VII

Les lacs.--La rivière Six Mile.--Au poste de Tagish.--Un prêche en

plein air.--Quatre assassins indiens.--Tragédie.--Le lac Marsh.--La

flottille de bateaux.--Un violoniste hongrois.--Une truite

saumonée.

En quelques minutes le chenal qui verse les eaux du lac Bennett dans le

lac Tagish est atteint; mais, comme le courant n'est pas très rapide et

que le vent est tombé, il nous faut ramer à force de bras; puis, là où

la rivière fait un coude presque à angle droit avant d'arriver au second

lac, le vent saute et nous souffle en face, de sorte qu'il nous est

impossible de mouvoir la pesante masse; force est d'aborder et

d'attendre que le vent tourne de nouveau et nous permette d'avancer.

[image: LA RIVIÈRE SIX MILE.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE

CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Il est environ 6 heures du matin et on reste en panne jusqu'à 10 heures;

enfin la saute favorable se produit et nous nous remettons en route.

Nous entrons sans peine dans le lac Tagish, bien que le passage soit

très étroit et abonde en bancs de sable où plusieurs bateaux s'échouent

et dont ils sont quelquefois des heures à sortir. Les eaux sont

couvertes d'embarcations de toutes grandeurs, formes et gréements; leur

voilure est non moins pittoresque de formes et de couleurs, et le

personnel aussi hétérogène qu'on peut le souhaiter d'une invasion de ce

genre.

Mais bientôt il faut baisser la voile, l'air est calme et, pour ne pas

rester tout à fait immobiles, deux hommes descendent à terre et au moyen

d'une longue corde halent la barque, aidés par les camarades restés à

bord et armés de gaffes.

On arrive ainsi en face du terrible _Windy Arm_ (le bras du vent), qui

est l'entrée d'une baie très étroite et longue de 18 à 20 kilomètres,

très redoutée des navigateurs. De nombreux naufrages ont eu lieu à ce

point, et il arrive souvent que la traversée de cette nappe d'eau est

impossible pendant plusieurs jours; mais nous la faisons à la rame et

bientôt à la voile, car une bonne brise s'est levée. Le lac Tagish est

long de 30 kilomètres; sa largeur moyenne est de 2 à 3. Il est rejoint

par le Taku Arm, venant du Sud, et qui doit être de longueur

considérable si l'on en juge par la dépression entre les montagnes, qui

peut se discerner à perte de vue.

Tous ces bras sont désignés par le Dr Dawson, le fameux géologue

canadien, sous le nom de lac Tagish et sont les lieux de pêche et de

chasse des Indiens de ce nom. De hautes montagnes de 2 000 à 3 000

mètres enserrent les lacs Bennett et Tagish et leur donnent une forme

d'S renversée, la direction générale étant Nord, Est et Nord. Vers

l'extrémité Nord du lac Tagish et sur le versant Ouest, les montagnes

s'éloignent des rives, laissant de vastes plaines marécageuses entre

leur pied et les eaux du lac, qui se déversent par la rivière Six Mile

(9 kilomètres) dans le lac Marsh.

Des rochers à fleur d'eau à l'entrée de ce chenal exigent quelque

attention; mais bientôt nous voici à Tagish Post, station de la police

canadienne; c'est ici qu'il faut faire viser les papiers de douane

délivrés au White Pass, et, comme c'est dimanche matin et que

l'observation du jour dominical est rigoureuse au Canada, nous devons

renvoyer à lundi la visite des bureaux. Nous en profitons pour faire un

tour à travers le camp fourmillant de monde, tandis que des centaines de

bateaux se suivent côte à côte sur la rive bordée de saules.

À quelques mètres de là les sombres sapins s'élèvent serrés, ombrageant

des tentes et entourant d'une enceinte de verdure les spacieux

parallélogrammes où se dressent les constructions officielles; ce sont

des _loghouses_, ou maisons en troncs d'arbres longues et basses,

percées de très petites fenêtres et de quelques portes aménagées pour la

police, les douaniers, les officiers et leurs familles; elles

contiennent des appartements, des réfectoires, des bureaux, des

magasins.

[image: LE PRÊCHE À TAGISH POST.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE

CROQUIS DE L'AUTEUR.]

[image: LE MINEUR FOX ET SES ASSASSINS INDIENS, PRISONNIERS À

TAGISH POST. DESSIN DE L'AUTEUR.]

