Le Nora.--Une fausse alerte.--Le lac Lindeman.--Tempête sur le
Chilkoot Pass.--Une catastrophe.--Les échelles.--Sheep
Camp.--Canyon City.--Chien indien péchant le saumon.--Les
Glaciers.--Dyea.--Sitka.--Le retour.--Sir Wilfrid et le
planton.--Les Canadiens français.
[image: LE LAC LINDEMAN.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Des rapides du White Horse, un vapeur, le _Nora_, fait le service
jusqu'à Bennett en une vingtaine d'heures. La correspondance entre les
bateaux est rarement régulière, et cette fois-ci nous eûmes à attendre
jusqu'au lendemain. Un certain nombre de passagers s'embarquèrent sur un
autre petit steamer, remorquant un chaland, qui partit la veille au
soir, mais qui fut dépassé par le _Nora_ avant d'atteindre Bennett.
Notre _Nora_ était surchargé, et il n'y avait pas même assez de _bunks_
(cases) pour la moitié des voyageurs. Cependant nous nous arrangeâmes du
mieux que nous pûmes; la traversée n'était pas longue, et chacun mit du
sien pour ne pas se montrer trop exigeant ou trop difficile. L'espace
servant de salle à manger pouvait contenir à peu près une douzaine de
personnes, mais si serrées à la table les unes contre les autres que
leur bras droit seul avait la liberté de ses mouvements; c'était pitié
de voir à quels exercices pénibles et baroques on était forcé de se
livrer pour porter à sa bouche le morceau qui n'y arrivait pas toujours;
de plus il fallait se presser, car il n'y avait pas moins de 200 affamés
attendant de passer par la même filière, douze par douze, jusqu'à
extinction. Dans cette position gênée on savait à peine ce que l'on
mangeait: cela devait pourtant être bon, cela surtout ne ressemblait en
rien à l'ordinaire de porc et de haricots dont on s'était rassasié
pendant des mois.
[image: LAC DEEP.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
Il fait nuit noire quand le _Nora_, accoste à Bennett; un instant
auparavant l'animation la plus grande avait régné à bord. Les hommes,
chargés de leurs bagages, se mettaient en devoir de débarquer. Là-dessus
quelques retardataires, en sortant de leurs _bunks_, renversent la lampe
à pétrole dans le passage étroit; elle se brise, l'huile enflammée se
répand sur le plancher; quelqu'un saisit bravement la lampe et court la
lancer par-dessus bord, tandis que d'autres jettent leurs couvertures à
terre et, après quelques efforts, réussissent à maîtriser l'incendie. On
se félicite de cet heureux résultat, et l'on débarque satisfait d'en
avoir fini avec cette navigation lacustre et fluviale qui n'est pas sans
dangers et qui a duré 10 jours depuis Dawson.
Ici la troupe des rapatriés se sépare. Une partie prend la route de
Skagway par le White Pass, l'autre celle de Dyea par le Chilkoot.
Connaissant déjà le premier col, nous nous décidons pour le second.
Donc, dès que parait le jour, nous chargeons les bagages sur un char qui
va les transporter, à un kilomètre de là, au bord du lac Lindeman.
Quelques chaloupes à vapeur font la navette entre cette place et le
village de Lindeman, situé à la tête du lac, à 9 kilomètres. Puis, ayant
laissé nos effets à la charge de la compagnie du tramway aérien qui
promet de nous les envoyer à Dyea le jour même, nous nous mettons en
route pour le Chilkoot, à pied et par petits groupes. On part vers 9
heures par un soleil brillant, mais à mesure que l'on gravit les
escarpements du col, le temps, de beau qu'il était, devient mauvais,
puis affreux, et au bout d'une heure de marche la pluie, chassée par un
vent impétueux, commence à transpercer les vêtements. Quelques voyageurs
cherchent un abri dans les tentes assez nombreuses qui bordent le chemin
et se posent en hôtels et restaurants. Bientôt nous sommes réduits à
deux, et héroïquement nous persistons à aller de l'avant. Finalement M.
de L... reste en arrière pour se sécher dans un hôtel quelconque. Je
continue seul.
[image: LA PASSE DU CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À
SEATTLE.]
