La rivière Thirty Mile.--Dangers de cette rivière.--Nous
l'échappons belle.--Les rivières Teslin, Lewis, Big Salmon.
Le Cagnon et les rapides passés, on pouvait s'attendre à n'avoir plus
que de l'agrément en descendant la rivière, mais nous devions être
détrompés, car la rivière Thirty Mile nous réservait des surprises
désagréables. En effet, à peine étions-nous engagés dans ses méandres
que nous fûmes emportés par un courant excessivement rapide, de 12
kilomètres à l'heure, ce qui n'est pas déjà si mal, si l'on se
représente qu'il faut avoir l'oeil incessamment sur les rochers et les
barres, qui pullulent dans ces eaux. Premièrement, il y a à droite une
pointe de roc avec laquelle peu de bateaux n'ont pas eu affaire; vous y
êtes portés directement, et ce n'est qu'à force de rames qu'il est
possible de l'éviter et de rester dans le courant resserré entre le roc
et la rive. Comme nous passions, une des chevilles qui retenaient
l'aviron d'avant se rompit, et l'homme qui le maniait fut presque jeté à
l'eau avec sa rame. Heureusement celle-ci était retenue avec une corde
solide, et l'on put ainsi, sans accident, tenter d'aborder, ce qui était
urgent pour la réparation de la fourche d'avant, de laquelle on ne
pouvait se passer. Deux hommes sautent à terre avec l'amarre, et l'un
d'eux réussit à passer l'extrémité autour d'un sapin, mais l'autre, le
timonier, qui tenait le milieu de la corde et devait l'enrouler autour
du tronc d'un arbre coupé à un mètre du sol, excité et hors de lui,
croyant saisir le tronc, ne faisait qu'embrasser le vide; pendant ce
temps la corde lui glissait entre les mains, et la _Ville de Paris_ s'en
allait à la dérive; on voyait le moment où l'amarre, arrivée au bout de
sa longueur et fortement enroulée autour du sapin, allait se tendre et
se détacher au premier choc. Les hommes restés à bord suivaient de l'oeil
cette scène et attendaient stoïquement l'instant psychologique. Si le
câble partait, c'étaient sûrement le naufrage et ses conséquences. Fort
heureusement, grâce à la Providence sans doute, la corde en se tendant
accrocha le bout d'une grosse poutre fixée en travers à l'avant et la
fit sauter en éclats, amortissant le choc, l'annulant pour ainsi dire.
La barque était sauvée avec son équipage. Nous réparâmes l'accident en
remplaçant les chevilles de bois par des tiges de fer appartenant aux
traîneaux, et après deux ou trois heures d'arrêt nous nous remîmes en
route.
[image: RAPIDES DE LA RIVIÈRE THIRTY MILE.--D'APRÈS LA
PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
Nous voici à l'embouchure de la rivière Teslin, qui vient du Sud, du lac
du même nom, et dont les eaux sont de couleur brun foncé, tandis que
celles de la Lewis sont bleues. Cinquante kilomètres plus loin, la
rivière Big Salmon (gros saumon) se jette dans la Lewis, qui conserve
une largeur d'environ 200 mètres et dont le courant est ici de 7 à 8
kilomètres à l'heure.
X
Les Cinq Doigts.--Les Rapides de Rink.--Fort Selkirk.--Un tombeau
indien.--Le Yukon.--La rivière Blanche.--La rivière Stewart.--Les
Caches.--Le poste de Sixty Mile.--La rivière Indienne.--Les oies et
les îles du Yukon.--Vitesse du courant.--Arrivée à Dawson.
Environ 50 kilomètres en aval de Little Salmon, la rivière s'élargit en
bassin, ses eaux étant retardées par une barrière naturelle de plusieurs
îlots de roche conglomérée et nommés les Five Fingers (Cinq Doigts),
non, comme on le croit généralement, à cause de leur nombre, mais parce
que le principal de ces récifs, vu du haut de la côte de la rive droite,
est divisé en groupes de rochers imitant les cinq doigts de la main.
Telle est du moins la version du major T... de Québec.
