XI

La ville de Dawson.--Son histoire.--Son avenir.--Sa

population.--Caractère des habitants.--Les vétérans du Yukon.--Les

Chi-Cha-Kos.--Les magasins.--Les «salons».--Les restaurants et ce

qu'on y mange.--Viande et gibier.--Les voituriers.--Le soleil de

minuit.

«Tout ce qu'il y a de bon a déjà été dit, il ne reste plus qu'à le

redire»; ce mot est de Goethe. Qui n'a pas vu Dawson n'a rien vu; ce

n'est pourtant qu'un amas de cabanes et de tentes, disposées avec une

apparence d'alignement le long de fondrières décorées du nom de rues et

d'avenues, et l'on pourrait plus aisément faire la description de cette

ville, de 15 000 à 20 000 habitants suivant la saison, en parlant de ce

qu'il n'y a pas que de ce qu'il y a. Les éléments de civilisation qu'on

y rencontre sont encore dans un état si embryonnaire qu'ils créent les

contrastes les plus tranchés et souvent les plus comiques. L'observateur

y trouve une riche mine de sujets extrêmement intéressants: nous

essayons d'en montrer quelques-uns.

Le débarcadère à lui seul est une étude; vous avez résolu d'atterrir

aussi près que possible des bâtiments officiels bâtis sur la berge,

entourés d'une palissade et de troncs d'arbres de diamètre très médiocre

et surmontés du drapeau britannique portant à l'angle les armes du

Canada, mais sur une distance de près de 2 kilomètres le rivage couvert

de galets est inabordable. Un triple, un quadruple rang d'embarcations

aux types fantaisistes forme une barrière impénétrable à l'ambitieux qui

a projeté de mettre pied à terre.

Le premier rang est à sec sur la plage; le second est à demi dans l'eau;

les bateaux des autres rangs se cramponnent aux premiers au moyen de

chaînes, de cordes, de câbles, d'amarres; cela est bercé, soulevé,

entre-choqué, balancé par les petites vagues du Klondyke, qui se jette

dans le Yukon à quelques cents mètres en amont. L'unique ressource est

de former un nouveau rang à l'extérieur en s'amarrant aux bateaux les

plus rapprochés, ce qu'on ne vous permet pas toujours de faire sans

protester.

Enfin il se trouve une âme compatissante qui se laisse toucher, et nous

voilà au terme de notre voyage par eau... mais pas encore à terre; il

s'agit, en effet, de se frayer un passage jusqu'au bord.

Comme on est poli et qu'on n'aime pas à déranger, évidemment on ne passe

pas à travers les tentes érigées au milieu des bateaux; on se donne la

peine de marcher le long du bordage, large de quelques centimètres, et,

à moins d'être équilibriste, on est certain de tomber à droite dans

l'eau glaciale du courant, ou à gauche dans les haricots et le porc,

dans la poêle ou sur les angles des caisses à provisions. Puis, ces

préliminaires achevés, il faut répéter le même exercice avec un second

bateau, puis un troisième et quelquefois une demi-douzaine, et cela

plusieurs fois par jour.

[image: VUE GÉNÉRALE DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UN

CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Vous imaginez l'agrément; en guise de variante, on se trouve parfois en

présence d'un essai de voie de communication sous forme de pièces de

bois et de troncs d'arbres jetés entre le bateau et la rive. Vous vous y

engagez prudemment, et, arrivés au beau milieu de la passerelle, cela

vous tourne sous les pieds; vlan, un plongeon! Le plus simple serait de

porter des bottes en caoutchouc, mais pensez donc: les traîner tout le

jour à travers les rues de Dawson par une chaleur de 30° centigrades!

Non, ce n'est pas à conseiller.

La rivière baisse constamment; son lit est à découvert sur une largeur

de quelques dizaines de mètres jusqu'au pied de la berge, haute de 3

mètres, que longe la rue principale. Au delà de la rue et à quelque

distance en arrière s'élèvent les habitations des officiers et employés

du gouvernement; un peu plus haut à droite, les casernes entourées

d'une palissade; à gauche, un ruisseau, venant des collines à l'est de

la ville, s'est creusé un lit profond de quelques mètres et passe sous

le pont de la chaussée. Sur une certaine distance, les cabanes et huttes

en bois ne la franchissent pas, mais ensuite les deux côtés de la rue

sont garnis d'une rangée ininterrompue de constructions et de tentes sur

une longueur d'un kilomètre.