Le chemin, qui rappelle tout à fait un sentier alpin, monte de Lindeman
au col en longeant d'abord à mi-côte le versant puis le fond même de la
vallée, occupé par des lacs de peu d'importance et appelés _Deep Lake_,
_Long Lake_, _Crater Lake_, et les torrents qui les relient. On gravit
ainsi un défilé entre des montagnes dénuées de végétation, et l'on
arrive à une sorte d'amphithéâtre formé par les déclivités très
escarpées du Chilkoot, piles énormes de rochers entassés dans le plus
grand désordre et dont le bassin est rempli par les eaux du lac. On
escalade les rochers au pied desquels s'élèvent les quelques baraques
contenant la machine du tramway aérien, dont les câbles, supportés par
des échafaudages puissants, se détachent sur le ciel au sommet du
col. Si la montée est pénible, la descente l'est encore davantage; un
vent à décorner les boeufs souffle en tempête là-haut; la pluie rend
glissants les énormes blocs de granit empilés en une confusion chaotique
sur une pente presque verticale de 300 mètres de hauteur. Je me risque
cependant en bas des couloirs, des dévaloirs et des cheminées, perdant
souvent l'équilibre, me déchirant les ongles aux aspérités, escaladant
des pointes de rocs au sommet desquels l'ouragan a lancé mon
couvre-chef, après lui avoir fait décrire en l'air, à quelques mètres,
des paraboles fantaisistes...
Tout au fond est la dépression où serpente le torrent, alimenté par les
glaciers, qui mettent pour ainsi dire le nez à la fenêtre. Leur masse,
sillonnée de crevasses glauques, s'avance en effet avec une sorte de
précaution par-dessus les remparts de granit qui bordent la vallée. Le
col est haut de 1 050 mètres environ, et est couronné de pics dentelés
et dénudés.
La descente amène aux Échelles (_scales_), au pied même du col, ainsi
appelées parce qu'en hiver des marches sont taillées dans la neige et la
glace pour faciliter l'ascension des porteurs de charges. Ce trajet se
fait ainsi plus aisément qu'en toute autre saison sur les rocs mêmes. Un
peu plus loin se trouvent d'autres constructions en bois pour les
services du tramway, dont les câbles, portant de grands paniers ou
baquets suspendus, font passer les marchandises d'un versant à l'autre
du col.
C'est près d'ici que, le dimanche 3 avril 1898, une avalanche détachée
du flanc occidental de la montagne couvrit une centaine de malheureux
qui étaient en route pour le sommet ou qui en descendaient; les trois
quarts à peu près furent tués et asphyxiés; la plupart étaient des
Américains. Cette catastrophe eut pour effet de jeter la défaveur sur le
Chilkoot Pass, qui dès lors, et aussi pour d'autres raisons, a été
déserté par la majorité des voyageurs.
La pluie cependant cesse, et, comme rien ne presse, puisque notre bagage
est resté en arrière, nous nous arrêtons à Sheep Camp (Camp des
moutons), qui n'est qu'à 5 kilomètres du sommet et rappelle tout à
fait, par son style de construction et sa position à cheval sur le
torrent, certains villages des hautes vallées du Valais. À partir d'une
petite distance au-dessus des Scales la forêt a reparu, et dans ces
riches terrains d'alluvion elle prend de belles proportions, recouvrant
le fond et les pentes de la vallée d'un épais manteau de feuillage d'un
vert exquis, brillant, uniforme, qui présente un contraste parfait avec
les teintes rousses automnales de la vallée du Yukon, admirées quelques
jours auparavant. La nature artiste procède dans ce pays par grandes
masses; c'est tout orange, ou tout vert, ou tout gris; le paysage gagne
en grandiose ce qu'il perd en variété, mais il n'est cependant jamais
monotone.
Après nous être séchés, restaurés, reposés à l'_Hôtel du Great
Northern_, nous poussons le matin suivant à 7 kilomètres en aval jusqu'à
Canyon City, groupe d'habitations pareilles à celles de Sheep Camp et
situé à la jonction des vallées de Dyea et de Chilkoot. D'ici à Dyea il
y a environ 10 kilomètres sur une route carrossable plus ou moins
ballastée et longeant le bord de la rivière. Le paysage est ravissant,
l'eau bouillonnante roule sur un lit de galets parsemé de rocs, et les
flancs des hauteurs, de 2 000 à 2 500 mètres environ, sont revêtus à une
grande élévation de forêts magnifiques, tandis que leurs têtes sont
couronnées de glaciers immenses dont les moraines se frayent un chemin
jusqu'en bas des déclivités. L'un d'eux surtout, le glacier d'Irène, est
superbement azuré par les crevasses qui le sillonnent. Cette gamme de
verts, de blancs, de gris et de bruns est relevée et pour ainsi dire
éthérisée par un ciel d'une pureté, d'une transparence admirables. Et
nous sommes en septembre.
