XIII

Le Klondyke et ses affluents.--Les placers de Bonanza et de

l'Eldorado.--Le Dôme.--Comment on a découvert l'or.--Les richesses

du Klondyke.--Les creeks de Hunker, Gold Bottom, etc.--M. Mac

Donald.

[image: BONANZA CREEK.--DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE M.

GOLDSCHMIDT.]

Bonanza Creek se jette dans le Klondyke, à un kilomètre et demi

au-dessus de Dawson, non loin de la jonction du Klondyke et du Yukon, à

main droite en remontant la rivière.

Depuis son confluent jusqu'à deux ou trois kilomètres de sa source, le

courant est paresseux, et lors de l'étiage, en été, il ne fournit que

tout juste assez d'eau pour alimenter les boîtes à laver (_sluice

boxes_) pour les opérations hydrauliques. La vallée a, sur presque toute

sa longueur, 150 à 300 mètres de large et conserve une direction assez

uniforme. Quelques barres de gravier et de sable seulement, la majeure

partie du terrain plat étant recouverte d'arbres, de mousses et de

marécages. Les flancs de la vallée ne sont pas formés de rochers

perpendiculaires, mais au contraire de bancs et de terrasses en retrait

et finissant par s'arrondir au sommet de la colline. De chaque côté du

ruisseau courent des filets d'eau appelés _pups_, qui ne sont que

l'écoulement temporaire des eaux que le chaud soleil d'été fait sortir

du sol dégelé à peu de profondeur de la surface.

À 22 kilomètres, le ruisseau Eldorado se jette dans le Bonanza, rive

droite. Cet endroit est connu sous le nom de Fourches (_Forks_), et est

le centre d'une agglomération d'une douzaine ou deux de cabanes,

plusieurs d'entre elles décorées du nom d'hôtel, de salon ou de

restaurant. Les deux cours d'eau sont à très peu près d'égal volume et

aurifères, quoiqu'on admette généralement que, si l'Eldorado l'emporte

par la quantité d'or, le Bonanza lui est supérieur par la qualité du

titre, qui vaut en effet un dollar l'once de plus que l'autre.

Excepté vers le Nord, le vaste plateau situé entre les montagnes

Rocheuses aux pics dentelés et le massif de collines arrondies qui

rayonnent du Dôme, est bien arrosé et plus ou moins boisé. Il est

prospecté par des chercheurs d'or, dont la présence est indiquée par des

feux de camp nombreux.

Jusqu'à présent les recherches pour la découverte de quartz aurifère

n'ont pas été faites sur une grande échelle, les placers attirant de

préférence l'attention des mineurs, attendu qu'ils peuvent s'exploiter

sans grands frais et sans l'aide de machines. De plus, c'est l'opinion

de plusieurs experts que le Klondyke proprement dit ne donnera pas de

filons. Du moins une série assez considérable d'essais faits avec des

spécimens de quartz fort variés et pris un peu sur tous les points des

placers n'ont pas eu de résultats satisfaisants.

On dit que le bouleversement qui a renversé les montagnes de cette

région, et qui les a pulvérisées et arrondies, a été si complet que les

veines intactes de quartz sont sans doute à une très grande profondeur

et ne pourront être, si elles le sont jamais, découvertes que par

accident.

Le quartz trouvé à la surface est à l'état fragmentaire et entièrement

privé d'or ou de pyrites aurifères.

Mais les _prospects_ ne sont pas confinés au Klondyke, ni au voisinage

immédiat de Dawson. À peu près tous les tributaires importants du Yukon

sont examinés et fouillés par les chercheurs d'or. Le long des bancs du

Yukon, entre Dawson et Forty Mile, on a trouvé des veines de minerai

chargé de cuivre natif; à Dawson même, deux ou trois veines ont été

déterminées et livrent du minerai de pyrites aurifères de qualité

inférieure. Plus haut sur la rivière, dans les formations calcaires

carbonifères, on trouve des minerais de bromures d'argent et de galène,

tandis qu'on annonce la découverte sur la Stewart de filons de minerais

saturés d'or vierge.

[image: LE DÔME.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE

L'AUTEUR.]

