IX

La rivière Thirty Mile.--Dangers de cette rivière.--Nous

l'échappons belle.--Les rivières Teslin, Lewis, Big Salmon.

Le Cagnon et les rapides passés, on pouvait s'attendre à n'avoir plus

que de l'agrément en descendant la rivière, mais nous devions être

détrompés, car la rivière Thirty Mile nous réservait des surprises

désagréables. En effet, à peine étions-nous engagés dans ses méandres

que nous fûmes emportés par un courant excessivement rapide, de 12

kilomètres à l'heure, ce qui n'est pas déjà si mal, si l'on se

représente qu'il faut avoir l'oeil incessamment sur les rochers et les

barres, qui pullulent dans ces eaux. Premièrement, il y a à droite une

pointe de roc avec laquelle peu de bateaux n'ont pas eu affaire; vous y

êtes portés directement, et ce n'est qu'à force de rames qu'il est

possible de l'éviter et de rester dans le courant resserré entre le roc

et la rive. Comme nous passions, une des chevilles qui retenaient

l'aviron d'avant se rompit, et l'homme qui le maniait fut presque jeté à

l'eau avec sa rame. Heureusement celle-ci était retenue avec une corde

solide, et l'on put ainsi, sans accident, tenter d'aborder, ce qui était

urgent pour la réparation de la fourche d'avant, de laquelle on ne

pouvait se passer. Deux hommes sautent à terre avec l'amarre, et l'un

d'eux réussit à passer l'extrémité autour d'un sapin, mais l'autre, le

timonier, qui tenait le milieu de la corde et devait l'enrouler autour

du tronc d'un arbre coupé à un mètre du sol, excité et hors de lui,

croyant saisir le tronc, ne faisait qu'embrasser le vide; pendant ce

temps la corde lui glissait entre les mains, et la _Ville de Paris_ s'en

allait à la dérive; on voyait le moment où l'amarre, arrivée au bout de

sa longueur et fortement enroulée autour du sapin, allait se tendre et

se détacher au premier choc. Les hommes restés à bord suivaient de l'oeil

cette scène et attendaient stoïquement l'instant psychologique. Si le

câble partait, c'étaient sûrement le naufrage et ses conséquences. Fort

heureusement, grâce à la Providence sans doute, la corde en se tendant

accrocha le bout d'une grosse poutre fixée en travers à l'avant et la

fit sauter en éclats, amortissant le choc, l'annulant pour ainsi dire.

La barque était sauvée avec son équipage. Nous réparâmes l'accident en

remplaçant les chevilles de bois par des tiges de fer appartenant aux

traîneaux, et après deux ou trois heures d'arrêt nous nous remîmes en

route.

[image: RAPIDES DE LA RIVIÈRE THIRTY MILE.--D'APRÈS LA

PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]

Nous voici à l'embouchure de la rivière Teslin, qui vient du Sud, du lac

du même nom, et dont les eaux sont de couleur brun foncé, tandis que

celles de la Lewis sont bleues. Cinquante kilomètres plus loin, la

rivière Big Salmon (gros saumon) se jette dans la Lewis, qui conserve

une largeur d'environ 200 mètres et dont le courant est ici de 7 à 8

kilomètres à l'heure.

X

Les Cinq Doigts.--Les Rapides de Rink.--Fort Selkirk.--Un tombeau

indien.--Le Yukon.--La rivière Blanche.--La rivière Stewart.--Les

Caches.--Le poste de Sixty Mile.--La rivière Indienne.--Les oies et

les îles du Yukon.--Vitesse du courant.--Arrivée à Dawson.

Environ 50 kilomètres en aval de Little Salmon, la rivière s'élargit en

bassin, ses eaux étant retardées par une barrière naturelle de plusieurs

îlots de roche conglomérée et nommés les Five Fingers (Cinq Doigts),

non, comme on le croit généralement, à cause de leur nombre, mais parce

que le principal de ces récifs, vu du haut de la côte de la rive droite,

est divisé en groupes de rochers imitant les cinq doigts de la main.

Telle est du moins la version du major T... de Québec.

