Le Klondyke et ses affluents.--Les placers de Bonanza et de
l'Eldorado.--Le Dôme.--Comment on a découvert l'or.--Les richesses
du Klondyke.--Les creeks de Hunker, Gold Bottom, etc.--M. Mac
Donald.
[image: BONANZA CREEK.--DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE M.
GOLDSCHMIDT.]
Bonanza Creek se jette dans le Klondyke, à un kilomètre et demi
au-dessus de Dawson, non loin de la jonction du Klondyke et du Yukon, à
main droite en remontant la rivière.
Depuis son confluent jusqu'à deux ou trois kilomètres de sa source, le
courant est paresseux, et lors de l'étiage, en été, il ne fournit que
tout juste assez d'eau pour alimenter les boîtes à laver (_sluice
boxes_) pour les opérations hydrauliques. La vallée a, sur presque toute
sa longueur, 150 à 300 mètres de large et conserve une direction assez
uniforme. Quelques barres de gravier et de sable seulement, la majeure
partie du terrain plat étant recouverte d'arbres, de mousses et de
marécages. Les flancs de la vallée ne sont pas formés de rochers
perpendiculaires, mais au contraire de bancs et de terrasses en retrait
et finissant par s'arrondir au sommet de la colline. De chaque côté du
ruisseau courent des filets d'eau appelés _pups_, qui ne sont que
l'écoulement temporaire des eaux que le chaud soleil d'été fait sortir
du sol dégelé à peu de profondeur de la surface.
À 22 kilomètres, le ruisseau Eldorado se jette dans le Bonanza, rive
droite. Cet endroit est connu sous le nom de Fourches (_Forks_), et est
le centre d'une agglomération d'une douzaine ou deux de cabanes,
plusieurs d'entre elles décorées du nom d'hôtel, de salon ou de
restaurant. Les deux cours d'eau sont à très peu près d'égal volume et
aurifères, quoiqu'on admette généralement que, si l'Eldorado l'emporte
par la quantité d'or, le Bonanza lui est supérieur par la qualité du
titre, qui vaut en effet un dollar l'once de plus que l'autre.
Excepté vers le Nord, le vaste plateau situé entre les montagnes
Rocheuses aux pics dentelés et le massif de collines arrondies qui
rayonnent du Dôme, est bien arrosé et plus ou moins boisé. Il est
prospecté par des chercheurs d'or, dont la présence est indiquée par des
feux de camp nombreux.
Jusqu'à présent les recherches pour la découverte de quartz aurifère
n'ont pas été faites sur une grande échelle, les placers attirant de
préférence l'attention des mineurs, attendu qu'ils peuvent s'exploiter
sans grands frais et sans l'aide de machines. De plus, c'est l'opinion
de plusieurs experts que le Klondyke proprement dit ne donnera pas de
filons. Du moins une série assez considérable d'essais faits avec des
spécimens de quartz fort variés et pris un peu sur tous les points des
placers n'ont pas eu de résultats satisfaisants.
On dit que le bouleversement qui a renversé les montagnes de cette
région, et qui les a pulvérisées et arrondies, a été si complet que les
veines intactes de quartz sont sans doute à une très grande profondeur
et ne pourront être, si elles le sont jamais, découvertes que par
accident.
Le quartz trouvé à la surface est à l'état fragmentaire et entièrement
privé d'or ou de pyrites aurifères.
Mais les _prospects_ ne sont pas confinés au Klondyke, ni au voisinage
immédiat de Dawson. À peu près tous les tributaires importants du Yukon
sont examinés et fouillés par les chercheurs d'or. Le long des bancs du
Yukon, entre Dawson et Forty Mile, on a trouvé des veines de minerai
chargé de cuivre natif; à Dawson même, deux ou trois veines ont été
déterminées et livrent du minerai de pyrites aurifères de qualité
inférieure. Plus haut sur la rivière, dans les formations calcaires
carbonifères, on trouve des minerais de bromures d'argent et de galène,
tandis qu'on annonce la découverte sur la Stewart de filons de minerais
saturés d'or vierge.