Voici, suivant M. Ogilvie, le nouveau gouverneur général du Territoire

du Nord-Ouest et pendant des années arpenteur et géologue du

Gouvernement dans le Yukon, quelle a été l'origine de la découverte de

l'or dans le Yukon:

«La découverte de l'or au Klondyke, comme on l'appelle, bien que le nom

propre de la rivière soit un nom indien, _Thronda_, a été faite par

trois hommes: Robert Henderson, Frank Swanson et un nommé Munson, qui en

juillet 1896 prospectaient le long de la rivière Indienne. Ils

remontèrent le cours d'eau sans trouver rien qui les satisfît, jusqu'à

ce qu'ils parvinssent au Dominion Creek. Après avoir fouillé là aussi,

ils escaladèrent la colline, découvrirent Gold Bottom, obtinrent de bons

prospects et se mirent à l'oeuvre.

«Leurs provisions venant à manquer, ils décidèrent de partir pour Sixty

Mile afin de s'y ravitailler, et dans ce dessein ils descendirent la

rivière Indienne jusqu'au Yukon, puis remontèrent celui-ci jusqu'à Sixty

Mile, où quelqu'un avait établi un poste d'échange.

«De là passant à Forty Mile, ils rencontrèrent un homme, un Californien,

qui pêchait en compagnie de deux Indiens: c'étaient des Indiens du

Canada, des hommes du roi Georges, comme ils s'appellent eux-mêmes avec

orgueil. Un des articles du Code du mineur est que, s'il vient à faire

une découverte, il doit se hâter de la publier; aussi nos individus se

crurent-ils obligés d'informer les pêcheurs qu'il y avait une riche

«paie» sur Gold Bottom. Les deux Indiens se joignirent à la bande, et

tous ensemble se mirent en route vers Bonanza, d'où ils descendirent sur

Gold Bottom. Ils y prospectèrent une demi-journée et rétrogradèrent sur

Bonanza, à une distance de 15 kilomètres, où ils prirent un petit tas de

terre, un _pan_ (plat){*}, qui les encouragea à continuer. En quelques

instants ils recueillirent là 12 dollars 75 cents. Un claim de

«découverte» fut jalonné, ainsi qu'un au-dessus et un au-dessous pour

les deux Indiens.

{*}[Un _pan_ ou plat reçoit deux pelletées de gravier. Il y a dix plats

au pied cube. Un ouvrier pourrait en laver 90 par jour.]

«En août 1896, le prospecteur californien, connu généralement sous le

nom de Georges le Siwash, parce qu'il vivait avec les Indiens (Siwash),

descendit à Forty Mile pour chercher des provisions. Il rencontra

plusieurs mineurs et leur fit part de sa trouvaille en leur montrant

les 12 dollars 75 qu'il avait mis dans une vieille douille de cartouche

de Remington. Ils ne voulurent pas le croire, sa réputation de véracité

étant quelque peu au-dessous du pair.

[image: UN CLAIM EN EXPLOITATION. DESSIN DE TAYLOR, PHOTOGRAPHIE

DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

«Les mineurs disaient de lui que c'était le plus grand menteur qu'on eût

jamais vu, et ils doutèrent de sa parole. Néanmoins ils étaient

préoccupés de savoir la vérité.

«Finalement, ils vinrent me trouver, me demandant mon opinion: je leur

fis remarquer qu'il ne pouvait y avoir le moindre doute quant aux 12

dollars 75 en or en sa possession. La seule question, par conséquent,

était de savoir où il les avait trouvés. Il ne venait ni de Miller, ni

de Glacier, ni non plus de Forty Mile. Donc l'or semblait bien avoir été

ramassé à l'endroit où Georges l'indiquait. Alors une grande excitation

s'ensuivit. Tous les mineurs se précipitèrent vers le pays fortuné, si

riche en or. Tout le ruisseau, sur une distance d'environ 30 kilomètres,

donnant environ 200 claims, fut jalonné en quelques semaines. Eldorado

Creek, long de 11 à 12 kilomètres et fournissant à peu près 80 claims,

fut occupé à peu près dans le même espace de temps.