C'est là la grande artère commerciale de Dawson, avec ses «salons», ses

bars, ses hôtels, ses restaurants, ses magasins; c'est là que se promène

l'oisive lassitude de centaines, de milliers d'êtres qui, après avoir

surmonté bien des fatigues, bravé bien des dangers, lutté contre les

éléments hostiles, pendant des mois, se trouvent brusquement jetés sur

cette plage et ne savent que faire d'eux-mêmes. Tout à coup leurs yeux

se sont dessillés, leurs illusions se sont évanouies, la réalité

implacable s'est montrée sans fard, et les malheureux se demandent: Que

suis-je donc venu faire ici? Tel docteur a abandonné sa clientèle, tel

professeur son école, tel épicier sa boutique, et ici il n'y pas

grand'chose à faire dans ces professions-là ou d'autres similaires. Le

champ est au mineur, au prospecteur; mais à peine y en a-t-il un sur

cent autres de différents métiers.

Ils comprennent maintenant les objections que leur raison leur avait

faites avant de partir, et qui étaient tombées devant l'espoir de

devenir riches en trouvant un placer merveilleux; ils savent que l'or ne

se découvre pas aisément, que les criques aurifères sont toutes

occupées, jalonnées, et que pour en trouver d'autres il faut savoir

prospecter et aller très loin. Ils ont la ressource, il est vrai, de

trouver du travail comme manoeuvres sur les placers, mais ils n'ont

jamais fait de travaux rudes, et de plus les salaires sont tombés de

façon à ne donner qu'un gagne-pain à peine suffisant dans ce pays de

cherté exorbitante; d'ailleurs les travaux ne commencent qu'en octobre,

et d'ici là il faut vivre.

[image: UNE RUE DE DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,

À SEATTLE.]

[image: EMPLACEMENT DE LA VILLE DE DAWSON EN 1897.]

Sans doute, la plupart ont quelque argent, et tous un approvisionnement

suffisant pour les entretenir quelques mois au moins; mais la nourriture

n'est pas tout, l'hiver sera tôt venu, et il faut des vêtements de

laine très épais ou des fourrures, des chaussures, des quantités de bas,

puisqu'on en porte trois ou quatre paires à la fois et sans se plaindre.

Et puis, en supposant qu'ils puissent passer l'hiver sans trop

d'incomfort, le printemps ou plutôt l'été, car les saisons moyennes

n'existent pas là-haut, les retrouvera dans des conditions semblables ou

pires, car alors les ressources seront épuisées et le problème restera

non résolu. C'est, sans doute, livrés à ces réflexions amères que les

malheureux arpentent l'unique rue plusieurs fois par jour, entre les

repas, et le soir, lassés, rentrent à bord, sous la tente, pour

recommencer le matin suivant cette marche sans but, cet exercice sans

objet. Des milliers y ont passé et, heureusement pour eux et pour tout

le monde, ils ont eu la sagesse de vendre aussitôt que possible la

majeure partie de leur pacotille ou même le tout et de descendre le

fleuve dans leur bateau ou par le vapeur. La nostalgie aussi les a

saisis, et subitement ils ont voulu revoir leur _home_. Rien n'a pu les

retenir; une sorte de panique a couru dans les rangs de cette grande

armée des chercheurs d'or; ils ont crié «Sauve qui peut», et à certains

jours la flottille, qui se hâtait de fuir rappelait par le nombre celle

qui envahissait le lac Marsh quelques semaines auparavant.

Mais suivons la foule, et quelle foule! De suite vous distinguez le

_Chi-Cha-Ko_ du vétéran ou pionnier du Yukon, comme il s'appelle

lui-même; le premier a gardé une certaine tenue, ses vêtements

conservent une sorte de décence et son air est timide, presque

embarrassé. Il avance prudemment et les yeux baissés, comme s'il

cherchait à découvrir des pépites parmi les galets et le sable. Comme sa

promenade est fantaisiste, il s'arrête, il se tourne indécis, regardant

sans voir, écoutant sans entendre; ses pensées sont là-bas.

