XVII

À bord du _Columbian_.--Incendie à Dawson.--Ruines à Selkirk.--Le

colonel Evans.--Les pommes de terre de Sixty Mile.--Produits

agricoles du Yukon.--Les autres routes.--La barre de Cassiar.--Un

campement d'Indiens.--Amour maternel.

Mais le moment approche où il faut prendre congé de Dawson et de ses

placers. C'est le commencement de septembre, et les gelées peuvent,

d'une nuit à l'autre, transformer la nappe liquide du fleuve en une

feuille de glace assez forte pour interrompre la navigation sur le

Yukon. En effet, les affiches portent que les derniers vapeurs vont

partir dans quelques jours, et tous les mineurs, spéculateurs, mercantis

qui n'ont pas à passer l'hiver au Klondyke, s'empressent d'acheter leurs

billets de retour, soit en descendant le fleuve par Saint-Michel, soit

en le remontant par Skagway ou Dyea. La première route est la moins

chère, mais la plus longue; le prix de la cabine est de 160 dollars,

repas compris, de Dawson à Seattle ou San Francisco, et le voyage dure

environ 25 jours: 10 jours pour descendre le Yukon, et une quinzaine de

Saint-Michel jusqu'à destination; la mer de Bering est généralement

orageuse, et le trajet est par conséquent assez pénible.

[image: EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MÉTHODE

HYDRAULIQUE.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]

La seconde route est plus courte; il faut 9 à 10 jours par vapeur

jusqu'à Bennett; le prix du billet est de 140 dollars sans les repas,

qu'il faut payer en sus, à raison de 2 dollars chacun. Puis de Bennett à

Dyea ou à Skagway, il faut au moins une forte journée ou mieux deux à

pied ou à cheval par-dessus les cols; le bagage, s'il y en a, doit être

porté à dos de mulet par le White Pass ou par le tramway aérien de

Chilkoot Pass. Dans l'un et l'autre cas, c'est une grosse dépense.

Enfin, de Dyea ou Skagway à Victoria ou à Seattle, il faut de nouveau

payer le passage à bord d'un steamer quelconque faisant le service

régulier de l'Alaska, traversée qui demande environ 4 ou 5 jours. Dans

ces conditions, le voyage complet de Dawson à l'un des ports du

Pacifique est de 15 à 16 jours, si la correspondance se fait sans

retard entre vapeurs, ce qui est généralement le cas. Par suite de la

concurrence entre lignes rivales, le passage de Skagway à Victoria ou à

Seattle ne coûtait en septembre 1897 que 12 dollars.

[image: PASSAGE DE LA DYEA.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE]

Donc, au revoir Dawson, et au printemps prochain, s'il plaît à Dieu!

Peut-être te retrouverons-nous à la même place, mais cela n'est pas

certain, car un incendie toujours à craindre peut te faire transporter

tes pénates ailleurs, par exemple de l'autre côté du fleuve, où

l'emplacement serait certainement plus salubre.

Déjà, du reste, le bruit a couru que, le 14 octobre dernier, la ville

avait été réduite en cendres. Mais c'était un bruit exagéré; il n'y

avait guère eu qu'une quarantaine de bâtiments détruits par le feu, ce

qui avait occasionné une perte évaluée à 500 000 dollars.

Il y a quelques mois, une pompe à vapeur et une pompe à composition

chimique (qui éteint instantanément un feu, même très violent), des

dévidoirs et un char à échelles avaient été commandés par la North

American Trading Co, sur les instances de quelques personnes qui

avaient offert de fonder une compagnie de pompiers volontaires. Ces

appareils arrivèrent à Dawson en août, mais pour un motif quelconque ils

ne furent pas délivrés ni mis en état de fonctionner, de sorte que deux

mois plus tard, lors du grand incendie, rien n'était prêt. Une

demi-douzaine de citoyens ayant précédemment fait partie du corps des

pompiers sur la côte du Pacifique s'offrirent pour prendre le

commandement de la manoeuvre et réussirent à faire fonctionner la pompe

chimique et le char à échelles en peu de temps et avec de bons

résultats.

