la justice.
Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec tant
d'ardeur passionnée, avec un zèle si méticuleux. Chacun des points
acquis à la prévention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet d'une
laborieuse enquête. En moins de quinze jours, soixante-sept témoins
défilèrent dans son cabinet. Il fit comparaître le quart de la
population de Bréchy. Il eût cité le pays entier, s'il eût osé.
Inutiles efforts! Après des semaines d'investigations enragées,
l'instruction restait au même point, le mystère demeurait aussi
impénétrable. Le prévenu n'avait pas dissipé une seule des charges
écrasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas recueilli une
preuve nouvelle à ajouter aux preuves qu'il avait réunies dès le premier
jour.
Il fallait en finir cependant.
Par une chaude après-midi de juillet, les bourgeoises de la rue
Nationale crurent remarquer que M. Daveline était plus soucieux encore
que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Après une longue conférence
avec le procureur de la République et le président du tribunal, le juge
d'instruction avait pris son parti.
Arrivé à la prison, il se fit conduire à la cellule de Jacques de
Boiscoran, et là, voilant son émotion d'une roideur plus grande:
--Ma pénible mission touche à sa fin, monsieur, commença-t-il,
l'instruction dont j'étais chargé va être close. Dès demain, les pièces
de la procédure, avec un état des pièces servant à conviction, seront
transmises à monsieur le procureur général, pour être soumises à la
chambre d'accusation.
Jacques ne sourcilla pas.
--Bien! fit-il simplement.
--N'avez-vous rien à ajouter, monsieur? insista le juge.
--Rien, sinon que je suis innocent.
C'est à peine si M. Daveline réussit à réprimer un mouvement
d'impatience.
--Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, détruisez les charges qui vous
accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la justice,
pour tout le monde vous êtes coupable. Alors, parlez, expliquez votre
conduite...
Obstinément, Jacques garda le silence.
--Votre résolution est bien arrêtée, reprit encore le juge, vous ne
voulez rien dire?
--Je suis innocent!
Ce n'était pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit.
--À dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est levé. Vous
pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de votre famille.
Le défenseur que vous désignerez sera admis dans votre cellule pour
conférer avec vous...
--Enfin! s'écria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de suite:)
M'est-il permis, demanda-t-il, d'écrire à monsieur de Chandoré?
--Oui, répondit le juge, et si vous voulez écrire immédiatement, mon
greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir même.
À l'instant même Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il eut
vite fini, car le billet qu'il écrivit et qu'il remit à Méchinet n'avait
que ces deux lignes:
_J'attends maître Magloire demain matin, à neuf heures._
_J._
Du jour où ils avaient compris qu'une fausse démarche pouvait avoir les
plus funestes conséquences, les amis de Jacques de Boiscoran s'étaient
scrupuleusement abstenus. À quoi bon des démarches, d'ailleurs!
Sur sa seule requête, le docteur Seignebos avait été en partie exaucé,
et le parquet avait désigné pour décider de l'état mental de Cocoleu un
médecin de Paris, un aliéniste célèbre. C'est un samedi que M. Seignebos
vint tout triomphant annoncer rue de la Rampe cette heureuse nouvelle.
Dès le mardi suivant, il revenait, blême de colère, raconter son échec.
--Il y a des ânes à Paris comme ailleurs! s'écriait-il, d'une voix à
faire vibrer les vitres du salon Chandoré, ou plutôt, en ce temps
d'égoïsmes trembleurs et de servilités avides, les hommes indépendants
sont aussi introuvables à Paris qu'en province! J'attendais un savant
inaccessible à toutes les considérations mesquines; on m'envoie un
farceur qui serait désolé d'être désagréable à messieurs du parquet...
Ah! la surprise est cruelle! (Et toujours, comme de coutume, tracassant
ses lunettes d'or:) J'étais informé, poursuivait-il, de l'arrivée du
confrère de la capitale, et j'étais allé, de ma personne, l'attendre au
chemin de fer. Le train arrive, et immédiatement je distingue mon homme
dans la foule. Belle tête, bien encadrée de cheveux grisonnants, œil
fin, lèvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il avait
bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de décorations à la
boutonnière, des favoris taillés comme les buis de mon jardin, et au
lieu de fidèles lunettes, un binocle impertinent... mais nul n'est
parfait. Je m'approche, je me nomme, nous échangeons une poignée de
main, je l'invite à déjeuner; il accepte, et bientôt nous voilà à table,
lui rendant bonne justice à mon vin de Bordeaux, moi lui exposant
méthodiquement l'affaire. Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous
rendons à l'hôpital, et là, tout de suite, après un seul coup d'œil: «Ce
garçon, s'écrie-t-il, est tout bonnement le plus complet type d'idiot
que j'aie vu de ma vie!...» Un peu déconcerté, j'entreprends de lui
réexpliquer l'affaire; il refuse de m'écouter. Je le supplie de revoir
Cocoleu; il m'envoie promener. Blessé, je lui demande alors comment il
explique le témoignage si net de cet idiot, la nuit du crime. Il me
répond en chantonnant qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me
plante là pour se rendre au tribunal... Et savez-vous où il dînait, le
soir même? À l'hôtel, avec notre confrère du chef-lieu. Et là, ils
rédigeaient, de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus
parfaite imbécillité qui se puisse rêver... (Il se promenait à grands
pas par le salon et, sans rien écouter, il continuait:) Mais le sieur
Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne se
débarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que Cocoleu
est un ignoble fourbe, un misérable simulateur, un faux témoin, je le
prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il s'interrompit sur ces
mots, et se plantant devant maître Folgat:) Et si je dis que Boiscoran
peut compter sur moi, ajouta-t-il, c'est que j'ai mes raisons. Il m'est
venu de singuliers soupçons, monsieur l'avocat, très singuliers...
