DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

C'est ce qui nous arrive: rentrés à bord, nous sommes accostés par un de

ces pilotes, qui nous persuade de louer ses services pour une somme de

45 dollars. Il propose de nous descendre ce jour-là jusqu'à l'entrée du

Cagnon, car il a sa tente dressée là; nous acceptons et nous amarrons,

passant une double corde autour d'un arbre solide, car le courant est

déjà très fort, et entre les parois verticales de la brèche étroite par

où se précipitent en mugissant les eaux refoulées de la rivière, nous

voyons s'élever un dos d'âne d'écume blanche qui ne promet rien de bon.

Comme nous dormons à bord, ainsi que d'habitude, nous tenons à ce que

notre sommeil ne soit pas troublé par des cauchemars affreux où nous

nous verrions, la chaîne brisée, partir en dérive comme une flèche,

entrer dans ce Styx, chevaucher le dos d'âne et, arrivés au bassin

central, être saisis dans le tourbillon du remous et fracassés contre

les colonnes de basalte noir. Mais le matin nous retrouve, ô surprise,

en sûreté à la même place, et bientôt notre pilote arrive avec son aide

et prend place à l'avant, où un aviron est solidement fixé, tandis que

le second s'empare du gouvernail, qui n'est, comme on le sait, qu'une

puissante rame. On nous recommande, à nous quatre de l'équipage, de

ramer avec autant de force qu'il est possible, afin de marcher plus vite

que le courant, qui est de 24 kilomètres à l'heure, et de permettre

ainsi au pilote de manoeuvrer.

Après une prière mentale, courte mais éloquente, nous voilà partis; le

Cagnon est entré, franchi, puis le bassin, puis encore le Cagnon, et

nous voilà dehors; cela a pris un peu plus de deux minutes pour faire ce

kilomètre. Nous avons ramé dur et n'avons vu qu'une masse noire, des

rochers à droite et à gauche, qu'une masse blanche, l'écume, en avant et

tout autour de nous, et nous n'avons entendu que le roulement de

tonnerre de ces eaux violemment comprimées dans l'impasse, et le cri

strident, dominant ce tonnerre, du pilote commandant la manoeuvre. Son

cri redouble d'intensité quand on tourne une colonne, sans la toucher

heureusement, car un contact à ce moment-là serait fatal. Enfin, tout va

bien, et nous continuons, encouragés par ce premier succès.

Cette course folle nous amène au rapide du White Horse, près de 3

kilomètres plus bas que le Cagnon; on y arrive par une succession de

rapides peu dangereux; même on aborde pour changer d'hommes; les deux

pilotes nous quittent ici et sont remplacés par un Sang-mêlé, à

l'encolure puissante. Il nous recommande également de ramer à outrance

pour gagner le courant de vitesse; en route donc et bon courage! Nous

voici bientôt engagés dans les rapides, un peu moins longs que le

Cagnon, mais plus dangereux peut-être; les eaux resserrées dans un

étroit chenal bondissent en montagnes d'écume roulant sur d'énormes

blocs de roche où se sont brisés maints esquifs, et où ont péri maints

équipages. Voici ce qu'en dit M. Ogilvie, autrefois géomètre-arpenteur

officiel et maintenant gouverneur du Yukon: «Vous pouvez descendre les

rapides du White Horse, si vous voulez, du moins vous pouvez essayer.

Pas moi. J'ai découvert que, dans une seule saison, treize hommes ont

perdu la vie en les descendant, et, bien que je ne donne pas ceci comme

certain, je crois que ce doit avoir été une forte proportion de ceux qui

l'ont tenté.»

[image: TRAÎNEAUX À VOILES SUR LE LAC LABERGE. D'APRÈS UNE

PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

Le Cagnon est large de 30 mètres à peu près, et ses rochers de basalte

presque à pic ont de 20 à 30 mètres de hauteur. La chute totale dans le

Cagnon et les rapides du White Horse a été mesurée: elle est 10 mètres.

Puis à quelque distance au-dessous de ces derniers le courant est rapide

et la rivière large, avec de nombreuses barres de gravier. Le nom de

White Horse (cheval blanc) ne se rapporte pas à un cheval blanc

quelconque, mais, dans le Canada, il évoque l'idée de péril, de danger.

C'est du moins ce que nous explique un coureur des bois canadien. Il est

certain que ces rapides ont fait de nombreuses victimes, à ce point

qu'en juin dernier la police a interdit aux femmes et aux enfants de les

descendre; ils doivent prendre le tramway et rejoindre leurs gens

au-dessous des rapides.

Nous les avons franchis heureusement, Dieu merci, et nous accostons

immédiatement pour prendre un court repos, car la tension des nerfs et

l'effort énergique qu'il a fallu déployer pour ramer nous ont quelque

peu fatigués. Mais comme nous décidons de ne pas déjeuner avant d'avoir

atteint une section de la rivière où le courant est moins vif, nous nous

remettons en route sans tarder. Ici la rivière est divisée en plusieurs

bras par des barres de gravier jonchées des débris des bateaux qui ont

chaviré dans les rapides; quelques-uns sont encore en assez bon état et

n'ont qu'une voie d'eau réparable; mais de certains autres il ne reste

qu'une pile de bois enchevêtrés, brisés menus, rappelant un jeu de

jonchets. Quelques naufragés étendent sur la rive les rares effets

qu'ils ont pu sauver, tandis que d'autres, n'ayant plus rien à sécher,

se sèchent eux-mêmes. Pour nous, nous n'avons fait qu'embarquer une lame

ou deux, qui n'ont causé aucun dommage; pleins de reconnaissance, nous

prenons congé de notre pilote, qui reçoit en souriant son argent et nos

éloges et déclare en même temps qu'il n'a jamais vu (en parlant de nous)

de si piètres rameurs. Nous baissons la tête, humiliés, tout en

admettant que c'est la vérité. Nous lui serrons la main, et au revoir,

sans rancune.

Nous apprenons que George Hamner, le fameux pilote des rapides de White

Horse, s'est marié récemment, et, comme il convient à sa carrière de

périls et d'aventure, la cérémonie du mariage a été célébrée dans un

bateau descendant les rapides. Quand le ministre dit: «Je vous déclare

mari et femme», il eut à élever la voix au point de crier et eut peine à

se faire entendre dans le mugissement des eaux déchaînées. L'épouse est

une personne cultivée qui, il y a quelques années, visita le Transvaal

et interviewa le président Krüger pour la _Tribune_ de New-York.

D'ici au lac Laberge, il y a 40 kilomètres, et la rivière Fifty Mile

présente les mêmes caractères que dans sa partie supérieure; elle décrit

de nombreux circuits et court au pied de collines peu élevées et

boisées, assez larges par endroits, formant des îlots et des barres de

sable et de gravier. À son embouchure, les collines s'abaissent et font

place à des plaines couvertes d'herbes et coupées de marécages; nous

campons sur la rive. Le lendemain nous nous avançons à la rame et

prudemment dans le delta aux eaux peu profondes et nécessitant l'emploi

fréquent de la sonde. Enfin nous gagnons le large, mais le vent ne se

presse pas de souffler; nous continuons à ramer, et bientôt la brise se

lève, malheureusement elle vient du Nord, c'est-à-dire en sens contraire

à notre marche. Nous travaillons avec acharnement, mais, vers deux

heures, force nous est d'atterrir sur une île, car il devient impossible

de faire avancer notre pesante barque en face de cet obstacle. Nous

passons ainsi trois jours sur ces îles du lac Laberge.

[image: LE LAC LABERGE. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UNE

PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 11 / 24 题