Un corps d'armée, ou tout au moins une division, avait été mobilisée
pour assurer dimanche l'exécution du vote récent de la Chambre, qui
supprimait le jeu aux courses. Dès le matin, par une pluie battante, les
troupes occupaient l'hippodrome et ses abords, et prenaient leurs
positions. En même temps, des escouades d'agents envahissaient les
diverses enceintes et s'échelonnaient devant les tribunes. Auteuil était
en état de siège.
En arrivant sur l'hippodrome, on constatait, sans s'émouvoir d'ailleurs,
que la piste ne présentait pas son animation habituelle, qu'une partie
des baraques du mutuel avait disparu, et que les piquets des bookmakers
étaient remplacés, sans avantage, par des agents, dont on s'accordait
généralement à plaindre la corvée. Pauvre gens, qui barbotaient dans la
boue depuis le matin, et semblaient grelotter sous leurs imperméables
complètement détrempés! La silhouette de plusieurs voitures cellulaires,
à peine dissimulées, croquemitaines qui n'effrayaient personne, faisait
doucement sourire, et de tous côtés on entendait tenir, sans aucune
aigreur, les mêmes propos narquois, qu'on peut résumer ainsi: «Faut-il
vraiment qu'on nous croie bêtes!» Et on se promettait de ne pas
justifier cette opinion peu flatteuse. On était, du reste, aguerri par
la campagne de 1887, et on s'avançait avec le calme de veilles troupes,
habituées au feu.
Les courses se passèrent donc sans encombre, sans que personne songeât a
récriminer, d'autant moins que, dès la seconde épreuve, les paris au
livre, sans échange apparent d'argent, furent sinon autorisés, au moins
tolérés sans intervention de la police dont il convient de reconnaître
le calme et l'urbanité. On eut dit qu'elle aussi n'était pas convaincue.
Mais alors, que faisaient, pendant ce temps, les pauvres troupiers,
réduits fort heureusement à un rôle passif?
Mon Dieu, ils s'intéressaient aux courses, tout simplement. A leur
impassibilité ordinaire, avait peu à peu succédé un mouvement de
curiosité; ils suivaient, avec une attention un peu inquiète d'abord, le
passage des chevaux aux divers obstacles: puis bientôt s'enhardissaient
et on voyait émerger au-dessus de la barrière en planches qui masquait
les baraques du mutuel des casques, des moustaches et des bras s'agitant
avec une animation qui rappelait les marionnettes des théâtres forains:
d'autres, grimpés sur les balustrades des baraques, suivaient ardemment
les détails de la course. Il en était de même plus loin, dans la partie
que le public appelle le Tonkin, sans doute parce qu'elle est la plus
humide de l'hippodrome, ainsi que dans l'allée des lacs; on voyait des
groupes se former et discuter, avec animation, en connaisseurs, les
divers incidents de course que l'état glissant du terrain rendait assez
nombreux. Enfin, le long des barrières blanches, les agents, empoignés
eux aussi, se passionnaient pour telles ou telles casaques et ils
auraient, s'ils l'avaient osé, applaudi avec enthousiasme lorsqu'elles
avaient franchi, sans encombre, la fameuse rivière des tribunes dont ils
avaient si souvent entendu parler.
Il n'y avait à ce montent ni gardes, ni agents, ni public, tout le monde
était confondu dans un même sentiment, obéissait à une même passion:
l'accord était complet. Les courses seules pouvaient faire ce miracle!
Puis, s'enhardissant encore, mis en goût tout à fait, gardes et agents
s'approchaient doucement des donneurs, que leurs carnets et leurs
crayons permettaient de facilement reconnaître, et... ils se risquaient
à demander la cote des chevaux; de là à essayer un petit pari il n'y a
qu'un bien petit pas à faire, et l'attrait est tel qu'il n'était pas
possible d'y résister. Et bientôt, plus ou moins vigoureusement, mais à
peu près sur tous les points, l'armée française était engagée, elle
pariait avec ensemble, les officiers eux-mêmes se laissaient entraîner:
de nombreuses poules étaient organisées, et le turf comptait de nouveaux
adeptes! Résultat peu prévu, sans doute, mais vraiment original et
significatif.
Le spectacle était touchant, bien fait pour attendrir les apôtres
fanatiques de la fameuse devise qui prêche la fraternité, bien propre en
même temps à émouvoir ce bon M. Prudhomme, dont, en cette mémorable
journée, le sabre qui devait combattre les paris ne les a pas protégés
sans doute, mais en a subi le charme.
La preuve nous paraît faite, concluante et péremptoire, la cause est
entendue, et il serait dommage d'insister. Aussi, avec quels cris de
joie les listmen ont-ils accueilli le départ des fameuses voitures
cellulaires, regagnant à vide leurs dépôts respectifs, au milieu des
lazzis et de plaisanteries d'un goût plus ou moins douteux! et comme on
était tenté de partager l'opinion des Pandores, qui murmuraient au
retour, d'une voix un peu triste, le refrain connu:
Ah! qu'il est beau d'être homme d'armes.
Mais c'est un sort bien exigeant!
Alors, on n'a arrêté personne?
Pardon, un ivrogne, qu'on a relâché pour lui épargner les tristesses de
la solitude.
Aujourd'hui, on est rassuré; la crise durera peut-être plus longtemps
qu'on ne l'avait cru: mais la solution en est certaine et tout le monde,
au moins la partie saine du public qui fréquente les champs de course y
applaudira. On se consolera aisément, au besoin, de la suppression de
quelques journées de courses au seul détriment de la tourbe qui
déshonorait les hippodromes, si l'on peut, à ce prix, être pour l'avenir
assuré de la tranquillité que l'on réclame depuis si longtemps.
Cette crise passagère profitera donc à l'institution des courses, et
cette saignée salutaire, en la débarrassant du cortège d'escarpes qui la
compromettaient, lui donnera une vitalité nouvelle.
S.-F. Touchstone.