Le chemin de fer qui relie Sauveterre à la ligne d'Orléans doit une
légitime célébrité à une série de courbes absolument inutiles, mais qui
sont comme un défi au bon sens et qui seraient le théâtre d'accidents
quotidiens si l'on s'avisait de marcher à une vitesse de plus de huit ou
dix kilomètres à l'heure. La gare, toujours pour la plus grande
commodité de messieurs les voyageurs, a été bâtie à une bonne demi-lieue
de la ville, sur l'emplacement des jardins de M. Thibault, le premier
banquier de l'arrondissement. On y arrive par une jolie route jalonnée
d'auberges et de cabarets, lesquels, les jours de marché, s'emplissent
de paysans qui, le verre à la main et la bouche pleine de protestations
de bonne foi, cherchent à se voler à qui mieux mieux.
Les jours ordinaires, même, cette route est assez fréquentée, car le
chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir arriver ou
partir les trains, dévisager les étrangers, et aussi épiloguer sur les
motifs connus ou secrets qui peuvent déterminer M. Untel ou Mme
Unetelle à se mettre en voyage.
Il était neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre le
train qui amenait la marquise de Boiscoran et maître Folgat.
La marquise était brisée des fatigues et des angoisses de cette nuit
passée tout entière à discuter les chances de salut de son fils, et
d'autant plus anéantie que maître Folgat s'était étudié à ne pas
encourager ses espérances. C'est qu'il partageait, sans en avoir rien
laissé paraître, les doutes de maître Chapelain. De même que le vieil
avoué, le jeune avocat s'était dit qu'on n'arrête pas un homme tel que
Jacques de Boiscoran sans les plus fortes raisons, sans avoir en main de
ces preuves qui valent presque une certitude. Bientôt le train ralentit
sa marche.
--Pourvu, mon Dieu! fit Mme de Boiscoran, pourvu que Denise et
monsieur de Chandoré aient eu l'idée d'envoyer une voiture par-devant de
nous.
--Pourquoi cela, madame? demanda maître Folgat.
--Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y dérober à tous les yeux ma
douleur et mes larmes...
Le jeune avocat secoua la tête.
--C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si j'ai sur
vos actions quelque influence...
Elle le regardait d'un air surpris.
--Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous paraissiez
éviter les regards. Ce serait une faute immense, peut-être irréparable.
Que penserait-on, si l'on vous voyait désolée et en pleurs? On penserait
que vous êtes sûre de la culpabilité de votre fils, et ceux qui doutent
encore ne douteraient plus. Il vous faut, du premier coup, conquérir
l'opinion; car elle est souveraine, madame, dans les petits pays
surtout, où chacun vit sous le contrôle immédiat du voisin. L'opinion
s'impose à tous et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les
jurés jusque dans la salle de leurs délibérations...
--C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai...
--Donc, madame, au nom des intérêts les plus sacrés, faites appel à
toute votre énergie, refoulez au plus profond de votre âme vos
maternelles angoisses, séchez vos larmes et montrez à tous une confiance
superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise: non, une mère n'est
pas ainsi quand son fils est coupable.
Mme de Boiscoran se redressa.
--Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui, c'est
à moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver la gare
déserte, autant je désire maintenant qu'elle soit pleine de monde. Je
vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la pensée de son
fils.
La marquise de Boiscoran n'était pas une femmelette. Tirant un peigne de
son sac de voyage, elle répara le désordre de sa coiffure; en quelques
gestes rapides, elle rétablit l'harmonie de sa toilette; ses traits,
grâce à une puissante projection de volonté, reprirent leur sérénité
accoutumée; elle contraignit sa bouche à sourire, sans qu'on discernât
l'effort, et d'une voix d'un timbre pur et net:
--Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je paraître, maintenant?
Le train s'arrêtait devant les bâtiments de la station. Maître Folgat
sauta légèrement à terre, et offrant la main à la marquise pour l'aider
à descendre:
--Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas perdu;
tout Sauveterre doit être là.