L'eau refoulée par cette muraille est surélevée d'environ 30
centimètres, et, se précipitant dans les intervalles des rocs, elle
produit un bombement de quelques mètres. On choisit d'ordinaire le
passage de droite, qui, bien qu'étroit, a l'eau la plus profonde, et
avec un peu d'attention, si l'on engage le bateau de façon à enfiler
carrément le chenal, il n'y a pas d'autre inconvénient que d'embarquer
un peu d'eau. Le rocher passé, voici une série de rapides sans
importance, et le courant, très vif à cet endroit, nous emporte bientôt
vers les Rapides de Rink qu'on peut éviter en se tenant très près de la
rive droite, où l'eau est profonde et à peine agitée.
[image: CONFLUENT DES RIVIÈRES PELLY ET LEWIS. DESSIN DE TAYLOR,
D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Entre les rapides et la rivière Pelly (70 kilomètres), on ne rencontre
aucun cours d'eau important, mais en général les îlots sont en très
grand nombre et groupés ensemble. La Pelly est large d'environ 200
mètres à son confluent avec la Lewis, qui en a alors à peu près 800; les
deux cours d'eau réunis forment le Yukon. C'est ici, sur la rive gauche,
que se trouvent les ruines de l'ancien fort Selkirk, poste de quelque
importance. Il fut établi en 1848 par Robert Campbell pour le compte de
la Compagnie de la Baie d'Hudson, au confluent des deux rivières, mais à
cause des inondations fréquentes il fut transporté en 1852 à sa place
actuelle.
Il fut construit en blocs de lave tirés d'une puissante coulée vomie par
un ancien volcan situé à quelques kilomètres à l'ouest de la jonction
des rivières et encore recouvert d'une couche de cendre d'une grande
épaisseur. Cette coulée est visible à la rive droite du Yukon sur une
longueur de plusieurs kilomètres, et s'élève à sa partie supérieure à
plus de 70 mètres au-dessus du fleuve. En 1854, les Indiens Chilkoot
décidèrent de mettre fin à la concurrence que leur faisait ce poste, et,
après de nombreux actes d'hostilité, ils saccagèrent finalement le fort
et le brûlèrent; il n'en reste plus aujourd'hui que quelques blocs de
lave noircis.
[image: FORT SELKIRK.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE
L'AUTEUR.]
À sa place quelques bâtiments en troncs bruts renferment les magasins
d'un nouveau poste. On y trouve aussi une mission et une école; l'été
dernier, l'administration d'Ottawa résolut d'en faire le siège du
gouvernement du territoire du Yukon, et y envoya 150 hommes de la milice
du Canada; des baraques furent construites pour les loger. Il y a en
outre un certain nombre de cabanes d'Indiens et des tentes de blancs qui
trappent, chassent, font du bois, etc.
Il y a à Fort Selkirk plusieurs tombeaux indiens, entre autres celui du
chef Harnan: d'habitude les Indiens disposent de leurs cadavres par la
crémation; mais les chefs et les sorciers (ou médecins) ont le
privilège de choisir la place où on les ensevelira et où l'on placera
leurs tombeaux, qui sont en général bien entretenus. Ce sont des enclos
de 1 mètre de haut et de 2 ou 3 mètres de long et 1 mètre ou 2 de large,
en planches dressées et ornées de peintures aux ocres multicolores. Des
bandes d'étoffe peintes les recouvrent, tandis que des bannières en
foulard flottent au vent et qu'une perche haute de plusieurs mètres
porte trois boules, une au sommet et deux aux extrémités d'une traverse.
[image: TOMBEAU INDIEN À FORT SELKIRK. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS
LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
[image: CACHES SUR LES BORDS DE LA RIVIÈRE STEWART. DESSIN DE
JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Après Fort Selkirk, et sur une distance de 150 kilomètres, jusqu'à la
rivière White (Blanche), le Yukon a de 500 à 600 mètres de largeur, avec
des îles nombreuses et généralement bien boisées. La rivière Blanche
vient de l'Ouest et est ainsi nommée à cause de ses eaux très chargées
d'une cendre volcanique et d'argile, qui les colore en blanc sale; à
partir de ce point le clair et bleu Yukon devient trouble et gris. La
rivière forme à son confluent un delta de sable mouvant de quelques
cents mètres.
