M. de Chandoré sauta sur son chapeau.

--En effet! s'écria-t-il, celui-là est notre ami, et si quelqu'un est

bien informé, c'est lui! Allons le trouver. Venez...

Certainement M. Séneschal était l'ami des Chandoré, et aussi des

Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avoué que l'on soit, ce ne

peut-être sans s'attacher aux gens que, vingt années durant, on est leur

confident et leur conseil.

Bien après avoir vendu sa charge, M. Séneschal était encore le seul à

avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais ils n'eussent

pris une détermination grave sans avoir son avis. Ils s'adressaient à

son successeur, mais ils le consultaient avant. Les services,

d'ailleurs, étaient réciproques. La clientèle de grand-père Chandoré et

de l'oncle de Jacques n'avait pas été sans attirer plus d'un paysan

processif en l'étude de maître Séneschal. Leur appui ne lui avait pas

été inutile, lorsque, pris du vertigo[2] de l'ambition, il s'était

«sacrifié à son pays» en sollicitant la place de maire et le mandat de

conseiller général.

Aussi, ce digne et excellent homme était-il consterné, lorsqu'au matin

de l'incendie du Valpinson, il rentra à Sauveterre. Il était si blême et

si défait que sa femme en fut toute saisie.

--Seigneur Dieu! Auguste! s'écria-t-elle, que t'est-il arrivé?

Auguste était le prénom de M. Séneschal.

--Il arrive quelque chose d'affreux! répondit-il d'un accent si tragique

que Mme Séneschal en frémit.

Il est vrai que Mme Séneschal frémissait aisément. C'était une femme

de quarante-huit à cinquante ans, très brune, courte, dodue, et dont la

poitrine mettait à de rudes épreuves les corsages que lui

confectionnaient ses couturières, les demoiselles Méchinet, les sœurs du

greffier.

Jeune, elle avait eu la beauté du diable. Elle gardait en vieillissant

des joues enluminées comme une image d'Épinal, une forêt de cheveux

noirs bien plantés et des dents admirables. Pourtant elle n'était pas

heureuse. Sa vie s'était consumée à souhaiter un enfant et elle n'en

avait pas eu. «Ce qui doit, disait-elle, paraître inexplicable aux

personnes qui nous connaissent, monsieur Séneschal et moi; lui qui a été

un des beaux hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une

santé exceptionnelle.»

Et tout de suite, qu'on fût ou non de son intimité, elle entrait à ce

sujet dans les détails les plus délicats, disant ses déceptions et

celles de son mari, les pèlerinages qu'elle avait faits, le nom des

médecins qu'ils avaient consultés, et combien de mois elle avait passés

au bord de la mer, vivant presque exclusivement de poisson qu'elle

n'aimait point. Rien n'avait réussi; et ses espérances s'évanouissant

avec les années, elle s'était résignée, et l'amertume de ses regrets

s'était changée en une sorte de mélancolie sentimentale qu'elle

nourrissait de romans et de poésies. Elle avait une larme au service de

toutes les infortunes, et quelques paroles de consolation pour toutes

les douleurs. Sa charité était proverbiale. Jamais une pauvre femme en

couches ne s'était inutilement adressée à son cœur.

Ce qui ne l'empêchait pas d'être une maîtresse femme qu'il était malaisé

de duper, menant sa maison au doigt et à l'œil, dirigeant une lessive ou

réglant un dîner comme pas une dame de Sauveterre.

C'est donc en sanglotant qu'elle écouta le récit que lui fit son mari

des événements de la nuit. Et lorsqu'il eut achevé:

--Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir. À ta place,

j'irais bien vite chez monsieur de Chandoré, lui apprendre avec tous les

ménagements convenables cette funeste nouvelle.

--C'est ce dont je me garderai bien! s'écria M. Séneschal, et même je te

défends expressément d'y aller...

C'est qu'il n'était pas un héros de stoïcisme et que, s'il se fût

écouté, il eût pris le chemin de fer et se fût enfui à cent lieues, pour

n'être pas témoin de la douleur de grand-père Chandoré et de tantes

Lavarande, du désespoir de Denise, surtout, qu'il affectionnait

particulièrement, et dont, depuis tant d'années, il soignait et

arrondissait la dot avec autant de sollicitude que si elle eût été sa

fille.

C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influencé par

l'assurance de M. Galpin-Daveline, désorienté par le déchaînement de

l'opinion, il en arrivait à se demander si Jacques, véritablement,

n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait.

