XII

L'été à Dawson.--Le bureau des postes assiégé.--Les jeux.--Les

salles de danse.--Les mineurs.--La police.--Les églises et les

hôpitaux.--Les banques et les journaux.

[image: PRÈS DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE

L'AUTEUR.]

En été, c'est-à-dire de juin à septembre, les environs de Dawson sont

charmants, le climat est délicieux: tout est vert et frais, les collines

sont revêtues de bouleaux et de peupliers pas très hauts, c'est vrai,

mais serrés, touffus et couronnés de feuillage de l'émeraude le plus

tendre; mille fleurs à couleurs gaies teintent les clairières en violet,

pourpre et lilas. Le ciel est d'un azur léger et presque toujours clair,

des nuées diaphanes le voilent à peine et quelquefois se résolvent en

petites pluies de peu de durée. Parfois aussi un orage s'annonce, les

nuages deviennent opaques, l'éclair zigzague, le tonnerre gronde, il

tombe une forte averse ou il grêle, et deux heures plus tard le ciel a

revêtu de nouveau sa tunique bleu pâle. Toutefois l'atmosphère, bien que

claire, n'a pas la hauteur ni la transparence lumineuse des climats plus

chauds; elle semble flotter à petite distance au-dessus des collines et

donne une impression d'affaissement plutôt que d'exaltation.

Le Yukon a un courant rapide et mêle ses eaux bourbeuses à celles très

claires du Klondyke, qui sur une distance assez grande accaparent,

immaculées, près de la moitié du lit du fleuve, offrant l'étrange

spectacle d'un cours d'eau mi-partie bleuâtre, mi-partie jaunâtre; et ce

qui est non moins étrange, c'est que la partie claire est contaminée,

tandis que la trouble est saine. Ce phénomène s'explique aisément par le

fait que la ville flottante est ancrée sur la rive droite où arrive le

Klondyke, et que ses immondices sont simplement jetés par dessus bord.

Au contraire, l'autre rive baignée par le Yukon est sans habitation

aucune, sauf à un kilomètre plus bas, et par conséquent l'eau en est

plus pure, quoique chargée de matières terreuses qui lui donnent une

teinte sale.

Le fleuve est sillonné de canots faisant la pêche ou allant puiser de

l'eau potable au milieu du courant, et de radeaux immenses faits de

troncs d'arbres, coupés sur les nombreuses îles en amont et liés

ensemble.

Mais qu'est-ce que ce rassemblement de plus de cent personnes à la file

indienne, à la porte d'un bâtiment en bois? Approchons-nous, observons

et instruisons-nous. Nous sommes en présence de l'un de ces problèmes

admirables que toute administration qui se respecte est appelée à

résoudre. Ces cent ou deux cents administrés (cette espèce existe même

dans le Yukon), paisiblement rangés à la queue leu leu, ne semblent

d'ailleurs pas autrement pressés ni étonnés. Les premiers, près de la

porte de la baraque, sont debout, comme pour ne pas manquer leur tour

quand le Sésame s'ouvrira, les suivants savent par expérience qu'ils ont

amplement le temps de fumer une pipe, de lire leur journal ou de

discuter la dernière circulaire du Commissaire de l'Or. La plupart ont

apporté un siège ou ce qui en tient lieu, de vieilles caisses, des

baquets, voire des branches d'arbres. Vers dix heures, soit après trois

ou quatre heures d'attente, la porte s'entre-bâille, un heureux est

introduit. La porte est refermée violemment et verrouillée. Ce

privilégié se trouve en face d'un ou deux grands gaillards de la police

qui lui demandent son nom, et, sur sa réponse, saisissent dans certains

casiers _ad hoc_ des paquets de lettres liés avec une ficelle. Le lien

est méthodiquement et soigneusement détaché, les adresses des lettres

lues lentement, presque épelées, et quand le tas a été ainsi passé en

revue, ledit privilégié est informé qu'il n'y a rien pour lui. Il s'en

va en soupirant, car il a peine à cacher son désappointement, tant il

est sûr qu'il y a là quelque part, dans ces coins et recoins, des

missives de sa famille, de ses bien-aimés laissés là-bas au pays et dont

il attend avec anxiété des nouvelles.

Un autre est introduit, le même cérémonial pointilleux, automatique,

solennel, est répété comme il convient dans une fonction civile exercée

par des militaires. C'est beau, c'est grand, c'est sublime; mais la plus

petite lettre ferait bien mieux l'affaire. Vous l'avez deviné, nous

sommes au bureau des postes.

[image: LA POSTE À DAWSON.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Les dames, dit-on, sont un peu mieux partagées, elles ont l'accès de la

porte de côté et entrent à volonté dans l'arche; on rapporte même qu'on

les a vues quelquefois en sortir tenant à la main une enveloppe. Ce

n'est pas que la police soit inférieure à celle d'autres villes du genre

de Dawson, bien au contraire; mais à chacun son métier. C'est son devoir

de mettre la main au collet de certains particuliers, et elle a les

doigts trop peu déliés pour défaire les noeuds de la ficelle postale.