«Boulder, Adams et d'autres vallons encore furent prospectés et

donnèrent de bonnes indications de surface, l'or étant trouvé dans le

gravier des ruisseaux. De tels indices constatés à la surface peuvent

être considérés comme preuve de l'existence d'un sous-sol excellent.

C'est en décembre que le caractère des fouilles fut déterminé. Un

certain claim sur Bonanza, ayant été soigneusement examiné, permit

d'établir la valeur du district. Le possesseur de ce claim avait

l'habitude de laver chaque soir une couple de baquets de gravier et

payait ses hommes à raison d'un dollar et demi l'heure, un beau salaire,

comme on voit. Sur un claim de l'Eldorado, on fit un _pan_ (plat) de 112

dollars. C'était magnifique. Il y eut un pan encore plus considérable au

nº 6, et cela continua ainsi en augmentant de jour en jour. La nouvelle

en parvint à Circle City, qui se vida de ses habitants, lesquels

accoururent à Dawson. Mais, hélas! à leur arrivée, les pauvres diables

découvrirent qu'il y avait déjà des mois que tous les creeks avaient été

jalonnés.

[image: UN COIN TYPIQUE DE PAYSAGE DU KLONDYKE.--DESSIN DE

TAYLOR, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

«Parmi les retardataires se trouvait un Irlandais qui, se voyant dans

l'impossibilité de s'adjuger un claim, arpenta le creek du haut en bas,

et s'efforça de terroriser les occupants en les menaçant, grâce à ses

relations à Ottawa, de faire réduire de 500 à 250 pieds la longueur de

leurs claims. Il offrit un jour de parier 2 000 dollars qu'avant le

1er août tous les claims seraient diminués de moitié. Certain mineur

à qui il avait fait cette offre vint et me questionna à ce propos. Je

lui dis: «Pariez-vous?» Il répondit: «Quelquefois». Alors je lui dis

qu'il n'avait jamais été si sûr de tenir 2 000 dollars qu'il l'aurait

été s'il avait accepté ce pari. Ce genre d'intimidation fut poussé si

loin que je dus faire afficher des proclamations portant que les

dimensions des claims étaient réglées par acte du Parlement du Canada,

et qu'aucune modification ne pouvait être apportée, si ce n'était par ce

même Parlement. J'engageai les mineurs à ignorer absolument les menaces

faites à ce sujet.

[image: UN INSTANT DE REPOS.--DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE

M. GOLDSCHMIDT.]

«Bonanza et Eldorado Creek font ensemble 278 claims; leurs différents

affluents en donnent autant, et tous ces claims sont bons. Je n'hésite

pas à déclarer qu'une centaine de ceux de Bonanza rapporteront plus de

150 000 000 de francs. Le claim nº 30 Eldorado, à lui seul, donnera 5

millions, et dix autres voisins 500 000 francs chacun. Ces deux

ruisseaux produiront, j'en suis tout à fait certain, de 300 à 400

millions de francs, et je peux dire en confiance qu'il n'y a pas d'autre

région de même étendue dans le monde qui, dans le même temps, ait

contribué à créer autant de fortunes permettant à leurs propriétaires de

retourner dans leurs familles et de vivre en paix pendant le restant de

leurs jours, surtout si l'on considère que le travail doit se faire avec

des moyens extrêmement limités, que les vivres et la main-d'oeuvre sont

rares, et que l'on doit se servir des expédients les plus rudimentaires.

Quand je vous dirai que, pour travailler proprement un claim, il faut de

10 à 12 hommes et que, cette année-là, il ne s'en trouvait que 200, vous

aurez une idée des difficultés qu'il y a à surmonter.

«Sur Bear Creek, à 10 ou 12 kilomètres, de bons claims ont été

découverts, ainsi que sur Gold Bottom, Hunker, Last Chance et Cripple

Creek.

