M. Galpin-Daveline hochait la tête.

--Vous n'avez pas eu que ces différends, monsieur, dit-il. Vous avez eu,

au su et vu de tout le pays, des altercations violentes.

Le comte de Claudieuse paraissait désolé.

--C'est vrai, nous avons échangé quelques propos... Monsieur de

Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'échappaient de leur

chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable ce qu'ils

détruisaient de gibier...

--Précisément... Et un jour que vous avez rencontré monsieur de

Boiscoran, vous l'avez menacé de donner un coup de fusil à ses chiens...

--J'étais furieux, je le reconnais; mais j'avais tort, mille fois tort,

je l'ai menacé.

--C'est bien cela. Vous étiez armés l'un et l'autre, vous vous êtes

animés, vous menaciez, il vous a couché en joue... Ne le niez pas; dix

personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit.

V

Il n'était personne dans le pays qui ne sût de quel mal affreux était

atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne fût bien persuadé qu'il n'y

avait pas de soins à lui donner. Les deux hommes qui l'avaient emporté

avaient donc cru faire assez en le déposant sur un tas de paille humide.

L'abandonnant ensuite à lui-même, ils s'étaient mêlés à la foule pour

raconter ce qu'ils venaient d'entendre.

C'est une justice à rendre aux quelques centaines de paysans qui se

pressaient autour des décombres fumants du Valpinson, que leur premier

mouvement fut d'accabler de quolibets ou de malédictions l'être sans

cervelle qui venait d'attribuer l'incendie à M. de Boiscoran.

Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte

durée. Un de ces mauvais drôles, paresseux, ivrognes et bassement

jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que dans

les villes, s'écria: «Pourquoi donc pas?» Et ces seuls mots devinrent le

point de départ des suppositions les plus hasardées.

Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient été

publiques. Il était bien connu que presque toujours les premiers torts

étaient venus du comte et que toujours son jeune voisin avait fini par

céder. Pourquoi M. de Boiscoran, humilié, n'aurait-il pas eu recours à

ce moyen de se venger d'un homme qu'il devait haïr, pensait-on, et

surtout craindre?

«Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche?» ricanait le

garnement.

De là à chercher des circonstances à l'appui des affirmations de

Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des groupes se

formèrent, et bientôt deux hommes et une femme donnèrent à entendre

qu'on serait peut-être bien surpris s'ils racontaient tout ce qu'ils

savaient. On les pressa de parler, et comme de raison, ils refusèrent.

Mais déjà ils en avaient trop dit. Bon gré mal gré ils furent conduits à

la maison où, dans le moment même, M. Galpin-Daveline interrogeait le

comte de Claudieuse.

Telle était l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait, que M.

Séneschal, frémissant à l'idée d'un nouvel accident, se précipita vers

la porte.

--Qu'est-ce encore? s'écria-t-il.

--Des témoins! voilà d'autres témoins! répondirent les paysans.

M. Séneschal se retourna vers l'intérieur de la chambre, et après un

regard échangé avec M. Daubigeon:

--On vous amène des témoins, monsieur, dit-il au juge.

Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il

connaissait assez les paysans pour savoir qu'il était important de

profiter de leur bonne volonté et qu'il n'en tirerait rien s'il laissait

à leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le dessus.

--Nous reviendrons plus tard à notre... entretien, monsieur le comte,

dit-il à M. de Claudieuse. (Et répondant à M. Séneschal:) Que ces

témoins entrent, dit-il, mais seuls et un à un...

Le premier qui se présenta était le fils unique d'un fermier aisé du

bourg de Bréchy, nommé Ribot. C'était un grand gars de vingt-cinq ans,

large d'épaules, avec une tête toute petite, un front très bas et de

formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait à deux lieues à la ronde

la réputation d'un séducteur irrésistible et n'en était pas médiocrement

fier.

Après lui avoir demandé son nom, ses prénoms et son âge:

--Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline.

Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuité qui fut si bien

compris que les paysans éclatèrent de rire:

--J'avais, ce soir, répondit-il, une affaire... très importante, de

l'autre côté du château de Boiscoran. On m'attendait, j'étais en retard,

je pris donc au plus court, par les marais. Je savais que par suite des

pluies de ces jours passés, les fossés seraient pleins d'eau, mais pour

une affaire comme celle que j'avais, on trouve toujours des jambes...

--Épargnez-nous ces détails oiseux, prononça froidement le juge.

