La ville de Dawson.--Son histoire.--Son avenir.--Sa
population.--Caractère des habitants.--Les vétérans du Yukon.--Les
Chi-Cha-Kos.--Les magasins.--Les «salons».--Les restaurants et ce
qu'on y mange.--Viande et gibier.--Les voituriers.--Le soleil de
minuit.
«Tout ce qu'il y a de bon a déjà été dit, il ne reste plus qu'à le
redire»; ce mot est de Goethe. Qui n'a pas vu Dawson n'a rien vu; ce
n'est pourtant qu'un amas de cabanes et de tentes, disposées avec une
apparence d'alignement le long de fondrières décorées du nom de rues et
d'avenues, et l'on pourrait plus aisément faire la description de cette
ville, de 15 000 à 20 000 habitants suivant la saison, en parlant de ce
qu'il n'y a pas que de ce qu'il y a. Les éléments de civilisation qu'on
y rencontre sont encore dans un état si embryonnaire qu'ils créent les
contrastes les plus tranchés et souvent les plus comiques. L'observateur
y trouve une riche mine de sujets extrêmement intéressants: nous
essayons d'en montrer quelques-uns.
Le débarcadère à lui seul est une étude; vous avez résolu d'atterrir
aussi près que possible des bâtiments officiels bâtis sur la berge,
entourés d'une palissade et de troncs d'arbres de diamètre très médiocre
et surmontés du drapeau britannique portant à l'angle les armes du
Canada, mais sur une distance de près de 2 kilomètres le rivage couvert
de galets est inabordable. Un triple, un quadruple rang d'embarcations
aux types fantaisistes forme une barrière impénétrable à l'ambitieux qui
a projeté de mettre pied à terre.
Le premier rang est à sec sur la plage; le second est à demi dans l'eau;
les bateaux des autres rangs se cramponnent aux premiers au moyen de
chaînes, de cordes, de câbles, d'amarres; cela est bercé, soulevé,
entre-choqué, balancé par les petites vagues du Klondyke, qui se jette
dans le Yukon à quelques cents mètres en amont. L'unique ressource est
de former un nouveau rang à l'extérieur en s'amarrant aux bateaux les
plus rapprochés, ce qu'on ne vous permet pas toujours de faire sans
protester.
Enfin il se trouve une âme compatissante qui se laisse toucher, et nous
voilà au terme de notre voyage par eau... mais pas encore à terre; il
s'agit, en effet, de se frayer un passage jusqu'au bord.
Comme on est poli et qu'on n'aime pas à déranger, évidemment on ne passe
pas à travers les tentes érigées au milieu des bateaux; on se donne la
peine de marcher le long du bordage, large de quelques centimètres, et,
à moins d'être équilibriste, on est certain de tomber à droite dans
l'eau glaciale du courant, ou à gauche dans les haricots et le porc,
dans la poêle ou sur les angles des caisses à provisions. Puis, ces
préliminaires achevés, il faut répéter le même exercice avec un second
bateau, puis un troisième et quelquefois une demi-douzaine, et cela
plusieurs fois par jour.
[image: VUE GÉNÉRALE DE DAWSON.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UN
CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Vous imaginez l'agrément; en guise de variante, on se trouve parfois en
présence d'un essai de voie de communication sous forme de pièces de
bois et de troncs d'arbres jetés entre le bateau et la rive. Vous vous y
engagez prudemment, et, arrivés au beau milieu de la passerelle, cela
vous tourne sous les pieds; vlan, un plongeon! Le plus simple serait de
porter des bottes en caoutchouc, mais pensez donc: les traîner tout le
jour à travers les rues de Dawson par une chaleur de 30° centigrades!
Non, ce n'est pas à conseiller.
La rivière baisse constamment; son lit est à découvert sur une largeur
de quelques dizaines de mètres jusqu'au pied de la berge, haute de 3
mètres, que longe la rue principale. Au delà de la rue et à quelque
distance en arrière s'élèvent les habitations des officiers et employés
du gouvernement; un peu plus haut à droite, les casernes entourées
d'une palissade; à gauche, un ruisseau, venant des collines à l'est de
la ville, s'est creusé un lit profond de quelques mètres et passe sous
le pont de la chaussée. Sur une certaine distance, les cabanes et huttes
en bois ne la franchissent pas, mais ensuite les deux côtés de la rue
sont garnis d'une rangée ininterrompue de constructions et de tentes sur
une longueur d'un kilomètre.
