«Bon!» avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline après avoir lu cette
lettre.
Elle ne lui en avait pas moins donné un coup au cœur.
Quelle assurance! avait-il pensé.
Pourtant, il s'était un peu remis en montant l'escalier de la prison.
Jacques, évidemment, ne s'était pas imaginé que sa lettre arriverait
directement à destination; donc, il y avait lieu de conjecturer qu'il
l'avait écrite pour la justice bien plus que pour Mlle Denise.
L'absence de cachet donnait à cette présomption un certain poids.
Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin-Daveline,
pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prévenu.
Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il eût été libre à son château
de Boiscoran, hautain et même railleur. Impossible de rien tirer de lui.
Pressé de questions, il se renfermait dans le silence le plus obstiné ou
répondait qu'il avait besoin de réfléchir.
Le juge d'instruction était donc rentré chez lui bien plus inquiet qu'il
n'en était parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah! s'il eût pu
reculer! Mais il ne le pouvait plus, il avait brûlé ses vaisseaux et il
était condamné à aller quand même jusqu'au bout. Pour son salut,
désormais, pour son avenir, il fallait que Jacques de Boiscoran fût
coupable, qu'il fût traduit en cour d'assises et qu'il fût condamné. Il
le fallait absolument. C'était une question de vie ou de mort.
Voilà précisément quelles étaient ses réflexions, quand on vint lui
annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient à lui parler.
Il se dressa tout d'une pièce, et, en moins d'une seconde, son esprit
surexcité embrassa toutes les éventualités imaginables. Que pouvaient
lui vouloir ces deux vieilles filles?
--Qu'elles entrent, dit-il enfin.
Elles entrèrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur
avançait le magistrat.
--Je m'attendais peu à l'honneur de votre visite, mesdemoiselles...,
commença-t-il.
L'aînée des tantes Lavarande, Mlle Adélaïde, lui coupa la parole:
--Je le conçois, dit-elle, après ce qui s'est passé...
Et tout de suite, avec une énergie de dévote flétrissant l'impie, elle
se mit à lui reprocher ce qu'elle appelait son infâme trahison. Quoi!
lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un homme qui s'était employé
à lui procurer la faveur d'une alliance inespérée!... Par le seul fait
de ses espérances de mariage, il faisait en quelque sorte partie de la
famille. D'où était-il donc né, pour avoir oublié qu'entre parents, se
hait-on à la mort, on se doit aide et protection, dès qu'il s'agit de
défendre ce patrimoine sacré qui s'appelle l'honneur!
Étourdi comme un passant qui reçoit d'un cinquième étage une volée de
pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-froid pour
se demander s'il n'y avait nul parti à tirer de cet incident
extraordinaire. Un retour était-il impossible?
Aussi, dès que Mlle Adélaïde s'arrêta, entreprit-il de se justifier,
peignant en métaphores hypocrites la douleur dont il était saisi, jurant
qu'il n'avait pas pu maîtriser les événements, que Jacques lui était
plus cher que jamais...
--S'il vous est si cher, interrompit Mlle Adélaïde, faites-le mettre
en liberté.
--Eh! le puis-je, mademoiselle.
--Alors, donnez à sa famille et à ses amis la permission de le voir.
--La loi me le défend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il est
coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre. Dans le
second, il recevra qui bon lui semblera...
--C'est peut-être aussi par amitié que vous vous êtes permis de lire une
lettre de Jacques à sa fiancée...
--J'ai rempli en cela un des devoirs de ma pénible profession,
mademoiselle.
--Ah! Et cette profession vous défend-elle de nous donner cette lettre
que vous avez lue?
--Oui... Mais je puis vous la communiquer.
Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes, Mlle
Élisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirèrent presque
sans saluer.