Quant à la pompe à vapeur, il fallut d'abord la décrasser, du vernis et

de la graisse s'étant introduits dans les portées. Finalement, après

deux heures de ce nettoyage, elle fut en état de servir, et grâce à elle

les ravages du feu furent circonscrits.

Plusieurs hommes furent blessés en combattant l'incendie, mais non

grièvement; d'autres eurent les sourcils et la barbe brûlés, mais

personne ne fut tué. La ville tout entière y eût passé sans

l'intervention et l'énergique défense de plus de 2 000 hommes armés de

couvertures mouillées, de seaux et de haches. On a dit qu'il n'y avait

pas à Dawson assez de bois en planches ni de verre à vitres pour refaire

le quartier brûlé, que les incendiés étaient en grande détresse et

qu'ils devraient habiter sous la tente le reste de l'hiver.

Nous nous embarquons le 6 septembre à 4 heures de l'après-midi, sur le

steamer _Columbian_, bateau neuf et bien aménagé. Ses dimensions sont

moyennes: 40 mètres sur 8; sa machine est de la force de 400 chevaux.

Officiellement il peut transporter 235 personnes. Il y en avait

certainement quelques-unes de plus, mais on n'y regarde pas de si près,

et la Compagnie entasse le plus possible de passagers sur ses bateaux.

Les inspecteurs ne sont pas gênants dans le Yukon: ils n'existent pas. À

5 heures, le steamer fait rugir la sirène, et, au milieu des

acclamations d'une foule considérable entassée sur le quai et la jetée,

la roue à aubes fixée à l'arrière bat lentement l'eau du fleuve. Que

d'yeux humides, que de mains agitant les mouchoirs, que de coeurs

palpitants d'émotion! Pour quelques-uns c'est l'au revoir, pour beaucoup

c'est l'adieu final.

[image: CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A.

PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les îles boisées du Yukon, depuis Dawson jusqu'à la rivière Stewart,

sont bordées d'interminables piles de bois en stères, appartenant pour

la plupart à une association de spéculateurs qui ont obtenu du

gouvernement le monopole du bois du Yukon, ou à des coupeurs de bois

qui, en cédant la moitié du produit aux titulaires, ont obtenu le

privilège d'exercer leur profession. En amont du confluent de la Stewart

et surtout après Fort Selkirk, ces piles se rencontrent moins

fréquemment et sont beaucoup moins grandes. Elles sont préparées par des

particuliers qui les vendent aux steamers de passage et seulement dans

des endroits où ceux-ci peuvent aborder facilement. Elles viennent même

à manquer tout à fait par places, et alors, comme le vapeur doit

renouveler sa provision de combustible (il n'y a pas de charbon pour les

steamers) au moins une fois par jour, on atterrit à un point favorable,

vingt ou trente volontaires s'arment de haches et de scies, et bientôt

la forêt retentit du cri strident de la scie, de la cadence résonnante

de la hache, du craquement formidable de l'arbre qui s'abat en brisant

ses membres dans sa chute. On l'ébranche, on le tronçonne, pendant que

d'autres hommes font la navette entre le bois et le bateau, portant les

bûches sur leurs épaules. Ceux-ci, en retour de leur travail, sont

nourris gratuitement à bord.

Les passagers, pour la plupart, sont heureux de retourner au pays.

Quelques-uns ont fait une fortune raisonnable; d'autres, ayant perdu

leurs illusions et leur argent, sont contents néanmoins d'aller

reprendre dans leurs foyers l'occupation qu'ils avaient délaissée pour

la recherche séduisante de l'or. Tous cependant, si vous les interrogez,

vous diront qu'ils ont des claims à vendre, et semblent fonder sur leurs

propriétés de grandes espérances, flairant sans doute en vous un

acheteur possible.

