De l'hiver à l'été en un jour.--Une catastrophe.--Caribou
Crossing.--Comment on construit les bateaux.--Chasse aux poules de
bruyère.--Pêche à l'ombre chevalier.--Préparatifs pour la
navigation des lacs et rivières.--Lancement et départ.
Passer de l'hiver à l'été en un jour semble incroyable; c'est pourtant
ce qui nous arriva le 22 avril. Par un ciel sans nuage et un soleil
brûlant, nous chargeons pour la dernière fois nos traîneaux, à raison
d'une tonne chacun, puis nous laissons Bennett dans les frimas, la
neige, la glace.
De toutes parts l'oeil, sous l'azur du ciel, ne découvre que les tons
froids d'un paysage d'hiver, bleu, violet, lilas, gris. Une longue
procession d'êtres humains de tous âges et de toute description se meut
lentement sur la surface du lac, une masse grisâtre ici et là teintée du
roux ou du noir des voiles hissées sur les traîneaux, car le vent
souffle du Sud, descend des hauteurs avoisinant les cols et aide
puissamment à la poussée en avant de tous ces gens-là.
[image: UN MINEUR EN TENUE D'ÉTÉ. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M.
GOLDSCHMIDT.]
Nous nous mettons en marche, et quand le gros de la colonne est dépassé,
car elle s'éparpille bientôt dans toutes les directions vers les points
des rives les mieux boisés, nous commençons à trotter gaiement, car
c'est le dernier jour de la marche pénible dans la sente. Mais voici
qu'un traîneau, celui de la Noire, s'arrête; son conducteur est jeté à
terre; les compagnons l'entourent et s'enquièrent. Le choc a été rude,
la clavicule droite est brisée, mais le bras se meut sans trop de peine.
L'avis général est de déposer le patient dans une des nombreuses tentes
bordant le rivage; il s'y refuse, se sentant, dit-il, la force de
marcher de l'avant et d'atteindre les dunes de sable, libres de neige,
où l'on va camper pour un séjour prolongé.
[image: LA FORÊT À CARIBOU CROSSING. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE
M. GOLDSCHMIDT.]
Donc, tous remontent sur leur siège, le trot est repris et accéléré, la
glace devenant de plus en plus unie et mordante. Un peu après six heures
le but est atteint, et nous voici à Caribou Crossing, dans un repli du
terrain couvert d'un véritable tapis de bruyère verte, courte et serrée;
quelques fleurettes commencent à ouvrir leur calice, les bourgeons
apparaissent sur les branches d'aubépine, tandis que du côté du lac une
rangée de pins et de bouleaux repousse l'assaut du vent. Mille insectes
se poursuivent sur les feuilles, les oiseaux volètent discrètement, et
l'air est doux et embaumé des senteurs résineuses des sapins.
C'est véritablement le printemps, ou plutôt l'été, car, sans transition,
le changement s'opère de saison à saison dans ce Nord étonnant. Il fait
encore grand jour, et bientôt la puissante corde qui supporte le faîte
de la grande tente est passée dans la fourche d'arbres distants de 15
mètres et hâlée à force de bras. Quand elle est tendue et fixée au
tronc, les piquets sont enfoncés, les cordelettes attachées, et bientôt
sous le couvert hospitalier de la toile à voiles chacun s'occupe, soit à
préparer le repas, soit à joncher le sol de rameaux de sapin, soit à
faire un bandage pour l'estropié, au moyen d'une planchette et d'une
écharpe qui maintiendront le bras immobile jusqu'à ce que le ressoudage
de l'os se soit effectué. On fait donc sauter le couvercle d'une caisse
à chandelles, on l'encoche aux extrémités, et en un clin d'oeil notre
patient est entortillé, lié, ficelé et mis par des mains rudes, mais
bienveillantes, en voie de guérison. De docteur? Il n'y en a pas; on
fait sans eux, et on s'en trouve.... Passons, cela leur ferait trop de
peine.
Les traîneaux sont laissés sur la neige, au pied de la dune; les
chevaux, mis en liberté, marquent leur joie de retrouver le vert et le
sec par des gambades folles et se vautrent dans le sable, les quatre
fers en l'air. La neige disparaît rapidement des pentes des montagnes
sous l'action d'un soleil puissant et de la douceur de l'air; la glace
des lacs seule va tenir bon pour un mois environ; d'ici là on a le temps
de se préparer à la navigation.