[image: GLACIER AU SOMMET DE LA PASSE DE CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE À SEATTLE.]
En approchant de Dyea, la rivière se divise en une quantité de bras et
de criques qui présentent un spectacle remarquable. En effet, ces cours
d'eau grouillent de saumons de taille respectable, pesant de 10 à 20
kilos, qui cherchent à les remonter aussi haut que possible pour frayer;
dans ce but, ils luttent, se tordent, sautent hors de l'eau, se
meurtrissent sur les cailloux et finalement périssent. Les Indiens armés
de gaffes et de harpons les amènent au bord sans difficulté, et, dans
l'espace de quelques heures, ils en capturent des centaines. Nous sommes
témoins d'une pêche intéressante opérée par un chien huskie. Il se jette
à l'eau, saisit un saumon entre ses mâchoires et l'entraîne sur le
rivage. Sa victime se débat, joue de la queue avec vigueur et réussit à
regagner l'élément liquide. De nouveau le chien se précipite pour le
ressaisir et bientôt le ramène victorieusement sur le sec. Le saumon
épuisé cesse sa résistance, et le fidèle quadrupède court en long et en
large comme pour avertir son maître de sa bonne aubaine.
[image: CHIEN PÊCHANT DES SAUMONS. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Enfin nous voici à Dyea, agglomération de huttes en bois maintenant
désertes pour la plupart; des Indiens et seulement quelques blancs s'y
trouvent encore. Les Peaux-Rouges y ont un camp assez considérable et
une flottille de pirogues échouées sur le sable. Ils n'ont plus, pour le
moment, la ressource des portages à dos de marchandises par le Chilkoot,
et la pêche le long de la rivière se fait sans le secours des canots.
Ils vivent donc à ne rien faire, si ce n'est à trafiquer, tandis que
leurs femmes confectionnent mille petits objets en étoffe bordés de
verroterie, tels que pelotes, mocassins, pantoufles, vêtements de bébés,
etc. À cette industrie elles ne sont pas si habiles que leurs soeurs des
îles et de la côte inférieure. Néanmoins leur travail est curieux et
leurs prix sont raisonnables. Nous passons la journée et le lendemain à
attendre nos bagages laissés à Lindeman, et finalement le dimanche soir
on nous annonce qu'ils sont arrivés.
[image: VUE DE DYEA.--D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
[image: INDIENS CHILKOOT.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
Le lundi matin, nous faisons une dernière visite aux tentes indiennes et
à quelques «magasins», si dépourvus de toute animation que les
propriétaires eux-mêmes, effrayés de la solitude, se retirent dans
leurs appartements privés. À plusieurs reprises il nous faut faire un
tintamarre effroyable pour les obliger à sortir de leur antre. Puis nous
quittons cette plage pittoresque et nous nous embarquons à bord d'un
remorqueur qui va nous conduire à bord du steamer _City of Topeka_, en
rade de Skagway.
[image: CAMP INDIEN À DYEA. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL,
D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Une demi-heure plus tard nous touchons le quai de cette dernière ville,
et, comme nous sommes en avance de quelques heures, nous en profitons
pour faire une courte promenade. Peu de changements dans ces six mois
d'absence; le seul important est la construction du chemin de fer qui
longe la rue principale et fonctionne jusqu'à petite distance du sommet
du White Pass. On assure qu'il ira à Bennett au printemps prochain.
Ainsi, dans quelques mois on n'aura pas à marcher du tout de Paris à
Dawson: tout le trajet s'effectuera par vapeur et par chemin de fer,
et, comme nous l'avons déjà dit, le voyage demandera 25 jours environ.
[image: VUE DE SITKA.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]
Nous avons quelque peine à nous habituer à la modicité des prix. En
effet, sur l'espace de quarante et quelques kilomètres nous avons payé
pour le même genre de repas: 5 francs à Bennett, 3 fr. 75 à Crater Lake,
2 fr. 50 à Sheep Camp, et enfin 25 sous à Dyea et à Skagway.