Le Bonanza et l'Eldorado, après deux ans de travaux d'exploitation,

donnent à peine la mesure de leur capacité; il n'y a pas de doute que la

partie inférieure du Bonanza, par exemple, ne soit riche, mais elle est

encore à travailler.

Hunker, Dominion, Sulphur et d'autres creeks sont à peine prospectés;

c'est cet hiver qui déterminera avec quelque degré de certitude leur

valeur, et il est certain que les premiers résultats de leur

exploitation correspondront aux prospects préliminaires qui ont été

obtenus. En outre, comme nous l'avons vu, les barres aurifères, le long

du Yukon et sur les creeks du territoire américain, tels que le Forty

Mile supérieur, le Seventy Mile, le Birch, etc., sont riches et payeront

de forts dividendes dès qu'elles pourront être attaquées par des moyens

mécaniques à l'aide de «géants», de «moniteurs», de pompes et

d'élévateurs, comme cela se pratique sur les placers à minage

hydraulique de la Californie et de la Colombie Britannique. Mais ce

genre de mines ne peut être exploité avec succès que par des compagnies

possédant le capital nécessaire pour se procurer l'outillage, qui est

coûteux et dont le transport sur les lieux double le prix d'achat

original. En dépit de ces difficultés les opérations ont été commencées

sur les différents placers, et l'année 1899 verra probablement un

déploiement d'activité extraordinaire et rémunérateur. Le capitaliste

pourra alors juger ces mines en connaissance de cause, et la spéculation

trouvera moins à s'exercer, devant le mouvement d'affaires légitimes et

sensées qui ne peut manquer de se produire.

L'automne colore les feuilles en orange et les bords du fleuve

présentent un coup d'oeil fantastique, le même ton se répétant sans

interruption pendant des centaines de kilomètres. Il doit y avoir très

peu de vent, car les arbres ont leur feuillage aussi fourni qu'au

commencement de l'été; les eaux très hautes, venant des lacs, annoncent

que les pluies doivent avoir été abondantes dans la région des montagnes

de la côte, mais ici, dans la vallée du Yukon, le beau temps continue,

l'air est doux et léger, et nous avons la perspective d'un voyage facile

et agréable; mais l'absence de toute note verte dans le paysage, ainsi

que les vols innombrables de cygnes, d'oies, de cigognes, prouvent que

l'hiver est imminent.

[image: LE COLONEL EVANS CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Quelques bateaux et barques retardataires sont rencontrés en route; nous

invitons les hommes qui les montent à rebrousser chemin en leur disant

qu'il n'y a plus rien à faire au Klondyke. Ils répondent en riant et en

hochant la tête et passent outre.

Echoué sur la rive, un petit vapeur dont nous ne pouvons apprendre le

nom témoigne du danger de la navigation. Il sert d'habitation temporaire

à quelques prospecteurs qui explorent le voisinage.

À Fort Selkirk, où l'on s'arrête une demi-heure, nous faisons la

connaissance du colonel Evans, commandant en chef des troupes de la

milice canadienne envoyées là pour y tenir garnison.

La région possède des richesses minérales; outre les placers cités, on

trouve des dépôts aurifères sur plusieurs rivières et ruisseaux; les

plus connus sont les Sixty Mile et Forty Mile, tandis que de nombreux

cours d'eau charrient de l'or très fin. Plusieurs barres sur le Yukon

payent assez bien; l'une d'elles, nommée Cassiar Bar, entre la rivière

Teslin et le Big Salmon, fut travaillée en 1886 par quatre mineurs qui

en tirèrent quelques milliers de dollars en un mois.

Des fouilles sur le Stewart ont aussi été exécutées sur les barres. Le

seul gros or trouvé dans cette région l'a été sur la rivière Forty Mile,

la plus grosse pépite ramassée valant environ 200 francs. Elle fut

perdue, le mineur qui la possédait s'étant noyé en descendant le cagnon.

Quant à l'or en filons, on n'a rien trouvé de bien jusqu'à présent,

seulement çà et là quelques veines peu importantes et en général du

quartz aurifère très pauvre. Du cuivre natif a aussi été obtenu en

quelques endroits, ou échangé par les Indiens, qui se refusent à

désigner les emplacements où ils l'ont découvert.