C'est là la grande artère commerciale de Dawson, avec ses «salons», ses
bars, ses hôtels, ses restaurants, ses magasins; c'est là que se promène
l'oisive lassitude de centaines, de milliers d'êtres qui, après avoir
surmonté bien des fatigues, bravé bien des dangers, lutté contre les
éléments hostiles, pendant des mois, se trouvent brusquement jetés sur
cette plage et ne savent que faire d'eux-mêmes. Tout à coup leurs yeux
se sont dessillés, leurs illusions se sont évanouies, la réalité
implacable s'est montrée sans fard, et les malheureux se demandent: Que
suis-je donc venu faire ici? Tel docteur a abandonné sa clientèle, tel
professeur son école, tel épicier sa boutique, et ici il n'y pas
grand'chose à faire dans ces professions-là ou d'autres similaires. Le
champ est au mineur, au prospecteur; mais à peine y en a-t-il un sur
cent autres de différents métiers.
Ils comprennent maintenant les objections que leur raison leur avait
faites avant de partir, et qui étaient tombées devant l'espoir de
devenir riches en trouvant un placer merveilleux; ils savent que l'or ne
se découvre pas aisément, que les criques aurifères sont toutes
occupées, jalonnées, et que pour en trouver d'autres il faut savoir
prospecter et aller très loin. Ils ont la ressource, il est vrai, de
trouver du travail comme manoeuvres sur les placers, mais ils n'ont
jamais fait de travaux rudes, et de plus les salaires sont tombés de
façon à ne donner qu'un gagne-pain à peine suffisant dans ce pays de
cherté exorbitante; d'ailleurs les travaux ne commencent qu'en octobre,
et d'ici là il faut vivre.
[image: UNE RUE DE DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
À SEATTLE.]
[image: EMPLACEMENT DE LA VILLE DE DAWSON EN 1897.]
Sans doute, la plupart ont quelque argent, et tous un approvisionnement
suffisant pour les entretenir quelques mois au moins; mais la nourriture
n'est pas tout, l'hiver sera tôt venu, et il faut des vêtements de
laine très épais ou des fourrures, des chaussures, des quantités de bas,
puisqu'on en porte trois ou quatre paires à la fois et sans se plaindre.
Et puis, en supposant qu'ils puissent passer l'hiver sans trop
d'incomfort, le printemps ou plutôt l'été, car les saisons moyennes
n'existent pas là-haut, les retrouvera dans des conditions semblables ou
pires, car alors les ressources seront épuisées et le problème restera
non résolu. C'est, sans doute, livrés à ces réflexions amères que les
malheureux arpentent l'unique rue plusieurs fois par jour, entre les
repas, et le soir, lassés, rentrent à bord, sous la tente, pour
recommencer le matin suivant cette marche sans but, cet exercice sans
objet. Des milliers y ont passé et, heureusement pour eux et pour tout
le monde, ils ont eu la sagesse de vendre aussitôt que possible la
majeure partie de leur pacotille ou même le tout et de descendre le
fleuve dans leur bateau ou par le vapeur. La nostalgie aussi les a
saisis, et subitement ils ont voulu revoir leur _home_. Rien n'a pu les
retenir; une sorte de panique a couru dans les rangs de cette grande
armée des chercheurs d'or; ils ont crié «Sauve qui peut», et à certains
jours la flottille, qui se hâtait de fuir rappelait par le nombre celle
qui envahissait le lac Marsh quelques semaines auparavant.
Mais suivons la foule, et quelle foule! De suite vous distinguez le
_Chi-Cha-Ko_ du vétéran ou pionnier du Yukon, comme il s'appelle
lui-même; le premier a gardé une certaine tenue, ses vêtements
conservent une sorte de décence et son air est timide, presque
embarrassé. Il avance prudemment et les yeux baissés, comme s'il
cherchait à découvrir des pépites parmi les galets et le sable. Comme sa
promenade est fantaisiste, il s'arrête, il se tourne indécis, regardant
sans voir, écoutant sans entendre; ses pensées sont là-bas.
