--Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les
renseignements les plus précis, ayant gardé Cocoleu chez lui près de
deux ans.
--Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, répondit maître
Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce misérable idiot...
--Vous avez entendu monsieur Séneschal, monsieur, il a mis la
gendarmerie à sa poursuite.
Antoine se permit une grimace.
Quand les gendarmes prendront Cocoleu, déclara-t-il, c'est qu'il aura
voulu se laisser prendre.
--Pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour
connaître les coins et les recoins du pays, les trous, les fourrés, les
cachettes, et qu'avec l'habitude qu'il a eu de vivre comme un sauvage,
de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en cette saison, rester
trois mois sans approcher d'une maison.
--Diable! fit maître Folgat, désappointé.
--Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable de
dénicher Cocoleu, c'est le fils de notre métayer, Michel, ce gars que
vous avez vu en bas.
--Qu'il vienne! dit M. de Chandoré.
Appelé, Michel ne tarda pas à paraître, et quand on lui eut expliqué ce
qu'on attendait de lui:
--Il y a moyen, répondit-il, quoique certainement ce ne soit point aisé.
Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la malice d'une bête...
Enfin, on va essayer.
Rien ne retenait plus à Boiscoran M. de Chandoré ni maître Folgat.
Après avoir recommandé au vieil Antoine de bien surveiller les scellés
et de donner, s'il était possible, un coup d'œil au fusil de Jacques,
lorsque la justice viendrait enlever les pièces à conviction, ils
remontèrent en voiture.
Et cinq heures sonnaient à la cathédrale de Sauveterre quand ils
arrivèrent rue de la Rampe.
Mlle Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils
entrèrent, pâle, les yeux secs et brillants.
--Comment! tu es seule! s'écria M. de Chandoré, on t'a laissée seule!
--Ne te fâche pas, grand-père. Je viens de décider madame de Boiscoran,
qui était épuisée de fatigue, à prendre, avant dîner, une heure de
repos.
--Et tantes Lavarande?
--Elles sont sorties, grand-père. Elles doivent être en ce moment chez
monsieur Galpin-Daveline.
Maître Folgat tressauta.
--Oh!... fit-il.
--Mais c'est une démarche insensée! s'écria le vieux gentilhomme.
D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche.
--C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu.
V
Oui, la démarche des demoiselles de Lavarande était insensée. Au point
où en étaient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline, c'était
peut-être lui porter des armes dont il écraserait Jacques.
Mais, à qui la faute, sinon à M. Chandoré et à maître Folgat?
N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant pour
Boiscoran sans prévenir, sans autre précaution que de faire dire par le
domestique de M. Séneschal qu'ils seraient de retour pour dîner et qu'il
ne fallait pas s'inquiéter?
Ne pas s'inquiéter!... Et c'est à la marquise de Boiscoran et à Mlle
Denise, à la mère et à la fiancée de Jacques qu'ils disaient cela!...
Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunées conservèrent
un sang-froid relatif, chacune s'efforçant de donner à l'autre l'exemple
du courage et de la confiance. Mais à mesure que s'étaient écoulées les
heures, leurs angoisses avaient repris le dessus, et peu à peu leur
douleur s'était exaltée de l'échange de leurs craintes. Elles se
représentaient Jacques innocent et cependant traité comme les pires
criminels, seul, au fond d'un cachot, livré aux plus horribles
inspirations du désespoir. Quelles pouvaient être ses réflexions depuis
plus de vingt-quatre heures qu'il était sans nouvelle des siens? Ne
devait-il pas se croire méprisé, abandonné, renié?
Cette idée est intolérable! s'écria enfin Mlle Denise. À tout prix,
il faut arriver jusqu'à lui.
--Comment? demanda Mme de Boiscoran.
--Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses que,
seule, je n'aurais pas osé; mais avec vous, ma chère mère, je puis tout
tenter. Allons à la prison...
Vivement, Mme de Boiscoran jeta sur ses épaules son manteau de
voyage.
--Je suis prête, dit-elle, partons!
Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques était «au
secret», mais ni l'une ni l'autre n'attachaient à cette expression sa
réelle et effrayante signification. Elles n'avaient nulle idée de cette
mesure atroce et cependant indispensable en l'état de notre législation,
qui supprime en quelque sorte un homme, qui le mure dans une cellule,
seul en face du crime dont il est accusé, seul, à l'entière et absolue
discrétion d'un autre homme, chargé de lui arracher la vérité.
