Le prince Jérôme Napoléon souffre, en ce moment, à Rome d'une affection
des bronches et du péritoine que le grand âge du malade rend très
dangereuse. Bien qu'on ait signalé, à plusieurs reprises, une
amélioration notable, son état, à l'heure où nous mettons sous presse,
semble désespéré, et c'est l'heure de rappeler la longue carrière du
cousin de Napoléon III.
Il est né à Trieste (Illyrie) en septembre 1822, second fils de l'ex-roi
Jérôme, frère de Napoléon 1er, et de la princesse Frédérique de
Wurtemberg. Il fit son éducation en Suisse, puis parcourut l'Allemagne,
l'Angleterre et l'Espagne. La France lui était fermée: il visita Paris,
cependant, en 1815, sous le nom de comte de Montfort, et grâce à une
autorisation spéciale de Guizot. Deux ans après, du reste, le
gouvernement de Louis-Philippe autorisait l'ex-roi Jérôme et sa famille
à rentrer en France. Au lendemain de la révolution de février 1819, le
prince Napoléon se rallia ouvertement au nouveau régime, et il accentua
encore son adhésion à la République dans sa profession de foi aux
électeurs de la Corse qui l'élurent, en tête de liste, représentant à
l'Assemblée constituante.
En 1819, le prince Napoléon fut pendant quelque temps ministre
plénipotentiaire à Madrid, mais fut révoqué pour avoir quitté son poste
sans autorisation. Il revint siéger à l'Assemblée législative, toujours
comme député de la Corse; il se tint à l'écart au moment du coup d'État.
Ce n'est qu'à la fin de 1852 qu'il fut investi de toutes les dignités
que comportait sa proche parenté avec l'empereur: il eut le titre de
prince français, une place au Sénat et au conseil d'État, il fut
grand-croix de la Légion d'honneur et général de division.
Pendant la guerre de Crimée, le prince Jérôme-Napoléon commanda une
division d'infanterie de réserve aux batailles de l'Alma et d'Inkermann.
Trois ans après, en 1857, il entreprit une longue excursion dans les
mers du Nord. En 1859, le prince Napoléon épousa la princesse
Clotilde-Marie-Thérèse de Savoie, fille du roi Victor-Emmanuel et, par
conséquent, soeur du roi actuel d'Italie. Humbert Ier.
On sait quel fut le rôle du prince Napoléon pendant toute la durée du
second empire. Il avait sa cour au Palais-Royal, une cour dont les
hommes les plus illustres et les plus distingués de l'époque étaient les
familiers et les assidus. Ernest Renan, Sainte-Beuve, Émile Augier,
Edmond About, étaient parmi ceux-là. Le prince, qui avait de hautes
qualités d'intelligence, qui aimait les lettres et les arts, se plaisait
dans la compagnie de ces esprits éminents, et il n'y était pas déplacé.
On pensait et on parlait librement dans ce cénacle, qui avait des
tendances anticléricales et démocratiques non dissimulées. Parfois même
les Tuileries prirent ombrage de ce qui se disait au Palais-Royal, et ne
virent pas sans crainte le mouvement d'idées auquel le patronage du
prince Jérôme-Napoléon donnait une sanction impériale.
Quand éclata la malheureuse guerre de 1870, le prince Jérôme-Napoléon,
qui avait toujours beaucoup aimé les lointains voyages, se trouvait en
Norvège. Il rentra en toute hâte, plein d'anxiété pour l'issue des
événements dont il prévoyait la tournure désastreuse.
Après la chute de Napoléon III, le prince Jérôme s'occupa très
activement de politique: il fut nommé conseiller général en Corse aux
élections de 1871: expulsé en 1872, il obtint la permission de rentrer
en France après le 21 mai 1874. La tendance démocratique qu'il donnait à
sa propagande lui eut, bientôt aliéné les amis directs du prince
impérial. Le prince Jérôme-Napoléon ne faisait rien, d'ailleurs, pour
prévenir une rupture fatale. Il se présenta aux élections législatives
de 1876 à Ajaccio contre M. Rouher. Il fut combattu, au nom du prince
impérial, par les chefs officiels du parti impérialiste. Il échoua,
mais, l'élection de M. Rouher ayant été annulée, il entra à la Chambre.
Il prit part aux débats de la loi sur la collation des grades. Son
discours était semé de mots comme celui-ci: «Semez du jésuite, vous
récolterez un révolté.»
Le prince Jérôme-Napoléon vota, avec la majorité républicaine, contre le
ministère du 16 mai: il fut un des 363, mais il fut battu, aux élections
d'octobre 1877, par le baron Haussmann.
Depuis, le prince Napoléon se consacra à la direction de son parti. La
mort inopinée du prince impérial fit, du prince Jérôme-Napoléon, à
l'égard de la stricte hérédité, le chef dynastique de la famille
impériale. Mais la grande majorité des bonapartistes ne pardonnaient pas
au prince son opposition à Napoléon III et ses allures de César
populaire et voltairien. On lui imposa son propre fils aîné, le prince
Victor-Napoléon, que désignait, d'ailleurs, le testament du prince
impérial. Ce fut, dès lors, entre le père et le fils la rupture et la
guerre. L'exil commun, survenu depuis, ne les a pas réconciliés; et la
princesse Clotilde, au chevet de son époux mourant, n'a pas encore
réussi à faire admettre le prince Victor qui est accouru à Rome.
Le prince Jérôme-Napoléon a deux autres enfants: le prince Louis qui
sert dans l'armée russe, et la princesse Lætitia, veuve du duc d'Aoste.