III

Ce n'est jamais impunément qu'on violente ses sentiments les plus chers.

Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se réfugier dans la voiture

envoyée à sa rencontre, elle était bien près de défaillir, brisée par

l'effort inouï qu'elle avait fait pour montrer aux impitoyables curieux

de Sauveterre une contenance assurée et un visage riant.

--Quelle horrible comédie! murmura-t-elle en se laissant tomber sur les

coussins.

--Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle était nécessaire, prononça

maître Folgat. Vous venez de conquérir cent personnes peut-être à votre

fils.

Elle ne répondit pas. Les larmes l'étouffaient. Que n'eût-elle pas donné

pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner librement à toutes

les lâchetés de sa douleur et de ses angoisses maternelles!

Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que celui

qui sépare la gare de la rue de la Rampe. Lancé à toute vitesse, le

cheval faisait feu des quatre pieds; il lui semblait qu'il n'avançait

pas... Pourtant, la voiture finit par s'arrêter. Le petit domestique

avait déjà sauté à terre, et il tournait la poignée de la portière en

disant:

--Nous voilà arrivés.

Aidée de maître Folgat, Mme de Boiscoran descendit, et son pied

touchait à peine le pavé de la rue que la porte de la maison s'ouvrit et

que Mlle Denise se jeta dans ses bras, trop émue pour pouvoir rien

dire, sinon:

--Oh! ma mère, ma chère mère, quel horrible malheur!

Dans l'ombre du corridor, s'avançait M. de Chandoré, qui s'était levé en

même temps que sa petite-fille.

--Rentrons, dit-il à ces infortunées, ne restons pas là... Déjà derrière

tous les volets brillent des yeux qui nous épient.

Et il les entraîna dans le salon.

Positivement, maître Folgat était assez embarrassé de son personnage.

Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il avait suivi,

cependant, il était entré dans le salon et, debout près de la porte, ému

de l'émotion de tous, il observait alternativement Mlle Denise, M. de

Chandoré et les demoiselles de Lavarande.

Mlle Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle fût

remarquablement jolie, mais il était difficile de l'oublier quand on

l'avait vue une fois. Petite, elle était la grâce même, et chacun de ses

mouvements trahissait quelque rare et exquise perfection. Avec des

cheveux noirs d'une merveilleuse abondance, elle avait les yeux bleus et

le teint d'une blonde des pays du Nord, un teint dont l'éblouissante

blancheur faisait paraître jaunes toutes les comparaisons imaginées par

les poètes: le lis, la neige, le lait... En elle, tout exprimait une

angélique douceur et la plus excessive timidité. Et pourtant, certains

plis de ses lèvres et le mouvement de ses sourcils devaient faire

soupçonner une grande énergie.

Près d'elle, grand-père Chandoré étonnait par sa haute stature et par sa

carrure puissante. Soixante-douze années n'avaient pas fait plier ses

reins d'hercule, et il semblait bâti pour défier tous les orages de la

vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'était un teint rouge brique,

uniformément cramoisi, un teint de vieux chef mohican, que faisaient

paraître plus dur et plus cru sa barbe, ses sourcils et ses cheveux

blancs. Son visage, malgré tout, exprimait une bonté presque enfantine.

Mais il ne fallait pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il eût

été peu prudent de se fier au sourire bénin qui voltigeait sur ses

lèvres charnues. Et, à certaines étincelles qui s'allumaient au fond de

ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-là eût passé un

fâcheux quart d'heure entre ses mains, qui se fût permis d'offenser

Mlle Denise.

Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette de

saule, pâles, discrètes, d'une réserve et d'une froideur

ultra-aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette

expression de sensibilité dévouée des vieilles filles dont le célibat

n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes absolument

pareilles, comme c'était leur invariable habitude depuis quarante ans,

des toilettes de couleur indécise, modestes comme toute leur personne.

