--Ah! mon fils est perdu! s'écria Mme de Boiscoran en fondant en
larmes.
Mais déjà le marquis s'était redressé sous ce coup terrible.
--Et moi, s'écria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui est
une brave fille: oui, Jacques est innocent! Mais il est en péril, je le
reconnais... c'est un dangereux engrenage que celui d'un procès
criminel. Que ne fait-on pas dire à un homme au secret!...
--Il faut agir! interrompit Mme de Boiscoran, à demi folle de
douleur.
--Oui, et sans perdre une seconde... Nous avons des amis. Cherchons
lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement.
--Je puis écrire à monsieur de Margeril... De pâle qu'il était, le
marquis devint livide.
--C'est vous! s'écria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom devant moi!
--Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger...
D'un geste menaçant, le marquis l'arrêta.
--J'aimerais mieux, s'écria-t-il, de l'accent de la haine la plus
atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent périr sur
l'échafaud que de devoir son salut à cet homme!
Mme de Boiscoran semblait près de s'évanouir.
--Mon Dieu! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai été
qu'imprudente...
--Assez! interrompit durement le marquis. (Et se maîtrisant, grâce à un
puissant effort:) Avant de rien tenter, il faut savoir à quoi s'en
tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour Sauveterre...
--Seule?
--Non. Je vous trouverai un conseil, un légiste habile et sûr, un avocat
qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un... Il vous guidera,
là-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse agir ici selon les
circonstances. Denise a raison: Jacques doit être victime de quelque
ténébreuse intrigue... N'importe, nous le sauverons. Mais il faut du
calme, beaucoup de calme...
Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les
domestiques accoururent, effarés.
--Vite, commanda M. de Boiscoran, qu'on aille me chercher mon avoué,
maître Chapelain... qu'on prenne une voiture.
Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle diligence
que, vingt minutes plus tard, maître Chapelain arrivait.
--Ah! nous avons besoin de toute votre expérience, mon digne ami, lui
dit le marquis. Tenez, lisez ces dépêches...
Fort heureusement l'avoué savait garder le secret de ses impressions,
car il crut à la culpabilité de Jacques, sachant bien avec quelle
circonspection sont délivrés les mandats d'arrêt.
--J'ai l'homme qu'il faut à madame la marquise, dit-il enfin.
--Ah!
--Un garçon que sa modestie a toujours empêché de se produire, bien
qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache, et un
admirable orateur.
--Et vous le nommez?...
--Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer... Deux heures après, en effet,
le protégé de maître Chapelain franchissait le seuil de l'hôtel de
Boiscoran.
C'était un homme de trente à trente-deux ans, très brun, avec de grands
yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait l'intelligence
et l'énergie.
Il plut au marquis, lequel, après lui avoir exposé ce qu'il savait de la
situation de Jacques, entreprit de lui faire connaître le terrain sur
lequel il allait manœuvrer, lui disant quels alliés et quels adversaires
il rencontrerait à Sauveterre, lui recommandant surtout de se fier à M.
Séneschal, un vieil ami de la famille, personnage influent et le plus
retors de tous ces diplomates de sous-préfecture, qui rendraient des
points à Machiavel.
--Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait, monsieur,
dit l'avocat.
Et le soir même, à huit heures quinze minutes, la marquise de Boiscoran
et Manuel Folgat prenaient place dans un coupé du chemin de fer
d'Orléans.