«À Gold Bottom on a trouvé des pans de 15 dollars, ainsi qu'à Hunker

Creek, et, quoiqu'on ne puisse pas dire que ces claims soient aussi

riches que Bonanza ou Eldorado, ils sont plus riches que n'importe quels

ruisseaux connus dans la contrée. À 50 kilomètres en remontant le

Klondyke, Too Much Gold (Creek de Trop d'or) fut découvert. Le nom lui

vint de ce que les Indiens qui y travaillèrent pour la première fois,

remarquant le mica scintillant au fond de l'eau et pensant que c'était

de l'or, diront qu'il y avait trop d'or, plus d'or que de gravier.»

[image: LE TRAVAIL DANS UN CLAIM D'ELDORADO.--DESSIN DE J. LAVÉE,

PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

M. Ogilvie, qui est une autorité dans la matière, dit plus loin: «Un

claim de l'Eldorado fut piqueté par un jeune homme, qui le vendit

quelques jours plus tard pour 85 dollars; l'acheteur n'y mit jamais la

pioche et le vendit à son tour au commencement d'avril 1897 pour une

somme de 31 000 dollars en monnaie légale du Canada, ce qui en poudre

d'or à 17 dollars l'once est équivalent à 35 000 dollars au moins. Un

autre exemple: un Canadien français étant pris de liqueur vendit son

claim sur Eldorado pour 500 dollars. Une fois dégrisé, il en eut du

regret. Des personnes qu'il savait devoir s'y connaître l'informèrent

que tout contrat fait en état d'ivresse était illégal: il menaça

alors de commencer un procès pour annuler la vente. Il n'y a pas de

doute que tous les participants ne fussent plus ou moins ivres au moment

où le contrat fut conclu, et plutôt que de risquer un procès, l'acheteur

du claim lui offrit environ un dixième du claim original, pourvu qu'il

se désistât de tout droit et titre, réel ou imaginaire, qu'il pouvait

avoir. Il accepta cette proposition vers le milieu de mars dernier, et,

en avril, il vendit sa part dans cette petite portion de claim pour 15

000 dollars.

«Dans une visite que je fis à Eldorado vers la fin de juin, j'estimai la

production de 24 claims sur ce Creek et je trouvai qu'elle s'élevait à

826 000 dollars à raison de 17 dollars l'once, ce résultat provenant

d'un simple grattage de chacun de ces claims. Cependant il y en a quatre

ou cinq d'entre eux qui excédèrent 100 000 dollars chacun. Un claim

d'Eldorado fut vendu 45 000 dollars, soit 5 000 comptant le 13 avril, 15

000 le 15 mai (si le paiement n'était pas effectué à cette date le claim

et l'argent restaient au vendeur) et la balance de 25 000 le 1er

juillet, à défaut de quoi l'acheteur perdait tout. Je pensai tout

d'abord que la transaction était extrêmement hasardeuse, et je

m'imaginai que probablement il allait perdre une bonne somme dans

l'affaire. Lui, cependant, connaissait très bien son terrain, et il me

dit, quand les documents nécessaires au transfert furent réunis, qu'il

ne s'était jamais senti de sa vie si sûr d'une fortune, quoiqu'il eût

miné pendant près de vingt ans.

«Il ne pouvait pas encore laver, car le ruisseau était toujours gelé. Il

se mit donc à l'oeuvre avec deux rockers et paya ses 15 000 dollars le 11

mai, quatre jours avant leur dû; la balance de 25 000 était complète

vers le 20 juin. C'était acquérir en fait le claim pour deux mois de

travail.

«Un autre exemple tiré du Bonanza Creek: le 16 avril dernier, Georges

Carmack vendit pour son associé Tagish Charley une moitié d'un claim

pour 5 000 dollars, dont 500 dollars au comptant, balance au 1er

juillet. À défaut l'acheteur perdait le claim et son argent.

«Le 1er juillet, comme je passais devant la cabane de Carmack,

j'entrai pour le voir et trouvai l'individu payant les 4 500 dollars du

solde.

«Après la conclusion de l'affaire, je demandai à l'acquéreur comment la

chose avait tourné. «Oh, dit-il, passablement bien.» Je le priai de me

dire le résultat de son opération: «Certes, répondit-il, j'ai fouillé 24

pieds de long, 14 de large, et ai lavé 8 000 dollars.

