--Je ne me rappelle pas..., commença-t-il.
--Et cependant, insista l'avocat, vous êtes sorti pour permettre au
vieil Antoine, que j'interrogeais, de me répondre plus librement...
--C'est juste! interrompit M. de Chandoré, c'est très juste! Et alors
vous supposez...
--Je crois que mon point de départ était exact, oui, monsieur. Quant à
chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur de Boiscoran
nous dit que la vérité est invraisemblable, j'en serai donc pour mes
conjectures. Seulement, puisque nous voici les mains liées et réduits à
attendre la fin de l'instruction, j'en profiterai pour questionner des
gens du pays, qui me répondront peut-être mieux qu'Antoine. Vous avez
parmi vos amis des personnes qui doivent être bien informées, monsieur
Séneschal, le docteur Seignebos...
Pour ce dernier, maître Folgat ne devait pas avoir longtemps à attendre,
car au moment où son nom était prononcé, il le criait au domestique,
dans le corridor:
--C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos! Et presque aussitôt, il
entra comme une trombe dans le salon.
Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait paru rue
de la Rampe. Car il n'était pas venu reprendre lui-même le rapport et
les grains de plomb qu'il avait confiés à maître Folgat; il les avait
envoyé chercher par son domestique, s'excusant sur l'importance et la
multiplicité de ses occupations.
Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire passés à
l'hôpital, en compagnie d'un sien confrère, médecin au chef-lieu, mandé
par le parquet pour procéder, «conjointement avec le docteur Seignebos»,
à l'examen de l'état mental de Cocoleu.
--Et c'est cette expertise qui m'amène! s'écria-t-il, dès en entrant,
c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre, est en train
d'enlever à monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa plus sûre chance
de salut.
Après ce que venait de leur rapporter Mlle Denise, ni M. de Chandoré
ni maître Folgat n'attachaient une grande importance à l'état de
Cocoleu.
Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas de
circonstance indifférente, dans un procès criminel.
--Il y a donc du nouveau, docteur? demanda l'avocat.
Le médecin commença par fermer soigneusement les portes, et posant sur
la table sa canne et son chapeau à larges bords:
--Non, il n'y a rien de nouveau, répondit-il. On continue, comme par le
passé, à vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y parvenir, on
ne recule devant aucune manœuvre.
--On... qui, on? demanda M. de Chandoré. Dédaigneusement, le docteur
haussa les épaules.
--En êtes-vous vraiment encore à vous le demander, monsieur?
répondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste,
écoutez. Dans notre département, comme dans plusieurs autres, on trouve,
j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de médecins qui ne sont
pas à la hauteur de leur grande mission et qui, même, pour parler net,
sont des ânes bâtés!
Si grave que fût la situation, maître Folgat avait quelque peine à
réprimer un sourire, tant le docteur avait de singulières façons.
--Mais il est un de ces ânes, poursuivait-il, qui, pour l'épaisseur du
sabot et la longueur des oreilles, dépasse de beaucoup tous les autres.
Eh bien! c'est celui-là que le parquet a trié sur le volet et m'a
adjoint.
Sur ce chapitre, il était prudent de brider la verve du docteur
Seignebos.
--Bref?... interrogea M. de Chandoré.
--Bref, monsieur, mon docte confrère est absolument persuadé que sa
mission de médecin légiste consiste uniquement à opiner du bonnet et à
dire _amen_ à toutes les antiennes de la prévention. «Cocoleu est
idiot!» déclare péremptoirement monsieur Galpin-Daveline. «Il l'est ou
doit l'être», répond mon docte confrère. «S'il a parlé lors du crime,
c'est par suite d'une inspiration d'en haut», reprend le juge
d'instruction. «Évidemment, conclut le confrère, il y a eu inspiration
d'en haut.» Car enfin, voilà la conclusion du rapport de ce savant
docteur: Cocoleu est un idiot qui a été providentiellement illuminé par
un éclair de raison. Il ne l'a pas écrit en propres termes, mais c'est
tout comme.
