Campement sur la glace.--Une échauffourée.--Le défilé du
Porc-Épic.--Encombrement.--Un crime sur le chemin.--Cruautés envers
les animaux.--Le sentier des chevaux morts.--Cinq kilomètres en dix
heures.--Un hôtel de première classe.--Difficultés de la route.
[image: UN CONVOI DE MINEURS DANS LE DÉFILÉ DU PORC-ÉPIC--DESSIN
DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Vers fin mars, notre quartier général fut transféré de l'hôtel de
Skagway à une tente plantée sur la glace au pied même du défilé du
Porc-Épic, à 6 ou 7 kilomètres de la ville; la saison étant déjà
avancée, le soleil chaud, il fallait se hâter de transporter les vivres
et marchandises au moins au delà du défilé; nous résolûmes donc
d'établir une cache dans la vallée au-dessus, à 5 kilomètres seulement
du campement. Les chevaux furent munis de bâts, car les traîneaux ne
pouvaient être utilisés avec avantage dans cette gorge si étroite et si
accidentée; on chargeait 150 kilos sur chacun d'eux et l'on faisait un
voyage par jour.
[image: LA PASSE DU PORC-ÉPIC.--D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA
ROCHE À SEATTLE.]
Un beau matin, au moment de se mettre en marche, une série de coups de
feu éclata subitement à une petite distance, accompagnée d'exclamations,
de menaces, d'imprécations furieuses; les chevaux dressèrent les
oreilles, tous les hommes, moins un, s'enfuirent ou se cachèrent
derrière les balles de foin qu'on était en train de charger; les balles
sifflèrent, et bientôt, à quelques mètres sur le chemin, une petite
troupe passa, battant en retraite dans la direction de Skagway et suivie
à distance par une foule excitée et menaçante; la fusillade se ralentit
et bientôt la bande disparut derrière un bouquet d'arbres; c'étaient les
acolytes de Soapy Smith qui, ayant à leur jeu de bonneteau dévalisé
quelque mineur récalcitrant, s'étaient attiré quelques coups de revolver
comme appoint. Ils avaient riposté, d'autres mineurs étaient survenus et
avaient pris part au sport, qui avec un fusil, qui avec une carabine ou
un revolver, et bientôt tout le camp s'était mis en branle dans l'espoir
de s'emparer de ces parasites détestés et de les lyncher, quand une
prompte retraite les sauva à temps. L'émotion se calma bientôt; deux
hommes blessés, peu grièvement, furent emportés et soignés; hommes et
chiens rentrèrent dans le calme, oublièrent l'incident et, d'un pas
tranquille et mesuré, s'engagèrent bientôt dans le défilé, dont les
difficultés ne tardèrent pas à absorber leur attention sans partage.
Mais on rit plus d'une fois par la suite du pas de course effréné de
certain des nôtres dans la direction de la tente où il avait un immense
revolver; ce jour-là, il avoua n'avoir pensé qu'à se cacher.
Le temps s'était mis au beau sur la côte, la neige fondait le jour, se
durcissait la nuit et peu à peu diminuait dans cette lutte quotidienne
avec le soleil et le souffle chaud du printemps; la rivière Skagway
commençait à sourdre en des centaines d'endroits de dessous la couche de
glace, épaisse, de plusieurs pieds, et la couvrait dans la journée d'un
courant rapide et assez profond. La foule des chercheurs d'or se hâtait
de pousser ses campements en avant et surtout de passer le défilé du
Porc-Épic, car, dans cette gorge de quelques décimètres de largeur par
places, les rocs gros comme des maisons s'entassent les uns sur les
autres et ne livrent un passage incertain et dangereux qu'aussi
longtemps que la glace et la neige en comblent les interstices et en
quelque mesure en nivellent les aspérités. Des troncs d'arbres jetés ici
et là, en guise de ponts, en travers des gouffres où le torrent roule
ses eaux mugissantes, aidaient à la marche, mais il fallait se hâter,
et dès avant le jour notre caravane se mettait en route pour ne se
reposer qu'à la nuit.
[image: LA RIVIÈRE SKAGWAY.--D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE,
À SEATTLE.]
De Skagway la vallée, sur environ 7 à 8 kilomètres, se dirige en ligne
droite vers le Nord-Est avec une largeur moyenne de 1 kilomètre, puis
tourne brusquement à l'Est, tandis que le défilé du Porc-Épic garde la
direction originelle, mais entre des parois de rocs très resserrés et
très escarpés; 4 ou 5 kilomètres de ce passage nous mènent à une autre
vallée qui peu à peu s'élève vers le White Pass; le torrent en suit le
fond, mais son cours n'est pas si accidenté, ni si tortueux qu'au
Porc-Épic.
