Le _White Pass_.--Un sergent diplomate.--Les caches au sommet.--Le
drapeau.--Tempêtes de neige.--Pugilat.--La ville du Lever du
Soleil.--Log Cabin.
«Non, il ne sert à rien de causer, _partner_ (compagnon); il faut mettre
la main à la poche et vivement, ou vous ne passerez pas.--Quant à vous,
Jimmy, c'est _all right_; vous pouvez filer.»
Celui qui parle est un gaillard de 1m,90, le visage criblé
d'engelures non cicatrisées, à veston rouge, caché sous un manteau de
toile huilée qui lui descend jusqu'aux pieds, à culottes collantes
noires à bande jaune canari et à bottes à la hussarde; un bonnet
d'astrakan à oreilles couronne le tout. C'est un sergent de la police
canadienne qui interpelle à la fois deux personnages se tenant en face
de lui. L'un, un _Chi-Cha-Ko_ évidemment, se confond en explications
incompréhensibles. L'autre, Jimmy, qui a du flair, du savoir-vivre,
vient de glisser quelque chose dans la main gauche du représentant de
l'autorité, dont la droite proteste énergiquement de sa détermination à
ignorer tout argument mal sonnant.
«Payez et vous serez considéré», ce mot est surtout vrai à la frontière:
agents du fisc, de douane, de police, en tout temps et en tout pays, que
feriez-vous, livrés aux seules ressources d'un maigre salaire? Comment
résisteriez-vous aux intempéries sans le secours d'un cordial
quelconque? Et comme chacun sait qu'elles sévissent plus fréquemment
dans les environs des postes, c'est surtout là que le cordial doit être
libéralement administré, autrement le service serait impossible,
l'application des règlements boîteuse, et l'observation des lois
titubante. On ne peut donc qu'approuver, soit au point de vue de
l'intérêt privé desdits agents, soit à celui de l'intérêt public, cette
sage coutume qui consiste à fermer l'oeil et à ouvrir la main quand on a
affaire à Jimmy l'intelligent et à changer légèrement d'attitude quand
il s'agit d'un simple _greenhorn_.
[image: LE SERGENT DE POLICE DU POSTE DU WHITE PASS. D'APRÈS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Nous voici, en effet, au sommet du White Pass. Cet amas de neige d'où
sort une hampe portant une loque, c'est la cabane des officiers de
douane et de police, surmontée du drapeau anglais, mis en lambeaux par
l'ouragan. Elle est complètement ensevelie dans les glaces et les
neiges: telle la hutte du Club Alpin en montant à la Jungfrau de
Grindelwald. Mais ici, au lieu de 3 000 mètres, nous ne sommes qu'à 800
mètres d'altitude. On descend à la hutte comme à une cave, par des
escaliers taillés dans la neige; le jour pénètre dans l'unique pièce par
une fenêtre à grand'peine maintenue en communication avec la lumière
extérieure.
Deux hommes, l'un en uniforme rouge de lieutenant de police, l'autre en
civil, écrivent à une table appuyée à la fenêtre, couverte de papiers,
de documents, de billets de banque. Autour d'eux les chercheurs d'or
s'exécutent et essayent de donner un oeuf pour avoir un boeuf. Qu'est-ce
que dix, cinquante, cent, deux cents piastres (écus de 5 francs), en
regard des milliers et des millions en perspective au terme du voyage?
Peu de chose. Aussi est-ce en souriant et plaisantant que la plupart
des tondus déplient leurs billets de banque ou font sonner en les
comptant ces belles pièces américaines de cent francs en or. Les
officiers sont d'ailleurs courtois et bienveillants et ne paraissent pas
abuser de leur position, qui leur laisse pleins pouvoirs et les fait
seuls arbitres pour décider des droits à prélever. On a remarqué qu'ils
étaient beaucoup plus coulants avec les petits et les pauvres, et certes
il vaut mieux qu'il en soit ainsi que le contraire.