Pour elles, le secret, ce n'était que la privation de la liberté, la
cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fenêtres, les
verrous aux portes, le geôlier secouant ses trousseaux de clefs le long
des corridors sombres et le soldat de faction dans la cour.
--Il est impossible, disait Mme de Boiscoran, qu'on me refuse de voir
mon fils.
--Impossible, approuvait Mlle Denise. Et, d'ailleurs, je connais le
geôlier Blangin, dont la femme était autrefois à notre service.
C'est donc avec une entière confiance que la jeune fille, de sa main
frêle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison.
Ce fut Blangin lui-même qui vint ouvrir, et, à la vue des deux pauvres
femmes, un immense étonnement se peignit sur sa large face.
--Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit résolument Mlle Denise.
--Ces dames ont donc une permission? demanda le geôlier.
--Une permission!... De qui?
--De monsieur Galpin-Daveline.
--Nous n'avons pas de permission.
--Alors j'ai le regret de dire à ces dames qu'il est impossible qu'elles
voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai les ordres les
plus rigoureux...
Mlle Denise fronçait les sourcils.
--Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient concerner
madame, qui est la marquise de Boiscoran.
--Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle.
--Vous empêcheriez, vous, une mère désolée d'embrasser son fils!
--Eh! ce n'est pas moi, mademoiselle! Moi! Que suis-je? Rien, un verrou
que la justice pousse ou tire à son gré.
Pour la première fois, la jeune fille eut l'idée que sa tentative
pouvait échouer.
--Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des larmes
plein les yeux, moi, me refuserez-vous? Ne me connaissez-vous pas? Votre
femme ne vous a-t-elle jamais parlé de moi?
Le geôlier, certainement, était ému.
--Je sais, répondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux bontés de
mademoiselle, mais... J'ai ma consigne, mademoiselle ne voudrait pas
perdre la place d'un pauvre homme...
--Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de Chandoré,
je vous en garantis une qui vous vaudra le double.
--Mademoiselle...
--Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin?
--Dieu m'en garde! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de ma place
qu'il s'agit... Si je faisais ce que vous demandez, je serais puni
sévèrement...
À l'accent du geôlier, Mme de Boiscoran comprit que Mlle de
Chandoré n'obtiendrait rien.
--N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons...
--Quoi! sans savoir rien de ce qui se passe derrière ces murs
implacables, sans savoir même si Jacques est vivant ou mort!
Il était clair qu'un rude combat se livrait dans le cœur du geôlier.
Tout à coup, d'une voix brève, et en jetant autour de lui des regards
inquiets:
--Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe... Je ne vous laisserai
pas vous éloigner sans vous apprendre que monsieur de Boiscoran est en
bonne santé.
--Ah!
--Hier, quand on l'a amené, il était comme hébété... Il s'est jeté sur
son lit à corps perdu, et il y est resté sans faire un mouvement plus de
deux heures. Je crois bien qu'il pleurait...
Un sanglot, que ne put maîtriser Mlle Denise, fit tressaillir M.
Blangin.
--Oh! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet état n'a pas
duré. Bientôt monsieur de Boiscoran s'est levé en s'écriant: «Ah çà!
mais je suis stupide de me désespérer ainsi...»
--Vous l'avez entendu? demanda Mme de Boiscoran.
--Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu...
--Frumence Cheminot?
--Oui, un de nos détenus. Oh! un simple vagabond, pas méchant du tout,
et qui a la commission de monter la garde au guichet de monsieur de
Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C'est monsieur
Galpin-Daveline qui a eu l'idée de cette précaution, parce que les
accusés, quelquefois, dans le premier moment, si le désespoir les prend
et le dégoût de la vie... Un malheur est si vite arrivé! Frumence
empêcherait le malheur...
Mme de Boiscoran frémissait d'horreur. Mieux que tout, cette
précaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son fils.
--Du reste, poursuivit M. Blangin, il n'y a plus rien à craindre.
Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et même gai, si
j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est levé ce matin, après avoir dormi
toute la nuit comme un loir, il m'a appelé pour me demander du papier,
de l'encre et des plumes. C'est ce que les prisonniers demandent le
second jour. J'avais ordre de lui en donner: il en a eu. Et quand je
suis allé lui porter son déjeuner, il m'a remis une lettre, à l'adresse
de mademoiselle de Chandoré.
--Comment! s'écria Mlle Denise, vous avez une lettre pour moi et vous
ne me la donnez pas!
--C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle; c'est que je l'ai remise,
comme c'était mon devoir, à monsieur Galpin-Daveline, quand il est venu,
avec son greffier Méchinet, pour interroger monsieur de Boiscoran.