Nous étions en possession de traîneaux Dalton pour transporter nos
tonnes de provisions et d'effets; mais bientôt l'expérience nous apprit
que le seul moyen pratique d'opérer était de nous servir de nos animaux
comme chevaux de bât; le passage des traîneaux, même avec une charge
modérée, était trop difficile et trop long; la seule chose possible
était de leur faire traverser une seule fois le défilé et de les laisser
là temporairement, pour transporter à dos de cheval les caisses, sacs et
colis. L'encombrement du sentier était tel qu'il fallait se résigner à
le poursuivre à la file indienne et s'arrêter quelquefois une heure pour
donner au convoi de retour le temps de passer; c'est ainsi que l'on
s'estimait heureux de faire 1 kilomètre en une heure quand tout allait
bien, mais souvent il arrivait des accidents qui occasionnaient de plus
grands retards, et alors il fallait entendre les cris, les jurons, les
imprécations et les blasphèmes en dix langues, qui s'élevaient de tous
côtés, les hennissements des chevaux et des mules, les beuglements des
boeufs et les aboiements des chiens, battus, terrassés, assommés par
leurs maîtres.
Une mule vient de s'abattre sous un poids trop lourd d'au moins 150
kilos; son conducteur l'accable de coups de pied et de coups de poing,
le sang jaillit. Nous nous avançons menaçants, l'homme se radoucit,
essaye de s'excuser et nous demande de l'aider à relever sa bête; la
charge est aussitôt soulevée par des bras robustes, et la mule soulagée
se remet sur pied et reprend son rang et sa marche pour aller,
peut-être, retomber vingt pas plus loin. Le sentier est souillé de sang
par intervalles, et ce cramoisi sur la neige d'un blanc mat semble crier
vengeance. Heureux encore quand ce n'est pas du sang humain, comme il
arrive quelquefois; tel fut, entre autres, le cas de ce jeune homme
trouvé sur la piste même, la poitrine trouée d'une balle et les poches
retournées; il regagnait son abri, à la nuit, et fut ainsi tué à
quelques pas de tentes remplies de gens.
Mais, en somme, les crimes ne furent pas nombreux, si l'on tient compte
du nombre relativement considérable d'ex-forçats, repris de justice,
aventuriers, pour la plupart armés jusqu'aux dents, qui grossissaient
les rangs de cette invasion de civilisés. On doit reconnaître que la vie
et la propriété ne couraient pas plus de risques sur ce chemin que dans
une de nos grandes villes d'Europe ou d'Amérique, mais il semble que la
bile de ces gens-là, surchauffée par un régime trop prolongé de lard et
de haricots, trouvât à se déverser sur les animaux.
Fidèles bêtes, brutes confiantes, qu'avez-vous reçu en retour de vos
efforts, de votre dévouement? Le plus souvent des coups et une
nourriture à peine suffisante. Pauvres chiens, aux pattes ensanglantées
par l'incessant contact avec la glace aiguë et la neige mordante,
laissés sans pansement et condamnés au même supplice le lendemain! Et
vous, pauvres chevaux, les flancs déchirés à coup de gaule ou de bâton
ferré, puis une jambe cassée, abandonnés au bord du chemin, implorant
d'un oeil presque suppliant le coup de grâce que finalement un passant
indigné vous donnait de son revolver! Ce sentier des chevaux morts sait
quelque chose de ces atrocités, car là les interstices des rochers ont
été comblés de leurs cadavres, au nombre, dit-on, de deux ou trois
milliers dans l'automne de 1897. Faut-il s'étonner si, sur les milliers
d'aventuriers qui essayèrent alors de forcer le passage, un très petit
nombre seulement parvinrent à franchir le col?
Mais le temps manque pour s'apitoyer. _Go ahead_, «en avant», c'est le
cri et le geste, et chacun pour soi, c'est la devise; ce n'est pas à
dire cependant que l'on ait perdu tout sentiment.
[image: LE SENTIER DES CHEVAUX MORTS. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS
LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]
Ici, tout à coup, la foule s'entr'ouvre; on laisse passer un traîneau
bas en forme de panier d'osier, bondé de couvertures de laine d'entre
lesquelles une tête sort, livide, les yeux clos, la bouche écumante;
c'est un moribond ou un blessé que ses amis ont recueilli, soigné de
leur mieux, et finalement décidé d'amener en ville, à l'hôpital,
probablement sa dernière étape. Pas un mot; mais la pitié se lit sur ces
visages solennels, car tous se disent: «Peut-être sera-ce mon tour
demain». Puis _march on_ (corruption du canadien français: marche
donc!), crie-t-on aux chiens, et le torrent humain reprend sa course
vers le Nord qui fascine et qui tue.
