Le cheval de M. Séneschal était peut-être un des meilleurs de
l'arrondissement; mais celui de M. de Chandoré lui était encore
supérieur.
En moins de cinquante minutes furent franchis les treize kilomètres qui
séparent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes pendant lesquelles
M. de Chandoré et maître Folgat n'échangèrent pas cinquante mots.
Lorsqu'ils arrivèrent, la cour du château de Boiscoran était silencieuse
et déserte. Portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Sur les
marches du perron était assis un jeune paysan à robuste carrure, lequel,
à la vue des «bourgeois», se leva et porta la main à son bonnet de
laine.
--Où est Antoine? lui demanda M. de Chandoré.
--Là-haut, monsieur le baron.
Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte; elle résista.
--Oh! monsieur, Antoine est barricadé en dedans, dit le paysan.
--Singulière idée, fit M. de Chandoré en frappant du bout de sa canne.
Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de
l'intérieur:
--Qui va là? cria la voix d'Antoine.
--C'est moi, sarpejeu! le baron de Chandoré. Bruyamment les barres
furent retirées, et le vieux valet de chambre se montra. Il était blême
et défait. Au désordre de sa barbe, de ses cheveux et de ses vêtements,
il était aisé de voir qu'il ne s'était pas couché. Et ce désordre était
fort significatif, de la part d'un homme qui, en toute circonstance,
mettait son amour-propre à afficher l'irréprochable tenue d'un gentleman
anglais. M. de Chandoré en fut si frappé qu'avant tout:
--Qu'avez-vous, mon brave Antoine? demanda-t-il.
Au lieu de répondre, le fidèle serviteur attira le baron et son
compagnon à l'intérieur. Et après qu'il eut refermé la porte, se
croisant les bras devant eux:
--J'ai, répondit-il d'un accent étrange, j'ai... que j'ai peur!
Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux,
pensaient-ils, a perdu l'esprit.
Antoine comprit, car vivement:
--Non! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en vérité il se passe ici des
choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout son bon
sens!... Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs...
--Douteriez-vous de votre maître? interrogea maître Folgat.
Si menaçant fut le regard que l'honnête domestique lança au
questionneur, que tout de suite M. de Chandoré intervint:
--Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami dévoué, un
avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour défendre Jacques. Non
seulement vous ne devez pas vous défier de lui, mais il faut lui dire
tout ce que vous savez, tout absolument et quand même...
Le visage du digne serviteur s'éclaira.
--Ah! monsieur est un avocat! s'écria-t-il. Qu'il soit le bienvenu. Je
vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le cœur... Non, certes, je ne
crois pas monsieur Jacques coupable, il est impossible qu'il le soit, il
est stupide de penser qu'il puisse l'être. Mais ce que je crois, ce dont
je suis sûr, c'est qu'il y a un coup monté pour lui mettre sur le dos
les horreurs du Valpinson...
--Un coup monté! interrompit maître Folgat, par qui, comment, dans quel
but?
--Ah! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous penseriez
comme moi si vous aviez assisté à l'interrogatoire... C'était effrayant,
messieurs, c'était inouï, à ce point que moi, j'ai été comme ébloui, et
qu'à un moment j'ai douté de mon maître et que je lui ai conseillé de
fuir... Non, jamais on n'a entendu chose pareille. Tout était contre
lui...
Chacune de ses réponses était comme un aveu. Il y a eu un crime au
Valpinson... on l'y a vu aller et en revenir par des chemins détournés.
On a mis le feu; l'eau où il s'était lavé les mains était noire de
charbon. On a tiré des coups de fusil... on a retrouvé une de ses
cartouches près de l'endroit où monsieur de Claudieuse a été blessé.
Même, c'est là que j'ai reconnu le coup monté. Est-ce que toutes les
circonstances se seraient ajustées si exactement, si elles n'eussent été
d'avance prévues, calculées et arrangées!... Ce pauvre monsieur
Daubigeon avait les larmes aux yeux et ce «tout se mêle» de Méchinet, le
greffier, lui-même était confondu. Il n'y avait à paraître content que
ce Galpin-Daveline de malheur. Car c'était lui qui était le juge et qui
interrogeait. Lui, l'ami de monsieur! Un homme qui à tout moment
arrivait ici manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre
gibier. Il était à genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main
de la nièce des demoiselles de Lavarande. Alors, c'était «mon bon
Jacques» par-ci, «mon cher Boiscoran» par-là, et des protestations et
des cajoleries à n'en plus finir, au point que je me disais toujours
qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cirées par lui. Ah! il
a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir de quel air il disait
à monsieur: «Nous ne sommes plus amis.» Bandit!... non, nous ne sommes
plus amis, et si le bon Dieu était juste, tu aurais dans le ventre les
deux coups de fusil qu'on a tirés sur monsieur de Claudieuse, et tu ne
les digérerais pas...