Suivons la foule qui s'éparpille pour regagner ses tentes et ses caches
plantées des deux côtés du chemin. Ce vaste plateau éclatant de
blancheur et couvert de caches, c'est un lac. Qui s'en douterait? Pris
de glace, enseveli sous quelques mètres de neige durcie, on a déblayé la
neige, par places, percé la glace et atteint l'eau, qui chaque nuit gèle
et chaque matin est remise à l'état libre.--Comme depuis quatre à cinq
kilomètres en arrière nous n'avons plus rencontré d'arbres, la place
n'est pas très favorable pour un campement. Néanmoins de nombreuses
caches se succèdent sur une distance d'un kilomètre en deçà et au delà
du drapeau, qui est un point de ralliement, un phare de sauvetage pour
les Argonautes en détresse, perdus sur ces hauts plateaux, alors que
cabanes, tentes et caches, tout a disparu sous le linceul à cristaux
étincelants que dépose presque chaque jour en hiver la tourmente
boréale. Tous le connaissent; on ne parle guère du sommet, qui se
déplace pour ainsi dire selon la capricieuse violence de l'ouragan, mais
on dira: «Au drapeau», car lui reste immuable. La hampe en est
déchiquetée, l'étoffe en est déchirée, et les couleurs déteintes;
pourtant c'est le drapeau.
[image: LE SOMMET DU WHITE PASS.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Mais nous voici en présence d'une de ces caches, et voyons de quoi elle
se compose: en grande partie de lard et de jambon des États, empilés au
centre et entourés d'une barricade de sacs de farine du Manitoba, car il
faut se prémunir contre la voracité des chiens. Ceci, c'est une caisse
de chandelles pour s'éclairer dans les longues nuits d'hiver du Yukon.
Plus loin sont des boîtes de conserves, thon, sardines de France, etc.:
voilà des légumes évaporés, pommes de terre, oignons, carottes, etc.,
puis des viandes en boîtes, rosbif, mouton, lapin d'Australie; de
nouveau des sacs, ceux-ci remplis de fruits secs de Californie, pêches,
pommes, prunes, abricots, raisins. Une bonbonne de vinaigre, un fromage
en cercle, des cornichons en seau, et encore du sucre, du sel, des pois
et des haricots en sacs, le tout enfermé sous une double enveloppe de
toile forte et goudronnée.--En faisceaux, vous voyez les piques, les
pelles, les haches, les avirons; dans un grand coffre de charpentier,
des scies, des vrilles, des marteaux, des clous, des vis, et même du
verre à vitre. Il serait trop long d'énumérer le tout; il ne faut
cependant pas oublier le poêle, les tuyaux, les ustensiles de cuisine,
la tente, les sacs-lits, les sacs à vêtements et souliers, voire même
des malles, des coffres et des valises.--Une toile à voile est jetée sur
la pile de marchandises, et c'est la seule protection jugée nécessaire
dans ces parages inhospitaliers, mais honnêtes... Au début, c'est un
chaos; au bout de quelques jours, l'ordre s'établit, on arrive
facilement à transporter cette quantité d'objets sans rien perdre ni
rien oublier.
Le drapeau est dépassé: bientôt les derniers vestiges humains
disparaissent et l'obscurité s'épaissit, augmentée par les flocons
serrés en suspension; les chevaux sont mis au trot sur la surface unie
du lac glacé; bientôt le cagnon est atteint; c'est un défilé de 3
kilomètres entre des parois resserrées et verticales de rochers, au pied
desquels, en été, se fait l'écoulement des eaux du lac. La nuit est
noire; par une sorte d'instinct le cheval de tête choisit son chemin,
les autres suivent, et c'est machinalement que la bande descend,
remonte, contourne, verse, se ramasse et finalement, transie de froid et
affamée, vers minuit, découvre les lumières d'un camp à la lisière du
bois.
C'est la «ville du Lever de Soleil» (_Sunrise City_). Nous dressons
notre tente, nous mettons en place le poêle et son tuyau, et, les
chevaux ayant été pourvus, nous faisons un léger repas avant de nous
faufiler entre nos couvertures, étendues sur la neige même.
Un beau soleil nous réveille, par une claire matinée; les fatigues de la
veille sont oubliées et bientôt nous sommes en marche vers _Log Cabin_,
qui n'est qu'à 5 ou 6 kilomètres; nous y arrivons vers midi, et, ayant
choisi un emplacement convenable, nous y dressons la grande tente et
établissons là notre quartier général pour plusieurs jours. Car, ici,
nous sommes à peu près à mi-chemin entre le sommet où nos provisions
sont restées et Bennett, où nous devons les transporter et établir la
prochaine cache.
Comme c'est dimanche, et que la tente est debout, on se repose; Log
Cabin était alors composée d'une demi-douzaine de huttes en troncs
d'arbres, et de centaines de tentes disposées sans ordre sur la langue
d'un promontoire couvert de pins et de sapins présentant une barrière
efficace aux vents furieux qui désolent cette contrée; c'était une sorte
d'oasis.
