La rivière Forty Mile et ses placers.--Les gisements de
charbon.--Barres aurifères.--Légende indienne.--Les vapeurs du
Yukon.--Mouvement commercial du fleuve.--Statistiques et prix
courants.--Production aurifère du Klondyke.--La taxe sur l'or.
Tournons pour quelque temps le dos à Dawson; nous laisserons la ville se
transformer pendant notre absence, si rapidement qu'à notre retour, au
lieu de la chemise de flanelle rouge ou bleue, de l'habit à bandes
multicolores en _mackinaw_ et des bottes américaines ou _muckalucks_ en
peau de phoque, nous trouverons presque partout la redingote ou le
paletot sac, le col blanc et les souliers en cuir verni; au lieu d'aller
loger comme aux premiers temps sous le mince couvert d'une tente ou sur
les planches raboteuses d'un pont de bateau, nous jouirons d'un gîte
confortable au _Fairview_ et au _Yukon Hôtel_. Nous prendrons un des
nombreux steamers récemment arrivés de Saint-Michel et qui y retournent
après un jour ou deux d'escale à Dawson; la descente du Yukon, qui est
facile, nous fournira quelques observations intéressantes. Nous ne la
poursuivrons pas d'ailleurs au delà de la région aurifère, bien que, au
dire de quelques-uns, la ceinture dorée du continent américain, qu'on
peut tracer tout le long des Andes, puis des sierras du Mexique et des
montagnes Rocheuses, se continue jusqu'à la mer de Bering, passe le
détroit et vienne se relier à une autre ceinture qui s'étend de l'Oural
à travers toute la Sibérie.
À 70 kilomètres en aval de Dawson, la rivière Forty Mile, découverte en
1886, débouche dans le Yukon venant de l'Ouest; à son confluent, on
trouve les villes de Forty Mile sur la rive droite et de Cudahy sur la
rive gauche, séparées par moins d'un kilomètre. Elles se font
concurrence; l'une et l'autre ont hôtels, salons, restaurants, grands
opéras et boulangeries, comme tout centre minier qui se respecte. Il est
difficile de décider laquelle des deux est la métropole, mais comme les
Fortymilois peuvent exhiber le premier cheval venu dans le pays et un
théâtre en _logs_ qui a coûté 1 000 dollars et où l'on joue _l'Homme de
l'île Douglas_, on se sent ébranlé et l'on se déclare prêt à lui donner
la palme.
À 35 kilomètres de son confluent, la rivière Forty Mile franchit la
ligne imaginaire formant la frontière entre le Canada et l'Alaska; c'est
tout près d'ici que le premier or en pépites fut trouvé dans la région
du Yukon. Bien que de l'or fin ait été rencontré dans plusieurs
endroits, entre autres sur le Stewart, en quantités rémunératrices, les
mineurs ne se déclarent satisfaits que s'ils trouvent des pépites; en
effet, l'or fin est beaucoup plus difficile à travailler, le déchet est
considérable et l'emploi du mercure fort dispendieux. Sitôt donc que la
découverte de pépites se fut produite en 1886, les prospecteurs
affluèrent et se dispersèrent dans toute la région.
En 1891, le Rév. Mac Donald, missionnaire canadien venant de Birch
Creek, rivière qui prend sa source au Nord et non loin du Forty Mile,
ayant ramassé une pépite, la montra à des mineurs qui aussitôt se mirent
à prospecter ce nouveau creek. Circle City fut alors fondée pour devenir
le quartier général du trafic avec Birch Creek, distant de 30
kilomètres.
[image: FORTY MILE CITY.--DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA
ROCHE, À SEATTLE.]
À 6 kilomètres en aval de Cudahy, le Coal Creek, venant de l'Est, se
jette dans le Yukon; on a trouvé sur son parcours de nombreuses veines
de charbon, lignite de bonne qualité; quelques morceaux en ont été
traités par la fournaise à Dawson et ont donné un assez bon coke. On
peut se figurer la valeur de ces dépôts carbonifères si l'on pense
que le bois est cher, qu'il se fait de plus en plus rare, que sa
consommation par tête d'habitant est considérable, puisque c'est
l'unique matière employée pour la construction des maisons et des
bateaux, qu'il est indispensable à la mise en oeuvre des claims et à leur
outillage, et qu'enfin il se vendait l'été dernier, à Dawson, à raison
de 20 dollars la corde (environ 4 stères); or, on estime qu'une tonne du
charbon découvert sur le Yukon et quelques affluents équivaut à au moins
2 cordes du meilleur bois de la région. Les dernières nouvelles de
Dawson annoncent que le bois est en ce moment (novembre) à 40 et 50
dollars la corde prise sur le quai. En dépit de ces hauts prix,
plusieurs négociants en bois n'ont pas fait d'argent parce que leurs
hommes ont perdu beaucoup de radeaux sur les barres de sable. Presque
sur chaque barre, entre Dawson et Fort Selkirk, on voit échoués un ou
deux radeaux de troncs d'arbres.