L'impatience de M. de Chandoré était grande. Aussi, dès qu'Antoine
s'arrêta pour reprendre haleine:
--Pourquoi, fit-il, n'êtes-vous pas venu me raconter cela tout de suite?
Le vieux serviteur se permit un haussement d'épaules.
--Est-ce que je le pouvais! répondit-il. Quand l'interrogatoire a été
fini, le Galpin a mis partout les scellés, des bandes de toile fixées
avec de la cire, comme on en pose sur le secrétaire des morts. Oh! il en
a mis sur toutes les ouvertures, et deux plutôt qu'une. Il en a placé
trois sur la porte extérieure. Puis il m'a dit qu'il me constituait
gardien, que j'aurais une rétribution pour cela, mais que les galères
m'attendaient si quelqu'un touchait aux scellés, seulement du bout du
doigt. Là-dessus, après avoir livré monsieur aux gendarmes, le Galpin
est parti, me laissant seul ici, hébété comme un homme qui aurait reçu
un coup de marteau sur la tête... Pourtant, je serais allé trouver
monsieur le baron, sans une idée qui m'est venue et qui m'a donné le
frisson.
Grand-père Chandoré frappait du pied.
--Au fait! dit-il. Au fait!...
--Voilà. Il faut que ces messieurs sachent que, dans l'interrogatoire,
il a été beaucoup question du fusil Klebb que monsieur avait emporté le
soir de l'incendie. Le Galpin a manié ce fusil et a ensuite demandé
quand monsieur avait feu avec pour la dernière fois. Monsieur a répondu
qu'il y avait cinq jours... Vous m'entendez, je dis: cinq jours. Et
là-dessus, mon Galpin a remis le fusil à sa place, sans examiner les
canons.
--Eh bien? fit maître Folgat.
--Eh bien! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille--je dis bien
l'avant-veille--lavé et nettoyé à fond le Klebb de monsieur...
--Sarpejeu! s'écria M, de Chandoré, comment n'avez-vous pas dit cela
plus tôt, Antoine... Si les canons sont propres, c'est la preuve
irrécusable que Jacques est innocent!
Le vieux serviteur branla la tête.
--C'est vrai, dit-il, seulement... les canons sont-ils propres?
--Oh!
--Monsieur peut s'être trompé quant à la date de son dernier coup de
fusil, et alors les canons seraient encrassés, et au lieu de le sauver,
ma déclaration le perdrait définitivement. Avant de parler, il faut être
sûr.
--Oui, approuva maître Folgat, et vous avez bien fait de vous taire, mon
brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler à personne au
monde de cette circonstance, qui peut devenir pour la défense un
argument décisif.
--Oh! je saurai tenir ma langue, monsieur; seulement vous devez
comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces maudits
scellés qui m'empêchaient d'aller m'assurer de l'état du fusil... Oh! si
j'avais osé les briser!...
--Malheureux!
--J'en ai eu l'idée, mais je me suis retenu. Seulement j'ai songé,
après, que cette pensée pouvait venir à d'autres. Les scélérats qui ont
organisé ce complot abominable contre monsieur Jacques sont capables de
tout, n'est-ce pas? Pourquoi ne seraient-ils pas venus, de nuit, briser
les scellés... J'ai mis le métayer de garde dans le jardin, sous les
fenêtres; j'ai placé son fils de faction dans la cour, et moi je suis
resté en sentinelle devant les scellés, avec des armes sous la main...
Les brigands pouvaient venir ils auraient trouvé à qui parler!
On a beau dire, les avocats valent mieux que leur réputation. Il est des
grâces d'état. Le premier qui versera une larme à la représentation d'un
drame bien noir sera toujours dramaturge, un homme du métier qui connaît
toutes les ficelles et pour qui les coulisses n'ont plus de secrets.
