XVI

La rivière Forty Mile et ses placers.--Les gisements de

charbon.--Barres aurifères.--Légende indienne.--Les vapeurs du

Yukon.--Mouvement commercial du fleuve.--Statistiques et prix

courants.--Production aurifère du Klondyke.--La taxe sur l'or.

Tournons pour quelque temps le dos à Dawson; nous laisserons la ville se

transformer pendant notre absence, si rapidement qu'à notre retour, au

lieu de la chemise de flanelle rouge ou bleue, de l'habit à bandes

multicolores en _mackinaw_ et des bottes américaines ou _muckalucks_ en

peau de phoque, nous trouverons presque partout la redingote ou le

paletot sac, le col blanc et les souliers en cuir verni; au lieu d'aller

loger comme aux premiers temps sous le mince couvert d'une tente ou sur

les planches raboteuses d'un pont de bateau, nous jouirons d'un gîte

confortable au _Fairview_ et au _Yukon Hôtel_. Nous prendrons un des

nombreux steamers récemment arrivés de Saint-Michel et qui y retournent

après un jour ou deux d'escale à Dawson; la descente du Yukon, qui est

facile, nous fournira quelques observations intéressantes. Nous ne la

poursuivrons pas d'ailleurs au delà de la région aurifère, bien que, au

dire de quelques-uns, la ceinture dorée du continent américain, qu'on

peut tracer tout le long des Andes, puis des sierras du Mexique et des

montagnes Rocheuses, se continue jusqu'à la mer de Bering, passe le

détroit et vienne se relier à une autre ceinture qui s'étend de l'Oural

à travers toute la Sibérie.

À 70 kilomètres en aval de Dawson, la rivière Forty Mile, découverte en

1886, débouche dans le Yukon venant de l'Ouest; à son confluent, on

trouve les villes de Forty Mile sur la rive droite et de Cudahy sur la

rive gauche, séparées par moins d'un kilomètre. Elles se font

concurrence; l'une et l'autre ont hôtels, salons, restaurants, grands

opéras et boulangeries, comme tout centre minier qui se respecte. Il est

difficile de décider laquelle des deux est la métropole, mais comme les

Fortymilois peuvent exhiber le premier cheval venu dans le pays et un

théâtre en _logs_ qui a coûté 1 000 dollars et où l'on joue _l'Homme de

l'île Douglas_, on se sent ébranlé et l'on se déclare prêt à lui donner

la palme.

À 35 kilomètres de son confluent, la rivière Forty Mile franchit la

ligne imaginaire formant la frontière entre le Canada et l'Alaska; c'est

tout près d'ici que le premier or en pépites fut trouvé dans la région

du Yukon. Bien que de l'or fin ait été rencontré dans plusieurs

endroits, entre autres sur le Stewart, en quantités rémunératrices, les

mineurs ne se déclarent satisfaits que s'ils trouvent des pépites; en

effet, l'or fin est beaucoup plus difficile à travailler, le déchet est

considérable et l'emploi du mercure fort dispendieux. Sitôt donc que la

découverte de pépites se fut produite en 1886, les prospecteurs

affluèrent et se dispersèrent dans toute la région.

En 1891, le Rév. Mac Donald, missionnaire canadien venant de Birch

Creek, rivière qui prend sa source au Nord et non loin du Forty Mile,

ayant ramassé une pépite, la montra à des mineurs qui aussitôt se mirent

à prospecter ce nouveau creek. Circle City fut alors fondée pour devenir

le quartier général du trafic avec Birch Creek, distant de 30

kilomètres.

[image: FORTY MILE CITY.--DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA

ROCHE, À SEATTLE.]

À 6 kilomètres en aval de Cudahy, le Coal Creek, venant de l'Est, se

jette dans le Yukon; on a trouvé sur son parcours de nombreuses veines

de charbon, lignite de bonne qualité; quelques morceaux en ont été

traités par la fournaise à Dawson et ont donné un assez bon coke. On

peut se figurer la valeur de ces dépôts carbonifères si l'on pense

que le bois est cher, qu'il se fait de plus en plus rare, que sa

consommation par tête d'habitant est considérable, puisque c'est

l'unique matière employée pour la construction des maisons et des

bateaux, qu'il est indispensable à la mise en oeuvre des claims et à leur

outillage, et qu'enfin il se vendait l'été dernier, à Dawson, à raison

de 20 dollars la corde (environ 4 stères); or, on estime qu'une tonne du

charbon découvert sur le Yukon et quelques affluents équivaut à au moins

2 cordes du meilleur bois de la région. Les dernières nouvelles de

Dawson annoncent que le bois est en ce moment (novembre) à 40 et 50

dollars la corde prise sur le quai. En dépit de ces hauts prix,

plusieurs négociants en bois n'ont pas fait d'argent parce que leurs

hommes ont perdu beaucoup de radeaux sur les barres de sable. Presque

sur chaque barre, entre Dawson et Fort Selkirk, on voit échoués un ou

deux radeaux de troncs d'arbres.

