--Mais à toi, reprit-il, à toi, chère fille, Jacques a dû dire quelque
chose de plus précis.
--Rien.
--Tu ne lui as donc pas demandé ce qu'est cette vérité si
invraisemblable?
--Oh, si!...
--Eh bien?
--Il s'est écrié que c'était à moi surtout qu'il ne pouvait pas la dire,
que j'étais la dernière personne du monde à qui il la dirait...
--Cet homme mériterait d'être brûlé à petit feu! gronda M. de Chandoré.
(Puis, à haute voix:) Et tout cela, chère fille, interrogea-t-il, ne te
paraît pas bien extraordinaire, bien étrange?
--Tout cela me semble affreux...
--J'entends... Mais que penses-tu de la conduite de Jacques?
--Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut agir
autrement. Jacques est un homme trop supérieur par l'intelligence et par
le courage pour s'abuser grossièrement. Étant seul à savoir, il est seul
bon juge de la situation. Plus que personne je dois respecter ses
raisons...
Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas obligé de les respecter,
lui, et cette réponse résignée de sa petite-fille achevant de
l'exaspérer, il allait lui dire toute sa pensée, lorsqu'elle se leva,
non sans effort.
--Je suis brisée, bon papa, fit-elle d'une voix expirante, permets-moi,
je te prie, de regagner ma chambre...
Elle quitta le salon, en effet; M. de Chandoré la suivit jusqu'à la
porte, et il y resta jusqu'à ce qu'il l'eût vue monter l'escalier au
bras de sa femme de chambre.
Revenant alors à maître Folgat:
--On me la tuera, monsieur! s'écria-t-il, avec une explosion de colère
et de désespoir effrayants chez un homme de cet âge. J'ai vu dans ses
yeux, à travers ses larmes, le regard qu'avait sa mère, quand après la
mort de son mari, de mon fils, elle me disait: «Je n'y survivrai pas.»
Elle n'y a pas survécu, en effet... Et alors, moi, vieillard, je suis
resté seul avec cette enfant qui peut-être avait en elle le germe du mal
affreux qui a emporté sa mère. Seul!... et voilà vingt ans que je
retiens mon haleine pour écouter si elle respire toujours du même
souffle égal et pur...
--Vous vous alarmez à tort, monsieur..., commença maître Folgat.
Grand-père Chandoré secoua la tête.
--Non, dit-il, mon enfant est peut-être frappée au cœur. Ne venez-vous
donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et d'entendre sa voix,
sans vie et sans chaleur!... Mon Dieu! de quelle faute me punissez-vous
en mes enfants! Par pitié, rappelez-moi à vous avant celle qui est la
joie de ma vie! Et ne rien pouvoir pour conjurer le malheur! Vieillard
inepte et stupide! Ah! ce Jacques de Boiscoran!... S'il était coupable
cependant!... Si cet homme que Denise aime était un assassin! Ah! le
misérable! j'achèterais la place du bourreau pour qu'il périsse de mes
mains!...
Profondément ému, maître Folgat arrêta du geste M. de Chandoré.
--N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable,
monsieur, prononça-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus
cruellement éprouvé, car il est innocent.
--Le croyez-vous toujours?
--Plus que jamais. Si peu qu'il ait parlé, il en a dit assez à
mademoiselle Denise pour me démontrer la justesse de mes conjectures et
me prouver que j'avais touché du doigt le point précis...
--Quand?
--Le jour où nous sommes allés ensemble à Boiscoran, monsieur le
baron...