Le pionnier, au contraire, s'en va crânement, toujours pressé, toujours

actif, toujours alerte; de ses habits il n'a souci; il est souvent en

haillons pendants, sales, graisseux; ses bottes sont éculées, son

chapeau est informe; toutefois il le porte d'un air conquérant,

s'ingénie à lui donner l'apparence d'un bicorne, d'un tricorne ou d'une

corne quelconque, ce qui a l'air essentiellement militaire. En passant,

il jette un coup d'oeil dédaigneux sur le _tenderfoot_ (pied tendre,

novice), qu'il reconnaît de suite à sa barbe bien peignée, lui qui, par

genre, porte dans la sienne un petit monde de débris qu'il serait

intéressant d'analyser, si l'on en avait le temps. Sa peau est celle

d'un Indien, tant pour la teinte que pour le tissu; on ne peut mieux la

comparer qu'au cuir d'alligator dont on fait ces sacs de voyage si en

vogue aux États-Unis. Son regard est perçant, porte droit et ne cherche

pas les pépites là où elles ne se trouvent pas. Sa poignée de main est

cordiale, peut-être un peu trop expressive à votre gré. Tout en causant,

il roule une chique entre ses dents et salive abondamment.

[image: MINEURS À DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,

À SEATTLE.]

Dawson est située sur une barre de gravier, d'alluvions ou de galets,

déposés par le Klondyke à son confluent dans le Yukon, formant un

triangle dont les deux côtés sont les deux rivières se rencontrant à

angle droit et le troisième la colline de 100 à 300 mètres de hauteur

courant du Klondyke au Yukon. Sa superficie est d'environ 200 acres,

soit 80 hectares; sa plus grande longueur est d'un peu plus de deux

kilomètres et sa largeur d'un kilomètre un quart; la plus grande partie

de ce plateau est marécageuse et plantée de sapelots et de bouleaux

rabougris; la berge, le long du Yukon, est un peu exhaussée au delà du

niveau général, c'est ce qui l'a sans doute fait choisir pour le tracé

de l'avenue principale. La seconde avenue, qui ne compte que quelques

constructions, est déjà dans la bourbe, et les rues transversales ne

commencent réellement que vers la partie inférieure de la ville, où le

terrain se relève graduellement vers le pied de la colline.

[image: VUE DE DAWSON EN 1898.--DESSIN DE BOUDIER. D'APRÈS LA

PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Le terrain sur lequel la ville est construite est presque en entier la

propriété de Joe Ladue, un pionnier du Yukon qui, à l'origine des

découvertes aurifères sur les creeks, reconnut l'importance du terrain

et le jalonna. Il en prit possession en septembre 1897, quelques

semaines après que l'or du Bonanza fut mis au jour, et installa une

scierie qu'il avait amenée du poste de Sixty Mile. Ce terrain est divisé

en parallélogrammes de 30 m. sur 18, par sept avenues allant du Sud au

Nord et autant de rues de l'Ouest à l'Est, mais, à moins qu'on ne fasse

les travaux nécessaires pour drainer et assainir le marécage, la plus

grande partie de ces lots resteront sans emploi.

Le terrain situé entre la rue principale et la rivière, appartenant au

gouvernement, a été affermé à Alexandre M'Donald, qui le sous-loue à

raison de 10 livres sterling le pied courant et en retire, dit-on, plus

de 25 000 dollars par mois. On annonce cependant qu'au mois de mai 1899

ce monopole expirera, et les tenanciers pourront avoir affaire

directement aux autorités, qui exigeront des prix moins élevés.

Les habitants de Dawson préfèrent camper et habiter la côte et le sommet

de la colline, quoiqu'ils soient ainsi plus éloignés des affaires; de

fait, la disposition générale des habitations de tout genre est celle

d'un anneau elliptique enserrant le marais. En été, ce dernier est la

source d'émanations fétides et putrides, causant un grand nombre de cas

de fièvre typhoïde et autres.

La ville d'affaires s'est donc forcément développée le long de la rive.

Les lots bâtis sont actuellement tous occupés, la plupart par des

locataires qui payent 10 dollars le pied courant du terrain seulement.