Il avait retiré ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une sorte de
rage.
--Mais votre opinion à vous, docteur? demanda maître Folgat.
D'un geste solennel, M. Seignebos rajusta ses lunettes, et froidement:
--Mon avis, répondit-il, et je l'ai longuement développé dans mon
rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot.
M. de Chandoré tressauta, tant la proposition lui parut monstrueuse. Il
connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu traîner par les rues de
Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce misérable était resté en
traitement chez le docteur.
--Quoi! Cocoleu ne serait pas idiot? répétait-il.
--Non, déclara péremptoirement M. Seignebos, et, pour en acquérir la
certitude, il n'y a qu'à l'examiner. A-t-il la face large et plate, la
bouche démesurée, la peau jaune et tannée, les lèvres épaisses, les
dents cariées et les yeux louches? Sa tête déformée se balance-t-elle
d'une épaule à l'autre, trop lourde pour le cou? Sa taille est-elle
difforme, sa colonne vertébrale déviée? Lui trouvez-vous un ventre
volumineux et lâche, les mains lourdes et épaisses pendant sur les
hanches, les jambes gauches, les articulations d'une épaisseur
insolite?... Messieurs, ce sont là les caractères principaux de l'idiot.
Les apercevez-vous chez Cocoleu? Moi je vois un gaillard qui a une santé
de fer, adroit de ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres
pour y dénicher des nids et qui franchit des fossés de dix pieds...
Certes, je ne prétends pas qu'il ait une intelligence normale, mais je
soutiens qu'il faut le classer parmi ces imbéciles chez qui certaines
autres facultés, en quelque sorte plus essentielles...
Si maître Folgat écoutait avec toutes les marques d'un puissant intérêt,
il n'en était pas de même de M. de Chandoré.
--Entre un idiot et un imbécile..., commença-t-il.
--Il y a un abîme! s'écria M. Seignebos. (Et tout de suite, avec une
volubilité torrentielle:) L'imbécile, poursuivit-il, garde encore des
fragments d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses sensations,
traduire ses besoins. Il associe des idées, compare ses impressions, se
souvient, acquiert de l'expérience. Il est capable de ruse et de
dissimulation. Il hait, il aime ou il craint. S'il n'est pas toujours
sociable, il est toujours accessible aux suggestions d'autrui. On arrive
aisément à exercer sur lui une domination absolue. L'inconsistance de
ses desseins est caractéristique, et cependant il est souvent d'une
obstination inexpugnable et peut s'attacher à une idée avec une
opiniâtreté extraordinaire. Enfin, les imbéciles, précisément à cause de
cette demi-lucidité, sont fréquemment dangereux. C'est parmi eux que se
trouvent presque tous ces misérables monomanes que la société est
obligée de séquestrer, faute de savoir comment refréner leurs
instincts...
--Très bien! approuva maître Folgat, qui trouvait peut-être là les
éléments d'une plaidoirie, très bien...
Le docteur s'inclina.
--Tel est Cocoleu, prononça-t-il. S'ensuit-il que je l'estime
responsable de ses actes? Non, certes. Mais il s'ensuit que je puis voir
en lui un faux témoin stylé pour perdre un honnête homme.
Il était clair qu'un tel système ne plaisait pas à M. de Chandoré.
--Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela...
--Je disais même précisément le contraire, monsieur, répondit, non sans
dignité, M. Seignebos. Je n'avais pas assez étudié Cocoleu, et j'ai été
sa dupe, il ne m'en coûte pas de l'avouer. Mais, de mon aveu
précisément, je tirerai une preuve de l'astuce et de la perversité
obstinées de ces demi-idiots, et de leur aptitude à poursuivre un
dessein. Après un an d'expériences, j'ai renvoyé Cocoleu en déclarant et
en croyant certes qu'il était incurable. La vérité est qu'il ne voulait
pas être guéri. Les campagnards, ces fins et soupçonneux observateurs,
ne s'y sont pas trompés, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est
bien plus malin que bête. C'est exact. Il a constaté qu'en exagérant son
imbécillité, qui, je le répète, existe, il gagnerait de pouvoir vivre
sans travailler, et il l'a exagérée. Installé chez monsieur de
Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence pour se
rendre plus supportable et s'attirer un meilleur traitement, sans
toutefois être astreint à aucune besogne.