[image: LE FLEUVE YUKON, PRÈS DE DAWSON. DESSIN DE TAYLOR,
D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
15 kilomètres plus loin, voici la Stewart River venant de l'Est. Ici des
collines de hauteur moyenne enserrent la rivière et s'élèvent en
terrasses successives vers des altitudes plus considérables à
l'intérieur; nous arrivons là dans l'après-midi, décidés à y passer la
nuit.
Deux hommes de la bande nous quittent pour aller prospecter sur la
Stewart; nous devons donc décharger leurs provisions et prendre congé,
en leur souhaitant bon succès. Tout un camp s'est établi le long des
rives boisées du confluent, et un mouvement commercial important s'y
produit; les cabines en troncs sont communes et les caches tout à fait
abondantes. Ce sont ici des plates-formes en rondins de quelques mètres
carrés, supportées par des perches plantées dans le sol et hautes de 3
mètres environ. On y monte par une échelle et l'on y entasse les vivres
et marchandises qu'on veut ainsi soustraire à la voracité des chiens
errants et des bêtes sauvages. Une toile goudronnée ou un toit en
branches les protège contre la pluie et le soleil. Le prospecteur peut
donc explorer la contrée, ne prenant avec lui que ce qu'il lui faut pour
son entretien de quelques jours, et puis il vient se repourvoir à son
magasin. Les caches sont inviolables, elles garantissent au mineur la
vie et la liberté, et le misérable qu'on surprendrait à y toucher serait
immédiatement fusillé ou pendu.
En face de l'embouchure de la Stewart il y a des barres de gravier où
l'on s'échoue au moment d'aborder. Sans hésiter, on chausse ses bottes
de caoutchouc, on saute à l'eau, et à coups d'épaule et de levier on
dégage le bateau et on le repousse en eau profonde. Il faut quelquefois
dépenser une heure ou plus à cet exercice fatigant, mais absolument sans
danger, avant de réussir.
Le lendemain, 18 juin, est le dernier de notre périgrination sur le
Yukon; nous comptons être le soir même à Dawson, à 100 kilomètres en
aval de la Stewart; nous nous embarquons après avoir pris congé de nos 2
prospecteurs.
À 30 kilomètres de là on passe le poste de Sixty Mile, groupe de
baraques en troncs d'arbres avec scierie appartenant à Joe Ladue et
centre d'échanges commerciaux assez importants, car la rivière Sixty
Mile, qui rejoint ici le Yukon, est bien connue pour ses gisements
aurifères. Nous continuons à avancer lentement, le courant étant assez
vif, et tout ce que l'on a à faire est de se maintenir dans le chenal
principal, qui est le plus profond et le plus rapide, et à éviter les
barres; nous avons décidé d'atterrir sur l'une des îles et d'y faire
provision de bois, car, information prise, à Dawson le combustible est
rare et fort cher; donc nous accostons et nous voilà abattant, la hache
en main, quelques beaux fûts de sapin que nous tronçonnons ensuite en
sections de trois mètres et que nous entassons à bord de la _Ville de
Paris_, à l'intérieur, à l'avant, à l'arrière, que nous suspendons même
à ses rebords extérieurs. Ainsi lestés nous rentrons à bord et nous
voyons défiler rapidement les forêts qui revêtent les îles et qui sont
remplies d'oies qu'on ne peut surprendre. Puis le courant nous emporte
à raison de 6 à 8 kilomètres l'heure, rasant l'embouchure de l'_Indian
River_ (Rivière Indienne) et, plus bas, quelques ruisseaux sans
importance. Enfin, vers 7 heures du soir, un écriteau fixé sur un rocher
plongeant dans le Yukon nous annonce que Dawson n'est plus qu'à un
kilomètre.
[image: LE YUKON UN DEMI-MILLE AVANT DAWSON.--D'APRÈS LE CROQUIS
DE L'AUTEUR.]
Étonnés, nous manoeuvrons en vue d'aborder à temps et sans encombre, le
courant étant très rapide ici, et notre expérience sur la Stewart nous
ayant appris à craindre les bancs. Vaine attente! Nous voilà échoués à
la sortie du Klondyke, et il nous faut une heure pour nous sortir de là
et accoster vis-à-vis des bâtiments de la police à Dawson.