L'_Alaska Commercial Company_ a maintenant une équipe de 12 ou 15 hommes
sur Nation Creek, extrayant du charbon pour les steamers de la Compagnie
qui naviguent en été sur le Yukon; on comptait empiler de 2 000 à 3 000
tonnes de ce combustible au bord du fleuve pendant l'hiver.
Sur la rivière Forty Mile, à 12 kilomètres de son embouchure, les
collines se rapprochent et forment un cagnon ne livrant qu'un passage
assez étroit aux eaux tourbillonnant sur les rochers du lit; de
fréquents accidents se sont produits à cet endroit. On trouve sur la
rivière de riches barres aurifères: l'une d'un kilomètre de long,
appelée «la Pâte aigre» (_Sour Dough_), se trouve juste au sortir du
cagnon. Depuis de longues années elle a été la ressource _in extremis_
des mineurs malheureux qui venaient y refaire leurs fortunes entamées.
Ils y gagnaient jusqu'à 20 dollars par jour.
Une autre barre aurifère aussi riche, dit-on, et plus considérable, est
la barre de Roger, située sur la rive gauche du Yukon, à 90 kilomètres
de Dawson et 20 de Forty Mile. Elle est de 3 kilomètres de long et sa
largeur est à peu près la même. Elle avance en promontoire au pied d'un
groupe de rochers connu sous le nom de «Roc du Vieux», et faisant face
à un massif semblable de l'autre côté de la rivière et appelé le «Roc de
la Vieille». Une légende indienne nous explique ces deux noms:
Il y avait une fois un puissant _tshaumen_. C'est le nom du médecin des
tribus du Sud; il occupe une position et exerce une influence pareilles
à celles des sages ou mages des anciens temps dans l'Orient.
Dans la même localité que ce personnage influent vivait un pauvre homme
qui avait le malheur d'avoir une mégère pour femme. Il l'endura très
longtemps sans murmures, espérant qu'elle s'adoucirait, mais au
contraire le temps ne sembla qu'aggraver le mal. À la fin, étant
absolument las de cette torture incessante, il se plaignit au tshaumen,
qui le réconforta et le renvoya chez lui en lui promettant que tout
irait bientôt pour le mieux. Peu après, il s'en alla à la chasse et
resta plusieurs jours absent, dans l'espoir de rapporter du gibier, mais
sans succès. Il revint éreinté et affamé au logis, et il y fut reçu par
la virago avec une explosion d'injures plus violente que jamais. Cette
réception l'exaspéra à ce point que, rassemblant toute sa force et son
énergie, le galant mari allongea à son épouse un coup de pied qui
l'envoya promener par-dessus la rivière, où elle fut changée en une
masse de roc qui a subsisté depuis lors, souvenir éloquent de sa
méchanceté et leçon solennelle à toutes les mégères futures. Comment il
se fait que l'inoffensif époux fut, lui aussi, métamorphosé en pierre
sur l'autre bord du fleuve, on ne nous l'explique pas; peut-être faut-il
supposer que le résultat inespéré de son action le pétrifia
d'étonnement.
Quoi qu'il en soit de la légende, les deux rocs sont là, et l'on pense
qu'autrefois ils étaient reliés par une barrière de pierre que le Yukon
a usée et détruite à la longue: la barre a été formée par les eaux
tombant en cataracte de cette écluse naturelle.
La rivière de Seventy Mile a aussi des placers et des barres aurifères
de valeur et de vaste étendue qui ne demandent qu'à être exploités pour
donner un bon rendement. Mais il faut pour cela des pompes et un certain
équipement de matériel très coûteux à transporter, tandis que la
main-d'oeuvre est encore chère. Il est vrai que, chaque année, les prix
s'abaissent un peu. Le temps n'est donc pas éloigné où toutes ces
richesses seront mises en valeur et ajouteront au stock monétaire, au
bien-être universel.