Ses occupations, par bonheur, devaient être, ce jour-là, trop nombreuses

pour lui laisser le loisir de la réflexion. Il avait à assurer le

transport des restes informes du tambour Bolton et du pauvre

Guillebault. Il dut recevoir la mère de l'un et la femme de l'autre,

écouter leurs lamentations et essayer de les consoler; promettre à la

première une petite pension, affirmer à la seconde qu'il ferait obtenir

à l'aîné de ses garçons une bourse entière au collège de Sauveterre ou

au petit séminaire de Pons.

Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on rapportât,

avec toutes les précautions nécessaires, les blessés de l'incendie, le

gendarme et le paysan.

Il s'était, aussitôt après, mis en quête d'une maison pour le comte et

la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouvée sans peine.

Enfin, une bonne partie de son après-midi avait été prise par une

violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom,

prétendait-il, de la science outragée, au nom de la justice et de

l'humanité, réclamait l'arrestation immédiate de Cocoleu, ce misérable

dont le témoignage inconscient avait été la base de la prévention. Il

exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la table, que cet idiot

épileptique fût conduit à l'hôpital et séquestré, par mesure

administrative, pour être ultérieurement soumis à l'examen des hommes de

l'art.

Longtemps le maire avait résisté à ces prétentions, qui lui paraissaient

exorbitantes, mais M. Seignebos avait parlé si haut et si ferme qu'à la

fin il avait expédié deux gendarmes à Bréchy, avec l'ordre de ramener

Cocoleu.

Ils étaient revenus quelques heures plus tard, les mains vides. L'idiot

avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur donner de ses

nouvelles.

--Et vous trouvez cela naturel! s'était écrié le docteur Seignebos, dont

les yeux étincelaient sous ses lunettes d'or. Moi, j'y vois la preuve

irrécusable du complot organisé pour perdre monsieur de Boiscoran.

--Mais, sacrebleu! soyez donc tranquille, avait répondu M. Séneschal,

agacé, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera.

Le médecin s'était éloigné sans insister, mais avant de rentrer chez

lui, il était monté au cercle, et là, en présence de plus de vingt

personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques de Boiscoran

était victime de ses opinions avancées, que les partis monarchistes ne

lui pardonnaient pas d'avoir déserté leurs rangs, et que certainement

les jésuites n'étaient pas étrangers à l'affaire.

Cette intervention devait être plus nuisible qu'utile à Jacques, et le

résultat ne se fit pas attendre. Le soir même, lorsque M.

Galpin-Daveline traversa la place du Marché-Neuf, il fut outrageusement

sifflé.

Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta chez

le maire, s'en prenant à lui de l'insulte faite à la justice en sa

personne, et réclamant la plus énergique répression. M. Séneschal promit

de prendre les mesures nécessaires et courut chez M. Daubigeon, le

procureur de la République, pour se concerter avec lui. Là il apprit ce

qui s'était passé à Boiscoran, et le résultat terrible de

l'interrogatoire.

Il était donc rentré chez lui fort triste, désolé de la situation de

Jacques et très inquiet de la couleur politique que prenait cette

affaire.

Avec de telles préoccupations, il avait passé une mauvaise nuit, et il

s'était levé d'une humeur si massacrante que c'est à peine si sa femme

avait osé lui adresser la parole.

C'est que tout n'était pas fini. À deux heures précises devait avoir

lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait promis au

capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son écharpe, à la tête

d'une partie du conseil municipal. Il venait même de donner l'ordre de

préparer ses habits de cérémonie, quand son domestique lui annonça la

visite de M. de Chandoré et d'un autre monsieur.

--Il ne manquait que cela! s'écria-t-il. (Mais réfléchissant:) Tôt ou

tard, la scène aura toujours lieu... Qu'ils entrent!

M. Séneschal était bien bon de s'émouvoir ainsi d'avance et de

s'affermir contre une déchirante explosion de douleur. Il fut stupéfait

de l'air dégagé dont M. de Chandoré lui présenta son compagnon:

--Monsieur Manuel Folgat, mon cher Séneschal, un des avocats en renom de

Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de Boiscoran, arrivée ce

matin.

--Je suis étranger au pays, monsieur le maire, ajouta maître Folgat,

j'en ignore les idées, les coutumes, les mœurs, les intérêts, les

préjugés, tout enfin, et je risquerais de commettre quelque grosse

sottise si je n'avais un conseiller expérimenté, habile et sûr. Monsieur

de Boiscoran et monsieur de Chandoré m'ont fait espérer que vous

voudriez bien être ce conseiller...