Ils construisent eux-mêmes, et comme les planches coûtent 200 dollars

les mille pieds, on peut juger de la dépense qu'occasionne la moindre

bâtisse. Un bureau, de dimension très restreinte, ne peut se louer à

moins de 150 à 200 dollars par mois; certains lots se sont payés 30 000

dollars et ne supportent qu'une maison de proportions ordinaires,

contenant une salle de moyenne grandeur au rez-de-chaussée et un étage

ou deux au-dessus.

[image: LA BERGE DU YUKON À DAWSON.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS

LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Dix lots sur la première avenue, vendus pour 100 dollars il y a deux

ans, sont évalués aujourd'hui à plus de 300 000 dollars. Les maisons en

troncs situées sur les autres rues et avenues, se louant de 150 à 250

dollars par mois, ne contiennent, le plus souvent, qu'une pièce de

quelques mètres carrés, avec une porte et une fenêtre; beaucoup même,

sur Front Street, qui est la rue principale, n'ont pas de vitres aux

fenêtres. Le verre à vitre ayant fait défaut, les derniers carreaux

qu'on pouvait avoir étaient de 8 sur 10 et se vendaient 12 fr. 50

chacun, de sorte qu'il a fallu les remplacer par une pièce de

mousseline très mince, qui laisse pénétrer une lumière diffuse. Quelques

fenêtres n'ont pas même de cadre, et sont de simples ouvertures

pratiquées dans la paroi en planches au moyen d'une scie.

[image: SCIERIE À DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,

À SEATTLE.]

Comme en chemin on a appris à n'être pas difficile et à tirer parti des

situations les plus absurdes, on saisit l'occasion, dans les nuits

d'insomnie, de faire un cours privé d'astronomie sans quitter son

sac-lit. On se réveille, on ouvre l'oeil, et aussitôt les beautés de la

Grande Ourse se déploient aux regards.

Le sac-lit, en effet, est toujours à la mode; les lits, tels que vous

les entendez, n'existent pas encore là-bas. On a toujours recours à la

robe de fourrure ou aux couvertures de laine, avec cette différence

peut-être qu'on les étend sur une plate-forme, à un mètre du sol, faite

de planches brutes et sans ressorts, bien entendu. Autant vaut alors

coucher par terre, où, du moins, vous ne risquez pas de tomber en

rêvant. Outre les trous qui sont censés représenter des fenêtres, il y

a entre les planches formant les parois de certaines maisons des

interstices de grandeur suffisante pour admettre à toute heure du jour

et de la nuit d'amples provisions d'un air qui serait pur sans ce

malencontreux et pestilentiel marécage d'à côté; mais on ne peut tout

avoir, le ventilateur et l'air frais.

Les boutiques regorgent de marchandises et les prix sont élevés. Comme

leur fonds consiste, pour la plupart, en assortiments complets amenés

par les immigrants, elles sont par le fait de véritables bazars en

miniature où l'on trouve de tout, depuis des aiguilles jusqu'à une meule

de fromage, à un canot, à une paire de bottes; le tout, de rencontre,

est plus ou moins fripé et usé. Cependant il y a quelques places où l'on

vend du neuf, n'ayant jamais servi, on nous l'affirme; les grandes

compagnies, l'Alaska Commercial Co et le North American Trading

Co, ont leurs propres vapeurs sur le Yukon et sur l'Océan; les uns et

les autres se rencontrent à Saint-Michel et transportent, chaque été, de

la côte du Pacifique un fret considérable.

Les glaces encombrent le Yukon cinq à six semaines après qu'elles ont

évacué les cours supérieurs des lacs et de la rivière. Ce n'est qu'à fin

juin que les premiers bateaux peuvent quitter Saint-Michel et remonter

jusqu'à Dawson, qu'ils atteignent au plus tôt vers le 15 juillet. Leur

arrivée est le signal de la baisse des prix, qui ne sont jamais si

exorbitants précisément que quelques semaines avant l'arrivée des

vapeurs, car alors les approvisionnements tirent à leur fin et les

négociants en profitent pour liquider leurs soldes.

Sur la plage, entre les bateaux et la berge, de nombreuses tentes sont

dressées, ayant devant le front des tréteaux chargés d'objets à vendre

ou à échanger: ce sont des mercantis trop pauvres ou trop pressés de

s'en aller pour louer une boutique en ville.