L'avocat, tant accusé de scepticisme, est par excellence crédule et
naïf. C'est sincèrement qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il
joue la comédie, il est de bonne foi. Les trois quarts du temps est
gagnée dans son esprit la cause détestable qu'il plaide et qu'il perd
devant les juges.
D'heure en heure, depuis son arrivée à Sauveterre, maître Folgat s'était
pénétré de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le récit du vieil
Antoine n'était pas fait pour ébranler ses convictions. Non qu'il admît
l'existence d'un complot. Mais il n'était pas éloigné de croire à
l'audacieux calcul de quelque scélérat, profitant de circonstances
connues de lui seul pour faire retomber le châtiment de son crime sur M.
de Boiscoran.
Mais il avait bien d'autres explications à demander, et il était
difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'état de fiévreuse exaltation
où il se trouvait. Car interroger un homme, si disposé qu'il soit à
parler, n'est pas facile. Et si l'on n'apporte pas à cette tâche un
grand sang-froid, beaucoup de soin et une méthode imperturbable, on
risque fort de passer à côté du fait le plus important à recueillir.
Donc, après un moment:
--Mon brave Antoine, reprit maître Folgat, je ne saurais trop louer
votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en avoir
fini... Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier à Paris, et que
j'entends sonner midi... M. de Chandoré se frappa le front.
--Ah! vieil oublieux que je suis! interrompit-il. Comment ne vous ai-je
rien offert!... Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je suis si
bouleversé!... Antoine, qu'avez-vous à nous servir?
--La métayère a des œufs, du confit d'oie, du jambon...
--Ce qui sera le plus vite prêt sera le meilleur, dit le jeune avocat.
--Avant vingt minutes ces messieurs seront à table! s'écria le digne
serviteur.
Et il s'élança dehors, pendant que M. de Chandoré faisait entrer maître
Folgat dans le salon.
Le pauvre grand-père faisait appel à toute son énergie pour garder une
contenance assurée.
--Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce pas?
--Peut-être, répondit le jeune avocat.
Et ils gardèrent le silence: le grand-père songeant à la douleur de sa
petite-fille et maudissant le jour où, en ouvrant sa maison à Jacques,
il l'avait ouverte à tant et de si cruelles angoisses; l'avocat classant
dans son esprit les faits qu'il avait recueillis et préparant les
questions qu'il voulait poser encore.
Ils étaient, l'un et l'autre, si profondément enfoncés dans leurs
réflexions qu'ils tressautèrent quand Antoine reparut disant:
--Ces messieurs sont servis!
La table avait été dressée dans la salle à manger, et les deux convives
y ayant pris place, l'honnête domestique se plantait debout, près d'eux,
la serviette au bras, quand M. de Chandoré l'interpellant:
--Mettez un troisième couvert, Antoine, dit-il, et déjeunez avec nous.
--Oh! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron...
--Asseyez-vous, insista M. de Chandoré, manger après nous vous ferait
perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie de la famille.
Antoine obéit, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui était
fait, car ce n'est pas par excès de familiarité que péchait le baron de
Chandoré.
Et le jambon et les œufs de la métayère expédiés:
--Maintenant, reprit maître Folgat, revenons à notre affaire, et vous,
mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous n'obtenons pas
une ordonnance de non-lieu, vos réponses seront les éléments de ma
défense! Quelles étaient, ici, les habitudes de monsieur de Boiscoran?
--Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions si
rarement et pour si peu de temps...
--N'importe, quel était son genre de vie?
--Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait quelquefois,
il dessinait, il lisait... car monsieur est un grand liseur, et qui aime
les livres autant que monsieur le marquis, son père, aime la porcelaine.
--Qui recevait-il?
--Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent; le docteur Seignebos, le
curé de Bréchy, monsieur Séneschal, monsieur Daubigeon...
--Comment passait-il ses soirées?
--Chez monsieur le baron de Chandoré, qui est ici pour le dire.
--Il n'avait pas d'autres relations dans le pays?
--Non.
--Vous ne lui connaissez pas quelque... bonne amie?
Antoine eut un geste pudibond.
--Oh! monsieur, prononça-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas que
monsieur est le fiancé de mademoiselle Denise!
Le baron de Chandoré n'était pas né d'hier, ainsi qu'il se plaisait à le
dire. Si puissamment intéressé qu'il fût, il se leva.