Nous sommes bien installés à Caribou Crossing, avec abondance de bois
sec à proximité. L'intérieur de la tente appelle notre attention
immédiate. La place d'honneur est réservée au poêle, qui est monté sur
quatre pieux fichés en terre. Juste en face, une table est improvisée au
moyen de quatre piquets sur lesquels on ajuste, en la retournant, la
caisse à rebords bas d'un des traîneaux, longue de trois mètres et large
d'un mètre.
C'est parfait; comme sièges, des caisses, des barils et même des
tabourets faits d'une section d'arbre, percés à la vrille de trois trous
dans lesquels sont fichés des rondins. À loisir, un artiste en
menuiserie fabrique deux ou trois chaises en branches de bouleau blanc
et vert du plus bel effet; pour les lits, une couche de sable fin qui
est d'abord lavé dans le _pan_ pour s'assurer qu'il ne contient pas
d'or, et là-dessus un amas de branchettes de sapin sur lesquelles le
sac-lit est déposé; le tout est d'un confortable parfait: ce n'est
pourtant pas le repos que nous allons trouver ici. Nous décidons de
renvoyer les chevaux à Skagway pour les y vendre, attendu qu'à Bennett
ils n'ont aucune valeur; comme le foin s'y vend à raison de 150 dollars
la tonne de 1 000 kilos, peu de personnes peuvent se payer le luxe
d'entretenir une écurie. D'ailleurs, la plupart de ces bêtes n'ont plus
aucune utilité, le reste du voyage devant se faire par eau.
Donc, nous prenons congé, non sans émotion, des six fidèles animaux qui
ont été nos compagnons pendant ces quelques semaines et qui sont en
bonne condition, sans une égratignure, en dépit des culbutes, chutes et
plongeons qu'ils ont exécutés, ce soir par exemple, quand, dans un des
plus mauvais passages du Porc-Épic, la Noire disparaît tout à coup, la
glace cédant sous son poids, et se débat entre les rocs et dans le
courant rapide. Nous la croyons perdue; cependant avec quelque peu
d'aide elle réussit à se sortir de ce mauvais pas, et nous la hissons
sur la terre ferme, transie et haletante, mais saine et sauve. Et puis,
ces braves bêtes ont été bien soignées, et la pensée qu'elles peuvent
tomber en des mains brutales inspire un sentiment de pitié et de regret.
Il semble que la souffrance soit la condition morale de la vie, et que
plus on aime, plus on souffre. Mais qui voudrait aimer moins pour avoir
moins à souffrir?
Le temps est sec et admirable: il gèle la nuit, quelques degrés
au-dessous de zéro; c'est la fin avril, les bourgeons s'entr'ouvrent,
les saules verdissent, les couleurs se corsent, le mica des sables
étincelle aux rayons du soleil, la cascade gronde à quelque distance,
les oiseaux se poursuivent en chantant, oiseaux bleus, oiseaux bruns et
rouges, encore innomés; les pins balancent en rythme leur couronne au
souffle de la brise, exhalant une senteur délicieuse, et sur le fond
sombre de la forêt se détachent les troncs élancés et d'un blanc
verdâtre du bouleau.
Mais il est temps de commencer l'inspection des arbres qui doivent
fournir le matériel de notre embarcation: il les faut droits, avec un
peu de branches, d'un diamètre suffisant, pas moins de 20 centimètres,
en même temps qu'assez rapprochés les uns des autres pour réduire à un
minimum la distance entre eux et l'échafaudage nécessaire pour le sciage
de long.
Ces conditions ne sont pas faciles à trouver réunies; mais, finalement,
les arbres sont choisis, et, pour nous en assurer la possession, nous
faisons une entaille dans l'écorce et nous y écrivons le nom de
l'expédition. Ayant calculé qu'une douzaine d'arbres feront à peu près
l'affaire, nous retournons avec des haches et commençons à les abattre
et à les ébrancher, ce qui est l'occupation d'une journée. Pour la
plate-forme on choisit un endroit où au moins trois arbres, et si
possible quatre, se trouvent disposés en un parallélogramme de
dimensions convenables, par exemple 4 mètres sur 2. S'il n'y a que trois
arbres, on remplace le quatrième en creusant un trou là où il devrait
être par rapport aux autres et en y dressant une bille bien calée au
moyen de terre et de pierres.