Le beau gars parut plus surpris que choqué de l'interruption.

--Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il était un peu plus

de huit heures, et le jour commençait à baisser quand j'arrivai aux

étangs de la Seille. Ils étaient si gonflés que l'eau passait de plus de

deux pouces par-dessus les pierres du déversoir. Je me demandais comment

traverser sans me mouiller, quand, de l'autre côté, venant en sens

inverse de moi, j'aperçus monsieur de Boiscoran.

--Vous êtes bien sûr que c'était lui?

--Pardi! puisque je lui ai parlé!... Mais attendez. Il n'eut pas peur,

lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva son pantalon,

le fourra dans les tiges de ses grandes bottes jaunes et passa. C'est

alors seulement qu'il me vit, et il parut étonné. Je ne l'étais pas

moins que lui. «Comment! c'est vous, notre monsieur!» lui dis-je. Il me

répondit: «Oui, j'ai quelqu'un à voir à Bréchy.» C'était bien possible;

cependant je lui dis encore: «Tout de même, vous prenez un drôle de

chemin!» Il se mit à rire. «Je ne savais pas que les étangs fussent

débordés, répondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau...» Et en

disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis rien à

répliquer, mais maintenant, après ce qui s'est passé, je trouve que

c'est drôle...

Cette déposition, M. Galpin-Daveline l'avait écrite mot pour mot.

Ensuite:

--Comment était vêtu monsieur de Boiscoran? interrogea-t-il.

--Attendez... il avait un pantalon grisâtre, un veston de velours marron

et un panama à larges bords.

La stupeur et l'inquiétude se peignaient sur les traits du comte et de

la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et même du docteur Seignebos.

Une circonstance de la déposition de Ribot les frappait surtout: il

avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon dans ses bottes pour

passer le déversoir...

--Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot: qu'un

autre témoin se présente.

Cet autre était un vieil homme d'assez fâcheux renom, qui habitait seul

une masure à une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le père Gaudry.

Autant le fils Ribot avait montré d'assurance, autant ce bonhomme vêtu

de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif.

Après avoir donné son nom:

--Il pouvait être onze heures du soir, déposa-t-il, et je traversais les

bois de Rochepommier par un des petits sentiers...

--Vous alliez voler des fagots! fit sévèrement le juge.

--Jour du bon Dieu! geignit le vieux en joignant les mains, est-il bien

possible de dire une chose pareille! Voler des fagots, moi!... Non, mon

bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au fin fond du bois pour

y être tout rendu au lever du soleil et chercher des champignons, des

cèpes, que j'aurais été vendre à Sauveterre... Donc, je suivais le

routin, quand voilà que tout à coup, derrière moi, j'entends les pas

d'un homme. Naturellement, la peur me prend...

--Parce que vous voliez!

--Oh, non! mon bon monsieur; seulement, la nuit, vous comprenez...

Enfin, je me cache derrière un arbre, et presque aussitôt je vois passer

monsieur de Boiscoran, que je reconnais très bien, malgré l'obscurité,

et qui devait être très en colère, car il parlait tout haut, il jurait,

il gesticulait, et par moments il arrachait aux branches des poignées de

feuilles.

--Avait-il un fusil?

--Oui, mon bon monsieur, puisque même c'est à cause de ce fusil qu'il

m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde...

Le troisième et le dernier témoin était une bonne et brave métayère,

maîtresse Courtois, dont la métairie était située de l'autre côté du

bois de Rochepommier.

Interrogée, après un moment d'indécision:

--Je ne sais pas grand-chose, répondit-elle; mais je vais toujours le

dire: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers ces jours-ci, et

que je voulais faire une fournée demain, j'étais allée avec mon âne au

moulin de la montagne de Sauveterre pour chercher de la farine. Il n'y

en avait pas de prête, mais le meunier me dit qu'il m'en donnerait si je

voulais attendre, et je restai à souper avec lui. Vers dix heures, on me

livra un sac que les garçons attachèrent sur mon âne, et je me mis en

route. J'avais déjà fait plus de la moitié du chemin, et il devait être

onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon âne fait un

faux pas, et le sac tombe. J'étais bien en peine, n'étant pas de force à

le recharger seule, lorsqu'à dix pas de moi, un homme sort du bois. Je

l'appelle, il vient. C'était monsieur de Boiscoran. Je lui demande de

m'aider, et aussitôt, sans se faire prier, il pose son fusil à terre,

prend le sac et le remet sur l'âne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y

a pas de quoi, et... voilà tout.

Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait l'accès à

l'avide curiosité des paysans, le maire de Sauveterre se résignait aux

humbles fonctions d'appariteur.

Lorsque maîtresse Courtois se retira toute confuse, et déjà peut-être

regrettant ce qu'elle venait de dire:

--Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose? cria-t-il. (Et, comme

nul ne se présentait, il ferma sans façon la porte en ajoutant:) Alors,

éloignez-vous, mes amis, et laissez la justice se recueillir en paix.

La justice, en la personne du juge d'instruction, était alors en proie

aux plus cruelles perplexités.

Consterné jusqu'à ce point de n'essayer pas même de réagir, M.

Galpin-Daveline demeurait accoudé à la table devant laquelle il s'était

assis pour écrire, le front entre les mains, semblant chercher une issue

à l'impasse où il se trouvait engagé.

Tout à coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutumée, laissant

tomber son masque de glaciale impassibilité:

--Eh bien! fit-il comme si dans la détresse de son esprit il eût espéré

un secours ou imploré un conseil, eh bien!...

On ne lui répondit pas.

Sa stupeur avait gagné tous ceux qui l'entouraient: le comte et la

comtesse de Claudieuse, M. Séneschal, le procureur de la République, et

même le docteur Seignebos. Chacun d'eux en était encore à se débattre

contre ce résultat invraisemblable, inconcevable, inouï!

Enfin, après un moment de silence:

--Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume étrange,

j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh! n'essayez pas de le nier: vous

partagez maintenant mes doutes et mes soupçons. Qui de vous oserait

soutenir que, sous l'empire d'une émotion terrible, ce malheureux n'a

pas recouvré durant quelques minutes la plénitude de sa raison!

Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime et qu'il vous a nommé le

coupable, vous avez haussé les épaules. Mais d'autres témoins sont

venus, et de l'ensemble de leurs dépositions résulte un faisceau de

présomptions terribles... (Il s'animait. L'habitude professionnelle,

plus forte que tout, reprenait le dessus:) Monsieur de Boiscoran,

poursuivait-il, est venu ce soir au Valpinson. C'est désormais

incontestable. Or, comment y est-il venu? En se cachant. Du château de

Boiscoran au Valpinson, il y a deux chemins fréquentés, celui de Bréchy

et celui qui tourne les étangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un ou

l'autre? Non. Pour venir, il coupe droit à travers les marais, au risque

de s'embourber et d'être forcé de se mettre à l'eau jusqu'aux épaules.

Pour retourner, il se jette dans les bois de Rochepommier, en dépit de

l'obscurité, et malgré le danger évident de s'y perdre et d'y errer

jusqu'au jour. Qu'espérait-il donc? N'être pas vu, cela tombe sous le

sens. Et, de fait, qui rencontre-t-il? Un coureur de femmes, Ribot, qui

lui-même se cache pour se rendre à un rendez-vous d'amour. Un voleur de

fagots, Gaudry, dont l'unique souci est d'éviter les gendarmes. Une

fermière, enfin, maîtresse Courtois, attardée par une circonstance toute

fortuite. Toutes ses précautions étaient bien prises, mais la Providence

veillait...

--Oh! la Providence!... gronda le docteur Seignebos, la Providence!...

Mais M. Galpin-Daveline n'entendit même pas l'interruption. Et toujours

plus vite:

--Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de monsieur de

Boiscoran certaines discordances de temps?... Non. À quel moment est-il

aperçu venant de ce côté? À la tombée de la nuit. Il était huit heures

et demie, déclare Ribot, quand monsieur de Boiscoran traversait le

déversoir des étangs de la Seille. Donc, il pouvait être au Valpinson

vers neuf heures et demie. Alors, le crime n'était pas commis encore. À

quelle heure le rencontre-t-on, regagnant son logis? Gaudry et la femme

Courtois l'ont dit: après onze heures. Monsieur de Claudieuse était

blessé alors, et le Valpinson brûlait. Savons-nous quelque chose des

dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran? Oui, encore. En venant,

il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de rencontrer Ribot, et

cependant il lui explique sa présence en cet endroit presque dangereux,

et aussi pourquoi il a un fusil sur l'épaule. Il a, prétend-il,

quelqu'un à voir à Bréchy, et il se proposait de tirer des oiseaux

d'eau. Est-ce admissible? Est-ce même vraisemblable? Cependant,

examinons son attitude au retour. Il marchait très vite, dépose Gaudry;

il semblait furieux et arrachait aux branches des poignées de feuilles.