[image: CONVOI DE MINEURS.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Le Yukon franchit le Cercle Arctique à Fort Yukon, à 550 kilomètres de
Dawson, après avoir suivi dans son cours une direction généralement
Nord-Ouest; il reçoit en ce point l'apport des eaux de la rivière du
Porc-Épic, qui vient du Nord-Est, et puis redescend vers le Sud-Ouest
pour se jeter dans la mer de Bering, après un parcours de 2 420
kilomètres depuis Dawson. De son embouchure, où se trouve le poste de
Kutlik, on compte 150 kilomètres jusqu'à Saint-Michel. Ce port, situé
sur une île, est le lieu de rendez-vous des vapeurs océaniques qui
viennent de tous les points de la côte du Pacifique et des vapeurs
fluviaux qui naviguent exclusivement dans les eaux du Yukon, de Kutlik à
Dawson ou même au White Horse, sur une distance totale de 2 940
kilomètres. À ce dernier point, un transbordement a lieu, à cause des
rapides, jusqu'à la tête du cagnon, d'où un autre vapeur navigue jusqu'à
Bennett, éloigné de 126 kilomètres, de sorte que la longueur totale des
eaux navigables du Yukon s'élève à 3 066 kilomètres.
Il y avait, en juillet, à Saint-Michel, des milliers de personnes
cherchant à remonter le Yukon. Les rives du fleuve étaient littéralement
bordées de tentes, et, bien que plus de 40 steamers neufs eussent passé
la barre, venant des ports du Pacifique, un grand nombre de ces
aventuriers ne pouvaient, faute de bateaux, s'embarquer à temps pour
atteindre Dawson avant la fermeture de la saison par la glace.
Toutes sortes d'embarcations remontaient le fleuve, remorquées, halées,
poussées à la perche, et portant toute espèce de gens et de
marchandises. Une barque longue de 30 mètres était chargée de whisky et
d'autres boissons. Le nombre des femmes sur cette route égalait presque
celui des hommes. De fréquents accidents ont eu lieu sur la côte avant
d'arriver à Saint-Michel. Ainsi le _Cormorangh_ perdit un remorqueur à
vapeur et deux chalands en acier. Le _Portland_ perdit aussi deux
chalands; la flottille des steamers Moran était endommagée, et l'on
réparait ses bateaux dans un des ports de la côte. On rapporte également
que l'_Oil City_, le vapeur de la _Standard Oil Company_, a été mis en
pièces.
Les steamers du Yukon sont allongés et étroits; ils ont de 15 à 50
mètres de long, sur 7 à 10 de large; quelques-uns peuvent porter 500
tonnes. Ils sont bâtis sur le modèle des steamers naviguant sur le
Mississipi et ont deux étages: l'inférieur contenant la machine, les
chaudières, les marchandises et un espace libre pour y entasser le bois
coupé le long des rives et chargé au fur et à mesure des besoins; le
supérieur, où sont les cabines, les salles à manger, le salon, le
fumoir, etc. La guérite du capitaine et du pilote surmonte le tout et
est placée tout à fait à l'avant. Généralement ces bateaux portent deux
cheminées jumelles et une roue à aubes à l'arrière. Leur vitesse peut
atteindre 12 ou 13 noeuds à l'heure dans les eaux sans courant, leur
tirant d'eau est de moins d'un mètre.
[image: NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON.
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
À la date du 17 septembre dernier, il en était arrivé déjà 57 de
Saint-Michel à Dawson, ayant remonté le fleuve en 15 à 20 jours. L'un
deux, le _Yukoner_, commandé par le capitaine Irwin, de Victoria, ne mit
que huit jours et dix heures, établissant ainsi le record de vitesse. Il
espérait faire en moins de temps encore la descente du fleuve, mais
diverses causes le firent rester une dizaine de jours en route.
Les prix sont encore très élevés à Dawson, et il est certain que le
nombre actuel des habitants de la ville est hors de proportion avec la
demande de bras. Voici ce que disait, à ce sujet, au printemps 1898, le
juge Mac Guire, qui venait de retourner au Canada:
«Je me hasarderai sans crainte à avancer que des 16 000 habitants de
Dawson, sur lesquels 13 000 sont arrivés ce printemps, 3 000 seulement
auraient dû venir. De ceux qui sont venus, bien peu se rendent compte
des difficultés de la route, et quand ils s'en rendront compte il sera
trop tard. Le prochain hiver peut être bien plus rigoureux que le
dernier, et il est probable que beaucoup périront sur la glace.»
M. Mac Guire, il convient de l'ajouter, doit être un pessimiste, qui ne
voit pas en beau les choses du Klondyke. En effet, il a donné sa
démission parce qu'il ne considérait pas son salaire, de 5 000 dollars
par an, comme suffisant. Pour justifier sa demande de mise à la
retraite, il écrivit ce qui suit: «Le Juge du Territoire du Yukon
devrait être mieux rétribué qu'un simple manoeuvre; or il n'y a pas de
travailleur ordinaire, à Dawson, qui ne gagne plus de 5 000 dollars par
an.»