Son rôle est ailleurs, et il faut dire qu'elle le joue à merveille;

peu de centres miniers sont aussi tranquilles et aussi bien surveillés

que Dawson. Dans ses deux ans d'existence, c'est à peine s'il y a un

crime ou deux à mentionner; les vols y sont inconnus, ou du moins très

rares et pas considérables, la sécurité est parfaite et l'ordre règne

jusque dans les plus éloignés des creeks, au point que le mineur peut à

toute heure porter lui-même ou faire transporter à dos de mulet ses sacs

de pépites d'or, de n'importe quel claim jusqu'à Dawson.

Et si l'on se rend compte que ces braves gens sont exposés, pendant la

plus grande partie de l'année, au froid et aux intempéries les plus

extrêmes et ne reçoivent qu'un salaire relativement très modique, on ne

peut s'empêcher, _in petto_, de les admirer et presque de les plaindre.

Ils trouvent bien ici et là quelques petites compensations, mais de cela

nous aurons occasion de reparler.

Le dimanche, les «salons», les bouges, les boutiques sont fermés; tout

travail, tout trafic cesse: c'est, en un mot, le jour du repos tel que

les Anglais l'entendent. Socialement et économiquement cette mesure a

son utilité et offre des avantages; du moins personne ne s'en plaint à

Dawson.

Poursuivons notre investigation et pénétrons dans un de ces «salons»

portant des noms pompeux, tels que le _Monte-Carlo_, la _Combination_,

l'_Eldorado_, l'_Aurore_. La salle ouvrant sur la grande rue est occupée

par un bar ou comptoir, souvent richement sculpté et surmonté de glaces

de prix, derrière lequel fonctionnent deux ou plusieurs garçons en

manches de chemise et tabliers blancs. Ils servent des consommations, y

compris de la limonade, à partir de 2 fr. 50 l'une; elles tiendraient

presque dans un dé à coudre.

[image: UNE TROUPE D'ACTRICES SE RENDANT À DAWSON. PHOTOGRAPHIE

DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

De là on passe derrière dans une série de pièces: l'une, où se tient le

brelan, remplie de joueurs de profession et de mineurs qu'ils

dévalisent, mais d'un air si sérieux et si sympathique que les pigeons

trouvent la chose toute naturelle et sortent de là le sac vide, mais

résolus à prendre leur revanche dès qu'ils auront lavé un peu plus de

poudre d'or. D'ailleurs, pas le moindre bruit; l'ordre et presque le

silence règnent partout, car l'ex-gouverneur, le major Walsh, avait

nettement déclaré qu'il autorisait les jeux à condition qu'il n'y eût

pas de plaintes et que, si on venait jamais lui rapporter quelque

escroquerie, il fermerait aussitôt les salles. Puisque la roulette, le

_black jack_, le poker et d'autres combinaisons de ce genre vont leur

train aujourd'hui, il faut en conclure que les filous et les escrocs ont

su conserver une apparence de haute respectabilité. On pourrait même

dire qu'ils ont gagné l'estime et la gratitude des gens qu'ils plument,

puisque ceux-ci ne se lassent pas de perdre en quelques heures, sous la

direction et par les soins de gentlemen si distingués, ce qu'ils ont mis

des mois de labeur et de privations à amasser. L'autre pièce est

aménagée pour le spectacle, qui consiste en vaudevilles, farces,

pantomimes, chants, exécutés sur une scène en face et au pied de

laquelle se tient un orchestre de quatre ou cinq musiciens: violon,

clarinette, piston et piano. Le parterre est garni de chaises ou de

bancs en bois brut et flanqué sur toute sa longueur d'une double voie de

loges, à droite et à gauche de la salle. Le quatrième côté, au fond, est

occupé par un comptoir constamment assiégé par une foule altérée.

[image: LE BAL DE MONTE-CARLO À DAWSON.--DESSIN DE MADAME PAULE

CRAMPEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Plus tard, dans la soirée, les bancs sont enlevés, les musiciens montent

sur l'estrade, les garçons commencent à se trémousser, et les filles se

joignent bientôt au tourbillon; la danse entre en branle. Comme la

plupart des gens ne savent pas danser, un maître de ballet les initie et

marque la mesure en tapant du pied sur le plancher avec fracas. Les pas

sont des plus simples, et les mineurs les exécutent avec l'élégance d'un

ours grizzly, vêtus de leurs loques de tous les jours, en manches de

chemise, en bottes et chapeau sur la tête. La représentation se fait

tout à fait à la bonne franquette, sans prétention, sans vanité, sans

fard, au moins chez les hommes. Pour beaucoup la boisson seule a des

charmes, et ils s'empoisonnent de mauvais whisky à raison de cinquante

sous le petit verre.