Que dit-il à maîtresse Courtois? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose

fuir, ce serait un aveu, mais c'est en toute hâte qu'il rend le service

qu'elle lui demande. Et après? Son chemin, pendant un quart d'heure, est

le même que celui de cette femme. Marche-t-il avec elle? Non. Il la

quitte précipitamment, il prend les devants, il se hâte de rentrer chez

lui, car il croit que monsieur de Claudieuse est mort, car il sait que

le Valpinson est en flammes, car il tremble d'entendre sonner le tocsin

et crier au feu!...

Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que procède la

justice, et ceux qui la représentent s'estiment, en général, trop

au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs impressions, rendre

compte de leurs agissements, et, en quelque sorte, demander conseil.

Cependant, lorsqu'il s'agit d'une enquête, il n'est pas, à proprement

parler, de règles fixes. Du moment où un juge d'instruction est saisi

d'un crime, toute latitude lui est laissée pour arriver jusqu'au

coupable. Maître absolu, ne relevant que de sa conscience, armé de

pouvoirs exorbitants, il procède à sa guise...

Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait été emporté

par la rapidité des événements. Entre la première question adressée à

Cocoleu et le moment présent, il n'avait pas eu le temps de se

reconnaître. Et sa procédure ayant été publique, il était fatalement

amené à l'expliquer.

--Décidément, c'est un réquisitoire en règle! s'écria le docteur

Seignebos. (Il avait retiré et essuyait furieusement ses lunettes d'or.)

Et basé sur quoi? poursuivait-il avec trop de véhémence pour qu'on pût

espérer l'interrompre; basé sur les réponses d'un malheureux que moi,

médecin, je déclare inconscient de ses paroles. C'est que l'intelligence

ne s'allume pas et ne s'éteint pas dans un cerveau comme le gaz dans un

réverbère. On est ou on n'est pas idiot, il l'a toujours été, et

toujours il le sera. Mais, dites-vous, les autres dépositions sont

concluantes. Dites qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi? Parce que

les accusations de Cocoleu vous ont influencé. Est-ce que sans cela vous

vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran? Il s'est

promené toute la soirée! N'est-ce pas son droit? Il a traversé les

marais! Qui l'en empêchait? Il a passé les bois! Est-ce défendu? On l'a

rencontré! N'est ce pas naturel? Mais non, un idiot l'accuse, tous ses

gestes sont suspects. Il parle! C'est le sang-froid du scélérat endurci.

Il se tait! Remords d'un coupable tremblant de peur. Au lieu de nommer

monsieur de Boiscoran, Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est

alors mes démarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y

découvrirait mille preuves de ma culpabilité. On aurait beau jeu,

d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avancées encore que

celles de monsieur de Boiscoran! Car voilà le grand mot lâché: monsieur

de Boiscoran est républicain, monsieur de Boiscoran ne reconnaît d'autre

souveraineté, d'autre magistrature que celles du peuple...

--Docteur, interrompit le procureur de la République, docteur, vous ne

pensez pas ce que vous dites...

--Je le pense, morbleu! et même...

Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette fois:

--Pour moi, déclara le comte, je reconnais la force des probabilités

qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-dessus des

probabilités, je place un fait positif: le caractère de l'homme accusé.

Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un homme de cœur, incapable

d'un crime lâche et odieux...

Les autres approuvaient.

--Et moi, prononça M. Séneschal, je dirai: pourquoi ce crime? Ah! si

monsieur de Boiscoran n'avait rien à perdre!... Mais est-il ici-bas un

homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa personne, doué

d'une santé admirable, immensément riche, estimé et recherché de tous!

Enfin, il est un fait, qui est encore un secret de famille, mais que je

puis vous dire et qui seul écarterait tout soupçon: monsieur de

Boiscoran aime éperdument mademoiselle Denise de Chandoré, il est aimé

d'elle à la folie, et depuis avant-hier leur mariage est fixé au 20 du

mois prochain.

Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au

clocher de Bréchy. Le jour était venu, faisant pâlir la lumière des

lampes. Dégagé des brumes matinales, le soleil frappait les vitres de

ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces hommes que de si

puissantes considérations réunissaient autour du lit de M. de

Claudieuse.

Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait écouté les

objections qui lui étaient présentées, et il était redevenu assez maître

de soi pour qu'il fût difficile de discerner l'impression qu'il en

ressentait. À la fin, hochant gravement la tête:

--Plus que vous, messieurs, prononça-t-il, j'ai besoin de croire à

l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui sait ce

que je veux dire, peut vous l'affirmer... Mon cœur, avant le vôtre,

plaidait sa cause. Mais je suis le représentant de la loi; mais,

au-dessus de mes affections, il y a mon devoir... Dépend-il de moi

d'anéantir, si stupide, si absurde qu'elle paraisse, l'accusation de

Cocoleu! Puis-je faire que trois dépositions inattendues ne soient pas

venues donner à cette dénonciation un caractère de vraisemblance

inquiétant! Le comte de Claudieuse se désolait:

--Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de Boiscoran me

croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer que ces soupçons

indignes ont été suggérés par ma femme ou par moi. Que ne puis-je me

lever!... Du moins, messieurs, que monsieur de Boiscoran sache bien que

j'ai déclaré répondre de lui comme de moi-même!... Cocoleu, détestable

idiot!... Ah! Geneviève, chère femme aimée, pourquoi l'avoir engagé à

parler! Il se fût tu obstinément sans ton insistance!

Mme de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse

nuit. Pendant les premières heures, elle avait été soutenue par cette

exaltation qui suit les grandes crises; mais, depuis un moment, elle

s'était affaissée sur un escabeau, près du lit où reposaient ses deux

filles; et, la tête enfoncée dans l'oreiller, elle paraissait dormir.

Elle ne dormait pas, pourtant.

Au reproche de son mari, elle se redressa, pâle, les traits gonflés, les

yeux rouges, et, d'une voix pénétrante:

--Quoi!... s'écria-t-elle, on a tenté d'assassiner Trivulce, nos enfants

ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais laissé échapper un

moyen de découvrir le misérable assassin, le lâche incendiaire!... Non!

ce que j'ai fait, je devais le faire. Quoi qu'il advienne, je ne

regrette rien...

--Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Geneviève, il est

impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur immense

d'être aimé de Denise de Chandoré, qui compte les jours qui le séparent

de son mariage, eût-il pu combiner un crime si abominable?

--Qu'il démontre donc son innocence! fit durement la comtesse.

Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses lèvres.

--Voilà pourtant la logique des femmes, grommelait-il.

--Certes, reprit M. Séneschal, on ne tardera pas à reconnaître

l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins été

soupçonné. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupçon fera ombre

à sa vie entière. Dans vingt ans d'ici, en parlant de monsieur de

Boiscoran, on dira encore: «Ah! oui, celui qui a mis le feu au

Valpinson...»

Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la République qui

répondit.

--Je ne saurais, fit-il tristement, partager la manière de voir de

monsieur le maire, mais peu importe. Après ce qui s'est passé, monsieur

le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le lui interdit,

et plus encore l'intérêt de l'homme accusé. Que diraient tous ces

paysans, qui ont entendu la déclaration de Cocoleu et la déposition des

témoins, si l'enquête était abandonnée? Ils diraient que monsieur de

Boiscoran est coupable et que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il

est noble et très riche. Sur mon honneur, je crois à son innocence

absolue. Mais précisément parce qu'elle est ma conviction, je soutiens

qu'il faut le mettre à même de la démontrer victorieusement. Il doit en

avoir les moyens. Quand il a rencontré Ribot, il lui a dit qu'il se

rendait à Bréchy pour voir quelqu'un...

--Et s'il n'y était pas allé? objecta M. Séneschal. Et s'il n'eût vu

personne? Si ce n'eût été là qu'un prétexte pour satisfaire l'indiscrète

curiosité de Ribot?

--Eh bien! il en serait quitte pour dire la vérité à la justice. Je ne

suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matérielle qui, mieux que

tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que si, par impossible, il

eût eu dessein de tuer monsieur de Claudieuse, il n'eût pas chargé son

fusil à balle au lieu d'y laisser du plomb de chasse...

--Et il ne m'eût point manqué à dix pas..., fit le comte.

Des coups précipités, frappés à la porte, les interrompirent.

--Entrez! cria M. Séneschal.

La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effarés, mais visiblement

satisfaits.

--Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de singulier.

--Quoi? interrogea M. Galpin-Daveline.

--On dirait, ma foi, un étui, mais Pitard prétend que c'est l'enveloppe

d'une cartouche.

La corde au cou · 第 22 / 106 题