C'était plus qu'à moitié vrai. Dès la veille au soir, le bruit s'était
répandu--semé par qui? on ne sait--que la «mère de l'assassin», comme on
disait déjà charitablement, arriverait par le train de neuf heures, et
chacun s'était bien promis à part soi de se trouver, par hasard, à la
gare à son arrivée.
C'était une émotion à ne pas négliger, dans une localité où la
conversation vit trois jours sur la dernière robe arborée par la
sous-préfète.
De l'impression de Mme de Boiscoran, en se trouvant en face de tant
de monde, nul ne s'était inquiété ni soucié. C'est qu'à Sauveterre la
curiosité a du moins cette qualité de n'être pas hypocrite. On y est
indiscret naïvement et sans la moindre pudeur. On s'y plante carrément
devant vous, et les yeux dans vos yeux, on s'efforce de démêler le
secret de votre joie ou de votre douleur.
Il est vrai d'ajouter que les esprits étaient fort montés contre Jacques
de Boiscoran. S'il n'y eût eu à sa charge que la destruction du
Valpinson et les coups de fusil tirés à M. de Claudieuse, ce n'eût été
que peu de chose. Mais l'incendie avait eu des conséquences
épouvantables. Deux hommes y avaient péri, et deux autres y avaient été
blessés assez grièvement pour qu'on les crût en danger de mort.
La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue Nationale.
Dans une charrette, recouverte d'un drap et près de laquelle marchaient
deux prêtres, on rapportait les restes carbonisés et n'ayant plus forme
humaine de Bolton, le tambour, et du pauvre Guillebault. Dans une
voiture qui suivait étaient les deux blessés, l'un, le gendarme,
impassible; l'autre, le fermier, poussant des cris déchirants.
Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre chez le
maire, portant entre ses bras son dernier enfant et traînant, pendus à
ses jupes, les quatre autres, dont l'aîné n'avait pas douze ans.
Attribuant tous ces malheurs à Jacques, les gens le chargeaient de
malédictions et songeaient peut-être à les faire remonter en huées
jusqu'à sa mère, jusqu'à la marquise de Boiscoran.
--La voilà! la voilà! murmura-t-on dans la foule quand elle parut sur le
seuil de la gare, donnant le bras à maître Folgat.
Seulement, on ne dit que cela, tant on était surpris de l'assurance de
son maintien.
Deux courants aussitôt divisèrent l'opinion. Elle a du toupet! pensaient
les uns. Et les autres: elle est sûre de l'innocence de son fils.
Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner l'impression
qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison de suivre les
conseils de maître Folgat. Sa force en fut doublée. Et distinguant dans
la foule quelques personnes de sa connaissance, elle s'avança vers
elles, et toujours souriante:
--Eh bien! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive! C'est inouï! Voici
maintenant la liberté d'un homme tel que mon fils à la merci du premier
soupçon saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge. J'ai appris la
nouvelle hier soir par le télégraphe, et j'accours avec monsieur, qui
est de nos amis et l'un des plus remarquables avocats de Paris.
Maître Folgat fronçait les sourcils. Il eût voulu la marquise plus
mesurée. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir.
--Ces messieurs du parquet, prononça-t-il d'un ton d'oracle,
regretteront peut-être d'avoir été si prompts.
Heureusement, un jeune garçon qui portait pour toute livrée une
casquette à galon d'or s'approcha de Mme de Boiscoran.
--La voiture de monsieur de Chandoré est là, dit-il, aux ordres de
madame la marquise.
--Je suis à vous, mon petit ami, dit-elle au jeune garçon. (Et saluant
les braves Sauveterriens, interloqués de son assurance:) Excusez-moi de
vous quitter si brusquement, dit-elle, mais monsieur de Chandoré
m'attend. J'espère d'ailleurs avoir, cet après-midi même, le plaisir de
vous rendre visite... au bras de mon fils.
La maison de Chandoré, pour parler comme à Sauveterre, est bâtie de
l'autre côté de la place du Marché-Neuf, tout au sommet de la rue de la
Rampe, une rue qui n'est guère plus praticable qu'un escalier et dont M.