Sur ces quatre colonnes on cheville des traverses qui sont réunies l'une
à l'autre par des mortaises, de sorte que tout l'échafaudage est
solidement construit et compact. Du sommet de deux de ces piliers, des
billes vont rejoindre le sol à 2 ou 3 mètres de leur base, ce qui
servira au hissage des troncs sur la plate-forme, au moyen de cordes et
de poulies. Les troncs de sapin blanc et de pin, coupés aussi longs que
possible, pourvu que le moindre diamètre soit de 15 centimètres, sont
amenés au pied de l'échafaudage et, là, écorcés et équarris
grossièrement et à la hâte.
[image: LE SCIAGE DES PLANCHES À CARIBOU CROSSING.--DESSIN DE
VOGEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Un de ces troncs ainsi préparés est hissé sur l'échafaudage et
solidement fixé dessus, puis un homme y grimpe avec une scie dont son
compagnon tient l'autre bout. Le tronc a été marqué au préalable au
moyen d'une ligne noircie au charbon, tendue d'un bout à l'autre.
On obtient ainsi une série de lignes parallèles, distantes de 5 ou 6
centimètres, donnant l'épaisseur des planches. La scie est mise ensuite
en mouvement, et le travail se poursuit monotone; les planches sont
entassées à l'ombre, pour sécher. Puis on scie encore des pièces
carrées, de différentes dimensions, qui doivent servir à la charpente de
la barque.
Il y a, en outre, à façonner le mât et les avirons pris à des arbres
secs à cause de leur légèreté. C'est un travail considérable, qui dure
quelques semaines, et c'est ainsi que tout le mois de mai se passe à
cette besogne.
Il y avait dans notre voisinage immédiat une bande d'Argonautes
d'environ 40 personnes, venant de l'Iowa, et possédant une machine à
vapeur avec laquelle ils faisaient marcher une scierie; ils eurent assez
de planches pour construire deux bateaux à vapeur, un grand et un petit.
Cette compagnie avait comme destination une rivière se jetant dans le
Yukon inférieur à plus de 1 500 kilomètres au-dessous de Dawson; mais
les avis s'étant partagés sur les chances de cette entreprise lointaine,
l'association se rompit, et finalement le vapeur, construit pour 40
personnes, n'en portait que 10 ou 12 à son passage à Dawson.
Tout le reste s'était éparpillé le long de la rivière. Ce cas fut
d'ailleurs très fréquent; on vit rarement une association de plus de 2
ou 3 personnes parvenir sans querelle à son terme; des couples d'amis
même ne pouvaient s'entendre très longtemps, et cependant il était
presque impossible de marcher seul; c'est là un des phénomènes les plus
curieux à noter dans l'histoire morale de l'immigration.
Les boeufs qui avaient transporté les marchandises de leurs propriétaires
servaient en ce moment à les nourrir; il y avait alors abondance de
viande fraîche, un peu coriace mais saine, et reposant l'estomac du
régime prolongé du lard et du jambon. Le prix en était assez modéré: 25
sous la livre. Puis dans les ruisseaux, maintenant à eau courante, les
truites et les ombres chevaliers se pêchaient aisément au harpon, quand
elles remontaient les rapides en bandes pour aller frayer; les canards
et les oies aussi se voyaient en vols immenses, se dirigeant à
tire-d'aile vers le Nord, et souvent s'abattant pour chercher leur proie
dans les cours d'eau et les marais.
C'était à l'extrémité du lac que les campements étaient le plus
nombreux. À la fin de mai les bateaux étaient presque tous achevés, et
comme on n'avait pas autre chose à faire, une fusillade nourrie faisait
rage dès l'aube, qui se montrait alors à 3 heures du matin, jusqu'à la
nuit à près de 10 heures. On tirait les canards hors de portée, et
quelquefois on relevait une touffette de plumes; on les tirait au
pistolet et au revolver, au fusil de chasse et à la carabine, aux armes
de chasse et aux armes de guerre, et finalement on allait acheter une
tranche de boeuf. Les canards du Yukon sont les plus réfractaires qu'on
ait jamais vus, et les oies ne leur cèdent en rien.