--Assurément, monsieur, et du meilleur cœur, répondit M. Séneschal tout

en s'inclinant, visiblement flatté de la déférence de l'avocat de Paris.

Il avait avancé des sièges à ses hôtes. Lui-même s'était assis et, le

coude appuyé au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de la main

son menton rasé de frais.

--L'affaire est grave, messieurs, prononça-t-il enfin.

--Une accusation criminelle l'est toujours, dit maître Folgat.

--Sarpejeu! messieurs! s'écria M. de Chandoré, doutez-vous donc de

l'innocence de Jacques?

M. Séneschal ne répondit pas non. Il se taisait, il cherchait de ces

atténuations savantes dont sa femme parlait la veille.

--Comment imaginer, commença-t-il enfin, les idées qui peuvent germer

dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalté par le souvenir de certaines

offenses! La colère est une conseillère perfide...

Grand-père Chandoré n'en put écouter plus long.

--Que me parlez-vous de colère, interrompit-il, et où en voyez-vous

trace en cette affaire du Valpinson! Je n'aperçois, moi, que le plus

lâche des crimes, longuement prémédité et froidement exécuté.

Gravement, le maire hochait la tête.

--Vous ne savez pas tout ce qui s'est passé, fit-il.

--Monsieur, dit maître Folgat, c'est avec l'espoir d'être renseignés que

nous sommes venus à vous.

--Soit, fit M. Séneschal.

Et tout de suite, avec la lucidité d'un vieil avoué accoutumé à

débrouiller les fils les plus enchevêtrés d'une procédure, il exposa les

faits dont il avait été témoin au Valpinson, et ceux que le procureur de

la République lui avait dit s'être passés à Boiscoran. Et en terminant:

--Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont certes

vous ne suspecterez pas le témoignage? Il m'a dit en propres termes:

«Daveline ne pouvait pas ne pas faire arrêter monsieur de Boiscoran.

Est-il coupable? Je ne sais plus que penser. Les charges sont

écrasantes. Il jure ses grands dieux qu'il est innocent, mais il refuse

de faire connaître l'emploi de sa soirée...».

M. de Chandoré, cet homme si robuste, semblait près de défaillir, encore

bien que son visage conservât ses tons cramoisis, dont nulle émotion ne

pouvait pâlir l'éclat.

--Que va dire Denise, mon Dieu! murmura-t-il. (Puis, tout haut, et

s'adressant à maître Folgat:) Et cependant, fit-il, Jacques avait

certainement des projets pour ce soir-là.

--Vous croyez, monsieur?

--J'en suis sûr. Est-ce que sans cela il ne fût pas venu à la maison

comme tous les soirs depuis un mois? Lui-même le dit d'ailleurs, dans la

lettre qu'il a envoyée à Denise par un de ses fermiers, cette lettre

dont elle vous a parlé... Il lui écrit: _«C'est du fond du cœur que je

maudis l'affaire qui m'empêchera de passer la soirée près de vous, mais

il m'est impossible de la remettre. À demain...»_

--Vous voyez! s'écria M. Séneschal.

--Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est impossible,

je le répète, qu'un homme méditant un odieux forfait l'ait pensée et

écrite. Pourtant, à vous, je puis l'avouer, lorsque j'ai appris la

funeste nouvelle, cette circonstance d'une affaire urgente m'a

impressionné péniblement.

Mais le jeune avocat semblait bien loin d'être convaincu.

--Il est clair, prononça-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut, à

aucun prix, qu'on sache où il est allé.

--Il a menti, monsieur, insista M. Séneschal, il a commencé par nier

avoir pris la route où les témoins l'ont rencontré.

--Naturellement, puisqu'il tient à cacher l'endroit où il est allé.

--Quand on lui a signifié qu'il était arrêté, il n'a pas parlé.

--Parce qu'il espère se tirer d'affaire sans dire où il est allé.

--Si c'était vrai, ce serait bien étrange!

--On a vu plus étrange encore.

--Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est innocent...

--Être innocent et se laisser condamner est bien plus fort encore. Et

cependant, on en sait des exemples.

Le jeune avocat s'exprimait de cet accent impérieux et bref qui est

comme un des privilèges de sa profession, et avec un tel accent de

certitude que M. de Chandoré semblait renaître à la vie.

La corde au cou · 第 41 / 106 题