Le pionnier, au contraire, s'en va crânement, toujours pressé, toujours
actif, toujours alerte; de ses habits il n'a souci; il est souvent en
haillons pendants, sales, graisseux; ses bottes sont éculées, son
chapeau est informe; toutefois il le porte d'un air conquérant,
s'ingénie à lui donner l'apparence d'un bicorne, d'un tricorne ou d'une
corne quelconque, ce qui a l'air essentiellement militaire. En passant,
il jette un coup d'oeil dédaigneux sur le _tenderfoot_ (pied tendre,
novice), qu'il reconnaît de suite à sa barbe bien peignée, lui qui, par
genre, porte dans la sienne un petit monde de débris qu'il serait
intéressant d'analyser, si l'on en avait le temps. Sa peau est celle
d'un Indien, tant pour la teinte que pour le tissu; on ne peut mieux la
comparer qu'au cuir d'alligator dont on fait ces sacs de voyage si en
vogue aux États-Unis. Son regard est perçant, porte droit et ne cherche
pas les pépites là où elles ne se trouvent pas. Sa poignée de main est
cordiale, peut-être un peu trop expressive à votre gré. Tout en causant,
il roule une chique entre ses dents et salive abondamment.
[image: MINEURS À DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
À SEATTLE.]
Dawson est située sur une barre de gravier, d'alluvions ou de galets,
déposés par le Klondyke à son confluent dans le Yukon, formant un
triangle dont les deux côtés sont les deux rivières se rencontrant à
angle droit et le troisième la colline de 100 à 300 mètres de hauteur
courant du Klondyke au Yukon. Sa superficie est d'environ 200 acres,
soit 80 hectares; sa plus grande longueur est d'un peu plus de deux
kilomètres et sa largeur d'un kilomètre un quart; la plus grande partie
de ce plateau est marécageuse et plantée de sapelots et de bouleaux
rabougris; la berge, le long du Yukon, est un peu exhaussée au delà du
niveau général, c'est ce qui l'a sans doute fait choisir pour le tracé
de l'avenue principale. La seconde avenue, qui ne compte que quelques
constructions, est déjà dans la bourbe, et les rues transversales ne
commencent réellement que vers la partie inférieure de la ville, où le
terrain se relève graduellement vers le pied de la colline.
[image: VUE DE DAWSON EN 1898.--DESSIN DE BOUDIER. D'APRÈS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Le terrain sur lequel la ville est construite est presque en entier la
propriété de Joe Ladue, un pionnier du Yukon qui, à l'origine des
découvertes aurifères sur les creeks, reconnut l'importance du terrain
et le jalonna. Il en prit possession en septembre 1897, quelques
semaines après que l'or du Bonanza fut mis au jour, et installa une
scierie qu'il avait amenée du poste de Sixty Mile. Ce terrain est divisé
en parallélogrammes de 30 m. sur 18, par sept avenues allant du Sud au
Nord et autant de rues de l'Ouest à l'Est, mais, à moins qu'on ne fasse
les travaux nécessaires pour drainer et assainir le marécage, la plus
grande partie de ces lots resteront sans emploi.
Le terrain situé entre la rue principale et la rivière, appartenant au
gouvernement, a été affermé à Alexandre M'Donald, qui le sous-loue à
raison de 10 livres sterling le pied courant et en retire, dit-on, plus
de 25 000 dollars par mois. On annonce cependant qu'au mois de mai 1899
ce monopole expirera, et les tenanciers pourront avoir affaire
directement aux autorités, qui exigeront des prix moins élevés.
Les habitants de Dawson préfèrent camper et habiter la côte et le sommet
de la colline, quoiqu'ils soient ainsi plus éloignés des affaires; de
fait, la disposition générale des habitations de tout genre est celle
d'un anneau elliptique enserrant le marais. En été, ce dernier est la
source d'émanations fétides et putrides, causant un grand nombre de cas
de fièvre typhoïde et autres.
La ville d'affaires s'est donc forcément développée le long de la rive.
Les lots bâtis sont actuellement tous occupés, la plupart par des
locataires qui payent 10 dollars le pied courant du terrain seulement.