[image: LE YUKON PRÈS DE DAWSON, AU MOMENT DE LA DÉBÂCLE DES

GLACES.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Ils ont donc ouvert un marché en plein vent, ils achètent aussi et

troquent, toujours armés de leurs balances à peser l'or en pépites, en

grenailles ou en poudre, la seule monnaie courante au Klondyke, en

même temps que d'un sac de peau pour l'y renfermer. Le client fait son

achat sans jamais discuter le prix, jette son sac de poudre d'or au

vendeur qui s'en empare, pèse à vue d'oeil, il faut bien le dire, et,

apparemment satisfait de l'opération, rend à l'acheteur son sac

légèrement plus diminué qu'il ne serait nécessaire en stricte justice.

D'ailleurs, si tout ne s'achète pas, à Dawson, et pour cause, tout s'y

vend, et à de bons prix. Vous voulez un cheval? 2 000 francs; un baudet,

1 000 francs; un poulet vivant, 50 francs; un oeuf frais (pondu à Dawson

même), 10 francs; une pastèque, 125 francs; une orange, 2 fr. 50; une

petite pomme, 25 sous; les sacs de paier, on les donne. Les

consommations en minuscules quantités sont à 50 sous dans les «salons»

(cafés); la bouteille d'eau minérale ou de bière coûte 25 francs; le

whisky 75 francs; le vin de champagne en proportion.

Un repas dans les restaurants, consistant en un peu de soupe, une

tranche de boeuf ou d'élan rôti, et du fruit cuit, avec une tasse de thé

ou de café, coûtait 12 fr. 50 au commencement de l'été; l'arrivée des

vapeurs l'a fait tomber à 7 fr. 50. La viande est de 5 à 8 francs la

livre et le poisson un peu moins cher, surtout à partir du mois d'août,

où les saumons arrivent de l'Océan en remontant le courant. Le

changement d'eau et les efforts énormes qu'ils déploient dans cette

lutte les ont colorés en rouge cramoisi et lie de vin, et leur chair est

devenue molle et spongieuse; peu d'entre eux sont encore en bonne

condition. Aussi n'en mange-t-on guère; on les pêche au filet et au

harpon, et même simplement avec le recueilloir. On fait sécher la chair

au soleil, et avec cela on nourrira les chiens en hiver.

La majeure partie des aliments consiste en farine, pois, haricots en

sacs, pommes de terre, oignons et quelques autres légumes évaporés et en

caisses, en fruits secs, pruneaux, pêches, pommes, abricots, etc., en

viandes salées, lard, jambon, boeuf, langues; en conserves de rosbif et

de gigot en boîtes; en sardines à l'huile, beurre, sucre cristallisé en

sacs, fromage en cercle, etc.

L'estomac se fatigue vite de cette nourriture, qui, si excellente

qu'elle soit en elle-même, manque de la première des qualités: la

fraîcheur. On a réussi cependant à faire passer par la sente de Darton

quelques milliers de boeufs et de moutons qui trouvent à partir de mai

une abondante pâture et qui ont été parqués à Fort Selkirk, où l'herbage

est facile à obtenir. Des spéculateurs ont élevé là de vastes abris, et

au fur et à mesure des besoins ils expédient le bétail en très bonne

condition à Dawson par radeau, en trois jours.

De plus, les nombreux chasseurs et trappeurs qui battent la contrée

tuent assez fréquemment l'élan et l'ours, qui constituent un très bon

manger; l'élan surtout, que les Canadiens appellent original, a une

chair fine et plus tendre que celle du boeuf, qu'elle égale pour le

poids; il n'est pas rare d'abattre des individus pesant de 700 à 800

kilos. Les andouillers de cet animal se terminent en palettes énormes et

mesurent de bout à bout près de 2 mètres; sa tête ressemble beaucoup à

celle de la mule. C'est donc un fort beau coup de fusil, surtout si le

chasseur se trouve à proximité d'une rivière, car alors il construit un

radeau, y dépose la carcasse dépecée de l'élan et, tout en surveillant,

l'aviron à la main, sa précieuse charge, calcule assez correctement que

400 à 500 kilos de viande à 1 dollar le kilo lui rapporteront au bas mot

400 dollars.