Le lendemain, changement de décor: de nouveau, tempête rageante.
Cependant, en route pour le sommet! il faut prendre un chargement, le
descendre à Log Cabin et recommencer le lendemain et le jour suivant, et
ainsi de suite jusqu'au complet épuisement du stock; donc courage, et en
avant.
Il y a une série de lacs du sommet à Log Cabin, reliés par des cagnons;
mais à ce moment-là il est impossible de les distinguer, puisque tout
est recouvert d'une glace épaisse et que la glace est recouverte d'une
couche de neige profonde de plusieurs mètres et sans cohésion, excepté
sur la voie bien battue, mais très étroite. La montée se fait sans
encombre, les traîneaux étant vides. La descente est moins gaie; ce
terrible cagnon (défilé) nous en fait voir de grises. En quelques
instants le torrent a fait sa trouée à travers la glace, l'eau vive,
courante, se montre au fond de certains entonnoirs; le sentier suit la
pente, et la déclivité est si considérable par places qu'il est
impossible de se tenir debout.
Alors, cheval et traîneau roulent en bas du talus, heureux quand ils ne
plongent pas dans l'eau profonde; on en est quitte pour décharger le
tout, relever l'animal, porter à dos au haut de l'escarpement, sacs,
boîtes et caisses, et refaire le chargement pour recommencer le même jeu
un peu plus loin. Et ce n'est pas tout; sur les lacs, le milieu du
sentier se trouve plus élevé que ses côtés, de sorte que le traîneau a
une tendance à le quitter et à aller s'enfoncer dans la neige molle. Son
poids entraîne le cheval, et l'attelage disparaît dans cette masse sans
cohésion: autre opération de sauvetage et nouvelle occasion de
s'infiltrer une dose de petits cristaux blancs entre la peau et le
vêtement. Enfin la rue de Log Cabin est criblée de trous profonds que
boeufs et chevaux y ont formés en s'enfonçant et qui sont des plus
dangereux; que de jambes brisées, et, par suite, que de bêtes abattues!
[image: SUNRISE CITY.--DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGHAPHIE
DE M. GOLDSCHMIDT.]
V
À Log Cabin.--Où le pain vaut son pesant d'or.--Terrible condition
de la piste.--Difficultés en chemin.--Bennett.--Sa situation.--Tête
de ligne.--Les hôtels.--Le lac et les rapides.--Les caches.--Une
échappée au poste de Tagish.--Procession des chercheurs d'or sur le
lac.--À la voile sur la glace.--Le gué de Caribou.
Log Cabin était, à la fin de l'hiver 1897-98, l'asile, le refuge des
hardis pionniers du Yukon; là, en effet, le dur pèlerinage touchait à sa
fin, du moins en ce qui concerne le halage des traîneaux et le portage à
dos d'homme ou d'animal; c'était là aussi que le sentier se bifurquait,
une branche portant droit au Nord sur Bennett à 12 kilomètres, l'autre
directement à l'Est par le lac Too-shie sur Windy Arm, un bras du lac
Bennett balayé par le vent. Cette dernière voie était plus facile que
l'autre, mais plus longue.
Avant de joindre la file qui jour et nuit est en mouvement entre Log
Cabin et Bennett, jetons un coup d'oeil circulaire sur la place; quelques
cabanes de troncs d'arbres (_logs_) s'élèvent de ci de là, au milieu des
tentes de toutes formes, de toutes dimensions, quelques-unes servant
d'écuries pour les chevaux et pouvant en abriter jusqu'à 50. D'autres
contiennent des centaines de tonnes de foin en balles, des sacs d'avoine
et d'orge, tandis que d'autres, encore plus petites, prennent le titre
pompeux d'hôtels, restaurants, salons, etc.
Moyennant 2 fr. 50 on peut y savourer une tasse de café et une tranche
de pâté, ou, pour une redevance plus forte, quelque obscure ratatouille
ornée d'accessoires ratatinés qui ont dû être des pommes de terre, des
navets, des oignons. Un prétendu dessert composé de pruneaux ou de
pommes cuites, et vous en avez pour 5 francs et davantage.
Quelques professionnels, docteurs, horlogers, cordonniers, sont
installés dans de petites tentes au bord du chemin et s'efforcent de
gagner péniblement leur voyage dans l'intérieur. Pour qui aime à scruter
les nébuleux mystères de cet itinéraire, il est probable que le docteur
se trouvera être un charlatan, l'horloger un forgeron et le savetier un
véritable disciple de saint Crépin.
