Il se leva et je fis de même.

--Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.

--La prière est la puissance souveraine contre les démons.

Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même

pas le _Pater_ et il me fit signe de l’attendre.

Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre.

--Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le

_Pater_ et l’_Ave Maria_. Dites-les autant de fois que vous le pourrez.

--Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai?

demandai-je.

Cette question l’étonna. Il réfléchit.

--Lisez les prières. Cela suffit.

Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet

rond et je crus d’abord que c’était un sou.

--Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée

autrefois et elle est miraculeuse.

En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que

j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors

la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me

rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des

anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et

l’ennemi était plus puissant que jamais.

Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient

m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue.

A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de

Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de

moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme

le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise.

Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me

venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de

voir un grand théologien, un maître de la science religieuse.

Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que

l’exorcisme ne se pratique que très rarement.

--C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.

Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au

fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un

salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de

faste espagnol.

--C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était

intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre.

La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard

fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en

train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et

par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que

des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent

étranger.

Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec

une nuance de hauteur dédaigneuse.

--Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé?

Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui:

--Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.

J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la

religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien

longtemps.

--Depuis combien de temps?

--C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la

foi.

--Vous avez été sans doute élevé dans un lycée?

--Oui, dans un lycée.

Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour

mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de

grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa.

--Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est

possible...

Il se toucha le front du doigt.

Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une

adresse.

--Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant

midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver

ensuite. Demain, par exemple, à la même heure.

--Le docteur Tallier? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire... Je

me porte très bien.

Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.

--La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une

obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre

orgueil, il est inutile de revenir.

L’entrevue était terminée.

Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé.

--Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du

père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La

situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des

gens qui,--comment dirai-je?--n’ont pas leurs facultés dans un parfait

équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une

nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un

cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà,--sans toutefois le

laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe

les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité.

Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait

le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore.

Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très

rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père

Théodore sait tant de choses! Je ne pouvais pas être en de meilleures

mains. Il termina en disant:

--Ayez confiance et surtout, soyez humble!

Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour

rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile

dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais

voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de

l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait

du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait

professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu

avec la couleur de sa bonté d’homme.

* * * * *

Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils

furent ceux de ma véritable possession.

Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de toutes mes facultés et

que ma guérison n’était pas de sa compétence. Le père Théodore en était

prévenu quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait une horrible

satisfaction que trahissait le bruit de ses dents et l’éclair de son

regard. Il me fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant que je

le faisais, il m’interrompait d’exclamations:

--Toujours le péché de fornication!

Ce qui mit son exaspération à son comble, ce fut le récit de mes

inquiétudes religieuses et ma participation à la secte des Esséniens.

J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la sainte Eglise! Que de

pénitences allaient être nécessaires! Et encore n’était-il pas certain

qu’elles fussent suffisantes.

--Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, demandai-je?

Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu parler du péché qui n’est pas

pardonné, qui conduit à la damnation éternelle? Il allait falloir

jeûner, prier, me repentir.

Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, il y avait un petit

jardin charmant avec des buis et un acacia et au fond de ce petit jardin

s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur une autre rue. C’est

dans cette chapelle ignorée qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de

venir passer plusieurs heures par jour.

Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. Elle était

étrangement nue et vide et il n’y avait qu’un grand christ peint, tout

neuf, avec une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang des mains

et des pieds tombait en petites gouttes qui faisaient bas-relief.

Parfois la porte s’entr’ouvrait et une sorte de paysan épais, en habit

de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol sur la physionomie,

venait rôder autour de moi avec un air hostile.

--Ici, au moins, me dit le père Théodore, quand je le quittai le premier

soir, vous serez à l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous

prendrez l’habitude d’y venir comme dans un refuge, le seul où vous ne

souffrirez pas des atteintes du démon.

Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le père Théodore comptait me

faire revenir longtemps! Ainsi il pensait que je pouvais être victime

des manifestations de l’esprit du mal!

--Je croyais, lui dis-je, que ma possession était intérieure et que

l’Eglise rejetait la possibilité des apparitions démoniaques?

Je crus que l’indignation allait lui faire faire un bond et qu’il

disparaîtrait à mes yeux. Puis il sembla saisi d’une joie féroce.

--Toujours l’esprit de recherche personnelle, source de toute hérésie!

Ah! vous croyez! Ah! vous examinez! Vous cherchez à savoir ce que pense

l’Eglise au lieu de prier humblement et d’implorer votre pardon.

Malheureux qui s’est vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura

pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter! Malheureux et

ignorant! Lisez donc saint Augustin, saint Thomas ou seulement les

_Elévations sur les mystères_, de Bossuet.

--Et qu’y verrai-je?

--Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention du Malin dans

l’existence des hommes et vous ne vous demanderez plus si le danger que

vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme et vous ouvrez éperdument les

yeux pour mesurer sa profondeur. Vous allez tomber! Vous êtes tombé!

Chaque faute enfante en naissant son châtiment. Satan est une forme de

la justice de Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire

pénitence, eh bien! vous le verrez, vous le toucherez, la nuit, couché à

côté de vous et vous respirerez son odeur.

Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes inexplicables se

produisirent autour de moi.

Je savais que les bois des meubles ont une vie propre et qu’ils craquent

naturellement. La chaleur, l’humidité, les font se contracter, émettre

des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. Mais les craquements

de mes meubles devinrent si réguliers et si étranges que je ne doutai

pas qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles ne me fussent

adressées. Heureusement j’ignorais la clef de ce langage et je me gardai

de la rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à l’heure où je

me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais les draps de mon lit et où je

m’étendais avec une espérance de repos, ils commençaient à parler, ils

chassaient le sommeil.

Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais ce ne fut pas suffisant.

Je vendis une armoire ancienne et ma table de travail, qui me parurent

les organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les bruits diminuèrent

d’abord puis ils sortirent des parquets, des murs et surtout des portes.

Je crus remarquer que les portes étaient plus bruyantes quand elles

étaient fermées. Je me contentai de les pousser. Alors, sans que j’en

pusse attribuer la cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes

seules silencieusement comme si elles étaient poussées par la main d’un

visiteur invisible.

Des buées se formèrent dans les glaces et des figures s’esquissèrent

dans ces buées. Je voilai toutes les glaces avec des étoffes. Je fus

obligé de changer ces étoffes qui étaient des foulards ou des morceaux

de soieries, parce que mes regards s’y portaient machinalement et que je

voyais dans les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. Je

les remplaçai par des toiles unies. Mais, bien que fixées sur les cadres

avec de petits clous, les toiles avaient des tremblements, des

agitations inexplicables comme si une tête placée derrière les eût

poussées malicieusement.

Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi un sujet d’obsession.

J’étais obligé de penser à certains d’entre eux, aux mêmes toujours.

Quelquefois je m’élançais brusquement vers un de ceux que je m’étais

juré de ne plus ouvrir et je me mettais à le feuilleter fébrilement pour

me repaître de la vue d’une gravure, jouir douloureusement d’une image

qui me faisait peur.

Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet avec la reproduction des

diables de ces pays, prise dans certains monastères de l’Himalaya. Ah!

combien la conception du mal qui s’en dégageait apparaissait plus

terrible, plus infernale que ce que pouvaient évoquer nos Satans un peu

comiques avec leurs pieds en fourche et leur queue en tire-bouchon. Ce

devait être un artiste damné qui avait créé ces yeux qui ne regardaient

qu’en eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits muets où il n’y

avait pas de possibilité de rédemption.

Je regardais longtemps la figure du diable thibétain jusqu’au moment où

je trouvais avec ma propre figure une ressemblance parfaite.