--En un mot, fit M. de Chandoré, toujours incrédule, Cocoleu serait un
grand comédien...
--Assez grand pour m'avoir trompé, oui, monsieur, répondit le docteur.
(Et s'adressant à maître Folgat:) Tout cela, reprit-il, je l'avais dit à
mon docte confrère avant de le conduire à l'hôpital. Nous y avons trouvé
Cocoleu plus que jamais obstiné dans le mutisme dont n'avait jamais pu
le tirer monsieur Galpin-Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un
mot ont échoué, bien qu'il fût très évident pour moi qu'il comprenait.
Je voulais recourir à certains artifices fort licites, selon moi, qu'on
emploie pour découvrir les simulateurs, mon confrère s'y est opposé et a
été encouragé dans sa résistance, je ne sais de quel droit, par le juge
d'instruction. Alors j'ai demandé qu'on fît venir madame de Claudieuse,
et qu'on la priât d'interroger Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le
faire parler... Monsieur Daveline ne l'a pas permis. Et voilà où nous en
sommes...
Il arrive tous les jours que deux médecins chargés d'une expertise
médico-légale diffèrent totalement de sentiment. La justice aurait fort
à faire si elle prétendait les mettre d'accord. Elle nomme donc
simplement un troisième expert dont l'opinion décide. Ainsi allait-il
arriver, nécessairement, pour le cas de Cocoleu.
--Et non moins nécessairement, concluait le docteur Seignebos, le
parquet, qui m'a adjoint un premier âne, m'en adjoindra un second. Ils
s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et convaincu
d'ignorance et de présomption.
Si donc il se présentait chez M. de Chandoré, ajoutait-il, c'est qu'il
avait à réclamer un coup d'épaule. Il demandait que les familles de
Boiscoran et de Chandoré missent en branle toutes leurs relations et
fissent jouer toutes leurs influences pour obtenir qu'une commission de
médecins étrangers au pays, et parisiens s'il était possible, fût
chargée d'examiner Cocoleu et de se prononcer sur son état mental.
--À des hommes éclairés, disait-il, je me fais fort de démontrer que
l'imbécillité de ce triste sujet est en partie simulée, et que son
mutisme obstiné n'est qu'un système pour s'éviter des réponses
compromettantes.
Mais ni M. de Chandoré ni maître Folgat ne répondirent tout d'abord. Ils
méditaient.
--Notez, insista M. Seignebos, choqué de leur silence, notez, je vous
prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de l'espérer,
l'affaire prend aussitôt une tournure nouvelle.
Eh! oui, assurément, les bases de l'accusation pouvaient, par suite, se
trouver en quelque sorte déplacées, et c'était là ce qui préoccupait si
fort maître Folgat.
--Et c'est ce qui fait, commença-t-il, que je me demande s'il ne sera
pas plutôt nuisible qu'utile à monsieur de Boiscoran de démontrer la
fourberie de Cocoleu...
Le docteur Seignebos bondit.
--Je voudrais, parbleu, savoir...
--Rien de si simple, répondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est
peut-être le plus grave embarras de la prévention et le plus solide
argument de la défense. Que peut répondre monsieur Galpin-Daveline,
lorsque monsieur de Boiscoran lui reproche de baser une accusation
capitale sur les propos incohérents d'un malheureux privé de toute
intelligence, et par suite irresponsable?
--Ah! permettez!... s'écria M. Seignebos. Mais M. de Chandoré ne perdait
pas une syllabe.