L'eau refoulée par cette muraille est surélevée d'environ 30

centimètres, et, se précipitant dans les intervalles des rocs, elle

produit un bombement de quelques mètres. On choisit d'ordinaire le

passage de droite, qui, bien qu'étroit, a l'eau la plus profonde, et

avec un peu d'attention, si l'on engage le bateau de façon à enfiler

carrément le chenal, il n'y a pas d'autre inconvénient que d'embarquer

un peu d'eau. Le rocher passé, voici une série de rapides sans

importance, et le courant, très vif à cet endroit, nous emporte bientôt

vers les Rapides de Rink qu'on peut éviter en se tenant très près de la

rive droite, où l'eau est profonde et à peine agitée.

[image: CONFLUENT DES RIVIÈRES PELLY ET LEWIS. DESSIN DE TAYLOR,

D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Entre les rapides et la rivière Pelly (70 kilomètres), on ne rencontre

aucun cours d'eau important, mais en général les îlots sont en très

grand nombre et groupés ensemble. La Pelly est large d'environ 200

mètres à son confluent avec la Lewis, qui en a alors à peu près 800; les

deux cours d'eau réunis forment le Yukon. C'est ici, sur la rive gauche,

que se trouvent les ruines de l'ancien fort Selkirk, poste de quelque

importance. Il fut établi en 1848 par Robert Campbell pour le compte de

la Compagnie de la Baie d'Hudson, au confluent des deux rivières, mais à

cause des inondations fréquentes il fut transporté en 1852 à sa place

actuelle.

Il fut construit en blocs de lave tirés d'une puissante coulée vomie par

un ancien volcan situé à quelques kilomètres à l'ouest de la jonction

des rivières et encore recouvert d'une couche de cendre d'une grande

épaisseur. Cette coulée est visible à la rive droite du Yukon sur une

longueur de plusieurs kilomètres, et s'élève à sa partie supérieure à

plus de 70 mètres au-dessus du fleuve. En 1854, les Indiens Chilkoot

décidèrent de mettre fin à la concurrence que leur faisait ce poste, et,

après de nombreux actes d'hostilité, ils saccagèrent finalement le fort

et le brûlèrent; il n'en reste plus aujourd'hui que quelques blocs de

lave noircis.

[image: FORT SELKIRK.--DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE

L'AUTEUR.]

À sa place quelques bâtiments en troncs bruts renferment les magasins

d'un nouveau poste. On y trouve aussi une mission et une école; l'été

dernier, l'administration d'Ottawa résolut d'en faire le siège du

gouvernement du territoire du Yukon, et y envoya 150 hommes de la milice

du Canada; des baraques furent construites pour les loger. Il y a en

outre un certain nombre de cabanes d'Indiens et des tentes de blancs qui

trappent, chassent, font du bois, etc.

Il y a à Fort Selkirk plusieurs tombeaux indiens, entre autres celui du

chef Harnan: d'habitude les Indiens disposent de leurs cadavres par la

crémation; mais les chefs et les sorciers (ou médecins) ont le

privilège de choisir la place où on les ensevelira et où l'on placera

leurs tombeaux, qui sont en général bien entretenus. Ce sont des enclos

de 1 mètre de haut et de 2 ou 3 mètres de long et 1 mètre ou 2 de large,

en planches dressées et ornées de peintures aux ocres multicolores. Des

bandes d'étoffe peintes les recouvrent, tandis que des bannières en

foulard flottent au vent et qu'une perche haute de plusieurs mètres

porte trois boules, une au sommet et deux aux extrémités d'une traverse.

[image: TOMBEAU INDIEN À FORT SELKIRK. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS

LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

[image: CACHES SUR LES BORDS DE LA RIVIÈRE STEWART. DESSIN DE

JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Après Fort Selkirk, et sur une distance de 150 kilomètres, jusqu'à la

rivière White (Blanche), le Yukon a de 500 à 600 mètres de largeur, avec

des îles nombreuses et généralement bien boisées. La rivière Blanche

vient de l'Ouest et est ainsi nommée à cause de ses eaux très chargées

d'une cendre volcanique et d'argile, qui les colore en blanc sale; à

partir de ce point le clair et bleu Yukon devient trouble et gris. La

rivière forme à son confluent un delta de sable mouvant de quelques

cents mètres.