Mais approchons-nous du centre de la place formée par les trois corps

de bâtiment à angle droit: une foule s'est assemblée là, hommes, femmes,

même quelques enfants; les uns se sont assis sur des bancs grossiers,

faits d'une planche clouée sur des pieux enfouis dans la terre, d'autres

sont accroupis sur le sol, d'autres encore ont improvisé des sièges avec

des objets trouvés sur les lieux, traîneaux, baquets, barils, troncs

d'arbres. Vis-à-vis des bancs une table très simple recouverte d'un

tapis sur lequel repose une Bible: c'est le prêche. Chacun se recueille,

et au milieu d'un silence solennel, le ministre, un jeune homme imberbe,

à lunettes, en costume de mineur et nu-tête, prie, dirige le chant, et

débite un sermon. Les hymmes sont chantées debout par toute

l'assistance. Ce sont les mélodies et les cantiques populaires que tous

les gens de race anglo-saxonne connaissent par coeur, les ayant appris

dans leur jeunesse à l'école du dimanche. Le discours est plein

d'allusions à la condition des émigrés, et les prières, la dernière

surtout, dans laquelle le prédicateur recommande à la grâce divine les

parents, les familles, les amis laissés en arrière, font se gonfler bien

des coeurs et couler bien des larmes. Car, après tout, n'est-ce pas pour

eux qu'on est parti? N'est-ce pas pour ce qu'on a de plus cher qu'on

endure tant de privations, qu'on accepte tant de sacrifices? Et tous ne

savent-ils pas, dans cette assistance, qu'avant longtemps leurs rangs

seront décimés et que les bien-aimés pour lesquels ils se sacrifient,

beaucoup d'entre eux ne les reverront pas? Comment l'émotion

pourrait-elle être absente à l'évocation de tels souvenirs et de telles

réflexions? C'est un fait remarquable que, parmi ces hommes rudes, de

terribles jureurs souvent, la plupart prêts à verser le sang, il n'y en

a pas un seul qui ne respecte la parole de Dieu. Ils sont indifférents

peut-être, jamais moqueurs, et en présence d'une croyance sincère, ils

s'inclinent avec déférence. Et aujourd'hui ces géants, tout en muscles

et en énergie, qui semblent taillés à la hache dans la chair humaine,

s'inclinent, humbles et confiants, comme de petits enfants. L'impression

est profonde.

Après la quête faite par des officiers en uniforme écarlate, et

recueillie dans leur chapeau en feutre gris à bords rigides, on se

disperse pour aller déjeuner, car il est midi. Ceux qui ne sont pas

pressés visitent le poste et, curieux, examinent une tente à l'entrée de

laquelle un sergent fait bonne garde, la carabine à la main et le

revolver muni d'une cartouchière pleine. Des piquets réunis par une

corde tiennent à distance la foule, qui est évidemment dans l'attente de

quelque chose.

Le sergent pénètre à l'intérieur de la tente et en ressort bientôt,

conduisant quatre Indiens de 16 à 20 ans liés l'un à l'autre par une

chaîne pesante rivée aux chevilles au moyen d'anneaux, terminée par une

enclume énorme que porte en ses mains le dernier des prisonniers. Ce

sont les assassins de Meehan et de Fox, deux prospecteurs qui au

printemps furent, l'un tué, l'autre blessé, dans une embuscade dressée

par ces vauriens.

Le cortège s'avance lentement, traverse la place et pénètre dans un des

corps de logis que nous avons décrits.

Suivons-le: les prisonniers sont conduits dans une chambre assez vaste

contenant deux tables le long des murs; à l'une sont assis, mangeant et

buvant, une dizaine de soldats. Les nouveaux venus se placent seuls

autour de l'autre et commencent à attaquer de fort bon appétit, et en

plaisantant, ce qu'on peut deviner à leurs sourires, les plats de viande

et de farineux qu'un soldat met devant eux. Ils se ressemblent comme

tous les Indiens, et rien sur leur visage impassible ne dénote le

criminel. Ils ont cru faire acte de braves, ils considèrent leur crime

comme un honneur. Tout Indien en ferait de même s'il en avait

l'occasion. Faudrait-il donc déclarer correct le mot cynique d'un

Américain: «Il n'y a d'Indien bon que l'Indien mort»? Les vieux

trappeurs, les coureurs des bois vous diront qu'il ne faut jamais se

fier à cette race.

[image: «CANYON HÔTEL» À L'ENTRÉE DES RAPIDES DU WHITE HORSE.

DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City · 第 9 / 24 题