Il est tard et, par suite d'un arrêt temporaire de la circulation sur
l'unique rue du campement, la farine a été laissée en arrière.
Impossible de faire le pain pour le repas du soir, et les hommes sont
trop fatigués pour retourner la chercher. Nous visitons donc les
principaux restaurants, hôtels, boulangeries, mais de pain nulle part;
enfin une femme consent à en céder à peu près gros comme les deux poings
et ne demande que 5 francs en retour: c'est presque au poids de l'or.
Dorénavant nous aurons soin d'avoir toujours à proximité un sac de
farine.
Un certain mardi, le voyage au sommet s'effectue par une tombée de neige
aveuglante et humide, qui finalement nous mouille de part en part; notre
premier traîneau, chargé de balles de foin, glisse sur une pente de
verglas et roule sens dessus dessous au fond du ravin avec l'homme et le
cheval: ce n'est pas sans peine que le sauvetage s'accomplit.
Plus loin Jack le mulet s'obstine à rester en arrière, et on a mille
peines à lui faire rejoindre la colonne. Enfin, quand on a atteint le
camp, à la nuit, transi, mouillé, affamé, épuisé, c'est pour trouver la
tente aplatie sur le sol et recouverte d'une forte couche de neige.
Donnant d'abord aux chevaux les soins qu'ils réclament, nous nous
mettons à l'oeuvre avec les pelles, et, après deux heures de dur travail,
nous tirons sur les cordes pour retendre la toile, ce qui n'est pas
petite affaire, la tente ayant 8 mètres de long sur 5 de large et de
haut; puis il faut couper le bois imprégné d'eau et impossible à
allumer. Après quelques jours de rude labeur, toute la cache du sommet
est transférée à Log Cabin, et maintenant il va falloir la reporter plus
loin, à Bennett, ou même plus loin encore, si la glace des lacs Lindeman
et autres tient bon quelques semaines. La piste est encombrée, les
fondrières sont nombreuses, en partie comblées par les cadavres de
chevaux, dépecés, gluants, réduits en bouillie. C'est une série
ininterrompue de fosses longues de 2 ou 3 mètres et profondes d'un mètre
plus ou moins; la marche consiste à descendre ces cavités et à les
gravir, de sorte que tantôt c'est le cheval qui y disparaît, tantôt le
traîneau.
Ce qu'on y a brisé de traits, de timons, de traîneaux! et combien de
chevaux s'y sont tués! Une rapide inspection de la route suffit à
révéler le triste état de choses: on ne voit sur ses bords que lambeaux
de chair éparpillés et débris de tous genres. Une forte journée de
travail est nécessaire pour faire le voyage de Bennett et retourner à la
nuit.
Bennett est et restera un des centres les plus actifs et les plus
populeux de l'Alaska; sa position commande les deux principaux passages,
le Chilkoot, le White Pass, et la navigation des lacs et rivières
jusqu'à Dawson et Saint-Michel.
C'est le terminus d'un chemin de fer en construction depuis Skagway, qui
est exploité déjà jusqu'au sommet du col et qui le sera, on le croit,
jusqu'à Bennett au printemps de 1899. Comme tous les villages improvisés
de la contrée, la localité consiste en une rue unique formée par
l'alignement plus ou moins correct d'une douzaine ou deux de baraques et
cabanes et d'un plus grand nombre de tentes: nous sommes à la mi-avril,
le temps s'éclaircit, le soleil luit, le froid persiste, 15° à 20°
au-dessous de zéro, mais il est si sec qu'il fait moins d'impression que
certains 1° ou 2° au-dessus humides et pénétrants à Paris.
La neige couvre le sol de son tapis immaculé, et la glace est encore
solidement établie sur toute la surface du lac, les caches aussi se sont
multipliées, et le défilé d'allants et de venants affairés, pressés,
poussés, ne cesse de jour ni de nuit.
Les milliers d'envahisseurs venus par les deux cols se réunissent ici;
il leur faut désormais un bateau, un radeau ou une barque, qu'ils
doivent se construire eux-mêmes; le bois de grosseur nécessaire se fait
très rare à Bennett.