Ils construisent eux-mêmes, et comme les planches coûtent 200 dollars
les mille pieds, on peut juger de la dépense qu'occasionne la moindre
bâtisse. Un bureau, de dimension très restreinte, ne peut se louer à
moins de 150 à 200 dollars par mois; certains lots se sont payés 30 000
dollars et ne supportent qu'une maison de proportions ordinaires,
contenant une salle de moyenne grandeur au rez-de-chaussée et un étage
ou deux au-dessus.
[image: LA BERGE DU YUKON À DAWSON.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS
LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Dix lots sur la première avenue, vendus pour 100 dollars il y a deux
ans, sont évalués aujourd'hui à plus de 300 000 dollars. Les maisons en
troncs situées sur les autres rues et avenues, se louant de 150 à 250
dollars par mois, ne contiennent, le plus souvent, qu'une pièce de
quelques mètres carrés, avec une porte et une fenêtre; beaucoup même,
sur Front Street, qui est la rue principale, n'ont pas de vitres aux
fenêtres. Le verre à vitre ayant fait défaut, les derniers carreaux
qu'on pouvait avoir étaient de 8 sur 10 et se vendaient 12 fr. 50
chacun, de sorte qu'il a fallu les remplacer par une pièce de
mousseline très mince, qui laisse pénétrer une lumière diffuse. Quelques
fenêtres n'ont pas même de cadre, et sont de simples ouvertures
pratiquées dans la paroi en planches au moyen d'une scie.
[image: SCIERIE À DAWSON.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
À SEATTLE.]
Comme en chemin on a appris à n'être pas difficile et à tirer parti des
situations les plus absurdes, on saisit l'occasion, dans les nuits
d'insomnie, de faire un cours privé d'astronomie sans quitter son
sac-lit. On se réveille, on ouvre l'oeil, et aussitôt les beautés de la
Grande Ourse se déploient aux regards.
Le sac-lit, en effet, est toujours à la mode; les lits, tels que vous
les entendez, n'existent pas encore là-bas. On a toujours recours à la
robe de fourrure ou aux couvertures de laine, avec cette différence
peut-être qu'on les étend sur une plate-forme, à un mètre du sol, faite
de planches brutes et sans ressorts, bien entendu. Autant vaut alors
coucher par terre, où, du moins, vous ne risquez pas de tomber en
rêvant. Outre les trous qui sont censés représenter des fenêtres, il y
a entre les planches formant les parois de certaines maisons des
interstices de grandeur suffisante pour admettre à toute heure du jour
et de la nuit d'amples provisions d'un air qui serait pur sans ce
malencontreux et pestilentiel marécage d'à côté; mais on ne peut tout
avoir, le ventilateur et l'air frais.
Les boutiques regorgent de marchandises et les prix sont élevés. Comme
leur fonds consiste, pour la plupart, en assortiments complets amenés
par les immigrants, elles sont par le fait de véritables bazars en
miniature où l'on trouve de tout, depuis des aiguilles jusqu'à une meule
de fromage, à un canot, à une paire de bottes; le tout, de rencontre,
est plus ou moins fripé et usé. Cependant il y a quelques places où l'on
vend du neuf, n'ayant jamais servi, on nous l'affirme; les grandes
compagnies, l'Alaska Commercial Co et le North American Trading
Co, ont leurs propres vapeurs sur le Yukon et sur l'Océan; les uns et
les autres se rencontrent à Saint-Michel et transportent, chaque été, de
la côte du Pacifique un fret considérable.
Les glaces encombrent le Yukon cinq à six semaines après qu'elles ont
évacué les cours supérieurs des lacs et de la rivière. Ce n'est qu'à fin
juin que les premiers bateaux peuvent quitter Saint-Michel et remonter
jusqu'à Dawson, qu'ils atteignent au plus tôt vers le 15 juillet. Leur
arrivée est le signal de la baisse des prix, qui ne sont jamais si
exorbitants précisément que quelques semaines avant l'arrivée des
vapeurs, car alors les approvisionnements tirent à leur fin et les
négociants en profitent pour liquider leurs soldes.
Sur la plage, entre les bateaux et la berge, de nombreuses tentes sont
dressées, ayant devant le front des tréteaux chargés d'objets à vendre
ou à échanger: ce sont des mercantis trop pauvres ou trop pressés de
s'en aller pour louer une boutique en ville.