J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre de voyage in-folio où il

y avait sous tous leurs aspects les étranges statues de pierre de l’île

de Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées par un peuple

qui vraisemblablement avait adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été

enfanté par l’imagination de l’homme! Ces dieux mauvais regardaient

l’océan et l’on sentait qu’ils étaient tristes parce que, tournant le

dos à la terre, ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. Je

les détachais du livre de voyage, je les éparpillais autour de moi et je

m’identifiais à eux. Entre ces frères maudits, je contemplais sur un

rivage de pierre un océan de malédiction.

Je pris le parti de brûler tous ces livres dans ma cheminée.

Et quand les craquements s’interrompirent, que je fus dans

l’impossibilité de céder à l’obsession des livres, j’eus encore du mal à

m’endormir à cause d’une autre image. Son souvenir remontait à mon

enfance. Je l’avais vue dans une vieille publication appelée: «Le

Journal pour tous.» Elle représentait un homme couché, dont la main

dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une autre main avait

saisi la sienne et son visage exprimait la plus grande épouvante. La

main étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait à une sorte de

larve que le dessinateur avait à peine ébauchée pour laisser à

l’imagination de chacun le soin d’en créer l’horreur.

Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte que ma main ne dépassât

par mégarde les draps, durant que je dormais, et ne fût saisie par cette

larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée.

Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais après plusieurs

heures chez le père Théodore, j’avais du plaisir à passer devant

l’église de Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment

accueilli par le débonnaire abbé Durand. J’admirais les vieilles pierres

du seuil vénérable, l’harmonie de la construction lancée vers le ciel.

Cette petite joie me fut interdite.

Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais dans la rue Brémontier,

je vis que l’archevêque barbu, qui était au-dessus de la porte sur un

socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été délogé,--ou avait subi

une étrange transformation. Il était remplacé par un singe de haute

stature. Ce singe guettait mon passage car il agita sa mâchoire animale

quand je parus et il brandit de mon côté la massue qu’il tenait au lieu

de crosse épiscopale.

Je revins précipitamment sur mes pas et je fis un détour pour atteindre

ma maison.

Cette persécution des images et des formes ne fit que grandir avec

l’augmentation de mes heures de pénitence dans la chapelle du père

Théodore.

Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois à mes côtés. Il me

fixait avec son regard de flamme et je sentais alors la colère divine

qui m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car le père Théodore ne

songeait qu’à mon châtiment. Il ne voyait en moi qu’un ennemi de

l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé sur un bûcher, en

des temps meilleurs. Et à son insu, peut-être, il ressuscitait l’antique

procédure des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot de la

peur. Il me mettait sur la roue avec le questionnaire de la confession.

Devant une cathédrale idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant me

brûler en réalité, il me brûlait moralement avec le feu des démons qu’il

attisait de ses paroles irritées.

Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à ses yeux le péché de

fornication. J’étais l’opprobre et la laideur devant lesquelles le

pardon recule. Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine de

façon palpable, avant même d’avoir franchi sa porte. Elle entourait

comme d’une auréole son crâne carré planté de cheveux noirs, elle

résonnait dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, elle sortait

comme un courant noir du bout de son index qu’il tournait vers moi. La

chapelle était si remplie de cette haine qu’elle se reflétait même sur

le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait la banalité de son

visage indifférent.

* * * * *

Ce matin-là, quand je sonnai chez le père Théodore, je ne le trouvai pas

dans son salon, comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était

pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, me dit

qu’il m’avait précédé dans la chapelle et qu’il m’y attendait.

Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du jardin et je remarquai

que la terre, au lieu d’être durcie par la gelée matinale, était tendre

et humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. Contre un mur,

dans un petit pot, un géranium étalait avec délice une variation de

nuances orangées.

J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort des végétaux quand ils

sont heureux, que déjà j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se

referma avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière qui

éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. Elle était grise et la voûte

de la chapelle était basse, elle s’était abaissée au point que je pensai

la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des demi-cercles écrasants

et les murailles étaient massives, comme si elles étaient formées par

l’accumulation de blocs cyclopéens. Le Christ avait recroquevillé ses

bras et il semblait rongé par une humidité souterraine. Je venais de

pénétrer dans une prison moyennageuse.

Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre cierges formaient un

carré au centre duquel était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un

assez gros livre relié de noir et il le parcourait du regard. Il maniait

nerveusement une croix de métal avec sa main gauche. Derrière lui, le

paysan espagnol se tenait immobile dans une attitude qui trahissait un

effort de solennité.

--Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration déprécative, dit le

père Théodore avec autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma

place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre cierges.

J’aurais dû m’écrier: Enfin! et me réjouir d’approcher du but désiré.

Je regardai avec inquiétude le père Théodore et je demeurai immobile.

Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il me désigna à nouveau le

prie-Dieu. Je m’avançai lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait et

j’eus le sentiment qu’un grand danger planait sur mon front.

--Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je vous donner aujourd’hui

l’absolution.

C’était la première fois que le père Théodore m’appelait mon enfant et

c’était la première fois qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa

voix.

--Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même ton.

Mais je restai immobile, debout.

--Mettez-vous à genoux!

Il crut que je n’avais pas compris et avec une voix de commandement il

reprit:

--A genoux!

Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude et je m’étonnais

de ma rébellion. J’étais toujours debout, la tête levée, et alors une

lumière se fit en moi.

Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas m’être donné par cet homme

sans bonté. Je ne savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le

petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, peut-être ailleurs,

très loin dans un autre pays et peut-être nulle part. Peut-être

n’était-il pas nécessaire qu’il me fût donné, n’avais-je accompli aucune

faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur et l’hérétique, qu’un

enfant qui vient de naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il

pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie de l’esprit du mal, si

le pacte conclu me liait à lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le

pouvoir de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre les paroles

écrites dans le livre de l’exorciste, les invocations millénaires, les

formules de prière par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne

voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer un nouveau pacte. La

foi ne se conférait pas par une cérémonie. Je n’avais besoin que

d’amour. Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne pouvait me conférer

cet amour dont le miracle ne relevait pas de l’Eglise.

Je sortis de l’espace compris entre les quatre cierges et je poussai un

soupir de soulagement.

--Décidément, je renonce, dis-je au père Théodore, qui me considérait

avec stupéfaction. Je préfère rester damné.

Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner de reprendre ma place.

Ne sachant comment gagner décemment la porte, j’ajoutai:

--Je vous prie de m’excuser.

Mais le père Théodore me barra la route. Ses yeux flamboyaient. Il dut

pendant une seconde émettre l’hypothèse d’une mystification. Il la

repoussa et il pensa à un cas d’inconscience inouï ou une perte de

raison, peut-être à une manifestation du Malin.

Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il avait fait un signe au

paysan espagnol qui s’était avancé pour lui prêter main forte. Et dans

ce signe il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats avec des

hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. Je vivais une scène du XVe

siècle.

Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation que si j’avais eu

à lutter contre les deux hommes qui se trouvaient en face de moi,

j’aurais rencontré la même irrésistance, la même sensation de néant, que

lorsque j’avais secoué Kotzebue dans mon appartement.

Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je passai au travers du

père Théodore ou s’il s’écarta brusquement pour ne pas être heurté par

le maudit, mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le jardin. Il

y régnait une extraordinaire beauté de couleurs qu’animait un souffle

terrestre.

Je traversai d’un seul élan l’appartement et je gagnai la rue

ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à l’avenue du Maine, regardant

les boutiques et les marchandes qui poussaient devant elles des voitures

pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de Lucifer, mais j’étais

délivré de Dieu.

Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il ne me serait jamais

donné, comme je l’avais rêvé puérilement, de dîner avec l’excellent abbé

Durand.

Que faire? Où aller? La paix pouvait être dans une autre demeure que

celle du Dieu catholique.