[image: LE DÔME.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]
Voici, suivant M. Ogilvie, le nouveau gouverneur général du Territoire
du Nord-Ouest et pendant des années arpenteur et géologue du
Gouvernement dans le Yukon, quelle a été l'origine de la découverte de
l'or dans le Yukon:
«La découverte de l'or au Klondyke, comme on l'appelle, bien que le nom
propre de la rivière soit un nom indien, _Thronda_, a été faite par
trois hommes: Robert Henderson, Frank Swanson et un nommé Munson, qui en
juillet 1896 prospectaient le long de la rivière Indienne. Ils
remontèrent le cours d'eau sans trouver rien qui les satisfît, jusqu'à
ce qu'ils parvinssent au Dominion Creek. Après avoir fouillé là aussi,
ils escaladèrent la colline, découvrirent Gold Bottom, obtinrent de bons
prospects et se mirent à l'oeuvre.
«Leurs provisions venant à manquer, ils décidèrent de partir pour Sixty
Mile afin de s'y ravitailler, et dans ce dessein ils descendirent la
rivière Indienne jusqu'au Yukon, puis remontèrent celui-ci jusqu'à Sixty
Mile, où quelqu'un avait établi un poste d'échange.
«De là passant à Forty Mile, ils rencontrèrent un homme, un Californien,
qui pêchait en compagnie de deux Indiens: c'étaient des Indiens du
Canada, des hommes du roi Georges, comme ils s'appellent eux-mêmes avec
orgueil. Un des articles du Code du mineur est que, s'il vient à faire
une découverte, il doit se hâter de la publier; aussi nos individus se
crurent-ils obligés d'informer les pêcheurs qu'il y avait une riche
«paie» sur Gold Bottom. Les deux Indiens se joignirent à la bande, et
tous ensemble se mirent en route vers Bonanza, d'où ils descendirent sur
Gold Bottom. Ils y prospectèrent une demi-journée et rétrogradèrent sur
Bonanza, à une distance de 15 kilomètres, où ils prirent un petit tas de
terre, un _pan_ (plat){*}, qui les encouragea à continuer. En quelques
instants ils recueillirent là 12 dollars 75 cents. Un claim de
«découverte» fut jalonné, ainsi qu'un au-dessus et un au-dessous pour
les deux Indiens.
{*}[Un _pan_ ou plat reçoit deux pelletées de gravier. Il y a dix plats
au pied cube. Un ouvrier pourrait en laver 90 par jour.]
«En août 1896, le prospecteur californien, connu généralement sous le
nom de Georges le Siwash, parce qu'il vivait avec les Indiens (Siwash),
descendit à Forty Mile pour chercher des provisions. Il rencontra
plusieurs mineurs et leur fit part de sa trouvaille en leur montrant
les 12 dollars 75 qu'il avait mis dans une vieille douille de cartouche
de Remington. Ils ne voulurent pas le croire, sa réputation de véracité
étant quelque peu au-dessous du pair.
[image: UN CLAIM EN EXPLOITATION. DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
«Les mineurs disaient de lui que c'était le plus grand menteur qu'on eût
jamais vu, et ils doutèrent de sa parole. Néanmoins ils étaient
préoccupés de savoir la vérité.
«Finalement, ils vinrent me trouver, me demandant mon opinion: je leur
fis remarquer qu'il ne pouvait y avoir le moindre doute quant aux 12
dollars 75 en or en sa possession. La seule question, par conséquent,
était de savoir où il les avait trouvés. Il ne venait ni de Miller, ni
de Glacier, ni non plus de Forty Mile. Donc l'or semblait bien avoir été
ramassé à l'endroit où Georges l'indiquait. Alors une grande excitation
s'ensuivit. Tous les mineurs se précipitèrent vers le pays fortuné, si
riche en or. Tout le ruisseau, sur une distance d'environ 30 kilomètres,
donnant environ 200 claims, fut jalonné en quelques semaines. Eldorado
Creek, long de 11 à 12 kilomètres et fournissant à peu près 80 claims,
fut occupé à peu près dans le même espace de temps.