Elles pleuraient, en ce moment, et maître Folgat se demandait de quel

sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les larmes de

leur nièce.

--Pauvre Denise! murmuraient-elles.

La jeune fille les entendit; et se dressant tout à coup, et rompant le

lourd silence qui durait depuis longtemps déjà:

--Mais notre conduite est indigne! s'écria-t-elle. Que dirait Jacques,

si du fond de sa prison il lui était donné de nous voir! Pourquoi nous

affliger? Est-il donc coupable?...

Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, sa voix avait des

vibrations qui troublaient maître Folgat jusqu'au fond de l'âme.

--Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle, que je

n'ai pas douté de lui une seconde. Et comment le doute m'eût-il

effleurée? Le soir même de l'incendie du Valpinson, Jacques m'a écrit

une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoyée ici par un de ses

fermiers, et que j'ai reçue à neuf heures... Je l'ai montrée à

grand-père, cette lettre, il l'a lue, et aussitôt il s'est écrié que

j'avais mille et mille fois raison et que jamais un homme méditant un

crime affreux n'eût écrit cela.

--Je l'ai dit et je le pense, approuva M. de Chandoré, et tout homme

sensé sera de mon avis, seulement...

Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever.

--Il est donc évident, interrompit-elle, que Jacques est victime de

quelque intrigue abominable, c'est à nous à la déjouer. Assez pleuré, il

faut agir... (Et s'adressant à Mme de Boiscoran:) Et c'est pour nous

aider à cette œuvre de salut, chère mère, que je vous ai appelée...

--Et me voici, dit la marquise, non moins sûre que vous, chère enfant,

de l'innocence de mon fils.

Ce n'était sans doute pas tout ce qu'avait rêvé M. de Chandoré, car

intervenant:

--Et le marquis? demanda-t-il.

--Mon mari reste à Paris.

Le vieillard eut une grimace des plus significatives.

--Ah! je le reconnais bien là! s'écria-t-il. Rien ne saurait l'émouvoir.

Son fils unique est lâchement accusé d'un crime, arrêté, et en prison.

On le prévient, on pense qu'il va accourir... Erreur! Que son fils se

tire d'affaire s'il peut. Lui restera à surveiller ses potiches. Ah! si

j'avais encore un fils!...

--Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus utile

à Jacques en restant à Paris. Il peut y avoir des démarches à faire...

--Le chemin de fer n'est-il pas là...

--Enfin, prononça Mme de Boiscoran, il m'a confiée à monsieur...

(Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont

l'expérience, le talent et le dévouement nous sont acquis.

Ainsi présenté régulièrement, maître Folgat s'inclinait.

--Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait été gagné par la confiance

de Mlle Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle de Chandoré.

Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant d'arrêter une ligne de

conduite, j'aurais besoin de connaître exactement les faits.

--Malheureusement, nous ne savons rien, répondit M. de Chandoré. Rien,

sinon que Jacques est au secret.

--Eh bien! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les

magistrats de Sauveterre?

--Fort peu, à l'exception du procureur de la République...

--Et le juge chargé de l'instruction?

L'aînée des demoiselles de Lavarande se dressa.

Celui-là! s'écria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre

d'hypocrisie et d'ingratitude! Il se disait l'ami de Jacques. Et, en

effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir décidées, ma sœur et moi,

à accorder à ce petit juge la main d'une de nos cousines, une

Lavarande... Pauvre enfant! Quand elle a connu l'affreuse vérité: «Ô mon

Dieu! s'est-elle écriée, soyez béni de m'avoir épargné la honte d'être

la femme d'un tel homme!»

--Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout Sauveterre

croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit: c'est un ami qui est

son juge...

Maître Folgat hochait la tête.

--Il me faudrait des renseignements plus précis, dit-il. Monsieur de

Boiscoran m'avait parlé du maire de la ville, monsieur Séneschal.

La corde au cou · 第 40 / 106 题