Au sujet de la valeur probable de l'or extrait au Klondyke en 1898,
voici encore deux opinions:
Le major Walsh l'estime à 11 000 000 de dollars, et M. Mac Question, à 8
000 000.
Il faut dire que le premier de ces messieurs, ayant été gouverneur du
Yukon jusqu'en septembre dernier, est peut-être le mieux à même de
formuler un jugement sur la question. D'un autre côté, le chef du bureau
d'essais de l'or des États-Unis à Seattle a publié un rapport officiel
constatant que son bureau a reçu du Klondyke de l'or pour une valeur de
4 300 000 dollars, et il déclare qu'une lettre du bureau d'essais de San
Francisco annonçait une recette de 3 600 000 dollars de la même source,
soit ensemble 7 900 000. Si l'on tient compte du fait qu'une fraction
du produit aurifère du Klondyke, pour 1898, est restée dans le pays pour
des opérations ultérieures ou des achats de claims, qu'une autre
fraction a été absorbée par la taxe gouvernementale et qu'enfin une
autre fraction encore a été débarquée directement à Victoria et
Vancouver, on concluera que ces évaluations sont plutôt au-dessous
qu'au-dessus de la réalité.
[image: STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]
Il est probable que le prix de transport des marchandises par le fleuve
subira une modification, si l'on en juge par la concurrence qui se
prépare. Les diverses compagnies annoncent, en effet, qu'elles vont
augmenter le nombre des vapeurs et développer le service. Il se
construit, en ce moment, à San Francisco, un grand steamer dont le
capitaine assure qu'il sera de force à remonter les rapides du White
Horse. Un autre, l'_Aquila_, sera transporté par le tramway au-dessus
des rapides et naviguera dans les eaux des lacs supérieurs, l'été
prochain.
Une centaine de rennes appartenant au gouvernement des États-Unis sont
en route, par le Dalton Trail, pour Circle City. On attend avec intérêt
le résultat de cette expérience pour juger de leur utilité en Alaska.
On annonce que la «royauté» (_royalty_) ou taxe de 10 pour 100, prélevée
par le gouvernement canadien sur le produit brut des placers du
Territoire du Yukon (elle n'existe que là), va être réduite à un taux
strictement suffisant pour payer les dépenses dans ce territoire. Cette
taxe a été attaquée avec violence par les mineurs, qui prétendaient
qu'elle était surtout injuste comme impôt. Eux seuls, disaient-ils, en
étaient atteints, alors que les tenanciers et propriétaires de «salons»,
de tripots, de jeux, d'hôtels, de restaurants, etc., à Dawson, qui font
tous des affaires sinon plus lucratives, du moins plus sûres que les
mineurs, en étaient exempts. De plus, ajoutaient-ils, beaucoup de claims
qui, sans cela, pourraient être exploités avec profit, cessent de l'être
à cause de la «royauté», car un bénéfice de 10 pour 100 ne tentera que
fort peu de capitalistes, qui se décideraient à travailler s'ils
retiraient 20 pour 100. C'est ainsi que plusieurs prospecteurs de claims
ont renoncé à les faire opérer cet hiver, espérant que cette taxe inique
serait abolie avant longtemps, ou tout au moins grandement réduite. Ils
se sont contentés de faire «représenter» leurs claims, c'est-à-dire
qu'ils ont payé des individus pour les occuper personnellement pendant
trois mois et empêcher ainsi le bail de devenir nul et sans effet.
[image: PÉPITES DU KLONDYKE.--PHOTOGRAPHIES D'APRÈS
NATURE.--POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº
1, 47 GR. 1/2; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39
GRAMMES.--VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.]
La loi minière canadienne ne donne pas le droit de propriété sur le
terrain du claim au mineur qui le jalonne, mais seulement sa possession
pour une année à partir du jour où il est enregistré et à condition que
le mineur l'habite et l'occupe au moins trois mois dans cette période ou
se fasse représenter par une autre personne. La loi américaine, sur ce
point, est plus libérale et n'exige que trois semaines. Il y a un an, il
en coûtait 1 000 dollars à quelqu'un pour obtenir un représentant; cet
été on en pouvait embaucher à raison de 500 dollars et même à moins.
Cette mesure a été imaginée dans le but d'empêcher la spéculation sur
les claims et d'obliger le détenteur provisoire à travailler ou à faire
travailler le sien sans retard, soit l'année même de son obtention.