On le voit, les goûts et récréations du mineur ne sont guère relevés;

les jouissances matérielles sont tout pour lui, comme l'or qu'il

recherche est tout son bonheur. Il prospectera donc de longues années,

parcourant des milliers de kilomètres, par tous les temps et en toute

saison, bravant les périls, les bêtes sauvages, les Indiens, le froid,

la faim, et, ce qui est peut-être le plus terrible de tout, la solitude,

car il arrive assez souvent que le prospecteur ne rencontre pas d'être

humain pendant des mois. Puis, s'il réussit à «se frapper riche», comme

disent les Canadiens français, c'est-à-dire à faire une trouvaille

rémunératrice, rien ne pourra le retenir, et, quelle que soit la

distance et la fatigue, il partira, son sac rempli de poudre ou de

pépites, et, arrivé au camp, il dépensera son pécule en quelques jours,

voire en quelques heures. Après quoi, les poches vides, il reprendra le

chemin du désert et ira recommencer cette vie terrible comme le pays où

elle s'écoule; peut-être ne fera-t-il plus désormais que végéter, allant

d'un lieu à l'autre, s'aidant d'un chien, d'un cheval, voire d'un boeuf,

lavant tout juste assez d'or pour pouvoir s'acheter un _grubstake_,

c'est-à-dire des vêtements et quelques provisions. Si, au contraire, la

fortune lui sourit de nouveau, loin d'être éclairé par l'expérience, ou

corrigé par la perspective des forces déclinantes et des infirmités de

l'âge, il se ruera aussitôt à l'orgie sans frein et sans vergogne...

Les conditions sanitaires de la ville et le manque d'eau potable ont

causé, l'an dernier, une sorte d'épidémie qui a terrassé quelques-uns

même des plus forts et des plus robustes. La plupart des cas étaient des

fièvres typhoïdes, paludéennes, malariales, etc.

[image: UN PROSPECTEUR.--DESSIN D'A. PARIS.]

En outre des hôpitaux réguliers, il y a des infirmières et

gardes-malades privées qui soignent les patients à domicile. Il y avait

certainement à la fin de l'été, à Dawson, un très grand nombre de

fiévreux, mais la mortalité n'était pas considérable.

Cependant on attendait avec impatience les premières gelées de septembre

pour assainir la place. Il paraît qu'un ingénieur français distingué, M.

de L..., avait proposé au Conseil d'entreprendre à forfait

l'assainissement de la ville au moyen d'égouts et de tranchées. On ne

connaît pas le résultat de cette demande.

[image: CABANE DE MINEURS. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE LA

ROCHE, À SEATTLE.]

Outre l'église catholique, incendiée il y a quelques mois et rebâtie en

été, il y a une église presbytérienne (Dr. Crant), une église anglicane

(Dr. Mac Donald) et une église norvégienne; cette dernière est une tente

sur la rive même du fleuve. Ces différentes églises attirent chaque

semaine de nombreux fidèles et, le soir, en particulier, les chants

d'hymnes et de cantiques se font entendre au loin, entonnés avec ferveur

par toute l'assistance. Il m'est arrivé de voir dans l'une d'elles deux

individus taillés en hercules pleurer à chaudes larmes à l'audition d'un

chant qu'ils n'avaient pas entendu peut-être depuis le temps où ils

étaient encore enfants et pleins d'illusions. Maintenant engagés dans

cette lutte amère de l'existence, les souvenirs d'enfance revenaient

sans doute à leur esprit avec une telle force qu'ils ne pouvaient

contenir leur émotion, et ils pleuraient silencieusement... Enfin, comme

l'état social n'est pas complet sans une prison, on en a établi une dans

l'enceinte palissadée entourant les baraques des officiers et des

soldats de la police. C'est là qu'étaient, en août dernier, les quatre

jeunes Indiens condamnés à être pendus le 1er novembre, et quelques

délinquants dont les moins coupables sont employés à construire de

nouveaux bâtiments ou à maintenir en bon état les anciens.

Dawson possède deux banques, la _British Bank of North America_ (Banque

Britannique de l'Amérique du Nord) et la _Canadian Bank of Commerce_

(Banque Canadienne du Commerce). La première a un capital de 4 666 666

dollars, la seconde de 6 000 000 de dollars. Elles vendent des traites,

et en achètent, ainsi que des pépites et de la poudre d'or. On compte

trois scieries travaillant jour et nuit; leur produit combiné est de 25

000 pieds, et le prix des planches est de 200 dollars le mille; les

ordres ne peuvent pas être exécutés assez vite. Tout ce bois sert à

construire des bâtiments, des magasins, des entrepôts, etc.

Quant aux hôtels, restaurants et salons, ils sont légion; le plus grand

et le meilleur hôtel est le _Fairview_ (Bellevue).

De l'autre côté du Klondyke s'élève un faubourg de Dawson, appelé

Klondyke City, relié à la ville par un pont en bois suspendu jeté sur

les deux bras de la rivière et une île intermédiaire; le prix de passage

est de cinquante sous, et le pont a coûté 20 000 dollars. Il fut emporté

en juin par une crue du Klondyke, dont le courant est ici très fort, et

il a été réparé depuis. Il est long de 520 mètres, avec une arche de 76

et une autre de 66 mètres.

Deux journaux, le _Yukon Midnight Sun_ (le Soleil de Minuit du Yukon) et

le _Klondyke Nugget_ (la Pépite du Klondyke), paraissent une ou deux

fois par semaine et se vendent 50 sous le numéro; les annonces s'y

payent à raison de 50 francs le pouce, colonne simple.

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 14 / 24 题