Maître Folgat, Mlle Denise et la marquise de Boiscoran le pressaient
de s'expliquer, mais il déclara que le moment n'était pas venu encore,
et que, d'ailleurs, il n'était pas assez sûr... Et il s'échappa, jurant
qu'il était très pressé, ayant abandonné ses malades depuis
quarante-huit heures et étant attendu par la comtesse de Claudieuse,
dont le mari allait de mal en pis.
--Quels soupçons peut avoir ce vieil original? demandait encore
grand-père Chandoré, une heure après le départ du médecin.
Maître Folgat eût pu répondre que ces soupçons vraisemblablement
n'étaient autres que les siens, mais plus précis alors et appuyés sur
des indices positifs.
Mais à quoi bon dire cela, puisque toute investigation était interdite,
puisqu'un seul mot imprudemment prononcé pouvait donner l'éveil? À quoi
bon troubler d'espérances peut-être aussitôt déçues la morne tristesse
de ces longues journées qui, l'une après l'autre, s'écoulaient à
attendre le bon plaisir de M. Galpin-Daveline.
Déjà, à ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran étaient
devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu'à d'assez longs
intervalles, Méchinet était quelquefois jusqu'à quatre ou cinq jours
sans apporter de lettre.
--C'est la plus intolérable des agonies..., ne cessait de répéter Mme
de Boiscoran.
L'heure du dénouement allait sonner.
Mlle Denise se trouvait seule au salon, un après-midi, lorsqu'elle
crut reconnaître dans le vestibule la voix du greffier.
Précipitamment, elle sortit. Elle ne s'était pas trompée.
--Ah! l'instruction est terminée! s'écria-t-elle, comprenant bien qu'il
ne fallait rien moins que ce grave événement pour décider Méchinet à se
montrer en plein jour rue de la Rampe.
--En effet, mademoiselle, répondit le brave garçon, et c'est sur l'ordre
de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de monsieur de
Boiscoran...
Elle le prit, elle le lut d'un coup d'œil et, oubliant tout, à demi
folle de joie, elle courut à son grand-père et à maître Folgat, criant
en même temps à un domestique d'aller bien vite chercher maître
Magloire.
Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre arrivait,
et quand on lui eut remis le billet qui le mandait:
--J'ai promis mon assistance à monsieur de Boiscoran, dit-il d'un ton
embarrassé, elle ne lui fera pas défaut... Je serai demain près de lui à
l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre compte de notre
entrevue.
On ne put lui rien tirer de plus; il était visible qu'il ne croyait pas
à l'innocence de son client. Dès qu'il fut sorti:
--Jacques est fou, s'écria M. de Chandoré, de confier sa défense à un
homme qui doute ainsi de lui!
--Maître Magloire est un honnête homme, bon papa, dit Mlle Denise,
s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait.
Pour cela, oui, maître Magloire était un honnête homme, et encore assez
accessible aux sentiments tendres pour que l'idée lui fût affreuse de
revoir prisonnier, accusé d'un crime odieux, et accusé justement,
pensait-il, un homme qu'il avait aimé et que, malgré tout, il aimait
encore.
Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine soucieuse
lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se rendre à la
prison.
Blangin, le geôlier, le guettait.
--Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prévenu est fou
d'impatience!
Lentement, et avec un sourd battement de cœur, le célèbre avocat gravit
l'étroit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin lui ouvrit une
porte... Il était dans la cellule de Jacques de Boiscoran.
--Enfin, vous voilà! s'écria le malheureux jeune homme en se jetant au
cou de maître Magloire. Enfin, je vois un visage ami et je presse une
main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si cruellement que je
m'étonne que ma raison ait résisté! Mais vous voici, vous êtes près de
moi, je suis sauvé!
Si l'avocat se taisait, c'est qu'il était effrayé des ravages de la
douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de Jacques. C'est
qu'il s'épouvantait du désordre de ses traits, de l'éclat délirant de
ses yeux, du rire convulsif qui pinçait ses lèvres.
--Malheureux! murmura-t-il enfin.
Jacques se méprit, et il devait se méprendre au sens de cette
exclamation. Il recula, plus blanc que le plâtre du mur.
--Vous me croyez coupable! s'écria-t-il.
--Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., répondit l'avocat.
Une expression d'indicible désespoir contracta le visage de Jacques.
--En effet, interrompit-il, avec un éclat de rire terrible, il faut que
les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont convaincu mes amis
les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu, le premier jour?...
L'honneur! Effroyable duperie!... Et cependant, victime d'une
inconcevable vengeance, je me tairais encore, s'il ne s'agissait que de
la vie. Mais il y va de mon honneur, de l'honneur des miens, de la vie
de Denise... Je parlerai. À vous, Magloire, je dirai la vérité, je puis
me disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de maître Magloire,
et le serrant à le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix sourde, je vais
tout vous expliquer: j'étais l'amant de la comtesse de Claudieuse.