«Boulder, Adams et d'autres vallons encore furent prospectés et
donnèrent de bonnes indications de surface, l'or étant trouvé dans le
gravier des ruisseaux. De tels indices constatés à la surface peuvent
être considérés comme preuve de l'existence d'un sous-sol excellent.
C'est en décembre que le caractère des fouilles fut déterminé. Un
certain claim sur Bonanza, ayant été soigneusement examiné, permit
d'établir la valeur du district. Le possesseur de ce claim avait
l'habitude de laver chaque soir une couple de baquets de gravier et
payait ses hommes à raison d'un dollar et demi l'heure, un beau salaire,
comme on voit. Sur un claim de l'Eldorado, on fit un _pan_ (plat) de 112
dollars. C'était magnifique. Il y eut un pan encore plus considérable au
nº 6, et cela continua ainsi en augmentant de jour en jour. La nouvelle
en parvint à Circle City, qui se vida de ses habitants, lesquels
accoururent à Dawson. Mais, hélas! à leur arrivée, les pauvres diables
découvrirent qu'il y avait déjà des mois que tous les creeks avaient été
jalonnés.
[image: UN COIN TYPIQUE DE PAYSAGE DU KLONDYKE.--DESSIN DE
TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
«Parmi les retardataires se trouvait un Irlandais qui, se voyant dans
l'impossibilité de s'adjuger un claim, arpenta le creek du haut en bas,
et s'efforça de terroriser les occupants en les menaçant, grâce à ses
relations à Ottawa, de faire réduire de 500 à 250 pieds la longueur de
leurs claims. Il offrit un jour de parier 2 000 dollars qu'avant le
1er août tous les claims seraient diminués de moitié. Certain mineur
à qui il avait fait cette offre vint et me questionna à ce propos. Je
lui dis: «Pariez-vous?» Il répondit: «Quelquefois». Alors je lui dis
qu'il n'avait jamais été si sûr de tenir 2 000 dollars qu'il l'aurait
été s'il avait accepté ce pari. Ce genre d'intimidation fut poussé si
loin que je dus faire afficher des proclamations portant que les
dimensions des claims étaient réglées par acte du Parlement du Canada,
et qu'aucune modification ne pouvait être apportée, si ce n'était par ce
même Parlement. J'engageai les mineurs à ignorer absolument les menaces
faites à ce sujet.
[image: UN INSTANT DE REPOS.--DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE
M. GOLDSCHMIDT.]
«Bonanza et Eldorado Creek font ensemble 278 claims; leurs différents
affluents en donnent autant, et tous ces claims sont bons. Je n'hésite
pas à déclarer qu'une centaine de ceux de Bonanza rapporteront plus de
150 000 000 de francs. Le claim nº 30 Eldorado, à lui seul, donnera 5
millions, et dix autres voisins 500 000 francs chacun. Ces deux
ruisseaux produiront, j'en suis tout à fait certain, de 300 à 400
millions de francs, et je peux dire en confiance qu'il n'y a pas d'autre
région de même étendue dans le monde qui, dans le même temps, ait
contribué à créer autant de fortunes permettant à leurs propriétaires de
retourner dans leurs familles et de vivre en paix pendant le restant de
leurs jours, surtout si l'on considère que le travail doit se faire avec
des moyens extrêmement limités, que les vivres et la main-d'oeuvre sont
rares, et que l'on doit se servir des expédients les plus rudimentaires.
Quand je vous dirai que, pour travailler proprement un claim, il faut de
10 à 12 hommes et que, cette année-là, il ne s'en trouvait que 200, vous
aurez une idée des difficultés qu'il y a à surmonter.
«Sur Bear Creek, à 10 ou 12 kilomètres, de bons claims ont été
découverts, ainsi que sur Gold Bottom, Hunker, Last Chance et Cripple
Creek.
«À Gold Bottom on a trouvé des pans de 15 dollars, ainsi qu'à Hunker
Creek, et, quoiqu'on ne puisse pas dire que ces claims soient aussi
riches que Bonanza ou Eldorado, ils sont plus riches que n'importe quels
ruisseaux connus dans la contrée. À 50 kilomètres en remontant le
Klondyke, Too Much Gold (Creek de Trop d'or) fut découvert. Le nom lui
vint de ce que les Indiens qui y travaillèrent pour la première fois,
remarquant le mica scintillant au fond de l'eau et pensant que c'était
de l'or, diront qu'il y avait trop d'or, plus d'or que de gravier.»