[image: MILICIENS CANADIENS. CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Après avoir quitté Selkirk, nous ne tardons pas à rencontrer quelques

barques et canots montés par plus de 120 soldats et officiers de la

milice canadienne venant rejoindre leur colonel, après avoir descendu la

rivière Teslin (l'_Hootalinqua_ des mineurs).

Les miliciens, reconnaissant parmi les passagers du _Columbian_ la

présence du populaire major T..., font retentir leurs acclamations en

son honneur et le saluent en poussant leurs «Hip! hip! hurrah!»,

auxquels on répond du bord avec enthousiasme.

Leur exode à partir de Telegraph Creek, sur la rivière Stikine, sous le

58e parallèle, a été pénible et a duré près de quatre mois. Cette

route avait été préconisée par les autorités comme étant plus courte et

plus facile que les autres et aussi parce qu'elle était «toute

canadienne», c'est-à-dire ne traversant pas le territoire américain.

Mais l'expérience de milliers d'infortunés est là pour attester son

impraticabilité; c'est ce qu'admit l'aimable et courtois major T..., qui

fait route avec nous de Selkirk à Victoria.

Mais reprenons le récit du voyage de retour. Le passage des Five Fingers

ne se fait pas sans quelque difficulté; le steamer doit forcer la vapeur

pour pouvoir vaincre la résistance du courant; l'espace entre les

rochers est étroit et ne laisse que juste la place nécessaire à notre

bateau; l'eau comprimée entre les piliers de rocher acquiert une vitesse

vertigineuse.

Pendant quelques minutes, le vapeur reste immobile, il est même sur le

point de reculer, tandis que sa double cheminée halète et vomit des

torrents de fumée. L'anxiété est grande parmi les passagers, et les yeux

se fixent sur les rochers, qu'on toucherait presque de la main, pour

savoir s'il y a mouvement et dans quelle direction. Mais tout est sauvé:

imperceptiblement, le point fixé semble se mouvoir fort lentement, il

bouge à peine, mais enfin il bouge; tout à coup il marche rapidement:

l'obstacle est vaincu!

Plus haut, on passe la barre de Cassiar, où quelques boîtes à laver et

des cabanes indiquent des travaux faits par des mineurs dans le gravier

aurifère. Des boys, qui vendent leurs cordes de bois au commissaire du

bateau, nous disent qu'ils y ont lavé de l'or, mais n'ont pas pu faire

plus de 2 à 3 dollars par jour, ce qui est absolument insuffisant dans

cette contrée; ils ont préféré couper du bois et le vendre aux bateaux à

raison de 8 dollars par corde, dont ils peuvent faire aisément deux par

jour, soit 16 dollars. Cette barre, longue de plus d'un mille, pourrait

être exploitée avec succès au moyen de machines hydrauliques, mais pas

autrement.

Non loin de l'embouchure de la Teslin, nous apercevons échoué le steamer

_Anglian_, qui s'est brisé sur les rochers de la rivière, en essayant de

la remonter. Ce vapeur fut construit l'hiver dernier au lac Teslin; les

machines avaient été transportées à grands frais de la rivière Stikine,

sur des traîneaux attelés de chevaux et de chiens. Il mesure 26 mètres

de long et a un tirant d'eau de 1 mètre. Il a mené 77 soldats et plus de

30 passagers à Fort Selkirk. Il est probable que les glaces le

démoliront entièrement.

Arrivés au White Horse nous quittons le _Columbian_, qui ne peut

remonter les rapides, et, laissant nos bagages aux soins de l'agent des

tramways, nous prenons le chemin de l'hôtel, en longeant à pied les

rapides et le cagnon. Non loin de là est un petit campement indien dont

les tentes abritent quelques familles: un ou deux hommes seulement,

plusieurs squaws, un bon nombre d'enfants et quelques _huskies_

(chiens-loups). Nous entrons dans la tente de _Skookum_ (bon) Jim, qui

baragouine quelques mots d'anglais.