Je pris un taxi et alors commença une interminable course à travers

Paris. J’allai rue Vergniaud, où se trouve le temple du culte

Antoiniste. Le bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de

m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près du Jardin des

Plantes, chez les Quakers; on y entendait le lointain rugissement des

lions et je trouvai que c’était de mauvais augure. La maison des

théosophes, square Rapp, me parut trop blanche et trop vaste et il y

avait trop de signes magiques sur sa façade.

Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant végétarien qui est

attenant à cette maison et je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du

dernier adorateur des astres, le prêtre Sabéen de l’église d’Aquarius.

L’église était fermée et le prêtre absent. Mais je me souvins que la

planète Vénus joue un rôle important dans le culte des astres et je me

rappelai en même temps un passage des prophéties d’Isaïe où la planète

Vénus est synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine à toute

allure pour gagner les pentes du mont Valérien et parvenir chez les

Soufis. Nous allions atteindre leurs premières habitations quand je vis

un arbre dont le feuillage formait un globe étrangement régulier qui le

rendait pareil à cet arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans les

tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit empoisonné. Je saisis

le bras du chauffeur juste à l’instant où nous allions passer sous

l’ombre de l’arbre et nous repartîmes.

Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait à une statue de l’île

de Pâques, celui des martinistes à un diable thibétain et devant la

Christian science se promenait de long en large une grande femme à l’air

masculin qui avait des sourcils obliques, si curieusement disposés,

qu’elle faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je m’enfuis sans

me retourner.

Un nuage voila brusquement le soleil quand j’arrivai chez les Spirites,

je glissai et tombai dans l’escalier des Swedenborgiens, et quand je

tirai l’antique sonnette du représentant des millénaristes, aucun son ne

retentit, par l’effet d’un prestige significatif. Chez le libraire de la

rue Joseph-Dijon, chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine

étinceler, comme un phare indicateur, un livre intitulé: _le Diable à

Paris_, et je ne descendis même pas de taxi. Un embarras de voitures rue

de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux bureaux de l’Armée de

l’Eternel et quand j’arrivai rue Féron, pour parler aux disciples de

Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie commença à tomber et

j’ordonnai au taxi de revenir sur ses pas.

--Où allons-nous? me dit le chauffeur.

--Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir le temps de réfléchir.

Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La pluie augmenta. Parfois la

voiture s’arrêtait. C’était devant une maison de santé ou une banque

moderne. Le chauffeur m’avait vu faire depuis le matin tant de stations

devant des monuments hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse

initiative en s’arrêtant de lui-même devant tout ce qui pouvait

ressembler dans l’ombre à quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt

devant un échafaudage où une poutre en croix au centre d’un carré de

planches avait l’air d’un signe hiéroglyphique.

Et je me demandais pendant ce temps si je ne ferais pas mieux de soigner

le mal par le mal. S’il y avait à Paris des lucifériens organisés,

pourquoi n’irais-je pas les trouver? Pourquoi n’atteindrais-je pas cette

montagne Djebel Makloub où étaient les Yezidiz? Pourquoi n’irais-je pas

aux Antilles, pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers,

avec les Vaudoux? Pourquoi ne prendrais-je pas le transsibérien, ne

gagnerais-je pas le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les

disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, afin d’aspirer avec

eux le suc du pavot nécromantique et d’adorer le Dragon de jade aux cinq

griffes d’or? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver près de la mer Morte,

au milieu des falaises calcaires, le monastère des Esséniens à rebours,

pour profaner avec eux le paysage où avait marché Jésus, jusqu’à ce que

je me sois fait une âme à la ressemblance de leur néant?

Le taxi gravissait les pentes de Montmartre.

--Où allons-nous? dit encore le chauffeur.

Je répondis machinalement:

--Place Blanche.

Je vis que le chauffeur regardait de tous les côtés, cherchant une

église. Je lui montrai la brasserie Romano.

Et il fut déçu quand je le payai, non à cause du pourboire, mais parce

que m’ayant considéré tout le jour comme une sorte de saint uniquement

en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir le vulgaire

consommateur d’une brasserie mal famée.

* * * * *

Il y avait une masse confuse à côté de la table devant laquelle je

m’étais assis. Cette masse se soulevait à intervalles réguliers et je

m’aperçus qu’elle était formée par la réunion d’un dos humain et d’une

tête courbée. J’étais en train de l’examiner avec curiosité, quand je

vis la tête se redresser et un visage apparaître.

Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, des larmes coulaient.

Je retins un cri de surprise, car je croyais reconnaître Laurence. Mais

une Laurence tellement transformée et vieillie que je ne pouvais ajouter

foi au témoignage de mes yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps,

sa forme mince se fût épaissie, que des poches eussent alourdi ses

paupières, que ses cheveux eussent changé de couleur.

Cette Laurence au double menton se tourna de mon côté et je reconnus

Irma Pascaud.

--Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, sans remarquer une chose qui

vous saute ensuite aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud.

Une conversation entrecoupée s’engagea et je demandai par politesse à

Irma pourquoi elle pleurait. Je me souvins que dans sa jeunesse elle

avait aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait pas,

quand je lui en demandais la cause. J’espérais intérieurement qu’elle

allait garder la même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, je ne

m’intéressais qu’à moi-même.

Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes et générales.

--Il n’y a pas de justice! Il n’y a rien à espérer de personne et si

l’on veut faire quelque chose de bien, autant vaut aller se jeter à la

Seine tout de suite.

Je dis: mais non! mais non! avec douceur et je fis signe à Irma que je

commandais un porto pour elle.

--Il n’y a plus de raison pour que je le cache, reprit-elle. Et

d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché? Tu te rappelles le temps où je

t’aimais, quand nous étions jeunes, au quartier latin.

Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement:

--Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non plus, ou à peine. Tu disais

pour te moquer de moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. Je n’en

ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on me l’a prise.

Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud me rassura.

--Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une

loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien.

Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué

pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait

pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des

questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste.

Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je

n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je

l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père

était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas? Il y a des

hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres,

au contraire, qui par amour-propre... Eh bien! celui dont je parle

croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque.

Il s’appelait de Saint-Aygulf.

Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis

qu’Irma Pascaud avait commencé à parler.

--Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu

ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme

s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans

cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas

t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je

consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir.

Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il

voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à

cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il

l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il

marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais

complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne

sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la

question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les

gargottes, la bohème... C’est comme ça que ma fille était appelée à

vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa

mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle

chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il

lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable! j’ai

accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de

Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle

et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que

j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle

participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle

serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme,

elle...

Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant

elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle

parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à

elle-même.

--Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas

le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir

plus intelligent, s’élever?

Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue.

--Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est

ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut

s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère.

Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y

vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite

peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être

s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est

partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait

assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses

veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un

hasard... En parlant... Laurence un soir a fait des confidences à une

femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé

de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements... Elle a

tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père,

elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du

nom. Eh bien! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas

assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle

avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît

qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que

c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par

là, je sais bien que ce n’est pas cela.

Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication

devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et

s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une

horloge qui était au fond.

--Est-ce bien l’heure? me dit-elle.

Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le

quart.

--Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des

gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre

chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une

extraordinaire expression de joie: les poches des yeux, les plis de la

bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une

espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une

sainte qui contemple l’apparition de la Vierge.

--Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de

m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne

sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il

s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la

place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait

de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir

de me rencontrer. Hein? Tout de même! Si on s’était trouvé face à face,

crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître?

Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce

que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance.

--Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez

Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça

va être le plus beau moment de ma vie.

--Mais alors, pourquoi pleurais-tu?

--C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que

je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne

d’embrasser ma fille.

J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui

demander mille fois pardon.

Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement.

* * * * *

Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la

pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que

j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait

l’afflux de mes pensées.

On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des

magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des

parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits

des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé

que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille.

Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais

je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour.

Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants

faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au

milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque

de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il

élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune

femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme

l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus

les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous

l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et

je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à

écouter mon histoire.

Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir,

je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or

et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage

affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses

bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des

problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu

résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à

Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est

représenté dans les livres de démonologie.

Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des

gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose

à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune

homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en

qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait

adoré à Sodome comme un dieu.

Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la

princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait

presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa

tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet

magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant

et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son

ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de

l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le

démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui

entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en

serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur

un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se

livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances

sensuelles sont décuplées.

Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient

envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient

avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction.

Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de

paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur

particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit

vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand

nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les

déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour

traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse,

reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à

elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël

blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur

son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de

poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de

s’éteindre les flammes étranges des bocaux.

Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs des autos, Talliud,

esprit de l’eau, s’allongeait dans les rayons de la pluie et l’affreux

Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre la boue vivante.

Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les portes, dans les cafés

et sur les places, des pactes étaient signés. Je voyais les trois

bougies s’allumer, le déroulement des parchemins vierges et je sentais

autour de moi l’impalpable poussière de leurs cendres.

Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit que dans la mesure où

tous les hommes l’étaient. Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les

uns pour l’argent, les autres par ambition, les autres pour le plaisir

de leur chair. La sorcellerie était naturelle. Elle fonctionnait dans

les tribunaux, dans les rites du mariage, dans les transactions des

banques. La signature des pactes était au bas de tous les contrats, elle

était reproduite dans les journaux, elle s’escomptait en Bourse. Toute

la société était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire autrefois,

chacun le faisait quotidiennement et sans le savoir. Les mères, dès le

premier baiser, vouaient leur enfant à Lucifer. Les amants

s’accouplaient selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient

l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le symbole de l’égoïsme.

L’homme suivait la voie à rebours et il la suivait joyeusement, ayant

éteint en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin.

La pluie continuait à tomber et mes vêtements étaient collés à mon

corps. Mais la fraîcheur que j’en ressentais était agréable, parce

qu’elle était comme un bain, après une longue souillure. J’avais couru

toute la journée de temple en temple, partout où il y a des hommes qui

cherchent la vérité et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder

autour de moi pour découvrir cette vérité.

A droite et à gauche, je voyais les rues se creuser profondément entre

des couloirs de pierre, pour se perdre je ne sais où. Une marée de

ténèbres roulait au-dessus des maisons, descendait, de plus en plus

menaçante, sur les vagues palpitations des réverbères. Et moi je

marchais à petits pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni

meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par le désir et qui

n’avait su aimer sincèrement que lui-même.

Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais seul. J’avais

renvoyé ma gouvernante et mon valet de chambre et il n’y avait pas eu

d’autre changement dans mon existence. Mais je savais que si mon pacte

était à la ressemblance de celui de tous, je devais, par une action

éclatante, effacer la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy.

Quelle serait cette action? Elle m’apparut un jour et je crus sentir

tout de suite qu’elle seule pouvait débarrasser mon âme de son fardeau,

en ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma vie. Il fallait la

réaliser sans perdre une minute.

Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de papier, l’adresse de

cette femme de ménage qui avait été la confidente de Laurence et je

rédigeai pour elle un pneumatique où je la priais de venir me voir sans

retard. J’allai jeter moi-même le pneumatique à la poste. Mais je n’eus

pas à faire de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. L’archevêque

de pierre avait depuis longtemps repris sa place au-dessus du portail de

l’église.

Puis j’attendis avec la même impatience que j’avais éprouvée en d’autres

temps, lorsque j’attendais une maîtresse dont l’arrivée était

incertaine.

L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette retentit et quand je

fis entrer Mme Honorine.

Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle portait, comme un

uniforme de pauvre femme, un fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et

elle tenait un filet qui contenait un objet de nature graisseuse

enveloppé dans du papier journal.

--Je venais justement de faire mon marché, dit-elle en soulevant ce

filet, quand est arrivé le...

La prononciation du mot l’arrêta et comme je cherchais moi-même le début

de ma phrase, elle entama des récriminations.

Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. Elle n’avait pas été

étonnée qu’on ne la fasse plus revenir après le départ de madame.

D’abord elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame le lui avait

dit à elle-même. Le valet de chambre lui trouvait un genre trop peuple.

Elle se flattait d’être du peuple. On peut porter des savates et être

plus honnête que ceux qui ont des souliers.

Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas d’importance et qu’il

s’agissait de tout autre chose.

--Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a augmenté de vingt-cinq

centimes depuis trois mois?

Je lui fis signe que je le savais et je la priai de s’asseoir. Elle n’en

fit rien. Je m’aperçus alors qu’elle promenait son doigt sur ma table et

qu’elle traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. Son

regard erra sur les meubles et en constata le désordre. Par la porte

restée ouverte, elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle à

manger où se trouvaient encore les restes du déjeuner que j’avais

préparé moi-même. Une obscure faculté professionnelle lui permettait

sans doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait mon appartement

laissé à l’abandon.

Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, en même temps qu’un

désir de serviabilité.

On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le travail ne lui avait

jamais fait peur. Ah! elle savait combien il est difficile de se

procurer une femme de ménage, par le temps qui court.

--Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas une femme de ménage. J’ai

pensé à vous à cause des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais

que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été abandonnée par votre

mari, que vous avez travaillé toute votre vie pour nourrir vos enfants.

Je veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation.

Les yeux d’Honorine s’étaient subitement mouillés car nul ne peut

entendre une allusion à des malheurs qu’il a subis sans être ému de

pitié pour lui-même. Mais aux derniers mots que je prononçai, son visage

reprit une impassibilité hébétée.

--Je veux quitter Paris et mener une tout autre existence que celle que

j’ai menée jusqu’à présent. Cet appartement et tout ce qu’il contient me

sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. J’ai pensé à en faire la

donation à la personne qui, de toutes celles que je connaissais, en

était la plus digne.

Honorine, impassible, garda le silence et hocha la tête en signe

d’approbation.

A la fin, elle dit:

--Je ne comprends pas ce que monsieur veut dire par donation.

--Je veux dire que je vous donne tout ce qui est dans cet appartement et

l’appartement lui-même dont je m’engage à payer le loyer. Les meubles,

les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. Vous pourrez le vendre ou le

garder à votre guise.

Honorine se mit à rire comme on rit d’une plaisanterie incompréhensible.

--Monsieur s’amuse.

Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, que ma résolution était

sérieuse et irrévocable. Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui

plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai les couverts sachant

quel prestige ils exercent sur les simples.

Honorine s’obstinait à répéter:

--Monsieur s’amuse.

Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude.

--On m’avait bien dit dans le quartier que depuis le départ de madame,

monsieur était... Mais je ne suis pas femme à profiter de...

Je crus qu’elle allait montrer son front avec son doigt mais elle

s’arrêta.

Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et que ma résolution était

prise. Mais Honorine avait pris aussi la résolution de ne pas profiter.

Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée dans un amour-propre

caché et elle répétait:

--Alors, ce ne sont pas des choses à dire.

--Eh bien! réfléchissez!

--C’est tout réfléchi.

Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du monde extraordinaire où je

venais de la faire pénétrer.

--Si monsieur veut me donner quelque chose, je prendrai bien cette

petite médaille en souvenir de madame que j’aimais bien... et aussi de

monsieur.

La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand reposait dans la poussière

sur une coupe.

Je la lui donnai de grand cœur.

Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier la sainteté des cœurs

simples. C’était Laurence qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer

sous la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement.

Il était tard. J’allais aller me coucher quand on sonna.

C’était Honorine qui revenait. Elle avait une attitude embarrassée et

pourtant résolue.

--Monsieur m’a dit: Réfléchissez. Alors, j’ai réfléchi, ou plutôt ce

n’est pas moi. Moi, je pense qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma

fille... Ma fille m’a dit: Tu as des enfants. Nous sommes plusieurs...