Enfin la caravane est en branle. La route se poursuit lentement, et les
mêmes obstacles surgissent bientôt. Tout à coup, à un tournant du
chemin, nous apercevons quelques cabanes surmontées d'énormes enseignes:
_Hôtel du White Pass_, _Hôtel du Klondyke_. Nous nous arrêtons au
premier, qui est, nous dit-on, _strictly first class_; c'est une
construction longue et basse, à un seul étage en contre-bas de la rue.
Nous appuyons sur une sorte de trébuchet, qui choit, comme dans
l'histoire du Petit Chaperon Rouge, et la porte s'ouvre. Nous pénétrons
dans la salle à manger, pièce de 15 mètres carrés, dont le centre est
occupé par un fourneau en fonte de belle proportion, entièrement chargé
de pots, de bouilloires, de cafetières que la vapeur fait danser et
siffler en cadence, comme pour narguer l'atmosphère glaciale du dehors.
Deux côtés de la chambre sont occupés par une grande table de bois et
des bancs de même longueur. Les autres extrémités sont garnies de
chaises, de couvertures, de barils, tandis qu'aux murailles sont
suspendus des vêtements, des chapeaux, des fourrures et que, sur des
rayons fortement étayés, tout un entassement de sacs de farine s'élève
jusqu'au toit qui fait plafond. Une voyageuse en bottes, en _parka_ et
en bonnet de fourrure se prélasse sur un _rocker_ (chaise à balançoire),
pendant que quelques mineurs dépêchent un repas composé d'un ragoût, de
l'inévitable porc aux haricots, et d'un peu de fruits cuits de
Californie, ce qui leur revient à 5 francs par tête.
[image: L'HÔTEL DU WHITE PASS.--DESSIN DE VOGEL, D'APRÈS LE
CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Que si nous passons la ruelle qui sépare l'hôtel proprement dit du
dortoir, le même genre de trébuchet cherra et nous nous trouvons dans
une pièce haute de 6 mètres à peu près, le poêle au milieu comme
toujours,--c'est le meuble le plus indispensable de toute habitation
du Yukon,--et entouré d'une bande d'hommes aux visages mordus par la
gelée, se chauffant les mains, séchant leurs bas et mocassins, causant,
fumant, chiquant, assis, qui sur un bout de banc, qui sur une caisse
vide ou une boîte en fer-blanc ayant contenu du pétrole. Les vêtements
humides sont mis à sécher sur des cordes tendues en travers de la pièce
à une hauteur de 3 mètres, pendant qu'il se fait un mouvement incessant
d'ascension et de descente des _bunks_, compartiments ou casiers,
divisant toute la hauteur du mur et recevant chacun un hôte pour la
nuit; tous doivent fournir leur propre couverture, et, à raison de 2 fr.
50 par nuit, vous n'avez droit qu'aux planches qui forment votre case.
Le plus grave inconvénient de ces dortoirs en commun est la vermine qui
pullule, et dont il est fort difficile de se garder; une fois logée dans
la fourrure ou la laine, elle est presque impossible à extirper.
À partir de ce point on arrive aux contreforts du massif neigeux qui
forme le col du White Pass, et la vallée est laissée en arrière pour
tout de bon. La pente est rapide, mais le chemin est bien battu et assez
uni. D'ici au sommet on compte deux heures; le froid est plus vif à
mesure que l'on monte, et à cette saison des tourmentes de neige ragent
presque continuellement sur les pics qui couronnent le col. Elles sont
parfois si violentes que le sentier est enseveli sous des amoncellements
de neige et que le trafic est interrompu souvent pendant plusieurs
jours. Ceci se passe également au Chilkoot, de 300 mètres plus élevé que
le White Pass, mais par un temps ordinaire cette partie du voyage est la
plus facile, à cause de la voie bien battue dans la neige durcie, et la
plus uniforme, car le mouvement de va-et-vient se continue aussi plus
régulièrement. En effet, le retour se fait par des dévaloirs à pente
vertigineuse mais sans danger, la neige offrant un point d'appui
suffisamment résistant.
Arrivés au sommet, les chevaux de bât sont déchargés et enfourchés pour
le retour. On confectionne une bride et des étriers au moyen de cordes
toujours à la main, et l'on se laisse dévaler en bas des pentes, hommes
et bêtes, trébuchant, roulant, culbutant, finalement arrivant sains et
saufs au pied du couloir. Pas toujours, cependant, ainsi que l'atteste
la présence de quelques cadavres de chevaux dont les jambes se sont
brisées à la descente et qu'il a fallu achever sur place.