[image: UN VAPEUR ÉCHOUÉ. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE

L'AUTEUR.]

Sitôt que j'essaye de faire un croquis de l'intérieur de la tente et de

ses personnages, les femmes détournent la tête ou se couvrent la figure

de longues couvertures, ou même s'étendent tout du long sur les peaux de

bouquetin et de mouton de montagne qui sont étendues sur le sol.

Imperturbable, je m'accroupis et patient j'attends, le crayon à la main,

que le calme et la confiance se rétablissent. Enfin les têtes

reparaissent; je happe au vol, pour ainsi dire, un nez, une oreille, une

ride; après une séance qui dure tout l'après-midi, je réussis enfin à

obtenir un tout assez complet de l'anatomie du Siwash et de ses squaws.

Des voisines curieuses (les dames squaws le sont aussi) entrent, se

pelotonnent sur les peaux de bêtes, répètent le même manège et s'en

vont. Pour se venger de mon indiscrétion, la femme de Skookum, Kitty,

saisit un morceau de papier et un crayon que je lui prête obligeamment,

et elle se met à faire mon portrait ou plutôt ma caricature.

C'est une série de figures assurément bizarres, mais où l'on distingue

fort bien la tête, le corps et les principaux membres. Ce n'est vraiment

pas trop mal pour une Indienne qui n'a jamais fait d'académies. Bientôt

la glace se rompt tout à fait, lorsque nous déployons un foulard de soie

et qu'une mimique expressive fait comprendre que nous désirons

l'échanger contre quelque ouvrage en verroterie ou quelque objet en

corne de bouquetin. Pendant ce temps, Jim s'empare d'une plaque que l'on

dirait être un morceau d'étoffe grossière; c'est de la viande de chèvre

sauvage séchée au soleil et dure comme de la pierre.

[image: KITTY.--CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Il en émince quelques copeaux avec son couteau et replace le reste sur

un tas de peaux d'écureuils fraîchement écorchés que prépare l'aïeule de

la famille, vieille, ratatinée, mais coquette encore, témoin l'anneau

suspendu à la cloison du nez et le cube d'argent qui décore sa lèvre

inférieure, où il est à demi incrusté.

Elle a devant elle un gros caillou sur lequel elle étend les peaux

d'écureuil qu'elle aplatit à coups de pierre, de la main droite. Près

d'elle une jeune fille, du nom de Kitty, vend à des prix exorbitants

quelques bracelets, anneaux, bijoux en argent qu'on croit être fabriqués

par les Indiens, mais qui, probablement, sont le produit du génie

inventif yankee, à qui l'on doit tant de merveilles, entre autres la

noix de muscade en liège.

C'est dans ces tentes que ces pauvres gens vont passer l'hiver, et sans

feu encore, car les feux qu'ils, allument pour se chauffer et faire

cuire l'eau et certains aliments sont toujours en dehors. Ils n'ont donc

guère que leurs couvertures de laine et leurs fourrures pour se défendre

du froid. Aussi les maladies de poitrine sont-elles fréquentes parmi eux

et causent-elles une grande mortalité.

[image: LA TENTE DE SKOOKUM JIM. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL,

D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Ces Indiens sont de taille moyenne et rappellent le type des Indiens du

Nord de l'Amérique. On suppose qu'ils se rapprochent très exactement,

comme type, du Peau-Rouge tel qu'il apparut à nos ancêtres, lors de la

conquête. C'est principalement à eux qu'ont affaire les voyageurs pour

le transport du Klondyke. Ayant eu de fréquents rapports avec les

négociants en fourrures, ils connaissent si bien toutes les roueries du

commerce, la loi de l'offre et de la demande, la valeur des services

qu'ils rendent, qu'ils demandent 100 francs et souvent plus pour porter

100 livres. Pour les besoins de leur négoce, ils se servent d'un patois

mélangé de français et d'anglais.

