LA COURSE DE CHEVAUX DE LA REVUE «PARIS PORT DE MER»

Un des _clous_ de la revue _Paris port de mer_, de MM. Montréal et

Blondeau, jouée au théâtre des Variétés, est une course de chevaux.

Trois chevaux vrais, montés par de vrais jockeys, sont lancés à fond de

train et font le tour de l'hippodrome de Longchamps. Il y a là un effet

réel doublé d'un effet d'illusion. Les chevaux sont libres de toute

entrave et galopent réellement; mais le sol se dérobe sous leurs pieds

en glissant en sens inverse de la direction de la course, et le paysage

ainsi que les barrières s'enfuient en sens également contraire à la

marche des chevaux.

Nos lecteurs ont sous les yeux le mécanisme assez simple au moyen duquel

fonctionne ce remarquable truc de théâtre. Les trois chevaux courent sur

trois pistes indépendante l'une de l'autre, mais disposées côte à côte.

Notre dessin représente, en coupe, l'une de ces pistes constituée par un

tapis sans fin en fibres de noix de coco, analogue aux paillassons qui

servent d'essuie-pieds, mais de tissu plus épais et plus serré. Cette

sorte de courroie, 93 centimètres de large, s'enroule sur deux tambours

placés de chaque côté de la scène, dans le premier dessous; elle est

tendue sur un troisième cylindre, monté dans le second dessous, et, au

niveau du plancher de scène, elle est soutenue par une suite de rouleaux

de bois très rapprochés les uns des autres et tournant sur pivots. Le

tambour (monté à gauche du théâtre et de la gravure) peut être mis en

mouvement de rotation rapide par une machine électromotrice qui reçoit

le fluide d'une batterie d'accumulateurs placée rue Feydeau, à proximité

du théâtre. Des appareils commutateurs permettent, par le jeu de simples

manettes, de rester maître de la mise en marche comme de la vitesse des

machines.

Au moment de la course, chaque cheval vient se placer sur la piste qui

lui est affectée. Le courant électrique est lancé dans les dynamos, et

la courroie-tapis entre en mouvement. Les chevaux, sentant le sol

glisser et les entraîner en arrière, piétinent d'abord pour se

maintenir, puis, d'une part, le mouvement fuyant de la piste

s'accentuant, de l'autre, leurs jockeys les excitant de la voix et de

l'éperon, ils prennent le galop d'autant plus marqué que plus rapide est

le mouvement du tapis sous leurs pieds. Cependant, malgré la vitesse,

les coureurs occupent toujours le centre du tableau circonscrit par le

cadre de la scène et dont le fond est formé par le panorama de

Longchamps. L'immobilité des chevaux dans l'espace résulte donc du

double effet de leur projection en avant sous l'impulsion des jockeys et

de leur ramenage en arrière par la fuite du sol. Si la courroie venait à

s'arrêter subitement, le cheval et son jockey iraient se briser contre

le mur: dans le cas contraire, ils culbuteraient en arrière. L'équilibre

se maintient entre les deux impulsions par le jeu très attentif des

commutateurs qui règlent la marche des moteurs, par suite celle des

tambours et du tapis.

L'illusion est complétée par le déroulement d'une toile de fond, de 93

mètres de longueur, qui représente le panorama de la campagne, vue des

tribunes de Longchamps. Cette toile, d'abord enroulée sur un cylindre

vertical monté à droite du théâtre, se déroule pour venir s'enrouler sur

un cylindre absolument semblable monté à gauche de la scène et

représenté à droite de notre gravure. Les deux cylindres sont mis en

mouvement par un treuil disposé dans les frises et manoeuvré à bras

d'hommes. Enfin, la barrière dont on voit les piquets fuir au premier

plan, dans le même sens que le panorama, est montée sur une courroie

sans fin circulant sur deux tambours actionnés par un moteur à air du

système Popp. Le panorama se déroule en une minute un quart et, pendant

ce temps, le tapis circule à la vitesse de neuf cents à mille mètres par

minute, autrement dit de douze à quinze lieues à l'heure. Ce truc

vraiment curieux a pour auteurs: M. L. Bruder, pour la construction des

pistes, M. Solignac, pour l'installation des moteurs électriques, et M.

Justin, pour l'entraînement des chevaux.

Paul Laurencin.

L'Illustration, No. 2507, 14 Mars 1891 · 第 25 / 31 题