--Alors, vous acceptez?

--Puisque c’est monsieur de lui-même... Par l’effet de sa bonté...

J’accepte.

--C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. Tout ce qui est ici est à

vous.

Honorine secoua la tête.

--Il paraît que de toute façon il faut un papier en règle. Et pour le

loyer aussi...

--Vous aurez un acte de donation et mon homme d’affaires s’occupera du

loyer. Aidez-moi à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite.

--Et pourquoi?

--Je ne suis plus chez moi.

Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression rusée de quelqu’un qui

ne veut pas se laisser tromper.

Elle me regarda presque avec regret mettre du linge dans ma valise, mais

elle se ravisa et elle insista généreusement pour que j’en prisse

davantage. Je lui en sus gré, car elle avait aussi des fils.

--Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. Moi, je ne lis jamais.

Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous les livres qui étaient à

portée de sa main.

--Voulez-vous passer la nuit ici? lui demandai-je.

Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement quand elle aurait

les papiers.

Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle prit ma valise. Il

faisait beau dehors. Je ressentais un bonheur immense.

Je pris à peine le temps de déposer ma valise dans une petite auberge

dont j’avais, l’année précédente, remarqué l’humilité au bord de la

route. J’en savourai hâtivement l’odeur rustique, le manque de confort

et la difficulté de se procurer l’eau indispensable pour sa toilette,

après un long voyage. Je demandai à une patronne joviale, qui avait un

double menton rose et se tenait derrière un comptoir, si un original

habitait toujours dans la direction du cap Myrte, une petite maison de

planches face à la mer, qu’il avait construite lui-même.

--Le pauvre Jacques! s’écria la femme dont le visage s’éclaira. Oui, il

est toujours là, mais pas pour longtemps.

--Je ne savais pas qu’il était connu par son surnom.

--Si, et c’est un surnom qui, d’ailleurs, ne lui va pas du tout. Ce sont

des messieurs de Paris qui le lui ont donné, je ne sais pas bien

pourquoi.

La femme s’était levée et je pus admirer une forte carrure, une taille

plantureuse, la puissance de la maturité féminine.

Je me rappelai avoir entendu dire autrefois, de façon précise, que le

pauvre Jacques avait donné aux pauvres tout ce qu’il possédait, avant de

se retirer dans la solitude pour y chercher la perfection.

On m’avait cité avec admiration ses propres paroles:

--Nous sommes enchaînés tant que nous avons quelque chose à nous. La

première action que doit faire celui qui veut être pur est de rompre les

liens qui l’attachent.

Je voulais le consulter sur cette rupture de liens. Le début en était

peut-être aisé mais la difficulté de continuer m’apparaissait immense.

--Sans doute, pensai-je, cette aubergiste ne connaît le pauvre Jacques

que par des racontars.

Je la quittai et je m’élançai sur un petit chemin qui gravissait une

colline entre des pins et des mimosas.

Il faisait chaud et l’air était immobile. C’était le milieu de

l’après-midi. Des insectes bourdonnaient. Je découvrais au loin la mer.

Mon enthousiasme pour la beauté d’une vie nouvelle augmentait pendant

que je marchais.

Comme cela m’avait été indiqué, je quittai le chemin pour prendre un

sentier, entre des vignes. Je descendis une pente, j’en remontai une

autre et je me trouvai devant la petite maison de planches où le sage

était venu abriter une âme désormais sans passions.

Le pauvre Jacques était debout devant sa porte. Il ne fut pas surpris en

me voyant et il ne manifesta aucun plaisir. J’aurais même pu interpréter

les plis de son front comme un signe de mauvaise humeur.

J’eus honte de troubler sa méditation. Je lui exposai pourtant le but de

ma visite. J’étais tenté de l’imiter. Je voulais me débarrasser du mal

que tout homme porte en lui. Je savais que le premier geste de la

libération doit être de distribuer tout ce qu’on a. J’avais commencé et

ce commencement m’avait été agréable. Mais je me rendais bien compte que

ce qui m’avait plu, c’était le caractère un peu théâtral de ma

générosité. Je n’avais pas le courage d’aller plus loin. Un obscur

déplacement au profit d’une œuvre de tous les titres constituant ma

fortune m’était impossible. Comment avait-il donc fait, lui, pour se

dépouiller complètement?

Le pauvre Jacques se mit à marcher de long en large. Il paraissait

ennuyé de ma question. Il tenta d’abord d’y répondre de façon évasive.

--Chacun doit agir selon sa conscience et ce qu’il fait ne regarde

personne.

Mais je m’étais assis sur un banc rudimentaire, qui était devant sa

porte, et je ne paraissais pas disposé à m’éloigner sans réponse.

A la fin il dit avec une certaine impatience:

--Tout donner est impossible! Personne n’en a le courage. On donne

facilement son pardessus, des meubles, mais sa fortune, jamais!

D’ailleurs on a trop décrié l’argent. Voyons, il faut tout de même de

l’argent même pour vivre en ermite dans une cabane de planches comme

celle-là. D’abord ces planches, il a fallu les payer. Il a fallu louer

le terrain. Et il faut manger tous les jours. Même si on ne mange que

des pommes de terre et de la salade, il faut payer ces pommes de terre

et cette salade.

--Mais je croyais que vous viviez du produit de votre travail, et je

désignai une terre calcinée où il semblait y avoir eu le vestige d’une

culture abandonnée.

--Rien de ce que j’ai planté n’a poussé. Tout a été brûlé par le soleil

ou pourri par la pluie. Je serais mort depuis longtemps si je n’avais

pas les rentes que m’envoie régulièrement le Crédit Lyonnais.

--Ainsi vous ne croyez pas la fortune incompatible avec l’existence du

sage?

Il se mit à rire et me regarda bien en face. Alors seulement je

m’aperçus qu’il avait grossi, qu’il portait un complet neuf et qu’il

avait aux pieds des chaussettes et des souliers.

--La sagesse! D’abord où est-elle? Il est arbitraire de la placer dans

une cabane en planches, près d’un bois de pins, plutôt qu’ailleurs. Je

me demande si l’on n’est pas beaucoup plus sage de vivre dans une

maison, comme tout le monde, avec ses semblables.

J’étais déçu. Je regardai les collines qui s’étageaient et se

prolongeaient en des caps rocheux vers la mer gonflée d’azur. Le soleil

allait se coucher et l’air tranquille semblait pousser doucement

au-dessus des arbres immobiles, de muettes pensées d’amour.

--Pourtant, vous avez donné un exemple, dis-je.

Le pauvre Jacques parut se décider à un aveu.

--Si vous étiez venu demain, vous ne m’auriez pas trouvé. Cette soirée

sera la dernière que je passerai ici. Et peut-être me paraîtra-t-elle

longue.

--Comment?

--J’ai réfléchi. Rien ne fait réfléchir comme d’interminables heures

passées, l’hiver, à écouter la pluie, l’été à contempler la lumière du

soleil. J’ai changé d’avis. Je trouve que la compagnie d’une taupe et

d’une couleuvre ne suffisent pas à un sage.

--Et quelle compagnie leur préférez-vous?

--Celle d’une femme, par exemple.

Il rougit légèrement, baissa les yeux, puis il les leva vers moi

orgueilleusement.

--Pourquoi pas? fit-il. J’ai fait la connaissance de quelqu’un, dans le

pays... quelqu’un qui partage mes idées.

Il s’arrêta, remuant la terre de son soulier neuf.

--N’étiez-vous pas bouddhiste?

--Cette jeune femme est catholique, mais qu’importe!

Il baissa la voix et l’orgueil de son visage s’accentua.

--Elle est veuve, très jolie et propriétaire d’un hôtel tout près d’ici,

ce qui ne gâte rien.