Le retour n'offrit plus rien de remarquable; le steamer touche à
Killisnoo, sur l'île de l'Amirauté, station de pêche où une usine à
vapeur occupe quelques blancs et passablement d'Indiens. Un certain
nombre de chaloupes, également à vapeur, partent chaque matin pour les
parages peu éloignés où les harengs sont rassemblés par millions, et le
soir elles reviennent pleines jusqu'aux bords. De ces poissons on
extrait l'huile dont on remplit des barils, et on fait du résidu une
sorte de guano qui, paraît-il, est très riche en matière fertilisante.
Cette industrie ne s'exerce que pendant 2 ou 3 mois de l'année. Un
vieux mortier, portant l'aigle à double tête, rappelle qu'il y a plus de
30 ans les Russes possédaient le pays.
[image: ÉGLISE RUSSE DE SITKA.--CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Sitka, dans l'île Baranoff, capitale de l'Alaska, est une ville bâtie
par les Russes, et compte près de 3 000 habitants. Lors de la domination
russe, le gouverneur général habitait une magnifique résidence sur une
pointe de rocher à l'entrée du port. Il n'en reste plus aujourd'hui que
quelques pierres. Mais on trouve encore quelques maisons d'agréable
apparence et de style européen, et la ville subventionne une école
industrielle. La pêche du saumon et sa mise en boîtes forment la
principale industrie des habitants; ceux-ci, pour la plupart Indiens,
chassent en outre le daim, très abondant dans ces îles.
Une visite intéressante à faire est celle de l'église russe, avec son
dôme peint en vert d'émeraude et sa tour à coupole renfermant la cloche.
L'intérieur est orné de peintures de saints entourés de cadres et de
décors d'or et d'argent, tandis que les sculptures de l'oeuvre en bois
sont remarquablement riches; des candélabres en argent massif, des
bannières en soie somptueusement brodées, et des tapis de prix
complètent le mobilier.
Sitka occupe une situation ravissante; de hauts sommets s'élèvent en
arrière de la ville; en avant se trouve le port, petit, mais sûr. Une
quantité d'îles en masquent l'entrée, et des forêts les revêtent, ainsi
que les pentes des montagnes, jusqu'à une grande hauteur.
Ici le climat est fort humide, la chute de pluie étant de 2m,10
annuellement; il est par conséquent très doux aussi. La température
moyenne de janvier n'est que très légèrement au-dessous de 0°
centigrade.
Le traité de cession de l'Alaska aux États-Unis par le gouvernement
russe en 1867 fut conclu moyennant une indemnité de 7 millions de
dollars payés à la Russie, plus 200 000 dollars à deux compagnies,
jouissant, l'une du monopole des fourrures, l'autre de celui de la
glace.
Peu après l'annexion de ce territoire, une controverse quant à la
délimitation des frontières s'éleva entre les gouvernements américain et
britannique, et elle n'est pas encore terminée. Cependant une convention
pour un arrangement final a été déposée devant le Sénat des États-Unis.
Le reste du voyage se fit sans incident par Metlakahla, Victoria,
Vancouver, Seattle, San Francisco, Chicago, et enfin Ottawa.
Dans cette dernière ville, quand nous arrivâmes, on était en train de
banqueter en l'honneur de lord Aberdeen, le gouverneur du Canada,
justement sur le point de quitter le pays. Le lendemain, ayant affaire
dans les bureaux de l'administration, nous nous enquîmes, auprès d'un
planton qui gardait la porte, où nous pouvions voir sir Wilfrid
Laurier. Ayant donné l'information nécessaire, il ajouta: «Sir Wilfrid!
mais il est naïf comme un bébé, n'y a pas le moindre brin d'orgueil en
lui!» Cet éloge rassurant nous encouragea, et nous le trouvâmes bien
mérité. Le président du conseil privé se montra fort aimable et
empressé; il est Canadien Français et a conquis par ses talents et son
énergie la position éminente qu'il occupe, avec l'assentiment de la
nation, qui a pour lui les sentiments les plus profonds d'estime et de
respect.
[image: VANCOUVER.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]
Cette petite mais vigoureuse nation canadienne française, qui compte
maintenant plus d'un million et demi d'âmes, a fourni de nombreux
immigrants au Klondyke. Ils sont réputés pour leur force et leur
honnêteté, et n'ont pas de rivaux dans le maniement des bateaux ou
l'exploitation des forêts; ils font d'excellents mineurs et se sont fait
une réputation universelle comme trappeurs, chasseurs et coureurs des
bois.