L'été à Dawson.--Le bureau des postes assiégé.--Les jeux.--Les
salles de danse.--Les mineurs.--La police.--Les églises et les
hôpitaux.--Les banques et les journaux.
[image: PRÈS DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]
En été, c'est-à-dire de juin à septembre, les environs de Dawson sont
charmants, le climat est délicieux: tout est vert et frais, les collines
sont revêtues de bouleaux et de peupliers pas très hauts, c'est vrai,
mais serrés, touffus et couronnés de feuillage de l'émeraude le plus
tendre; mille fleurs à couleurs gaies teintent les clairières en violet,
pourpre et lilas. Le ciel est d'un azur léger et presque toujours clair,
des nuées diaphanes le voilent à peine et quelquefois se résolvent en
petites pluies de peu de durée. Parfois aussi un orage s'annonce, les
nuages deviennent opaques, l'éclair zigzague, le tonnerre gronde, il
tombe une forte averse ou il grêle, et deux heures plus tard le ciel a
revêtu de nouveau sa tunique bleu pâle. Toutefois l'atmosphère, bien que
claire, n'a pas la hauteur ni la transparence lumineuse des climats plus
chauds; elle semble flotter à petite distance au-dessus des collines et
donne une impression d'affaissement plutôt que d'exaltation.
Le Yukon a un courant rapide et mêle ses eaux bourbeuses à celles très
claires du Klondyke, qui sur une distance assez grande accaparent,
immaculées, près de la moitié du lit du fleuve, offrant l'étrange
spectacle d'un cours d'eau mi-partie bleuâtre, mi-partie jaunâtre; et ce
qui est non moins étrange, c'est que la partie claire est contaminée,
tandis que la trouble est saine. Ce phénomène s'explique aisément par le
fait que la ville flottante est ancrée sur la rive droite où arrive le
Klondyke, et que ses immondices sont simplement jetés par dessus bord.
Au contraire, l'autre rive baignée par le Yukon est sans habitation
aucune, sauf à un kilomètre plus bas, et par conséquent l'eau en est
plus pure, quoique chargée de matières terreuses qui lui donnent une
teinte sale.
Le fleuve est sillonné de canots faisant la pêche ou allant puiser de
l'eau potable au milieu du courant, et de radeaux immenses faits de
troncs d'arbres, coupés sur les nombreuses îles en amont et liés
ensemble.
Mais qu'est-ce que ce rassemblement de plus de cent personnes à la file
indienne, à la porte d'un bâtiment en bois? Approchons-nous, observons
et instruisons-nous. Nous sommes en présence de l'un de ces problèmes
admirables que toute administration qui se respecte est appelée à
résoudre. Ces cent ou deux cents administrés (cette espèce existe même
dans le Yukon), paisiblement rangés à la queue leu leu, ne semblent
d'ailleurs pas autrement pressés ni étonnés. Les premiers, près de la
porte de la baraque, sont debout, comme pour ne pas manquer leur tour
quand le Sésame s'ouvrira, les suivants savent par expérience qu'ils ont
amplement le temps de fumer une pipe, de lire leur journal ou de
discuter la dernière circulaire du Commissaire de l'Or. La plupart ont
apporté un siège ou ce qui en tient lieu, de vieilles caisses, des
baquets, voire des branches d'arbres. Vers dix heures, soit après trois
ou quatre heures d'attente, la porte s'entre-bâille, un heureux est
introduit. La porte est refermée violemment et verrouillée. Ce
privilégié se trouve en face d'un ou deux grands gaillards de la police
qui lui demandent son nom, et, sur sa réponse, saisissent dans certains
casiers _ad hoc_ des paquets de lettres liés avec une ficelle. Le lien
est méthodiquement et soigneusement détaché, les adresses des lettres
lues lentement, presque épelées, et quand le tas a été ainsi passé en
revue, ledit privilégié est informé qu'il n'y a rien pour lui. Il s'en
va en soupirant, car il a peine à cacher son désappointement, tant il
est sûr qu'il y a là quelque part, dans ces coins et recoins, des
missives de sa famille, de ses bien-aimés laissés là-bas au pays et dont
il attend avec anxiété des nouvelles.
Un autre est introduit, le même cérémonial pointilleux, automatique,
solennel, est répété comme il convient dans une fonction civile exercée
par des militaires. C'est beau, c'est grand, c'est sublime; mais la plus
petite lettre ferait bien mieux l'affaire. Vous l'avez deviné, nous
sommes au bureau des postes.
[image: LA POSTE À DAWSON.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Les dames, dit-on, sont un peu mieux partagées, elles ont l'accès de la
porte de côté et entrent à volonté dans l'arche; on rapporte même qu'on
les a vues quelquefois en sortir tenant à la main une enveloppe. Ce
n'est pas que la police soit inférieure à celle d'autres villes du genre
de Dawson, bien au contraire; mais à chacun son métier. C'est son devoir
de mettre la main au collet de certains particuliers, et elle a les
doigts trop peu déliés pour défaire les noeuds de la ficelle postale.