L'_Alaska Commercial Company_ a maintenant une équipe de 12 ou 15 hommes

sur Nation Creek, extrayant du charbon pour les steamers de la Compagnie

qui naviguent en été sur le Yukon; on comptait empiler de 2 000 à 3 000

tonnes de ce combustible au bord du fleuve pendant l'hiver.

Sur la rivière Forty Mile, à 12 kilomètres de son embouchure, les

collines se rapprochent et forment un cagnon ne livrant qu'un passage

assez étroit aux eaux tourbillonnant sur les rochers du lit; de

fréquents accidents se sont produits à cet endroit. On trouve sur la

rivière de riches barres aurifères: l'une d'un kilomètre de long,

appelée «la Pâte aigre» (_Sour Dough_), se trouve juste au sortir du

cagnon. Depuis de longues années elle a été la ressource _in extremis_

des mineurs malheureux qui venaient y refaire leurs fortunes entamées.

Ils y gagnaient jusqu'à 20 dollars par jour.

Une autre barre aurifère aussi riche, dit-on, et plus considérable, est

la barre de Roger, située sur la rive gauche du Yukon, à 90 kilomètres

de Dawson et 20 de Forty Mile. Elle est de 3 kilomètres de long et sa

largeur est à peu près la même. Elle avance en promontoire au pied d'un

groupe de rochers connu sous le nom de «Roc du Vieux», et faisant face

à un massif semblable de l'autre côté de la rivière et appelé le «Roc de

la Vieille». Une légende indienne nous explique ces deux noms:

Il y avait une fois un puissant _tshaumen_. C'est le nom du médecin des

tribus du Sud; il occupe une position et exerce une influence pareilles

à celles des sages ou mages des anciens temps dans l'Orient.

Dans la même localité que ce personnage influent vivait un pauvre homme

qui avait le malheur d'avoir une mégère pour femme. Il l'endura très

longtemps sans murmures, espérant qu'elle s'adoucirait, mais au

contraire le temps ne sembla qu'aggraver le mal. À la fin, étant

absolument las de cette torture incessante, il se plaignit au tshaumen,

qui le réconforta et le renvoya chez lui en lui promettant que tout

irait bientôt pour le mieux. Peu après, il s'en alla à la chasse et

resta plusieurs jours absent, dans l'espoir de rapporter du gibier, mais

sans succès. Il revint éreinté et affamé au logis, et il y fut reçu par

la virago avec une explosion d'injures plus violente que jamais. Cette

réception l'exaspéra à ce point que, rassemblant toute sa force et son

énergie, le galant mari allongea à son épouse un coup de pied qui

l'envoya promener par-dessus la rivière, où elle fut changée en une

masse de roc qui a subsisté depuis lors, souvenir éloquent de sa

méchanceté et leçon solennelle à toutes les mégères futures. Comment il

se fait que l'inoffensif époux fut, lui aussi, métamorphosé en pierre

sur l'autre bord du fleuve, on ne nous l'explique pas; peut-être faut-il

supposer que le résultat inespéré de son action le pétrifia

d'étonnement.

Quoi qu'il en soit de la légende, les deux rocs sont là, et l'on pense

qu'autrefois ils étaient reliés par une barrière de pierre que le Yukon

a usée et détruite à la longue: la barre a été formée par les eaux

tombant en cataracte de cette écluse naturelle.

La rivière de Seventy Mile a aussi des placers et des barres aurifères

de valeur et de vaste étendue qui ne demandent qu'à être exploités pour

donner un bon rendement. Mais il faut pour cela des pompes et un certain

équipement de matériel très coûteux à transporter, tandis que la

main-d'oeuvre est encore chère. Il est vrai que, chaque année, les prix

s'abaissent un peu. Le temps n'est donc pas éloigné où toutes ces

richesses seront mises en valeur et ajouteront au stock monétaire, au

bien-être universel.