Leur recensement, en 1890, a fait connaître qu'ils étaient une

trentaine de mille répartis dans toute la région. Mais depuis la

découverte de l'or, ils se sont portés en grand nombre sur tout le

parcours de Juneau à Dawson, en quête de voyageurs à exploiter.

Ils n'ont d'autres moyens d'existence que la chasse et la pêche. Les

fourrures sont pour eux une source de grands bénéfices; la pêche,

surtout celle du saumon, leur procure une nourriture à eux et à leurs

animaux.

Il n'y a dans l'intérieur de leurs demeures que des peaux entassées sans

ordre dans les coins ou déployées sur le sol, un coffre ou deux

curieusement décorés de dessins originaux, et peints de couleurs gaies,

des ustensiles, surtout des cuillers faites en corne de bouquetin

bouillie et quelques ornements de broderie et de verroterie.

La musique est presque inconnue parmi les Siwashs; cependant nous

remarquons chez Jim une sorte de guitare faite d'une vieille boîte à

cigares ornée d'un manche et garnie de clefs et de 2 ou 3 cordes;

quelques harpons et flèches et une carabine complètent le mobilier.

Autour de la tente sont dressées des perches chargées de pièces de

viande séchant au soleil, morceaux informes, déchiquetés, souillés de

sang, dégoûtants à voir: c'est la provision d'hiver. Tout près veillent

les _malamouses_, mi-chiens, mi-loups; ils sont immobiles à l'approche

de l'homme. Mais, se présente-t-il un chien étranger, ils entonnent leur

péan de guerre, qui consiste en glapissements plaintifs, et, se jetant

sur l'intrus, lui livrent une bataille en règle; même ils le

dévoreraient sans l'intervention du maître.

Pendant que les hommes vont chasser ou se reposent, les femmes

confectionnent les vêtements d'hiver, les gilets de chasse doublés de

fourrure, les mocassins, les pantoufles brodées de grains de couleur;

les jeunes gens ne possédant pas de fusil fabriquent des lacets faits de

filaments détachés de la corne des bouquetins et au moyen desquels ils

étranglent en quantité des écureuils dont ils mangent la chair et

préparent la peau pour des bordures de vêtement.

[image: CHIENS-LOUPS DE L'ALASKA. DESSIN DE MALHER, D'APRÈS LE

CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Les enfants vont et viennent sans soins ni surveillance, excepté dans

les endroits où il y a une mission. L'ignorance de ces Indiens est

phénoménale, leur saleté sans pareille: leurs vêtements exhalent une

odeur rance repoussante, et les marmots sont recouverts d'une épaisse

couche de crasse; ils ne se lavent pas et ne paraissent pas se douter

que l'eau peut servir à des usages de propreté.

Ils n'ont aucune croyance religieuse et, à part un certain culte qu'ils

paraissent rendre aux morts, on pourrait supposer qu'ils sont rebelles à

tout sentiment désintéressé.

Les efforts des missionnaires russes et anglais ont eu cependant des

résultats marqués, et, sans eux, ces pauvres Indiens seraient à ranger

parmi les êtres les plus dégradés de la race humaine. L'amour maternel

brille pourtant chez eux de tout son éclat. On raconte l'histoire d'une

pauvre Indienne qui, étant enceinte, mit au monde et éleva une espèce de

monstre couvert de poils et à l'allure d'ours. Une épidémie ayant décimé

sa tribu, la superstition populaire attribua le fléau au pauvre être

déshérité, et il fut décidé qu'on le sacrifierait à la divinité irritée,

afin de l'apaiser.

À cet effet, une bande de sauvages armés fit irruption dans la tente

habitée par la mère et l'enfant; sitôt que l'Indienne comprit le but de

cette visite, elle se jeta au-devant des agresseurs et déclara qu'ils ne

passeraient outre que sur son cadavre.

Et, joignant le geste à la parole, elle se précipita sur les hommes

stupéfaits, qui prirent la fuite.

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 20 / 24 题