«Je lui dis: «Eh bien, je connais la superficie de votre claim. En

supposant qu'il soit également riche partout, nous allons voir combien

vous allez en retirer.» Je calculai de tête et lui dis: «2 400 000

dollars.» Il s'écria: «Que vais-je faire de tout cet argent?--Oh! ne

vous tracassez pas, répliquai-je, vous n'aurez pas tant de tourment que

cela, il est difficile que votre claim atteigne cette richesse.

Admettant qu'il produise un quart de cela, vous aurez encore 600 000

dollars. Admettant de nouveau que ce n'est qu'une bande étroite qu'il

vous est arrivé de toucher, à ce taux-là vous auriez encore 83 000

dollars, ce qui est bien assez pour votre bonheur.» Bonanza Creek a à

peu près 30 kilomètres de long. Comme un claim a 500 pieds mesurés en

ligne droite dans la direction générale de la rivière, on compte donc

sur ce creek plus de 200 claims; sur ce nombre, environ 100 sont bons,

les uns riches et quelques-uns très riches. Les 100 autres sont

probablement bons également, mais il n'y a pas eu assez de prospects

pour en garantir le rapport définitif.

«Plus de 70 claims ont été jalonnés sur Eldorado Creek. De ce nombre

plus de 40 sont reconnus riches. Je ne suis pas ambitieux d'argent, mais

je voudrais choisir 30 claims sur Eldorado Creek, allouer à leurs

possesseurs 1 000 000 de dollars chacun et garder le reste pour

moi-même. J'aurais certainement encore assez pour mener jusqu'à la fin

de mes jours une existence agréable et pour laisser aux miens ce qu'on

appelle une honnête aisance.

[image: UN CLAIM D'ELDORADO--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS

DE L'AUTEUR.]

«Les claims de côtes ont été jalonnés sur ces creeks, et quand je

partis, le 12 juillet, quelques-uns donnaient de fort beaux prospects:

des pans livrant de 6 à 8 dollars dans quelques cas.

«Un jour, comme je rendais visite à Clarence Berry, le possesseur des

nos 5 et 6 Eldorado, il me dit que ses hommes avaient touché une

couche très riche le jour précédent et ajouta: «Vous devriez vous amuser

à essayer vous-même un peu de ce gravier.» Je refusai d'abord, puis je

me décidai enfin à charger un pan et à le laver, mais pas pour moi-même.

Mon désir était seulement de laver un pan riche, pour pouvoir dire que

je l'avais fait. Je lui demandai combien il pensait que je ferais au

pan: «Oh! à peu près 300 dollars», me répondit-il. Je partis, piochai

dans le riche gravier qu'on me montra, mais j'avoue qu'il ne m'aurait

pas été possible de dire s'il y avait de l'or, ou non, dans ce que je

remuais. Je remplis bien le pan, peut-être un peu plus que les deux

pelletées réglementaires, je le pris, le lavai, le séchai et le

nettoyai.

«Au taux de 17 dollars l'once, je trouvai 595 dollars dans ce pan, soit

le salaire de 6 mois et plus d'un bon commis! Cela me prit 20 minutes.

Autant que je sache, ce pan est le plus riche qui ait été lavé dans le

pays.

«Hunker est le creek qui, à ce que l'on croit, rivalisera de richesse

avec ceux de Bonanza et Eldorado; il est à une vingtaine de kilomètres

de Dawson et coule parallèlement à Bonanza: comme ce dernier, il se

jette dans le Klondyke; la vallée de Hunker a environ 27 kilomètres; ce

n'est qu'à partir du premier de ses affluents, le Last Chance, qu'on

trouve de l'or.

«Cette découverte fut faite quelques mois après celle du Bonanza. Il

était alors trop tard pour le travailler avec succès; aussi rien de

positif n'en peut être dit, sinon que les _prospects_ sont très

satisfaisants. Dernièrement un claim de ce creek fut acheté en partie à

terme pour une somme de 23 000 dollars qui fut tirée du claim même; le

propriétaire eut même un excédent qui lui permit d'acheter le reste pour

40 000 dollars. Le Gold Bottom Creek, qui joint le Hunker un peu

au-dessus de la Découverte, a aussi donné de très bons prospects, mais

toute cette région est à peine connue. Cet hiver cependant verra un

grand développement de ses ressources; le lit de roche (_bed rock_) se

trouve à environ 6 mètres de profondeur.»