--Et qu'a-t-il dit?
--Il a décacheté la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa poche en
disant: «Bon!»
Des larmes, mais de colère, cette fois, jaillirent des yeux de Mlle
Denise.
--Quelle honte! s'écria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que Jacques
m'adressait! C'est infâme!
Et, sans songer à remercier M. Blangin, elle entraîna Mme de
Boiscoran, et jusqu'à la maison elle ne prononça pas une parole.
--Ah! pauvre enfant, tu n'as pas réussi! s'écrièrent tantes Lavarande
lorsqu'elles virent rentrer leur nièce.
Mais quand Denise leur eut tout appris:
--Eh bien! s'écrièrent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce petit
juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour pour obtenir
la dot de notre nièce. Et nous lui dirons son fait. Et si nous
n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous troublerons du moins son
triomphe et nous rabaisserons son orgueil.
Comment Mlle de Chandoré n'eût-elle pas adopté l'idée des tantes
Lavarande, un projet qui donnait à sa colère une satisfaction immédiate
et qui servait ses secrètes espérances!
--Oh, oui! vous avez raison, chères tantes! s'écria-t-elle. Vite, sans
perdre une minute, partez...
Incapables de résister à de tels accents, elles se mirent en route, sans
écouter les timides objections de la marquise de Boiscoran.
Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux dispositions
d'esprit de M. Galpin-Daveline. L'ex-prétendant de leur nièce Lavarande
n'était pas sur un lit de roses. Au début de cette étrange affaire, il
s'y était jeté fiévreusement, comme sur l'occasion admirable qu'il
guettait depuis tant d'années et qui devait ouvrir à deux battants les
portes jusqu'alors fermées à son ambition. Puis, une fois engagé,
l'enquête commencée, il avait été emporté par un courant plus rapide que
la réflexion. Aussi est-ce avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il
avait vu les charges se multiplier et grossir, jusqu'à le contraindre de
signer un mandat d'arrêt contre son ancien ami. Alors, il était comme
aveuglé par les plus magnifiques espérances. Ne prouvait-elle pas les
plus hautes facultés et un savoir-faire supérieur, cette enquête qui, en
quelques heures, avait conduit la justice d'un crime presque
inexplicable à un coupable que personne n'eût osé soupçonner?
Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus les
événements du même œil. La réflexion le refroidissant, il commençait à
douter de son habileté et à se demander s'il n'avait pas agi avec trop
de précipitation. Si Jacques était coupable, rien de mieux. Il y avait,
c'était clair, de l'avancement pour le juge d'instruction au bout d'une
condamnation. Oui, mais... si Jacques allait être innocent!
Cette idée, se dressant pour la première fois devant M. Galpin-Daveline,
le glaça jusqu'à la moelle des os. Jacques innocent! c'était sa
condamnation à lui, Galpin-Daveline, c'était son avenir perdu, ses
espérances anéanties, sa carrière à jamais entravée! Jacques innocent!
c'était une disgrâce certaine. On le retirerait de Sauveterre, devenue
impossible pour lui après un tel éclat. Mais ce serait pour le reléguer
dans quelque pays perdu, sans aucune chance d'avancement.
Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui
répondait, si même on daignait lui répondre, qu'il est de ces
maladresses éclatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un magistrat ne
doit pas commettre, et que, pour la gloire de la justice et dans
l'intérêt de la magistrature si violemment attaquée, mieux vaut, en
certaines circonstances, laisser un coupable impuni qu'emprisonner un
innocent.
Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent déchirer le
cœur d'un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son chevet
rembourré d'épines.
Dès six heures du matin, il était debout. À onze heures, il envoyait
chercher son greffier, Méchinet, et ils se rendirent ensemble à la
prison, afin de procéder à un nouvel interrogatoire. C'est à ce moment
qu'avait été remise au juge d'instruction la lettre adressée par Jacques
à Mlle Denise.
Elle était brève, et telle que peut l'écrire un homme trop intelligent
pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas compter sur le secret de
sa correspondance. Elle n'était même pas cachetée, circonstance qui
avait échappé à M. Blangin, le geôlier.
_Denise, ma bien-aimée_, écrivait Jacques, _la pensée de l'horrible
chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et presque mon unique
souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu'à vous jurer que je suis
innocent? Non, n'est-ce pas? Je suis victime d'un si fatal concours
de circonstances que la justice a dû s'y tromper. Mais,
rassurez-vous, soyez sans inquiétude. Je saurai, le moment venu,
dissiper cette funeste erreur._
_À bientôt..._