Les planches ne doivent pas avoir moins de 0m,12 à 0m,15; les plus
gros fûts de pins ou de sapins qui croissent aux environs n'ont plus
qu'un diamètre de 0m,15 à 0m,20 et sont très rares. Cependant on
voit quelques fosses de scieurs de long, et des bateaux en cours de
construction.
[image: UN PAQUET ABANDONNÉ. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA
PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Mais une scierie est établie à quelque distance de Bennett, qui a
accaparé les meilleures réserves de forêts et a vendu les planches
sciées, d'abord à raison de 300 dollars les mille pieds carrés, puis qui
les vend un peu moins cher depuis que la demande de bateaux est en
décroissance. Comme la majeure partie des chercheurs d'or est trop
pauvre pour acheter ces planches, il leur faut chercher ailleurs le bois
avec lequel ils bâtiront leur arche. À cet effet, ils ont installé leurs
caches sur la glace même du lac, pour les transporter de là à un point
quelconque de ses rives, presque partout revêtues de belles forêts.
Laissons-les là pour le moment et faisons un tour en ville. Le sentier
du White Pass pour chevaux aboutit presque à l'extrémité du lac
Lindeman, que celui du Chilkoot a longé tout entier. Le lac Lindeman est
relié au lac Bennett par une série de rapides dangereux appelés
«Homans», qui n'ont pas plus d'un kilomètre et demi de long; l'eau a à
peu près un mètre de profondeur, mais le courant y est si violent que la
navigation est impossible.
Entrons maintenant, si vous voulez, à l'_Hôtel du lac Bennett_, cabane
de troncs d'arbres non équarris n'ayant qu'une pièce au rez-de-chaussée,
à une seule fenêtre donnant si peu de jour que la porte est constamment
ouverte pour y suppléer. Une table flanquée de deux bancs grossiers
court le long du mur au-dessous de la fenêtre: au milieu de la pièce
bout un fourneau immense, couvert de marmites, pots, poêles à frire,
tandis que la cuisinière et son homme remplissent les plats, versent le
thé, se multiplient, courant de l'un à l'autre, ayant peine à satisfaire
la foule d'affamés qui se pressent à la table.
Quelques-uns, forcés d'attendre, se tiennent en arrière, causant à voix
basse, se chauffant les mains au tuyau presque rouge, pendant que
d'autres font leur provision de tabac ou dégustent un petit verre, au
comptoir là-bas, au fond, présidé par un vieux type de mercanti à barbe,
à lunettes, à calotte.
Pour le menu, c'est toujours le même: en ce sens qu'on vous sert ce à
quoi vous ne vous attendez pas et qu'on ne vous sert pas ce que vous
attendez; mais ce qui ne manque pas, c'est l'augmentation de prix, à
laquelle vous ne vous attendez que trop.
Comme une chandelle vient d'être placée sur la table, fichée dans le
goulot d'une bouteille, on peut fermer la porte, et les hôtes commencent
à grimper par l'échelle qui mène au dortoir, dans la soupente où chacun
finit par trouver un casier avec ou sans couvertures. Les retardataires
restent en bas et se racontent les dernières histoires des placers,
autour d'un verre de grog, puis eux aussi s'en vont se coucher, et
bientôt tout dort dans l'hôtel, pendant qu'au dehors il gèle par 25°
centigrades.
Comme on nous annonce que la glace commence à devenir mauvaise en bas
de la rivière, nous décidons d'aller nous renseigner exactement au poste
de police, à 50 kilomètres de Bennett, à peu près à l'endroit où les
eaux du lac entrent dans celles du lac Tagish. Là, pensons-nous, nous
apprendrons quel est le point en aval qu'il est possible d'atteindre en
sûreté.
[image: RAPIDES ENTRE LES LACS LINDEMAN ET BENNETT. DESSIN DE
BERTEAULT, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Un beau matin donc, le 19 avril, par un temps superbe et clair, et un
froid de 25 degrés, sec et exhilarant qui fouette le sang dans les
veines et nous invite à des actes d'énergie et de vaillance, notre
jument la Noire est harnachée au traîneau, aux gaies couleurs, bleu,
blanc, et rouge. Assis sur un sac de foin, munis de quelques provisions
de bouche et les jambes enveloppées de couvertures, nous voilà bientôt
lancés au trot sur la belle glace du lac Bennett, long de 42
kilomètres.