Il y a dans l'intérieur du pays une quantité de champignons comestibles,

mais l'ignorance à leur égard est si grande qu'ils sont laissés de côté

comme si tous étaient vénéneux.

Dawson est, comme nous l'avons dit, un assemblage de baraques en bois et

de tentes élevées sans aucune prétention à l'ordre ou à la symétrie,

sauf en ce qui concerne la première rue, et ici même un ingénieur aurait

d'importantes rectifications à faire. Il n'y a ni égoûts ni canaux pour

l'écoulement des eaux, de sorte qu'à la première crue ou après une forte

pluie d'orage, une inondation se produit et que, comme en juin dernier,

on doit se servir de canots, l'eau remplissant les habitations à 2 ou 3

mètres de hauteur.

[image: AUTRE VUE DE DAWSON.--DESSIN DE BOUDIER, D'APRÈS LA

PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Par-ci par-là un trottoir en planches, tantôt sur le sol, tantôt élevé

de quelques marches, ce qui donne un aspect serpentin à la foule en

mouvement.

Foule bigarrée, ondoyante et diverse, vétérans du Yukon et Chi-Cha-Kos,

soldats de la police montée en uniforme rouge ou chocolat, femmes et

filles des chercheurs d'or en bloomers ou en jupon court et en bottes,

et aussi femmes fardées, de ces _painted women_ dont parle Macaulay.

Leur caractère n'est pas toujours des plus aimables, s'il faut en croire

la chronique; en effet, nous lisons aux dernières nouvelles de Dawson

qu'un incendie considérable y a réduit en cendres une quarantaine de

bâtiments du Front Street, le 14 octobre au matin, et que la cause du

sinistre a été qu'une certaine Miss Belle M. de l'Arbre Vert, s'étant

prise de querelle avec une amie, lui avait, en guise d'argument, lancé à

la tête une lampe allumée.

En sous-ordre une armée de chiens de tout poil, de toute lignée, de

toute gueule, depuis l'aboiement sonore du terre-neuve jusqu'au

glapissement plaintif du malamouse ou du _huskie_, mi-chien, mi-loup. Le

milieu de l'avenue leur est laissé, ainsi qu'aux rares chevaux et mules

qui trouvent maintes occasions de se rafraîchir les entrailles en

traversant les nombreuses fondrières. Il y a quelques camions à deux

chevaux pour le transport urbain des marchandises; on loue leurs

services et ceux du charretier à raison de 50 francs l'heure, soit un

peu plus de 80 centimes la minute; aussi les minutes sont-elles

comptées. Avez-vous, par exemple, à déménager de votre bateau dans une

chambre ou une tente en ville? L'homme et son attelage arrivent, il tire

sa montre, vous tirez la vôtre, et gravement vous fixez la minute à la

seconde près, et puis en avant! Avec une rapidité vertigineuse vous

empoignez les sacs, les caisses, les ballots, et les empilez sans merci

et sans ordre sur la plate-forme du fourgon, et l'on part au trot, voire

au galop. À destination la pile de colis est démolie avec la même

célérité frénétique, et le dernier n'a pas mordu la poussière que,

haletant, la sueur coulant à flots, l'oeil farouche, vous tirez votre

montre de votre poche, puis vous arrêtez et soldez le compte sans perdre

une seconde. Pensez donc, 80 centimes la minute!

En juin et juillet, le soleil se lève à 1 h. 30 du matin et se couche à

10 h. 30, et l'entre-deux est parfaitement clair, au point qu'on

photographie à minuit aussi bien qu'à midi, une sorte d'aube légèrement

colorée d'orange ne cessant pas de faire pour ainsi dire trait d'union

d'un soleil à l'autre. Aussi en profite-t-on pour traiter les affaires

et entreprendre des courses; les moustiques, maringouins, moucherons et

pestes de même acabit dorment alors, ou du moins font semblant et sont

moins agressifs qu'en plein jour, et c'est un répit qui n'est pas à

dédaigner, car l'obsession de ces insectes est si grande que l'on doit

se préserver la figure et le cou avec une pièce de mousseline insérée

dans le couvre-chef, et les mains avec des gants. On peut aussi

s'enfumer au moyen d'un feu d'une mousse humide entassée dans une poêle

à frire dont on tient le manche, tout en causant affaires.

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 13 / 24 题