--J'ai besoin de prendre l'air, fit-il.
Et il sortit, comprenant que sa qualité de grand-père de Denise pouvait
arrêter la vérité sur les lèvres d'Antoine.
Voilà un homme d'esprit, pensa maître Folgat.
Et tout haut:
--Puisque nous voilà seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons
nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque maîtresse dans le
pays?
--Non, monsieur.
--N'en a-t-il jamais eu?
--Jamais. On vous dira peut-être que, dans le temps, il regardait avec
plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un meunier qui
demeure tout près d'ici, et que la mâtine venait au château plus souvent
qu'il n'était besoin, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre...
Mais c'était pur enfantillage. D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et
depuis trois la Fougerouse est mariée à un saunier des environs de
Marennes.
--Vous êtes sûr de ce que vous dites?
--Comme de mon existence. Et monsieur en serait sûr connaissait le pays
comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas de ruses qui
tiennent, ni précautions; je défie un homme de parler trois fois à une
femme sans que tout le monde le sache. À Paris, je dis pas...
Maître Folgat dressa l'oreille.
--Il y a donc eu quelque chose à Paris? interrogea-t-il.
Mais Antoine hésitait.
--C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon maître ne sont pas les
miens, et après le serment que je lui ai fait...
--De votre franchise dépend peut-être le salut de votre maître
interrompit le jeune avocat, soyez sûr qu'il ne vous en voudra pas
d'avoir parlé.
Quelques secondes encore, l'honnête serviteur demeura indécis; puis:
--Eh bien! commença-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande
passion...
--Quand?
--Ah! je l'ignore; cela avait commencé avant mon entrée au service de
monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir... la personne,
monsieur avait acheté à Passy bout de la rue des Vignes, au milieu d'un
immense jardin, une belle maison qu'il avait fait meubler
magnifiquement.
--Ah!...
--C'est là un secret que ni le père de monsieur ni sa mère comme de
juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un jour
qu'il était à cette maison, est tombé dans l'escalier et s'est déboîté
le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner. C'est probablement
sous son nom qu'il l'a achetée, mais ce n'était pas sous son nom qu'il
l'occupait. Il s'y faisait passer pour un Anglais, monsieur Burnett, et
c'était une servante anglaise qui le servait.
--Et... la personne...
--Ah! monsieur, non seulement je ne la connais pas, mais je ne
soupçonne pas qui elle pouvait être. Ah! monsieur, et elle prenait de
fières précautions! Étant ici pour tout dire, j'avouerai que j'ai eu la
curiosité de questionner la servante anglaise. Elle m'a répondu qu'elle
n'était pas plus avancée que moi; qu'elle savait bien qu'il venait une
dame, mais que jamais elle n'avait réussi à lui voir seulement le bout
du nez. Monsieur prenait si adroitement son temps que toujours la
servante était en course quand la dame arrivait et repartait. Quand elle
était à la maison, monsieur et elle se servaient seuls. Et s'ils
voulaient se promener dans le jardin, ils envoyaient la servante faire
une commission à tous les diables, à Versailles ou à Fontainebleau, ce
dont elle enrageait, comme de raison.
D'un mouvement machinal qui lui était familier, maître Folgat tortillait
une mèche de sa barbe noire. Un instant, il lui avait semblé voir
poindre la femme, cette inévitable femme dont l'inspiration toujours se
retrouve au fond de toutes les actions d'un homme, et voici que
décidément elle s'évanouissait. Car c'est en vain que d'un esprit alerte
il cherchait un rapport quelconque possible, sinon probable, entre la
mystérieuse visiteuse de la rue des Vignes et les événements dont le
Valpinson venait d'être le théâtre; il n'en découvrait aucun.
Quelque peu découragé:
--Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de votre
maître n'existe sans doute plus?
--Évidemment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait épouser
mademoiselle Denise.
La raison n'était peut-être pas aussi péremptoire que l'imaginait le
fidèle serviteur; pourtant le jeune avocat ne fit aucune observation.
--Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle pris
fin?
--Pendant la guerre, monsieur et la dame ont dû se trouver séparés, car
monsieur n'est pas resté à Paris. Il commandait une compagnie de nos
mobiles, et même il a été blessé à leur tête, ce qui lui a valu la
croix.