Quant au caribou et à l'élan, ils se font rares dans ces parages à
présent si visités par l'homme. Il arrivait cependant assez fréquemment
qu'on en rencontrât de solitaires; un de nos voisins, M. A..., chasseur
de profession, remontant la rivière Wilson, qui, venant de l'Ouest, se
jette dans le Yukon non loin de Caribou Crossing, aperçut un élan se
baignant dans le courant, et réussit à l'abattre après lui avoir logé
sept balles dans le corps.
Il revint au camp et avisa ses amis qu'ils pouvaient aller se pourvoir
de chair fraîche moyennant une moitié du chargement à son profit. Comme
l'animal se trouvait à quelque 35 ou 40 kilomètres de distance, la
plupart des amis préférèrent se passer de cette aubaine, tandis que
d'autres bravement s'en furent dépecer et rapporter à dos 30 à 40 kilos
de bonne viande très pareille au boeuf, mais plus tendre et ayant un
petit goût sauvage.
[image: LES BATEAUX À CARIBOU CROSSING.--DESSIN D'A. PARIS,
D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Les forêts, qui couvrent de vastes territoires le long de ces lacs,
seraient magnifiques si elles n'étaient si souvent et si terriblement
dévastées par les incendies que provoquent quelquefois la négligence des
campeurs, mais plus fréquemment encore la combustion spontanée. Ce
fait explique la rareté extraordinaire du gibier. Le chasseur peut
parcourir des hectares de bois superbes, qui, semble-t-il, devraient
pulluler de gibier de toute sorte, sans voir autre chose que çà et là un
lièvre, et plus souvent un écureuil ou une poule de bruyère.
Les colonnades de sapins, de cèdres, de pins, sont parfois si serrées
que la lumière a peine à éclairer les dessous, d'un noir verdâtre, de
ces dômes de feuillage et de rameaux; l'air est immobile, le silence est
terrible, il pèse sur vous et remplit l'âme d'une horreur inexplicable.
En effet, on ne s'attend à rien d'effrayant, on réalise plutôt l'absence
complète de tout être bon ou mauvais. Pas un son, pas un bruissement,
pas le plus léger froissement de branches ou de feuilles; l'atmosphère
est vide et la vie est éteinte; on se surprend à s'écouter marcher comme
un autre soi-même, et oppressé on s'assied, l'arme entre les mains, prêt
à faire feu sur l'apparition qui, on le sait, ne se produira pas.
Silence des bois, horreur des bois, mystérieuse forêt, majesté des
antres impénétrables, fûts et colonnes, involontaires témoins de cette
question muette qui reste sans réponse: on sort de là, comme d'un rêve,
sans se souvenir.
La mousse est épaisse, on y enfonce quelquefois à mi-jambe, et l'eau est
là partout, suintant, jaillissant, s'infiltrant, limpide, enfiévrée.
L'espace se fait, la lumière revient; un sifflement à distance, vous
avancez prudemment, puis vous apercevez bientôt un joli écureuil gris,
au dos roux, vous regardant planté sur ses pattes de derrière, effaré,
tremblant, redoublant ses cris aigus. Va, petit, ce n'est pas à toi
qu'on en veut!
La variété des mousses est immense; par places, c'est un ouvrage de
tapisserie qui ne déparerait pas le salon le plus élégant; c'est un
fouillis de rameaux minuscules, crêpés, déliés et de teintes exquises,
lilas, lie de vin, comme brodés sur un fond plus sombre d'émeraude et de
vert pomme. On n'a garde de fouler aux pieds ces chefs-d'oeuvre. Tout à
coup un bruit sourd nous fait dresser l'oreille: c'est comme un
roulement de camion à distance; après un arrêt de quelques secondes, il
se fait de nouveau entendre; puis une masse noire traverse la clairière
et s'abat sur le sol à une distance de quelques mètres; on peut
distinguer un oiseau de la grosseur d'un poulet, l'infime cause de tout
ce tracas. Il vient de quitter un sapin et se pose à terre en vous
regardant fixement. Feu! le voilà mort: c'est une poule de bruyère de
petite espèce, à chair excellente, au plumage d'un brun presque noir
avec une frange blanche dessinant les petites plumes, et au-dessus de
l'oeil une cocarde demi-ronde d'un cramoisi très vif. C'est un fort bel
oiseau, mais il est également stupide, car, au lieu de fuir, il se
tourne vers le chasseur comme hypnotisé, l'observe et offre ainsi un but
facile au fusil; il est assez commun en Alaska; le mâle se reconnaît à
une aigrette.