Son rôle est ailleurs, et il faut dire qu'elle le joue à merveille;
peu de centres miniers sont aussi tranquilles et aussi bien surveillés
que Dawson. Dans ses deux ans d'existence, c'est à peine s'il y a un
crime ou deux à mentionner; les vols y sont inconnus, ou du moins très
rares et pas considérables, la sécurité est parfaite et l'ordre règne
jusque dans les plus éloignés des creeks, au point que le mineur peut à
toute heure porter lui-même ou faire transporter à dos de mulet ses sacs
de pépites d'or, de n'importe quel claim jusqu'à Dawson.
Et si l'on se rend compte que ces braves gens sont exposés, pendant la
plus grande partie de l'année, au froid et aux intempéries les plus
extrêmes et ne reçoivent qu'un salaire relativement très modique, on ne
peut s'empêcher, _in petto_, de les admirer et presque de les plaindre.
Ils trouvent bien ici et là quelques petites compensations, mais de cela
nous aurons occasion de reparler.
Le dimanche, les «salons», les bouges, les boutiques sont fermés; tout
travail, tout trafic cesse: c'est, en un mot, le jour du repos tel que
les Anglais l'entendent. Socialement et économiquement cette mesure a
son utilité et offre des avantages; du moins personne ne s'en plaint à
Dawson.
Poursuivons notre investigation et pénétrons dans un de ces «salons»
portant des noms pompeux, tels que le _Monte-Carlo_, la _Combination_,
l'_Eldorado_, l'_Aurore_. La salle ouvrant sur la grande rue est occupée
par un bar ou comptoir, souvent richement sculpté et surmonté de glaces
de prix, derrière lequel fonctionnent deux ou plusieurs garçons en
manches de chemise et tabliers blancs. Ils servent des consommations, y
compris de la limonade, à partir de 2 fr. 50 l'une; elles tiendraient
presque dans un dé à coudre.
[image: UNE TROUPE D'ACTRICES SE RENDANT À DAWSON. PHOTOGRAPHIE
DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
De là on passe derrière dans une série de pièces: l'une, où se tient le
brelan, remplie de joueurs de profession et de mineurs qu'ils
dévalisent, mais d'un air si sérieux et si sympathique que les pigeons
trouvent la chose toute naturelle et sortent de là le sac vide, mais
résolus à prendre leur revanche dès qu'ils auront lavé un peu plus de
poudre d'or. D'ailleurs, pas le moindre bruit; l'ordre et presque le
silence règnent partout, car l'ex-gouverneur, le major Walsh, avait
nettement déclaré qu'il autorisait les jeux à condition qu'il n'y eût
pas de plaintes et que, si on venait jamais lui rapporter quelque
escroquerie, il fermerait aussitôt les salles. Puisque la roulette, le
_black jack_, le poker et d'autres combinaisons de ce genre vont leur
train aujourd'hui, il faut en conclure que les filous et les escrocs ont
su conserver une apparence de haute respectabilité. On pourrait même
dire qu'ils ont gagné l'estime et la gratitude des gens qu'ils plument,
puisque ceux-ci ne se lassent pas de perdre en quelques heures, sous la
direction et par les soins de gentlemen si distingués, ce qu'ils ont mis
des mois de labeur et de privations à amasser. L'autre pièce est
aménagée pour le spectacle, qui consiste en vaudevilles, farces,
pantomimes, chants, exécutés sur une scène en face et au pied de
laquelle se tient un orchestre de quatre ou cinq musiciens: violon,
clarinette, piston et piano. Le parterre est garni de chaises ou de
bancs en bois brut et flanqué sur toute sa longueur d'une double voie de
loges, à droite et à gauche de la salle. Le quatrième côté, au fond, est
occupé par un comptoir constamment assiégé par une foule altérée.
[image: LE BAL DE MONTE-CARLO À DAWSON.--DESSIN DE MADAME PAULE
CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Plus tard, dans la soirée, les bancs sont enlevés, les musiciens montent
sur l'estrade, les garçons commencent à se trémousser, et les filles se
joignent bientôt au tourbillon; la danse entre en branle. Comme la
plupart des gens ne savent pas danser, un maître de ballet les initie et
marque la mesure en tapant du pied sur le plancher avec fracas. Les pas
sont des plus simples, et les mineurs les exécutent avec l'élégance d'un
ours grizzly, vêtus de leurs loques de tous les jours, en manches de
chemise, en bottes et chapeau sur la tête. La représentation se fait
tout à fait à la bonne franquette, sans prétention, sans vanité, sans
fard, au moins chez les hommes. Pour beaucoup la boisson seule a des
charmes, et ils s'empoisonnent de mauvais whisky à raison de cinquante
sous le petit verre.