--Possède-t-il encore sa maison de la rue des Vignes?
--Je le crois.
--Pourquoi?
--Parce que monsieur et moi sommes allés passer huit jours à Paris,
après les événements, et qu'un soir il m'a dit: «La guerre et la Commune
me coûtent bon. Ma bicoque a reçu plus de vingt obus, et il y a logé
tour à tour des francs-tireurs, des communeux et des soldats. Les murs
sont à jour, et il n'y reste pas un meuble intact. Mon architecte me dit
que, tout compris, j'aurai pour plus de quarante mille francs de
réparations...»
--Comment! de réparations!... Il comptait donc encore utiliser cette
maison?
--À cette époque, monsieur, le mariage de monsieur n'était pas encore
arrêté.
--Soit, mais cette circonstance tendrait à prouver qu'il a revu à cette
époque la dame mystérieuse, et que la guerre n'avait pas brisé leurs
relations...
--C'est possible.
--Et il ne vous a jamais reparlé de cette dame?
--Jamais...
Il s'arrêta. Dans le vestibule, on entendait M. de Chandoré tousser avec
cette affectation d'un homme qui tient à s'annoncer.
Aussitôt qu'il reparut:
--Par ma foi, monsieur, lui dit maître Folgat, lui indiquant ainsi que
sa présence n'avait plus aucun inconvénient, je me disposais à aller à
votre recherche, craignant que vous ne fussiez incommodé.
--Je vous remercie, répondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout à fait
remis.
Il s'assit; et le jeune avocat se retournant vers Antoine:
--Revenons, dit-il, à monsieur de Boiscoran. Comment était-il, le jour
qui a précédé l'incendie?
--Comme tous les autres jours, monsieur.
--Qu'a-t-il fait avant de sortir?
--Il a dîné comme d'habitude, de bon appétit. Il est ensuite monté dans
son appartement, où il est resté plus d'une heure. En descendant il
tenait à la main une lettre, qu'il a remise à Michel, le fils du
fermier, pour la porter à Sauveterre, à mademoiselle Chandoré...
--Précisément. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit à
mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire
impérieuse.
--Ah!
--Avez-vous idée de ce que pouvait être cette affaire?
--Aucunement, monsieur, je vous le jure.
--Cependant, voyons, ce ne peut être sans raison que monsieur de
Boiscoran s'est privé du plaisir de passer la soirée auprès de sa
fiancée?
--Non, en effet.
--Ce ne peut être sans but, qu'au lieu de suivre la grande route, il
s'est lancé à travers les marais inondés et qu'il est revenu à travers
bois...
Le vieil Antoine, littéralement, s'arrachait les cheveux.
--Ah! monsieur! s'écria-t-il, vous dites là précisément ce que disait
monsieur Galpin-Daveline!
--C'est malheureusement ce que dira tout homme sensé.
--Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur Jacques
lui-même l'a si bien senti qu'il a essayé d'inventer un prétexte. Mais
il n'a jamais menti, monsieur Jacques, il ne sait pas mentir, et lui qui
a tant d'esprit, il n'a rien su trouver qu'un prétexte dont l'absurdité
saute aux yeux. Il dit qu'il allait à Bréchy voir son marchand de
bois...
--Et pourquoi non! fit M. de Chandoré. Antoine secoua la tête.
--Parce que, répondit-il, le marchand de bois de Bréchy est un voleur,
et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis dehors par les
épaules, voilà plus de trois ans. C'est à Sauveterre que nous vendons
nos coupes.
Maître Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y notait
certaines indications d'Antoine, arrêtant déjà les grandes lignes de sa
défense.
Cela fait:
--À cette heure, commença-t-il, arrivons à Cocoleu.
--Ah! le misérable! s'écria Antoine.
--Vous le connaissez?
--Comment ne le connaîtrais-je pas, moi qui ai passé toute ma vie ici, à
Boiscoran, au service de défunt l'oncle de monsieur!
--Alors, quel individu est-ce, décidément?
--Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la danse
de Saint-Guy, par-dessus le marché, et qui tombe du haut mal.
--Ainsi, il est de notoriété publique qu'il est complètement imbécile?
--Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir qu'il
n'était pas si dénué de bon sens qu'on croyait, et qu'il faisait, comme
on dit, l'âne pour avoir du son...