[image: CONVOI DE MINEURS.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Le Yukon franchit le Cercle Arctique à Fort Yukon, à 550 kilomètres de

Dawson, après avoir suivi dans son cours une direction généralement

Nord-Ouest; il reçoit en ce point l'apport des eaux de la rivière du

Porc-Épic, qui vient du Nord-Est, et puis redescend vers le Sud-Ouest

pour se jeter dans la mer de Bering, après un parcours de 2 420

kilomètres depuis Dawson. De son embouchure, où se trouve le poste de

Kutlik, on compte 150 kilomètres jusqu'à Saint-Michel. Ce port, situé

sur une île, est le lieu de rendez-vous des vapeurs océaniques qui

viennent de tous les points de la côte du Pacifique et des vapeurs

fluviaux qui naviguent exclusivement dans les eaux du Yukon, de Kutlik à

Dawson ou même au White Horse, sur une distance totale de 2 940

kilomètres. À ce dernier point, un transbordement a lieu, à cause des

rapides, jusqu'à la tête du cagnon, d'où un autre vapeur navigue jusqu'à

Bennett, éloigné de 126 kilomètres, de sorte que la longueur totale des

eaux navigables du Yukon s'élève à 3 066 kilomètres.

Il y avait, en juillet, à Saint-Michel, des milliers de personnes

cherchant à remonter le Yukon. Les rives du fleuve étaient littéralement

bordées de tentes, et, bien que plus de 40 steamers neufs eussent passé

la barre, venant des ports du Pacifique, un grand nombre de ces

aventuriers ne pouvaient, faute de bateaux, s'embarquer à temps pour

atteindre Dawson avant la fermeture de la saison par la glace.

Toutes sortes d'embarcations remontaient le fleuve, remorquées, halées,

poussées à la perche, et portant toute espèce de gens et de

marchandises. Une barque longue de 30 mètres était chargée de whisky et

d'autres boissons. Le nombre des femmes sur cette route égalait presque

celui des hommes. De fréquents accidents ont eu lieu sur la côte avant

d'arriver à Saint-Michel. Ainsi le _Cormorangh_ perdit un remorqueur à

vapeur et deux chalands en acier. Le _Portland_ perdit aussi deux

chalands; la flottille des steamers Moran était endommagée, et l'on

réparait ses bateaux dans un des ports de la côte. On rapporte également

que l'_Oil City_, le vapeur de la _Standard Oil Company_, a été mis en

pièces.

Les steamers du Yukon sont allongés et étroits; ils ont de 15 à 50

mètres de long, sur 7 à 10 de large; quelques-uns peuvent porter 500

tonnes. Ils sont bâtis sur le modèle des steamers naviguant sur le

Mississipi et ont deux étages: l'inférieur contenant la machine, les

chaudières, les marchandises et un espace libre pour y entasser le bois

coupé le long des rives et chargé au fur et à mesure des besoins; le

supérieur, où sont les cabines, les salles à manger, le salon, le

fumoir, etc. La guérite du capitaine et du pilote surmonte le tout et

est placée tout à fait à l'avant. Généralement ces bateaux portent deux

cheminées jumelles et une roue à aubes à l'arrière. Leur vitesse peut

atteindre 12 ou 13 noeuds à l'heure dans les eaux sans courant, leur

tirant d'eau est de moins d'un mètre.

[image: NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON.

PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]

À la date du 17 septembre dernier, il en était arrivé déjà 57 de

Saint-Michel à Dawson, ayant remonté le fleuve en 15 à 20 jours. L'un

deux, le _Yukoner_, commandé par le capitaine Irwin, de Victoria, ne mit

que huit jours et dix heures, établissant ainsi le record de vitesse. Il

espérait faire en moins de temps encore la descente du fleuve, mais

diverses causes le firent rester une dizaine de jours en route.

Les prix sont encore très élevés à Dawson, et il est certain que le

nombre actuel des habitants de la ville est hors de proportion avec la

demande de bras. Voici ce que disait, à ce sujet, au printemps 1898, le

juge Mac Guire, qui venait de retourner au Canada:

«Je me hasarderai sans crainte à avancer que des 16 000 habitants de

Dawson, sur lesquels 13 000 sont arrivés ce printemps, 3 000 seulement

auraient dû venir. De ceux qui sont venus, bien peu se rendent compte

des difficultés de la route, et quand ils s'en rendront compte il sera

trop tard. Le prochain hiver peut être bien plus rigoureux que le

dernier, et il est probable que beaucoup périront sur la glace.»

M. Mac Guire, il convient de l'ajouter, doit être un pessimiste, qui ne

voit pas en beau les choses du Klondyke. En effet, il a donné sa

démission parce qu'il ne considérait pas son salaire, de 5 000 dollars

par an, comme suffisant. Pour justifier sa demande de mise à la

retraite, il écrivit ce qui suit: «Le Juge du Territoire du Yukon

devrait être mieux rétribué qu'un simple manoeuvre; or il n'y a pas de

travailleur ordinaire, à Dawson, qui ne gagne plus de 5 000 dollars par

an.»