[image: LE TRAVAIL DANS UN CLAIM D'ELDORADO.--DESSIN DE J. LAVÉE,
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
M. Ogilvie, qui est une autorité dans la matière, dit plus loin: «Un
claim de l'Eldorado fut piqueté par un jeune homme, qui le vendit
quelques jours plus tard pour 85 dollars; l'acheteur n'y mit jamais la
pioche et le vendit à son tour au commencement d'avril 1897 pour une
somme de 31 000 dollars en monnaie légale du Canada, ce qui en poudre
d'or à 17 dollars l'once est équivalent à 35 000 dollars au moins. Un
autre exemple: un Canadien français étant pris de liqueur vendit son
claim sur Eldorado pour 500 dollars. Une fois dégrisé, il en eut du
regret. Des personnes qu'il savait devoir s'y connaître l'informèrent
que tout contrat fait en état d'ivresse était illégal: il menaça
alors de commencer un procès pour annuler la vente. Il n'y a pas de
doute que tous les participants ne fussent plus ou moins ivres au moment
où le contrat fut conclu, et plutôt que de risquer un procès, l'acheteur
du claim lui offrit environ un dixième du claim original, pourvu qu'il
se désistât de tout droit et titre, réel ou imaginaire, qu'il pouvait
avoir. Il accepta cette proposition vers le milieu de mars dernier, et,
en avril, il vendit sa part dans cette petite portion de claim pour 15
000 dollars.
«Dans une visite que je fis à Eldorado vers la fin de juin, j'estimai la
production de 24 claims sur ce Creek et je trouvai qu'elle s'élevait à
826 000 dollars à raison de 17 dollars l'once, ce résultat provenant
d'un simple grattage de chacun de ces claims. Cependant il y en a quatre
ou cinq d'entre eux qui excédèrent 100 000 dollars chacun. Un claim
d'Eldorado fut vendu 45 000 dollars, soit 5 000 comptant le 13 avril, 15
000 le 15 mai (si le paiement n'était pas effectué à cette date le claim
et l'argent restaient au vendeur) et la balance de 25 000 le 1er
juillet, à défaut de quoi l'acheteur perdait tout. Je pensai tout
d'abord que la transaction était extrêmement hasardeuse, et je
m'imaginai que probablement il allait perdre une bonne somme dans
l'affaire. Lui, cependant, connaissait très bien son terrain, et il me
dit, quand les documents nécessaires au transfert furent réunis, qu'il
ne s'était jamais senti de sa vie si sûr d'une fortune, quoiqu'il eût
miné pendant près de vingt ans.
«Il ne pouvait pas encore laver, car le ruisseau était toujours gelé. Il
se mit donc à l'oeuvre avec deux rockers et paya ses 15 000 dollars le 11
mai, quatre jours avant leur dû; la balance de 25 000 était complète
vers le 20 juin. C'était acquérir en fait le claim pour deux mois de
travail.
«Un autre exemple tiré du Bonanza Creek: le 16 avril dernier, Georges
Carmack vendit pour son associé Tagish Charley une moitié d'un claim
pour 5 000 dollars, dont 500 dollars au comptant, balance au 1er
juillet. À défaut l'acheteur perdait le claim et son argent.
«Le 1er juillet, comme je passais devant la cabane de Carmack,
j'entrai pour le voir et trouvai l'individu payant les 4 500 dollars du
solde.
«Après la conclusion de l'affaire, je demandai à l'acquéreur comment la
chose avait tourné. «Oh, dit-il, passablement bien.» Je le priai de me
dire le résultat de son opération: «Certes, répondit-il, j'ai fouillé 24
pieds de long, 14 de large, et ai lavé 8 000 dollars.