Sur les vingt premiers, une couche de neige recouvre généralement la
glace, mais elle disparaît près de l'île, là où le lac s'élargit à 7 ou
8 kilomètres, et les profondeurs vertes et noires de l'eau se révèlent à
travers la limpidité de la carapace solide. C'est une véritable partie
de plaisir; pas de chargement, un trot accéléré, deux amis heureux
d'échapper pour une fois à la routine journalière qui dure depuis
bientôt un mois, et puis cet air merveilleux, ce soleil glorieux, cette
nature admirable et la bonté du Seigneur, tout cela ne provoque-t-il pas
le chant et la louange! Aussi ne nous en faisons-nous pas faute, et
c'est à gorge déployée que notre expédition franchit les distances,
dépassant la masse mouvante des aventuriers attelés à leurs petits
traîneaux chargés de 200 à 300 kilos, surmontés d'un mât et d'une voile,
aidés de chiens, en tandem, la langue pendante.
[image: À LA VOILE SUR LE LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS
UNE PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR.]
De superbes montagnes aux cimes panachées de glaciers s'élancent presque
à pic des rives aux pentes revêtues de forêts, excepté pourtant à
l'extrémité Nord du lac, où l'accumulation des débris a formé un
plateau élevé de quelques mètres au-dessus du niveau des eaux et distant
de 5 à 6 kilomètres du pied des montagnes. Ce sont des dunes de sable et
de terre végétale, recouvertes d'une magnifique forêt de pins, sapins et
cèdres.
[image: VOYAGEURS SUR LA GLACE DU LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR,
D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Ici une rivière, par endroits à eau courante, unit ce lac au suivant, en
faisant un coude à angle droit qu'on appelle _Caribou Crossing_ (le gué
de Caribou), et, après un parcours de 6 à 8 kilomètres, pénètre dans le
lac Tagish pour gagner l'autre rive.
Nous nous engageons sur un promontoire où l'eau court sur la glace, qui
commence à fléchir et à osciller sous le poids. Jugeant l'endroit peu
sûr, nous rétrogradons et pour la première fois nous apercevons un
écriteau avertissant les voyageurs de ne pas s'aventurer sur la rivière,
mais de suivre la rive, qui est sans danger. Suivant cet avis, nous
arrivons vers les deux heures après midi en vue du poste, qui consiste
en une hutte nichée dans les pins, à l'air confortable. Mettant pied à
terre, nous sommes bientôt à la porte, ornée d'un thermomètre et d'une
peau de lynx fraîchement écorché.
[image: LE GUÉ DE CARIBOU. DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Nous entrons; comme de coutume, c'est une seule pièce qui sert de salle
à manger, chambre à coucher, cuisine, salon et bureau. Un soldat de la
police est transformé en cuisinier, tandis que l'agent des forêts M.
W..., préside la table et en fait les honneurs à quelques voyageurs
justement arrivés de l'intérieur.
M. W..., qui est un charmant causeur, plein de gaieté et d'obligeance,
nous indique un emplacement pour camper, là-bas sur les dunes de sable,
dans les bouquets d'arbres. Nous trouverons amplement de quoi construire
notre barque; quant à descendre plus en aval, il ne le conseille pas, vu
qu'il est hors de question d'atteindre le lac Laberge avant la débâcle
des glaces. Il n'est que temps pour se préparer à la navigation.
Il est trop tard pour songer à retourner à Bennett ce jour-là; aussi
restons-nous à souper et à causer. Notre agent est un enthousiaste;
comme pays rien ne vaut le Canada, et comme ville rien ne peut se
comparer à Ottawa. En parlant il se redresse de toute la hauteur de ses
six pieds, ses yeux brillent, sa moustache se hérisse, et la main
étendue, éloquent, il en énumère les beautés non pareilles. Quelle
situation et quel climat! La rivière et les bâtiments du Parlement, et
ses rues montantes, et ses rues descendantes! Et puis il s'y fait des
expositions, _sir_, faut les voir.
[image: LE LAC BENNETT. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE
DE M. GOLDSCHMIDT.]
Mais on se fatigue de tout, même de vanter le Canada; on étend donc un
peu de foin sur les rondins qui forment le plancher; nous nous
blottissons sous une paire de couvertures, et bonne nuit! Après un
déjeuner frugal, pareil au dîner et au souper, nous repartons pour
Bennett, non sans faire une halte à l'endroit qu'on nous a désigné pour
y camper et d'où l'on découvre une vue superbe sur les montagnes. Nous
avons avec nous deux chercheurs d'or venus de quelques centaines de
kilomètres dans l'intérieur, du côté des montagnes de la rivière Pelly.