On le voit, les goûts et récréations du mineur ne sont guère relevés;
les jouissances matérielles sont tout pour lui, comme l'or qu'il
recherche est tout son bonheur. Il prospectera donc de longues années,
parcourant des milliers de kilomètres, par tous les temps et en toute
saison, bravant les périls, les bêtes sauvages, les Indiens, le froid,
la faim, et, ce qui est peut-être le plus terrible de tout, la solitude,
car il arrive assez souvent que le prospecteur ne rencontre pas d'être
humain pendant des mois. Puis, s'il réussit à «se frapper riche», comme
disent les Canadiens français, c'est-à-dire à faire une trouvaille
rémunératrice, rien ne pourra le retenir, et, quelle que soit la
distance et la fatigue, il partira, son sac rempli de poudre ou de
pépites, et, arrivé au camp, il dépensera son pécule en quelques jours,
voire en quelques heures. Après quoi, les poches vides, il reprendra le
chemin du désert et ira recommencer cette vie terrible comme le pays où
elle s'écoule; peut-être ne fera-t-il plus désormais que végéter, allant
d'un lieu à l'autre, s'aidant d'un chien, d'un cheval, voire d'un boeuf,
lavant tout juste assez d'or pour pouvoir s'acheter un _grubstake_,
c'est-à-dire des vêtements et quelques provisions. Si, au contraire, la
fortune lui sourit de nouveau, loin d'être éclairé par l'expérience, ou
corrigé par la perspective des forces déclinantes et des infirmités de
l'âge, il se ruera aussitôt à l'orgie sans frein et sans vergogne...
Les conditions sanitaires de la ville et le manque d'eau potable ont
causé, l'an dernier, une sorte d'épidémie qui a terrassé quelques-uns
même des plus forts et des plus robustes. La plupart des cas étaient des
fièvres typhoïdes, paludéennes, malariales, etc.
[image: UN PROSPECTEUR.--DESSIN D'A. PARIS.]
En outre des hôpitaux réguliers, il y a des infirmières et
gardes-malades privées qui soignent les patients à domicile. Il y avait
certainement à la fin de l'été, à Dawson, un très grand nombre de
fiévreux, mais la mortalité n'était pas considérable.
Cependant on attendait avec impatience les premières gelées de septembre
pour assainir la place. Il paraît qu'un ingénieur français distingué, M.
de L..., avait proposé au Conseil d'entreprendre à forfait
l'assainissement de la ville au moyen d'égouts et de tranchées. On ne
connaît pas le résultat de cette demande.
[image: CABANE DE MINEURS. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE LA
ROCHE, À SEATTLE.]
Outre l'église catholique, incendiée il y a quelques mois et rebâtie en
été, il y a une église presbytérienne (Dr. Crant), une église anglicane
(Dr. Mac Donald) et une église norvégienne; cette dernière est une tente
sur la rive même du fleuve. Ces différentes églises attirent chaque
semaine de nombreux fidèles et, le soir, en particulier, les chants
d'hymnes et de cantiques se font entendre au loin, entonnés avec ferveur
par toute l'assistance. Il m'est arrivé de voir dans l'une d'elles deux
individus taillés en hercules pleurer à chaudes larmes à l'audition d'un
chant qu'ils n'avaient pas entendu peut-être depuis le temps où ils
étaient encore enfants et pleins d'illusions. Maintenant engagés dans
cette lutte amère de l'existence, les souvenirs d'enfance revenaient
sans doute à leur esprit avec une telle force qu'ils ne pouvaient
contenir leur émotion, et ils pleuraient silencieusement... Enfin, comme
l'état social n'est pas complet sans une prison, on en a établi une dans
l'enceinte palissadée entourant les baraques des officiers et des
soldats de la police. C'est là qu'étaient, en août dernier, les quatre
jeunes Indiens condamnés à être pendus le 1er novembre, et quelques
délinquants dont les moins coupables sont employés à construire de
nouveaux bâtiments ou à maintenir en bon état les anciens.
Dawson possède deux banques, la _British Bank of North America_ (Banque
Britannique de l'Amérique du Nord) et la _Canadian Bank of Commerce_
(Banque Canadienne du Commerce). La première a un capital de 4 666 666
dollars, la seconde de 6 000 000 de dollars. Elles vendent des traites,
et en achètent, ainsi que des pépites et de la poudre d'or. On compte
trois scieries travaillant jour et nuit; leur produit combiné est de 25
000 pieds, et le prix des planches est de 200 dollars le mille; les
ordres ne peuvent pas être exécutés assez vite. Tout ce bois sert à
construire des bâtiments, des magasins, des entrepôts, etc.
Quant aux hôtels, restaurants et salons, ils sont légion; le plus grand
et le meilleur hôtel est le _Fairview_ (Bellevue).
De l'autre côté du Klondyke s'élève un faubourg de Dawson, appelé
Klondyke City, relié à la ville par un pont en bois suspendu jeté sur
les deux bras de la rivière et une île intermédiaire; le prix de passage
est de cinquante sous, et le pont a coûté 20 000 dollars. Il fut emporté
en juin par une crue du Klondyke, dont le courant est ici très fort, et
il a été réparé depuis. Il est long de 520 mètres, avec une arche de 76
et une autre de 66 mètres.
Deux journaux, le _Yukon Midnight Sun_ (le Soleil de Minuit du Yukon) et
le _Klondyke Nugget_ (la Pépite du Klondyke), paraissent une ou deux
fois par semaine et se vendent 50 sous le numéro; les annonces s'y
payent à raison de 50 francs le pouce, colonne simple.