«Je lui dis: «Eh bien, je connais la superficie de votre claim. En
supposant qu'il soit également riche partout, nous allons voir combien
vous allez en retirer.» Je calculai de tête et lui dis: «2 400 000
dollars.» Il s'écria: «Que vais-je faire de tout cet argent?--Oh! ne
vous tracassez pas, répliquai-je, vous n'aurez pas tant de tourment que
cela, il est difficile que votre claim atteigne cette richesse.
Admettant qu'il produise un quart de cela, vous aurez encore 600 000
dollars. Admettant de nouveau que ce n'est qu'une bande étroite qu'il
vous est arrivé de toucher, à ce taux-là vous auriez encore 83 000
dollars, ce qui est bien assez pour votre bonheur.» Bonanza Creek a à
peu près 30 kilomètres de long. Comme un claim a 500 pieds mesurés en
ligne droite dans la direction générale de la rivière, on compte donc
sur ce creek plus de 200 claims; sur ce nombre, environ 100 sont bons,
les uns riches et quelques-uns très riches. Les 100 autres sont
probablement bons également, mais il n'y a pas eu assez de prospects
pour en garantir le rapport définitif.
«Plus de 70 claims ont été jalonnés sur Eldorado Creek. De ce nombre
plus de 40 sont reconnus riches. Je ne suis pas ambitieux d'argent, mais
je voudrais choisir 30 claims sur Eldorado Creek, allouer à leurs
possesseurs 1 000 000 de dollars chacun et garder le reste pour
moi-même. J'aurais certainement encore assez pour mener jusqu'à la fin
de mes jours une existence agréable et pour laisser aux miens ce qu'on
appelle une honnête aisance.
[image: UN CLAIM D'ELDORADO--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS
DE L'AUTEUR.]
«Les claims de côtes ont été jalonnés sur ces creeks, et quand je
partis, le 12 juillet, quelques-uns donnaient de fort beaux prospects:
des pans livrant de 6 à 8 dollars dans quelques cas.
«Un jour, comme je rendais visite à Clarence Berry, le possesseur des
nos 5 et 6 Eldorado, il me dit que ses hommes avaient touché une
couche très riche le jour précédent et ajouta: «Vous devriez vous amuser
à essayer vous-même un peu de ce gravier.» Je refusai d'abord, puis je
me décidai enfin à charger un pan et à le laver, mais pas pour moi-même.
Mon désir était seulement de laver un pan riche, pour pouvoir dire que
je l'avais fait. Je lui demandai combien il pensait que je ferais au
pan: «Oh! à peu près 300 dollars», me répondit-il. Je partis, piochai
dans le riche gravier qu'on me montra, mais j'avoue qu'il ne m'aurait
pas été possible de dire s'il y avait de l'or, ou non, dans ce que je
remuais. Je remplis bien le pan, peut-être un peu plus que les deux
pelletées réglementaires, je le pris, le lavai, le séchai et le
nettoyai.
«Au taux de 17 dollars l'once, je trouvai 595 dollars dans ce pan, soit
le salaire de 6 mois et plus d'un bon commis! Cela me prit 20 minutes.
Autant que je sache, ce pan est le plus riche qui ait été lavé dans le
pays.
«Hunker est le creek qui, à ce que l'on croit, rivalisera de richesse
avec ceux de Bonanza et Eldorado; il est à une vingtaine de kilomètres
de Dawson et coule parallèlement à Bonanza: comme ce dernier, il se
jette dans le Klondyke; la vallée de Hunker a environ 27 kilomètres; ce
n'est qu'à partir du premier de ses affluents, le Last Chance, qu'on
trouve de l'or.
«Cette découverte fut faite quelques mois après celle du Bonanza. Il
était alors trop tard pour le travailler avec succès; aussi rien de
positif n'en peut être dit, sinon que les _prospects_ sont très
satisfaisants. Dernièrement un claim de ce creek fut acheté en partie à
terme pour une somme de 23 000 dollars qui fut tirée du claim même; le
propriétaire eut même un excédent qui lui permit d'acheter le reste pour
40 000 dollars. Le Gold Bottom Creek, qui joint le Hunker un peu
au-dessus de la Découverte, a aussi donné de très bons prospects, mais
toute cette région est à peine connue. Cet hiver cependant verra un
grand développement de ses ressources; le lit de roche (_bed rock_) se
trouve à environ 6 mètres de profondeur.»