Séneschal, le maire, ne cesse de demander la rectification au conseil
municipal, qui ne se lasse pas de la lui refuser.
C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanquée d'une
prétentieuse tourelle à toit pointu, que le radical docteur Seignebos
appelle une perpétuelle menace du système féodal. Il est certain que les
Chandoré affichaient autrefois de hautes prétentions nobiliaires, le
dédain profond de quiconque n'avait pas eu des ancêtres aux croisades,
et la haine de toutes les idées qui datent de la Révolution.
Mais s'ils avaient jamais été redoutables, ils avaient depuis longues
années cessé de l'être. De cette grande famille, une des plus nombreuses
de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait plus qu'un vieillard,
le baron de Chandoré, et une enfant, sa petite-fille, la fiancée de
Jacques de Boiscoran.
Denise était orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu'à moins de
cinq mois d'intervalle elle perdit son père, tué en duel, à la suite
d'une discussion futile, et sa mère, une demoiselle de Lavarande, qui
n'eut pas l'énergie de survivre à l'homme qu'elle avait aimé. Ce fut,
certes, pour l'enfant, un immense malheur; mais ni les soins ni la
tendresse ne lui manquèrent. Sur elle seule son grand-père reporta
toutes ses affections et toutes ses espérances, et les deux sœurs de sa
mère, les demoiselles de Lavarande, déjà d'un certain âge, prirent la
résolution définitive de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus
exclusivement à leur nièce.
Dès cette époque, les deux bonnes demoiselles avaient demandé à M. de
Chandoré à venir demeurer avec lui. Il avait rejeté bien loin leurs
propositions, déclarant que, sa petite-fille étant à lui seul, il
prétendait, sarpejeu! la garder pour lui seul. Il trouvait déjà bien
beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles de Lavarande de
s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes les journées.
De ce différend devait naître et naquit en effet, entre les tantes et le
grand-père, une rivalité qui se traduisit par les plus étonnantes
exagérations. Ce fut à qui capterait, et dame!, par n'importe quels
moyens, la première place dans l'affection de la petite fille, à qui
déroberait une de ses caresses ou achèterait le plus cher un de ses
sourires. À cinq ans, Denise avait eu tous les joujoux qui ont été
inventés. À dix ans, elle était rassasiée de robes et ne savait plus où
mettre ses bijoux.
Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se métamorphoser M.
de Chandoré. Brusque, sévère, dur, il avait, sans transition, tourné au
«papa gâteau». Il avait éteint l'éclat métallique de ses yeux, fixé sur
ses lèvres un perpétuel sourire et donné à sa voix ces inflexions
mignardes que prennent les nourrices. On ne rencontrait que lui, par les
rues, en courses pour sa petite-fille, trottant de la boutique du
pâtissier au magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites
amies, organisait des dînettes, poussait le cerceau ou le volant, et
même, au besoin, menait les rondes.
Denise fronçait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il
devenait tout pâle. Elle fut malade, une fois, elle eut la rougeole: il
resta douze nuits sans se coucher et fit venir de Paris des médecins qui
lui rirent au nez.
Eh bien! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen de
dépasser les folies de M. de Chandoré. Certes, si Denise apprit quelque
chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant au moindre
signe d'impatience elles étaient disposées à congédier le professeur
d'écriture ou la maîtresse de piano.
C'est en haussant les épaules que Sauveterre assistait à ce spectacle.
«Quelle éducation pitoyable! disaient les dames de la société. On n'a
pas idée d'une faiblesse pareille. C'est un joli service qu'on rend à
cette enfant.»
Il est sûr que tant et de si incroyables gâteries, cette aveugle
soumission et ces adorations perpétuelles couraient grand risque de
faire de Denise la plus désagréable petite personne qui se pût voir. Pas
du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne saurait les
pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-être préservée du danger par son
excès même.
Plus âgée, elle disait en riant: «Grand-père Chandoré, tantes Lavarande
et moi, nous faisons tout ce que je veux.»
Ce n'était là qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne récompensa, par
des qualités si rares et si exquises, de plus pures affections.
Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir
dix-sept ans lorsqu'arriva le grand événement de sa vie.
M. de Chandoré, ayant un matin rencontré Jacques de Boiscoran, dont
l'oncle avait été son ami, l'invita à dîner. Jacques accepta
l'invitation; il vint. Mlle Denise le vit et... l'aima. De ce moment
et pour la première fois, elle eut un secret que ne connurent ni
grand-père Chandoré ni tantes Lavarande, et, pendant deux ans, ses
fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de cet amour qui
grandissait au fond de son âme, doux comme le rêve, idéalisé par
l'absence et poétisé par le souvenir. Car Jacques fut deux ans sans
voir...
Mais aussi, le jour où il vit clair, étourdi de son bonheur, ébloui des
perspectives qui s'offraient à lui, il sentit que sa destinée était
fixée. Aussi n'hésita-t-il pas; et, à moins d'un mois de là, son père,
le marquis de Boiscoran, faisait le voyage de Sauveterre pour demander
la main de Mlle Denise.
Ah! ce fut un rude coup pour grand-père Chandoré. Certes, il n'avait pas
été sans songer souvent au mariage de sa petite-fille, sans en parler
quelquefois, sans lui dire, à elle-même, qu'il se faisait vieux et qu'il
se sentirait soulagé d'une grosse inquiétude quand il lui aurait trouvé
un bon mari. Mais il parlait de cela comme d'une chose lointaine, comme
il parlait de mourir, par exemple.
La démarche de M. de Boiscoran l'éclaira sur ses véritables sentiments.
La pensée de donner Denise, de la voir lui préférant un homme, d'abord,
puis des enfants qu'elle aurait de cet homme, lui fit horreur.
Pour bien peu, il eût jeté dehors l'ambassadeur. Cependant il se
contraignit et répondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et qu'il
lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore l'espoir
qu'elle repousserait cette demande.
Pauvre grand-père! Aux premiers mots qu'il hasarda:
--Quel bonheur! s'écria la jeune fille. Mais je m'y attendais.
Sans doute pour cacher une larme qui jaillit brûlante de ses yeux, M. de
Chandoré baissa la tête.
--Ce mariage se fera donc, murmura-t-il.
Déjà, un peu consolé par la joie qu'il avait vu briller dans les yeux de
sa petite-fille, il en était à se reprocher son féroce égoïsme et à se
gourmander de ne pas s'estimer très heureux lorsque Denise était si
contente.
Jacques avait donc été admis à faire officiellement sa cour, et
l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, après une longue
délibération, où l'on avait calculé le temps strictement nécessaire aux
emplettes et à l'achèvement du trousseau, le jour de la noce avait été
irrévocablement fixé.
Ainsi, c'est en plein bonheur que Mlle Denise fut frappée,
lorsqu'elle apprit en même temps de quels crimes on accusait Jacques de
Boiscoran et son arrestation. Foudroyée d'abord, elle était restée près
de dix minutes sans connaissance entre les bras de ses tantes et de son
grand-père épouvantés. Mais dès qu'elle revint à elle:
--Suis-je donc folle, s'écria-t-elle, de m'émouvoir ainsi! N'est-il pas
évident qu'il est innocent!
C'est alors qu'elle avait adressé une dépêche au marquis de Boiscoran,
comprenant bien qu'avant de rien tenter, il était indispensable de
s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle avait demandé qu'on la
laissât seule, et sa nuit s'était passée à compter les minutes qui la
séparaient encore de l'heure où arrivait le train de Paris.
Dès huit heures, elle descendit elle-même donner au domestique l'ordre
d'atteler et de partir pour attendre Mme de Boiscoran à la gare, lui
recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla ensuite
s'établir dans le salon, où se trouvaient déjà ses tantes et son
grand-père. Ils lui parlaient, mais son attention était ailleurs...
Bientôt elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la Rampe
et s'arrêter devant la maison. Elle se dressa alors et s'élança dans le
vestibule en s'écriant:
--Voilà la mère de Jacques!