--Permettez vous-même, docteur, interrompit-il.
Cet argument de l'imbécillité de Cocoleu est celui que vous avez invoqué
dès le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous, si décisif
qu'il n'était pas besoin d'en chercher un autre...
Avant que le médecin eût trouvé une réplique maître Folgat poursuivit:
--Qu'il soit établi, au contraire, que Cocoleu a véritablement
conscience de ses paroles, et tout change, et la prévention est en
droit, de par un arrêt de la Faculté, de dire à monsieur de Boiscoran:
«Il n'y a plus à nier, vous avez été vu, voilà un témoin.»
Il fallait que ces considérations frappassent bien vivement M.
Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant d'un air
pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui à Jacques de
Boiscoran en prétendant le servir? Mais il n'était pas homme à douter
longtemps de soi.
--Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je vous
adresserai seulement une question: oui ou non, croyez-vous à l'innocence
de Jacques de Boiscoran?
--Nous y croyons absolument, répondirent M. de Chandoré et maître
Folgat.
--Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque à
essayer de démasquer un misérable garnement.
Tel n'était pas l'avis du jeune avocat.
--Démontrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il, serait
funeste, si l'on ne réussissait pas à prouver en même temps qu'il a
menti et que son accusation lui a été suggérée. Peut-on le prouver?
Est-il un moyen d'établir que, s'il s'obstine à ne répondre à aucune
question, c'est qu'il redoute les conséquences de son faux
témoignage?... Le docteur n'en voulut pas écouter davantage.
--Arguties d'avocat, que tout cela! s'écria-t-il assez peu poliment. Je
ne connais qu'une chose, moi, la vérité...
--Elle n'est pas toujours bonne à dire, murmura l'avocat.
--Si, monsieur, toujours! riposta le médecin, toujours et quand même, et
quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de Boiscoran, mais
je suis encore plus l'ami de la vérité. Si Cocoleu est un misérable
fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir est de le démasquer.
Ce que ne disait pas M. Seignebos--et peut-être ne se l'avouait-il
pas--, c'est que c'était entre Cocoleu et lui une affaire personnelle.
Cocoleu l'avait joué, pensait-il, et lui avait été l'occasion d'une
averse de quolibets dont il avait cruellement souffert, sans qu'il y
parût. Démasquer Cocoleu, c'était prendre sa revanche et renvoyer à ses
ennemis le ridicule dont ils l'avaient accablé.
--Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous décidiez,
messieurs, je vais dès aujourd'hui me mettre en campagne, pour obtenir,
s'il est possible, la nomination d'une commission.
--Il serait peut-être prudent, objecta maître Folgat, de réfléchir avant
de rien faire, de consulter maître Magloire...
--Je n'ai pas besoin des consultations de maître Magloire, quand le
devoir parle.
--Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures... Le docteur Seignebos
fronçait les sourcils en broussaille.
--Pas une heure! s'écria-t-il, et je me rends de ce pas chez monsieur
Daubigeon, le procureur de la République!
Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit, aussi
mécontent que possible, sans daigner répondre à grand-père Chandoré qui
lui demandait des nouvelles de M. de Claudieuse, dont la situation,
d'après ce qui se disait en ville, loin de s'améliorer empirait de jour
en jour.
--Le diable emporte le vieil original! s'écria M. de Chandoré avant même
que le médecin eût quitté le corridor. (Puis, s'adressant à maître
Folgat:) Bien que je doive convenir, ajouta-t-il, que vous avez un peu
froidement accueilli les grandes nouvelles qu'il nous apportait.
--C'est précisément parce qu'elles sont terriblement graves, répondit
l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laissât le temps de réfléchir.
Cocoleu jouant l'imbécillité, ou du moins exagérant son
inintelligence!... c'est la confirmation de ce que disait hier monsieur
de Boiscoran à mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un odieux
guet-apens, d'une exécrable vengeance longuement méditée et préparée. Là
est le nœud de l'affaire, évidemment...