[image: LE FLEUVE YUKON, PRÈS DE DAWSON. DESSIN DE TAYLOR,

D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

15 kilomètres plus loin, voici la Stewart River venant de l'Est. Ici des

collines de hauteur moyenne enserrent la rivière et s'élèvent en

terrasses successives vers des altitudes plus considérables à

l'intérieur; nous arrivons là dans l'après-midi, décidés à y passer la

nuit.

Deux hommes de la bande nous quittent pour aller prospecter sur la

Stewart; nous devons donc décharger leurs provisions et prendre congé,

en leur souhaitant bon succès. Tout un camp s'est établi le long des

rives boisées du confluent, et un mouvement commercial important s'y

produit; les cabines en troncs sont communes et les caches tout à fait

abondantes. Ce sont ici des plates-formes en rondins de quelques mètres

carrés, supportées par des perches plantées dans le sol et hautes de 3

mètres environ. On y monte par une échelle et l'on y entasse les vivres

et marchandises qu'on veut ainsi soustraire à la voracité des chiens

errants et des bêtes sauvages. Une toile goudronnée ou un toit en

branches les protège contre la pluie et le soleil. Le prospecteur peut

donc explorer la contrée, ne prenant avec lui que ce qu'il lui faut pour

son entretien de quelques jours, et puis il vient se repourvoir à son

magasin. Les caches sont inviolables, elles garantissent au mineur la

vie et la liberté, et le misérable qu'on surprendrait à y toucher serait

immédiatement fusillé ou pendu.

En face de l'embouchure de la Stewart il y a des barres de gravier où

l'on s'échoue au moment d'aborder. Sans hésiter, on chausse ses bottes

de caoutchouc, on saute à l'eau, et à coups d'épaule et de levier on

dégage le bateau et on le repousse en eau profonde. Il faut quelquefois

dépenser une heure ou plus à cet exercice fatigant, mais absolument sans

danger, avant de réussir.

Le lendemain, 18 juin, est le dernier de notre périgrination sur le

Yukon; nous comptons être le soir même à Dawson, à 100 kilomètres en

aval de la Stewart; nous nous embarquons après avoir pris congé de nos 2

prospecteurs.

À 30 kilomètres de là on passe le poste de Sixty Mile, groupe de

baraques en troncs d'arbres avec scierie appartenant à Joe Ladue et

centre d'échanges commerciaux assez importants, car la rivière Sixty

Mile, qui rejoint ici le Yukon, est bien connue pour ses gisements

aurifères. Nous continuons à avancer lentement, le courant étant assez

vif, et tout ce que l'on a à faire est de se maintenir dans le chenal

principal, qui est le plus profond et le plus rapide, et à éviter les

barres; nous avons décidé d'atterrir sur l'une des îles et d'y faire

provision de bois, car, information prise, à Dawson le combustible est

rare et fort cher; donc nous accostons et nous voilà abattant, la hache

en main, quelques beaux fûts de sapin que nous tronçonnons ensuite en

sections de trois mètres et que nous entassons à bord de la _Ville de

Paris_, à l'intérieur, à l'avant, à l'arrière, que nous suspendons même

à ses rebords extérieurs. Ainsi lestés nous rentrons à bord et nous

voyons défiler rapidement les forêts qui revêtent les îles et qui sont

remplies d'oies qu'on ne peut surprendre. Puis le courant nous emporte

à raison de 6 à 8 kilomètres l'heure, rasant l'embouchure de l'_Indian

River_ (Rivière Indienne) et, plus bas, quelques ruisseaux sans

importance. Enfin, vers 7 heures du soir, un écriteau fixé sur un rocher

plongeant dans le Yukon nous annonce que Dawson n'est plus qu'à un

kilomètre.

[image: LE YUKON UN DEMI-MILLE AVANT DAWSON.--D'APRÈS LE CROQUIS

DE L'AUTEUR.]

Étonnés, nous manoeuvrons en vue d'aborder à temps et sans encombre, le

courant étant très rapide ici, et notre expérience sur la Stewart nous

ayant appris à craindre les bancs. Vaine attente! Nous voilà échoués à

la sortie du Klondyke, et il nous faut une heure pour nous sortir de là

et accoster vis-à-vis des bâtiments de la police à Dawson.

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 12 / 24 题