[image: LE YUKON PRÈS DE DAWSON, AU MOMENT DE LA DÉBÂCLE DES
GLACES.--D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Ils ont donc ouvert un marché en plein vent, ils achètent aussi et
troquent, toujours armés de leurs balances à peser l'or en pépites, en
grenailles ou en poudre, la seule monnaie courante au Klondyke, en
même temps que d'un sac de peau pour l'y renfermer. Le client fait son
achat sans jamais discuter le prix, jette son sac de poudre d'or au
vendeur qui s'en empare, pèse à vue d'oeil, il faut bien le dire, et,
apparemment satisfait de l'opération, rend à l'acheteur son sac
légèrement plus diminué qu'il ne serait nécessaire en stricte justice.
D'ailleurs, si tout ne s'achète pas, à Dawson, et pour cause, tout s'y
vend, et à de bons prix. Vous voulez un cheval? 2 000 francs; un baudet,
1 000 francs; un poulet vivant, 50 francs; un oeuf frais (pondu à Dawson
même), 10 francs; une pastèque, 125 francs; une orange, 2 fr. 50; une
petite pomme, 25 sous; les sacs de paier, on les donne. Les
consommations en minuscules quantités sont à 50 sous dans les «salons»
(cafés); la bouteille d'eau minérale ou de bière coûte 25 francs; le
whisky 75 francs; le vin de champagne en proportion.
Un repas dans les restaurants, consistant en un peu de soupe, une
tranche de boeuf ou d'élan rôti, et du fruit cuit, avec une tasse de thé
ou de café, coûtait 12 fr. 50 au commencement de l'été; l'arrivée des
vapeurs l'a fait tomber à 7 fr. 50. La viande est de 5 à 8 francs la
livre et le poisson un peu moins cher, surtout à partir du mois d'août,
où les saumons arrivent de l'Océan en remontant le courant. Le
changement d'eau et les efforts énormes qu'ils déploient dans cette
lutte les ont colorés en rouge cramoisi et lie de vin, et leur chair est
devenue molle et spongieuse; peu d'entre eux sont encore en bonne
condition. Aussi n'en mange-t-on guère; on les pêche au filet et au
harpon, et même simplement avec le recueilloir. On fait sécher la chair
au soleil, et avec cela on nourrira les chiens en hiver.
La majeure partie des aliments consiste en farine, pois, haricots en
sacs, pommes de terre, oignons et quelques autres légumes évaporés et en
caisses, en fruits secs, pruneaux, pêches, pommes, abricots, etc., en
viandes salées, lard, jambon, boeuf, langues; en conserves de rosbif et
de gigot en boîtes; en sardines à l'huile, beurre, sucre cristallisé en
sacs, fromage en cercle, etc.
L'estomac se fatigue vite de cette nourriture, qui, si excellente
qu'elle soit en elle-même, manque de la première des qualités: la
fraîcheur. On a réussi cependant à faire passer par la sente de Darton
quelques milliers de boeufs et de moutons qui trouvent à partir de mai
une abondante pâture et qui ont été parqués à Fort Selkirk, où l'herbage
est facile à obtenir. Des spéculateurs ont élevé là de vastes abris, et
au fur et à mesure des besoins ils expédient le bétail en très bonne
condition à Dawson par radeau, en trois jours.
De plus, les nombreux chasseurs et trappeurs qui battent la contrée
tuent assez fréquemment l'élan et l'ours, qui constituent un très bon
manger; l'élan surtout, que les Canadiens appellent original, a une
chair fine et plus tendre que celle du boeuf, qu'elle égale pour le
poids; il n'est pas rare d'abattre des individus pesant de 700 à 800
kilos. Les andouillers de cet animal se terminent en palettes énormes et
mesurent de bout à bout près de 2 mètres; sa tête ressemble beaucoup à
celle de la mule. C'est donc un fort beau coup de fusil, surtout si le
chasseur se trouve à proximité d'une rivière, car alors il construit un
radeau, y dépose la carcasse dépecée de l'élan et, tout en surveillant,
l'aviron à la main, sa précieuse charge, calcule assez correctement que
400 à 500 kilos de viande à 1 dollar le kilo lui rapporteront au bas mot
400 dollars.