Au sujet de la valeur probable de l'or extrait au Klondyke en 1898,

voici encore deux opinions:

Le major Walsh l'estime à 11 000 000 de dollars, et M. Mac Question, à 8

000 000.

Il faut dire que le premier de ces messieurs, ayant été gouverneur du

Yukon jusqu'en septembre dernier, est peut-être le mieux à même de

formuler un jugement sur la question. D'un autre côté, le chef du bureau

d'essais de l'or des États-Unis à Seattle a publié un rapport officiel

constatant que son bureau a reçu du Klondyke de l'or pour une valeur de

4 300 000 dollars, et il déclare qu'une lettre du bureau d'essais de San

Francisco annonçait une recette de 3 600 000 dollars de la même source,

soit ensemble 7 900 000. Si l'on tient compte du fait qu'une fraction

du produit aurifère du Klondyke, pour 1898, est restée dans le pays pour

des opérations ultérieures ou des achats de claims, qu'une autre

fraction a été absorbée par la taxe gouvernementale et qu'enfin une

autre fraction encore a été débarquée directement à Victoria et

Vancouver, on concluera que ces évaluations sont plutôt au-dessous

qu'au-dessus de la réalité.

[image: STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE

L'AUTEUR.]

Il est probable que le prix de transport des marchandises par le fleuve

subira une modification, si l'on en juge par la concurrence qui se

prépare. Les diverses compagnies annoncent, en effet, qu'elles vont

augmenter le nombre des vapeurs et développer le service. Il se

construit, en ce moment, à San Francisco, un grand steamer dont le

capitaine assure qu'il sera de force à remonter les rapides du White

Horse. Un autre, l'_Aquila_, sera transporté par le tramway au-dessus

des rapides et naviguera dans les eaux des lacs supérieurs, l'été

prochain.

Une centaine de rennes appartenant au gouvernement des États-Unis sont

en route, par le Dalton Trail, pour Circle City. On attend avec intérêt

le résultat de cette expérience pour juger de leur utilité en Alaska.

On annonce que la «royauté» (_royalty_) ou taxe de 10 pour 100, prélevée

par le gouvernement canadien sur le produit brut des placers du

Territoire du Yukon (elle n'existe que là), va être réduite à un taux

strictement suffisant pour payer les dépenses dans ce territoire. Cette

taxe a été attaquée avec violence par les mineurs, qui prétendaient

qu'elle était surtout injuste comme impôt. Eux seuls, disaient-ils, en

étaient atteints, alors que les tenanciers et propriétaires de «salons»,

de tripots, de jeux, d'hôtels, de restaurants, etc., à Dawson, qui font

tous des affaires sinon plus lucratives, du moins plus sûres que les

mineurs, en étaient exempts. De plus, ajoutaient-ils, beaucoup de claims

qui, sans cela, pourraient être exploités avec profit, cessent de l'être

à cause de la «royauté», car un bénéfice de 10 pour 100 ne tentera que

fort peu de capitalistes, qui se décideraient à travailler s'ils

retiraient 20 pour 100. C'est ainsi que plusieurs prospecteurs de claims

ont renoncé à les faire opérer cet hiver, espérant que cette taxe inique

serait abolie avant longtemps, ou tout au moins grandement réduite. Ils

se sont contentés de faire «représenter» leurs claims, c'est-à-dire

qu'ils ont payé des individus pour les occuper personnellement pendant

trois mois et empêcher ainsi le bail de devenir nul et sans effet.

[image: PÉPITES DU KLONDYKE.--PHOTOGRAPHIES D'APRÈS

NATURE.--POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº

1, 47 GR. 1/2; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39

GRAMMES.--VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.]

La loi minière canadienne ne donne pas le droit de propriété sur le

terrain du claim au mineur qui le jalonne, mais seulement sa possession

pour une année à partir du jour où il est enregistré et à condition que

le mineur l'habite et l'occupe au moins trois mois dans cette période ou

se fasse représenter par une autre personne. La loi américaine, sur ce

point, est plus libérale et n'exige que trois semaines. Il y a un an, il

en coûtait 1 000 dollars à quelqu'un pour obtenir un représentant; cet

été on en pouvait embaucher à raison de 500 dollars et même à moins.

Cette mesure a été imaginée dans le but d'empêcher la spéculation sur

les claims et d'obliger le détenteur provisoire à travailler ou à faire

travailler le sien sans retard, soit l'année même de son obtention.

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 19 / 24 题