Il y a d'autres creeks dont nous pourrions parler. Mais à quoi bon? Tout
ce que nous aurions à dire se résumerait en cette seule constatation: il
y a là-bas de l'or, il y a beaucoup d'or. «Mais, comme le dit avec
raison M. Auzias-Turenne, dans son livre récent, il serait oiseux
d'insister sur l'exagération de la presse de Vancouver, de Seattle, de
San Francisco, etc., quant à l'étendue des célèbres gisements aurifères.
On était malheureusement d'autant plus porté à croire ces journaux que
les vaisseaux du Yukon rapportaient à la même époque de splendides
cargaisons de pépites. Le Klondyke a produit 2 500 000 dollars en 1897.
C'est 4 millions de dollars qu'il faudrait dire, car une grande partie
du revenu des lavages est restée dans le pays sous forme de travaux
nécessaires à de plus grandes exploitations. À mon avis, les caisses et
les bourses des États-Unis ne recevront pas plus de 6 millions de
dollars du Klondyke en 1898. Voici l'explication d'un homme qui est à
proprement parler le roi du Klondyke, M. Mac Donald. Cet Écossais
catholique qui franchit le Chilkoot en 1895 et, faute d'un dollar,
priait un des pères jésuites de lui faire crédit d'une messe en 1896,
possède aujourd'hui des intérêts dans plus de soixante des meilleurs
claims du pays. Selon ses propres paroles, «le Klondyke produira,
d'avril à septembre 1898, cent millions de francs. Si ce n'était
l'intérêt de 10 pour cent du gouvernement, ce chiffre-là serait dépassé;
mais cette taxe aura pour résultat fatal une diminution considérable des
fouilles aurifères en 1899».
[image: COMMENT ON ARRIVE À DAWSON EN HIVER.--DESSIN DE GOTORBE,
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Et maintenant une question se pose: celle de savoir si ce surcroît de
production est de nature à diminuer la valeur de l'or en général et du
numéraire en particulier? Dans les siècles précédents, moins l'or était
abondant, plus il avait de valeur. De nos jours, nous voyons le
phénomène contraire se produire: l'or est de plus en plus abondant, sans
diminuer de valeur. On en a eu la preuve récente, lors des grands
arrivages d'or du Transvaal. La majeure partie de cet or alla grossir
les réserves de la Banque d'Angleterre, sans que cette grande
accumulation ait porté aucune atteinte à la stabilité de la valeur de
l'or; le numéraire ne subit aucune dépréciation.
La baisse de l'or est, en effet, arrêtée par la demande incessante dont
il est l'objet. «L'institution du crédit, dit M. E. F. Johanet,
l'accroissement de la population, la multiplicité des entreprises, la
facilité et la rapidité des communications, les développements de
l'industrie en exigeant l'emploi d'un plus grand numéraire, en
occasionnant la perte, l'usure et l'usage d'une plus grande quantité de
matières d'or ont opposé une digue à la dépréciation. Le continuel
roulement entre l'or et le papier produit un mouvement de transactions
autrefois inconnu; il active l'industrie, dont les produits deviennent
plus abondants et moins chers; en assurant au capital un emploi plus
fécond et plus constant, il a accru le pouvoir d'achat de l'or.»
Mais ce n'est pas seulement aux usages monétaires que l'or fournit son
contingent; la moitié environ de la production est employée dans les
arts et l'industrie, et de ce chef, la consommation du métal précieux ne
peut qu'aller en augmentant. Il semble donc impossible que l'abondance
de l'or cause sa dépréciation. Un fait, cependant, l'exposerait à toutes
les fluctuations: le monnayage libre et illimité de l'argent. Or, contre
ce fait, les grandes nations qui détiennent presque toute la monnaie du
monde se sont sagement prémunies en suspendant la frappe libre. Et, en
définitive, il est encore loin le jour où notre louis d'or tombera à 10
francs?