Il y a dans l'intérieur du pays une quantité de champignons comestibles,
mais l'ignorance à leur égard est si grande qu'ils sont laissés de côté
comme si tous étaient vénéneux.
Dawson est, comme nous l'avons dit, un assemblage de baraques en bois et
de tentes élevées sans aucune prétention à l'ordre ou à la symétrie,
sauf en ce qui concerne la première rue, et ici même un ingénieur aurait
d'importantes rectifications à faire. Il n'y a ni égoûts ni canaux pour
l'écoulement des eaux, de sorte qu'à la première crue ou après une forte
pluie d'orage, une inondation se produit et que, comme en juin dernier,
on doit se servir de canots, l'eau remplissant les habitations à 2 ou 3
mètres de hauteur.
[image: AUTRE VUE DE DAWSON.--DESSIN DE BOUDIER, D'APRÈS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Par-ci par-là un trottoir en planches, tantôt sur le sol, tantôt élevé
de quelques marches, ce qui donne un aspect serpentin à la foule en
mouvement.
Foule bigarrée, ondoyante et diverse, vétérans du Yukon et Chi-Cha-Kos,
soldats de la police montée en uniforme rouge ou chocolat, femmes et
filles des chercheurs d'or en bloomers ou en jupon court et en bottes,
et aussi femmes fardées, de ces _painted women_ dont parle Macaulay.
Leur caractère n'est pas toujours des plus aimables, s'il faut en croire
la chronique; en effet, nous lisons aux dernières nouvelles de Dawson
qu'un incendie considérable y a réduit en cendres une quarantaine de
bâtiments du Front Street, le 14 octobre au matin, et que la cause du
sinistre a été qu'une certaine Miss Belle M. de l'Arbre Vert, s'étant
prise de querelle avec une amie, lui avait, en guise d'argument, lancé à
la tête une lampe allumée.
En sous-ordre une armée de chiens de tout poil, de toute lignée, de
toute gueule, depuis l'aboiement sonore du terre-neuve jusqu'au
glapissement plaintif du malamouse ou du _huskie_, mi-chien, mi-loup. Le
milieu de l'avenue leur est laissé, ainsi qu'aux rares chevaux et mules
qui trouvent maintes occasions de se rafraîchir les entrailles en
traversant les nombreuses fondrières. Il y a quelques camions à deux
chevaux pour le transport urbain des marchandises; on loue leurs
services et ceux du charretier à raison de 50 francs l'heure, soit un
peu plus de 80 centimes la minute; aussi les minutes sont-elles
comptées. Avez-vous, par exemple, à déménager de votre bateau dans une
chambre ou une tente en ville? L'homme et son attelage arrivent, il tire
sa montre, vous tirez la vôtre, et gravement vous fixez la minute à la
seconde près, et puis en avant! Avec une rapidité vertigineuse vous
empoignez les sacs, les caisses, les ballots, et les empilez sans merci
et sans ordre sur la plate-forme du fourgon, et l'on part au trot, voire
au galop. À destination la pile de colis est démolie avec la même
célérité frénétique, et le dernier n'a pas mordu la poussière que,
haletant, la sueur coulant à flots, l'oeil farouche, vous tirez votre
montre de votre poche, puis vous arrêtez et soldez le compte sans perdre
une seconde. Pensez donc, 80 centimes la minute!
En juin et juillet, le soleil se lève à 1 h. 30 du matin et se couche à
10 h. 30, et l'entre-deux est parfaitement clair, au point qu'on
photographie à minuit aussi bien qu'à midi, une sorte d'aube légèrement
colorée d'orange ne cessant pas de faire pour ainsi dire trait d'union
d'un soleil à l'autre. Aussi en profite-t-on pour traiter les affaires
et entreprendre des courses; les moustiques, maringouins, moucherons et
pestes de même acabit dorment alors, ou du moins font semblant et sont
moins agressifs qu'en plein jour, et c'est un répit qui n'est pas à
dédaigner, car l'obsession de ces insectes est si grande que l'on doit
se préserver la figure et le cou avec une pièce de mousseline insérée
dans le couvre-chef, et les mains avec des gants. On peut aussi
s'enfumer au moyen d'un feu d'une mousse humide entassée dans une poêle
à frire dont on tient le manche, tout en causant affaires.