Il y a d'autres creeks dont nous pourrions parler. Mais à quoi bon? Tout

ce que nous aurions à dire se résumerait en cette seule constatation: il

y a là-bas de l'or, il y a beaucoup d'or. «Mais, comme le dit avec

raison M. Auzias-Turenne, dans son livre récent, il serait oiseux

d'insister sur l'exagération de la presse de Vancouver, de Seattle, de

San Francisco, etc., quant à l'étendue des célèbres gisements aurifères.

On était malheureusement d'autant plus porté à croire ces journaux que

les vaisseaux du Yukon rapportaient à la même époque de splendides

cargaisons de pépites. Le Klondyke a produit 2 500 000 dollars en 1897.

C'est 4 millions de dollars qu'il faudrait dire, car une grande partie

du revenu des lavages est restée dans le pays sous forme de travaux

nécessaires à de plus grandes exploitations. À mon avis, les caisses et

les bourses des États-Unis ne recevront pas plus de 6 millions de

dollars du Klondyke en 1898. Voici l'explication d'un homme qui est à

proprement parler le roi du Klondyke, M. Mac Donald. Cet Écossais

catholique qui franchit le Chilkoot en 1895 et, faute d'un dollar,

priait un des pères jésuites de lui faire crédit d'une messe en 1896,

possède aujourd'hui des intérêts dans plus de soixante des meilleurs

claims du pays. Selon ses propres paroles, «le Klondyke produira,

d'avril à septembre 1898, cent millions de francs. Si ce n'était

l'intérêt de 10 pour cent du gouvernement, ce chiffre-là serait dépassé;

mais cette taxe aura pour résultat fatal une diminution considérable des

fouilles aurifères en 1899».

[image: COMMENT ON ARRIVE À DAWSON EN HIVER.--DESSIN DE GOTORBE,

PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Et maintenant une question se pose: celle de savoir si ce surcroît de

production est de nature à diminuer la valeur de l'or en général et du

numéraire en particulier? Dans les siècles précédents, moins l'or était

abondant, plus il avait de valeur. De nos jours, nous voyons le

phénomène contraire se produire: l'or est de plus en plus abondant, sans

diminuer de valeur. On en a eu la preuve récente, lors des grands

arrivages d'or du Transvaal. La majeure partie de cet or alla grossir

les réserves de la Banque d'Angleterre, sans que cette grande

accumulation ait porté aucune atteinte à la stabilité de la valeur de

l'or; le numéraire ne subit aucune dépréciation.

La baisse de l'or est, en effet, arrêtée par la demande incessante dont

il est l'objet. «L'institution du crédit, dit M. E. F. Johanet,

l'accroissement de la population, la multiplicité des entreprises, la

facilité et la rapidité des communications, les développements de

l'industrie en exigeant l'emploi d'un plus grand numéraire, en

occasionnant la perte, l'usure et l'usage d'une plus grande quantité de

matières d'or ont opposé une digue à la dépréciation. Le continuel

roulement entre l'or et le papier produit un mouvement de transactions

autrefois inconnu; il active l'industrie, dont les produits deviennent

plus abondants et moins chers; en assurant au capital un emploi plus

fécond et plus constant, il a accru le pouvoir d'achat de l'or.»

Mais ce n'est pas seulement aux usages monétaires que l'or fournit son

contingent; la moitié environ de la production est employée dans les

arts et l'industrie, et de ce chef, la consommation du métal précieux ne

peut qu'aller en augmentant. Il semble donc impossible que l'abondance

de l'or cause sa dépréciation. Un fait, cependant, l'exposerait à toutes

les fluctuations: le monnayage libre et illimité de l'argent. Or, contre

ce fait, les grandes nations qui détiennent presque toute la monnaie du

monde se sont sagement prémunies en suspendant la frappe libre. Et, en

définitive, il est encore loin le jour où notre louis d'or tombera à 10

francs?

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 15 / 24 题