Je pensai en frémissant à la grosse aubergiste avec qui j’avais échangé

quelques paroles. Une grande tristesse m’envahit.

--Croyez-vous au diable? dis-je pour changer de conversation.

Le pauvre Jacques faillit se mettre en colère. Il crut que je devinais

qui était sa fiancée et que je faisais un rapprochement injurieux avec

le diable à cause de la couleur rose feu de ses joues. Il me regarda

longuement, il vit ma parfaite innocence et il répondit:

--Mais non. Je n’y crois pas. Si j’y avais cru, je n’aurais pu passer

une seule nuit dans cette cabane. Ah! je comprends la tentation de saint

Antoine maintenant! On ne peut s’imaginer toutes les voix qui sortent

des bois, tous les appels qui sont poussés dans les champs par des êtres

errants. Je les sentais quelquefois collés derrière ma porte, en train

d’écouter ma respiration. Je me suis même demandé quelquefois si le

voisinage de M. Althon n’y était pour rien.

--M. Althon? Pourquoi?

--Ce sont des potins. Il vaut mieux ne pas s’en occuper.

Il fit un geste large qui signifiait que la vie était plus belle que

toutes ces imaginations.

--Et la taupe et la couleuvre? dis-je en le quittant.

--J’ai fait plusieurs kilomètres à pied pour les perdre dans ces bois

que vous voyez, là-bas, à l’extrémité de l’horizon. Cela m’a fait

beaucoup de peine. Je ne peux m’expliquer comment, mais ces animaux

avaient tout compris. La couleuvre sifflait, la taupe ronronnait.

C’était déchirant. Ah! il est impossible de tout concilier.

Je me mis à marcher très vite. Le soir tombait. J’atteignis la grande

route et j’allai droit devant moi.

* * * * *

Il y avait plus d’une heure que je marchais et la nuit était tout à fait

venue quand je passai à côté d’une petite buvette dont la terrasse était

éclairée par une lanterne. Je m’y assis pour me reposer.

Je reconnus le paysage qui était devant moi. Aux flancs de la colline,

cette ligne de murailles grises était l’enceinte du couvent des filles

repenties. La masse de pierre criblée d’yeux électriques était l’hôtel.

Je distinguais entre des branches la toiture de la petite villa que

j’avais louée l’année précédente et sur la droite, je voyais s’ouvrir

entre les eucalyptus centenaires, l’allée qui menait à la demeure de M.

de Saint-Aygulf.

Autour d’une table à côté de moi des chauffeurs en livrée causaient et

riaient avec des gens du pays. Les mêmes mots revenaient sans cesse dans

leur conversation. Il était question de dingos, de toqués et je fus

aussitôt certain qu’il s’agissait de gens que je connaissais et

peut-être de moi-même.

Involontairement, je prêtai l’oreille. Je compris qu’un gros homme

taciturne et un valet de chambre à figure de belette étaient les

domestiques de M. Althon.

Après des confidences à voix basse qui les firent s’esclaffer, le gros

homme taciturne s’écria d’une voix retentissante:

--Voulez-vous que je vous dise ce que je crois? Eh bien, ce sont tout

simplement des porcs.

Les rires reprirent. Un chauffeur fit un récit plaisant que je

n’entendis pas, mais mon cœur se mit à battre quand le nom de

Saint-Aygulf fut prononcé. Il venait, disait-on, de partir subitement

pour Paris, laissant sa fille toute seule et on allait en profiter le

soir même.

--Ils vont s’en payer. C’est pour ça qu’on nous a donné congé toute la

soirée.

Un paysan à grosses moustaches et qui devait être jardinier dut faire

une réserve bienveillante relative à Eveline.

--Elle est comme les autres, peut-être pire, dit avec un affreux sourire

le valet de chambre à tête de belette.

J’entendis encore le paysan dire:

--Ils ont raison, puisqu’ils en ont les moyens. Mais pourquoi, diable,

mêlent-ils à ça des histoires de religion?

Et l’homme taciturne clama à nouveau:

--Je vous le dis, ce sont des porcs!

Je me levai et je partis. J’avais honte d’avoir écouté et pourtant

j’étais heureux de savoir. La curiosité me dévorait. M. Althon! Eveline!

S’il existait ailleurs que dans mon imagination des êtres consacrés au

mal et qui adoraient Lucifer comme d’autres adorent Dieu, M. Althon

devait être de ceux-là.

La lune était dans son plein et brillait d’un éclat extraordinaire.

J’étais à jeun, j’avais la tête vide et il me sembla que sa lumière

contribuait à me griser.

Mais soudain je m’arrêtai. J’étais arrivé devant le petit chemin qui

menait à la propriété de M. Althon. Un groupe qui venait sur la route,

en sens inverse, avait tourné et s’enfonçait sous les arbres avec

quelque chose de furtif dans l’allure.

Quand j’essaie de me rappeler à présent quelle est la pensée qui me

poussa, je suis incapable de la retrouver. Je ne croyais pas avoir un

rôle à jouer, un devoir à accomplir. Je n’étais pas non plus avide

d’assister à une scène d’érotisme collectif, à laquelle ce genre de

réunion sert d’ordinaire de prétexte. Je me mis à marcher dans le petit

chemin, derrière le groupe qui me précédait, comme un visiteur

quelconque qui est invité chez M. Althon.

Arrivé près de la maison, je m’arrêtai et d’instinct je me blottis dans

un massif pour laisser passer trois personnes qui venaient derrière moi.

J’avais reconnu le rire de Mme Vigerie. Elle s’appuyait au bras de deux

jeunes gens que je connaissais et tout en marchant, elle déboutonnait un

grand manteau de fourrures qui l’enveloppait jusqu’aux pieds. Je n’eus

pas le temps de m’étonner qu’elle portât un manteau de fourrures par une

aussi chaude soirée. Le manteau s’ouvrit quand elle arriva près de moi.

Elle était nue sous sa fourrure.

Et pendant que les trois silhouettes s’éloignaient sous la lune, je fus

frappé par quelque chose de spécial dans la manière pesante de marcher,

le mouvement des épaules, une épaisseur des cous que je n’avais jamais

remarquée. Je me rappelai aussitôt les paroles que je venais d’entendre

dans la buvette:

--Ce sont des porcs!

Je pénétrai à leur suite dans le jardin. Il était formé de massifs épais

et il me sembla que les plantes qui composaient ces massifs

appartenaient à des espèces inconnues.

Mais j’étais dans un état de semi-inconscience et je me dirigeai d’un

pas tranquille vers la maison. Aucune lumière n’y apparaissait. Elle

était massive, silencieuse, morte. Elle avait happé les visiteurs par je

ne sais quelle porte qui s’était refermée sans bruit. Je longeai

inutilement la façade et je me demandais sérieusement si je ne ferais

pas bien d’appeler avec une voix retentissante en criant mon nom. Mais

je me dis avec raison que Kotzebue, qui ne pouvait manquer d’être là, me

ferait éconduire.

J’eus aussi l’idée d’allumer quelques branches de pin, que je

ramasserais et que je disposerais devant la porte pour y mettre le feu.

Je cherchai mes allumettes dans ma poche et cette pensée me remplit de

gaîté au point que je me mis à rire tout seul. Pourtant je renonçai à ce

projet, trouvant plus sage d’attendre dans le jardin l’arrivée d’un

nouvel invité qui me permettrait de pénétrer par surprise.

Je pris une allée au hasard et je marchai jusqu’à un espace libre où je

voyais le gravier étinceler sous la lune. Je m’arrêtai, quand je

distinguai une forme blanche, indécise, immobile, qui était bizarrement

suspendue dans l’air. En regardant avec plus d’attention, je vis

au-dessus de la forme blanche, la ligne dressée d’un poteau.