Des pistes nombreuses de lynx se reconnaissent et traversent, ici et là,
des bancs de sable.
Descendant un talus formé par l'érosion d'ardoises pourries, on arrive à
un étang circulaire de 1 kilomètre de diamètre, recouvert d'herbe et de
roseaux sur presque toute sa surface, excepté un petit bassin au centre,
à eau plus profonde, où se cachent sans doute des palmipèdes. Avançant
bravement dans l'eau glaciale qui monte bientôt au haut des jambes,
l'intrépide chasseur voit s'envoler une bande de canards hors de portée,
et par acquit de conscience il fait en l'air une décharge qui n'a pour
résultat que d'éveiller des myriades de maringouins; ceux-ci, sonnant la
charge, forcent l'imprudent à une retraite précipitée. De poules de
bruyère qu'on peut prendre, il n'y en a pas; les canards, on les trouve
en masse, mais on ne peut pas les avoir: curieux pays!
Revenons à notre bateau: il a été décidé qu'on le ferait carré, à fond
plat, de dimensions plus que suffisantes pour porter six hommes et 6
tonnes de fret de toute nature; il aura donc 10 mètres de long, 2m,50
de large et 0m,50 de profondeur.
[image: NOTRE BATEAU «LA VILLE DE PARIS» À CARIBOU
CROSSING.--DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Les pièces de la charpente sont assemblées sur un chantier établi près
de la tente et non loin du rivage; puis les planches, soigneusement
rabotées, sont clouées sur place; enfin, le tout étant solidement
chevillé et boulonné, on retourne le bateau pour le calfater en
élargissant les fentes, en séparant les planches, et en bourrant les
interstices de filasse sur laquelle on verse de la poix bouillante;
après cela l'eau ne pénétrera pas.
[image: LA FLOTTE SUR LE LAC TAGISH. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Les ponts de l'avant et de l'arrière sont achevés, le mât mis en place;
une cabine devant servir de cuisine et de chambre à manger reçoit le
poêle; un puissant aviron est encastré en guise de gouvernail dans une
fourche naturelle d'arbre et renforcé d'un boulon à l'extrémité; une
pompe est placée de façon à pouvoir épuiser l'eau qui peut s'infiltrer;
enfin la voile, faite d'une fraction de la grande tente, est attachée à
ses vergues, et, en capitales rouges et bleues, les mots VILLE de PARIS
s'étalent sur sa blanche étoffe.
Puis au moyen de rouleaux et de planches la pesante embarcation est
lancée, car depuis quelques jours les glaces ont entièrement disparu, et
l'ère de la navigation a été ouverte, ce dont témoignent les centaines
de bateaux qui franchissent le Caribou Crossing.
Deux ou trois jours suffisent pour s'assurer que tout est en ordre, que
la barque tient bien dans l'eau et que la pompe est une superfluité;
alors on procède au chargement.
Les traîneaux sont démontés, et les parties les plus pesantes placées au
fond, puis les sacs, caisses, boîtes, ballots, s'entassent
méthodiquement et de façon que l'arrière soit tant soit peu plus chargé
que l'avant. Enfin sur le tout se posent les longues caisses de 3m X
1m garnies des sacs-lits. Ainsi chargée la _Ville de Paris_ a un
tirant d'eau de 35 à 40 centimètres et peut naviguer dans les eaux les
plus basses que nous soyons exposés à rencontrer en bas de la rivière.
Le vendredi 3 juin, le chargement est terminé, et le soir à 8 heures
nous nous embarquons. Nous prenons d'abord un peu de repos, car le vent
est faible, et nous attendons qu'il fraîchisse pour larguer l'amarre.
Un peu après minuit, le capitaine (c'est un de nos hommes qui s'entend
quelque peu au maniement d'un bateau) nous réveille; nous nous mettons à
l'eau chaussés de nos hautes bottes en caoutchouc et nous poussons la
barque en pleine eau. La brise est encore trop légère pour que nous
usions de la voile; aussi devons-nous avoir recours aux rames, et nous
voilà partis au petit jour, car, à cette saison, déjà il ne fait plus
nuit. Non sans regret nous disons adieu à ce camp dans les dunes et les
pins, où nous avons passé un peu plus d'un mois par un beau temps
presque continuel.