C’était une croix qui était au centre de ce carrefour et un être

immaculé avec des taches de sang sur le corps y était crucifié. Je fus

hypnotisé d’abord par les yeux qui me paraissaient fixés sur moi,

obstinément fixés et étonnamment vides, comme des yeux de verre.

D’une blancheur absolue, depuis l’extrémité de ses petites oreilles

pointues jusqu’à ses sabots étroits, était l’agneau crucifié en présence

duquel je me trouvais. Pour que les pattes de devant puissent être

clouées, on avait disloqué les jambes en les écartant. Une cordelette

serrait le cou, obligeant la tête à se tenir droite. Les clous étaient

profondément enfoncés et avaient brisé les os. Je découvris, en passant

la main sur les poils de l’animal et en y sentant une légère tiédeur,

que ce surprenant supplice était tout récent.

On sait que les bêtes sont tuées pour être mangées et on ne s’indigne

pas après les bouchers. Mais la mort de cet agneau, son exposition sur

une croix, le mystérieux caractère rituel qui me paraissait s’attacher à

cette mort, me remplirent de dégoût. Je jetai un regard autour de moi et

le jardin me sembla devenu singulièrement menaçant, lourd d’une

incompréhensible énigme.

Je fus alors frappé par la résonance d’un chant lointain. C’était une

complainte traînante, étouffée, qui provenait de l’espace ambiant plutôt

que d’un lieu déterminé. Je songeai d’abord à quelqu’un qui aurait

chanté au haut d’un arbre à travers du coton. La voix mourait et

renaissait, monotone et je me rendis bientôt compte qu’elle devait

partir de la terrasse qui était sur le toit même de la maison. Quelle

était sa signification? Une cérémonie commençait-elle en ce moment dont

elle était l’accompagnement? Et de quel ordre était cette cérémonie?

Je quittai les ombres des massifs et je me mis à faire le tour de la

maison, les nerfs tout à coup surexcités par l’étrange angoisse de ce

chant.

Je me trouvai, du côté inverse à la façade, dans la partie du jardin sur

laquelle donnaient les cuisines. Je heurtai une boîte à ordures.

J’essayai d’ouvrir une porte, elle était fermée à clef. Mais en

examinant avec attention une lucarne, je m’aperçus qu’elle n’était que

poussée. Elle céda sous ma main. Elle était large et n’était pas haute.

J’hésitai une seconde, évoquant l’hypothèse d’un chien redoutable et

silencieux qui pouvait m’attendre de l’autre côté. Puis je m’introduisis

dans la maison de M. Althon.

Tout ce qui arriva ensuite se déroula avec rapidité et je n’en ai gardé

que le souvenir laissé par les choses accomplies en rêve.

A la clarté d’une allumette, je vis que j’étais dans la cuisine et qu’il

y avait encore sur la table les restes du repas des domestiques. Mon

premier soin fut de rouvrir la porte qui donnait sur le jardin. Puis je

m’appliquai à tourner sans bruit le bouton d’une porte qui était à

l’autre extrémité de la cuisine. Après y avoir consacré quelques

minutes, je me trouvai dans un office devant une autre porte fermée.

J’employai les mêmes précautions pour l’ouvrir et une nouvelle allumette

me montra un salon spacieux et désert. Il y avait des panoplies d’armes

et des étoffes turques sur les murs. Il me parut meublé avec ce mauvais

goût oriental qui présidait à beaucoup d’installations, il y a une

cinquantaine d’années. Je vis sur un divan surmonté d’un dais de voiles

tunisiens des chapeaux d’hommes et trois ou quatre manteaux de femmes.

Je ne me rendais que vaguement compte du mauvais accueil au devant

duquel j’allais. Ce qui pouvait m’arriver de pire était d’être chassé

brutalement, mais j’avais écarté tout amour-propre. Je pensai que le

mieux était de payer d’audace et j’allumai l’électricité. D’ailleurs

j’étais las de tourner avec lenteur des boutons de porte qui craquaient.

Je voyais en enfilade un autre salon et la salle à manger. Le

rez-de-chaussée était désert. La réunion devait se tenir au premier. Je

prêtai l’oreille, mais je n’entendis que l’exaspérante complainte

assourdie du chanteur qui devait être quelque part, sur la toiture, le

visage tourné vers la lune.

J’aperçus à l’extrémité du salon, l’escalier qui conduisait au premier

étage. Je le gravis en trois bonds et j’hésitais entre plusieurs portes.

Alors enfin, une voix que je reconnus frappa mes oreilles. C’était la

voix de Kotzebue. Elle était emphatique, bien que le ton fût voilé. Il

devait réciter une prière, mais cette prière était dans une langue dont

les syllabes frappaient pour la première fois mes oreilles.

La porte de la pièce dans laquelle Kotzebue parlait s’entre-bâilla à ce

moment. Une femme maigre, entre deux âges, qui avait dû entendre le

bruit de mes pas, sortit la moitié de son buste et m’examina avec un

face-à-main dans la demi-obscurité du palier. Je crus reconnaître une

énigmatique créature que j’avais aperçue l’année précédente sur la plage

et qu’on m’avait dit être la secrétaire de M. Althon.

--Vous êtes en retard, dépêchez-vous, me dit-elle en s’effaçant pour me

laisser passer.

J’entrai et elle referma doucement la porte derrière moi.

Je ne pus d’abord rien distinguer, car la lumière ne venait que de trois

lampes disposées en triangle et ces lampes étaient de l’autre côté de la

pièce qui était très longue. Ce devait être une sorte de salon-atelier

séparé en deux parties par des colonnes et qu’on avait débarrassé de ses

meubles pour la circonstance. Autour de moi étaient des hommes et des

femmes dont beaucoup m’étaient inconnus. Quelques-uns appartenaient au

groupe des Esséniens et je vis à la crispation de leurs traits, à la

flamme de leurs yeux, quelle ardeur ils apportaient dans cette adoration

si différente de leur ancien idéal. Les visages étaient tellement tendus

que je ne pouvais me rendre compte si les femmes étaient jolies. J’en

vis de vieilles et de hagardes. Quant aux hommes il m’était impossible

de définir à quelle classe ils appartenaient. Tous avaient les yeux

fixés sur l’extrémité de la pièce et sur un rideau qui en voilait une

partie et ils semblaient dans l’attente d’un événement étrangement

attrayant.

Ce rideau était fait d’une soie d’un bleu profond, étincelant, mouvant,

sur laquelle étaient brodés des croissants de lune et des étoiles

d’argent. La beauté de cette étoffe était captivante. Elle faisait

penser au ciel d’une région extra-terrestre, au zaimph secret du temple

de Carthage. Une balustrade en demi-cercle était disposée entre les

colonnes. Tout autour les murs étaient tendus d’étoffes nuancées où

dominaient la pourpre et le violet. Au milieu, un divan sur une estrade

avait l’air de jouer un rôle prépondérant. Il était recouvert de la même

soie que le rideau, mais cette soie était froissée et souillée et même

il y avait des déchirures en plusieurs endroits. Sur une table basse

reposait un large vase de cuivre rempli d’eau ainsi que divers objets en

métal. On voyait les clous qui faisaient tenir les étoffes au mur et le

plâtre qui était tombé. L’ensemble avait un je ne sais quoi de toc et

d’improvisé qui faisait penser à un salon de prestidigitateur ou à un

décor hâtivement mis debout chez un photographe.

A côté du divan était assis un homme aux cheveux crépus, avec une figure

cynique et gaie et qui était entièrement nu. Il était tellement velu que

je crus d’abord qu’il était revêtu d’une espèce de fourrure et que je me

penchai en avant pour m’assurer de sa nudité. Il devait être de petite

taille et un peu contrefait, mais son cou de taureau et ses bras énormes

semblaient indiquer un lutteur professionnel. Il se redressait et jetait

parfois sur l’assistance un regard sournois et surpris. Il donnait la

sensation d’être gêné, égaré dans un milieu inconnu, où on l’avait fait

venir en le payant, pour accomplir je ne sais quelle bizarre action.

A côté de lui était une grande cage où bougeaient des plumages d’oiseaux

blancs. Il y avait parfois un battement d’ailes, un crissement de bec et

l’homme nu se tournait alors vers les oiseaux qu’il fixait avec

attention pour se donner une contenance.

De l’autre côté du divan, Kotzebue, debout, psalmodiait la prière qui

avait tout d’abord frappé mes oreilles. Je trouvai qu’il avait maigri et

que ses yeux étaient plus petits qu’à l’ordinaire. Il portait un costume

qui était fait d’une sorte de dalmatique, moitié byzantine, moitié

égyptienne. Il lisait la prière sur un parchemin de forme allongée et

comme la lumière était insuffisante il le rapprochait parfois tout près

de ses yeux. Le tremblement de sa main, la lividité de son visage et un

rétrécissement de ses épaules trahissaient l’épouvante à laquelle il

était en proie. Cette épouvante était visible, matérielle autour de lui,

chacun la sentait et en recevait les ondes, et c’était cette

inexplicable épouvante qui rendait terrible une scène qui n’aurait été

sans cela que grotesque.

Je fus frappé par la résonance de certains mots qui revenaient dans la

prière de Kotzebue, surtout par la résonance d’un mot, d’un nom propre:

Apophis!

Apophis! Les syllabes de ce nom flottèrent durant quelques secondes dans

mon esprit, mortes, dépourvues de sens, mais peu à peu elles s’animèrent

et se colorèrent par la répétition, à côté d’elles, d’autres syllabes

évocatrices.

Quelques années auparavant, au moment de ma première curiosité pour

l’histoire des religions, j’avais étudié les langues anciennes et

notamment quelques rudiments de langue copte. C’était en langue copte

que Kotzebue s’exprimait! Et je reconnaissais le nom de l’être auquel sa

prière était adressée, avec une voix à la fois suppliante et terrifiée.

Apophis, le serpent qui personnifie les ténèbres dans le Livre des morts

des Egyptiens! Le serpent qui est appelé Nahash dans la Genèse. Le

principe même du mal éternel! Et Kotzebue l’invoquait sur un ton

galvanisé par la peur et il invoquait aussi Astès le seigneur de

l’Amenti, Oouadj l’éteigneur de rayons, Azi la luxure, Khem

l’ithyphallique, Khépra le transformateur, Sokari, celui qui coupe les

glaïeuls pour éventer les morts. Il donnait aux démons les premiers noms

dont les hommes les avaient désignés pour que son appel fût plus

puissant par la virginité du nom primordial. J’avais cru assister à une

caricature de messe noire, à une basse orgie comme en enfantent les

rêves religieux de certaines sectes où le mysticisme se confond avec la

sensualité. Mais non! J’étais en présence du plus antique culte du mal

dont le rite s’était perpétué à travers les âges, et sans comprendre

j’en regardais les accessoires ridicules et mystérieux.

Soudain la voix grelottante de peur se brisa. Il y eut un frémissement

parmi les assistants qui se pressèrent pour voir, et le merveilleux

rideau azuréen glissa silencieusement. Il ne laissa voir qu’un buste et

ma première impression fut une déception. Sur un socle noir, ce n’était

même pas un buste, mais une tête en marbre au type égyptien, une tête

grandeur nature, avec des cheveux frisés, un nez droit, des traits

réguliers. Cette tête était couronnée avec des branches de poivrier

récemment coupées.

Il me fallut quelques secondes d’attention pour me rendre compte de

l’inexprimable attrait qui se dégageait de ce visage. L’attrait

venait-il de l’indifférence du sourire, de l’harmonieuse perfection des

lignes, de l’amour du plaisir que recélait une légère proéminence du

menton, de l’intelligence passionnée reflétée par le vide des yeux? Je

ne pouvais le discerner exactement, mais plus je considérais la tête

égyptienne, plus je me sentais pénétré d’une sorte de mollesse, d’une

envie de contempler encore le néant de ce regard, la fascinante beauté

de ce visage. Et en même temps j’avais la sensation que mes idées se

fondaient, que ma personnalité était en train de se dissoudre, que je

cessais délicieusement d’être moi-même.

Je fis un violent effort pour réagir, pour reprendre conscience de

moi-même et je m’aperçus que mes dents claquaient et que j’avais peur,

une peur panique, une peur qui glaçait mes os, la même peur que je

voyais devant moi, inscrite sur le visage de Kotzebue.

Alors une petite porte que le rideau en s’ouvrant avait découverte

tourna sur ses gonds et je sentis mon cœur battre à coups précipités en

voyant paraître Eveline. Ses cheveux défaits tombaient sur ses épaules.

Elle était nue et je fus ébloui par l’étonnante harmonie que dégageait

son corps chancelant. Une silhouette d’homme se découpait derrière elle.

Je compris au mouvement des épaules d’Eveline que cet homme venait de

l’aider à ôter un peignoir ou un manteau qu’il tenait encore à la main

et qu’il laissa tomber près de la porte. Je reconnus que c’était M.

Althon.

Les yeux d’Eveline étaient égarés et semblaient ne rien voir. Il y avait

sur ses lèvres une crispation de démence. Alors Kotzebue s’approcha de

la cage, il en ouvrit la porte et sa main énorme y prit un oiseau. Il le

souleva dans l’air, il le tendit du côté de la divinité aux yeux morts

et en murmurant quelques paroles que je n’entendis pas, il le laissa

retomber.

L’oiseau étouffé par l’étreinte de Kotzebue fit une tache blanche sur le

divan d’azur. L’homme velu, sur un signe de M. Althon s’était levé, et

Eveline et lui se trouvaient face à face de chaque côté du divan, comme

le symbole du bien et du mal, sous l’aspect de la beauté parfaite et de

la laideur victorieuse.

Au renouvellement de quel antique rite allais-je assister? Je savais

que, depuis le commencement du monde, des profanateurs de la beauté

avaient célébré leur amour de la dégradation. Je vis dans le vertige

désordonné de mes idées passer l’image de la déesse Mylitta à Babylone,

celle du Moloch carthaginois, les fêtes secrètes de Suburre à Rome, les

agapes obscènes des Nicolaïtes et l’adoration du bouc démoniaque dans le

sabbat du Moyen âge.

Je voyais fleurir devant moi l’ultime rameau de l’arbre du mal. Selon la

loi inéluctable, c’était ceux qui avaient cherché le bien au delà de la

loi commune que la corruption avait atteints et qui étaient devenus les

prêtres de la laideur. Malheureux Esséniens si remplis de bonnes

intentions à l’origine, ils aspiraient à contempler la déchéance

symbolique de la beauté! Et j’étais parmi eux, à peine plus conscient et

aussi consumé de peur jusqu’aux moelles. Car la peur courbait les têtes,

faisait battre les paupières et claquer les dents.

Mon regard erra un instant sur les dos inclinés devant moi.

Je fus surpris de l’anormale courbe des cous, du mouvement des visages

changés tout à coup en mufles. J’étais dans une réunion de bêtes, au

milieu de porcs en train d’adorer le visage rayonnant de l’intelligence

tourné vers le mal. Je participais à cette fête de la rétrogression.

J’allais en voir la représentation vivante, par la pollution matérielle

d’un corps pur.

Ce fut alors qu’une étrange puissance s’empara de moi. Je ne sais pas si

je poussai un cri, mais la salle fut remplie par un bruit sorti d’une

gorge humaine, qui avait une résonance à la fois terrible et insensée.

Ce bruit dut augmenter la peur ambiante en même temps que, par une

alchimie intérieure dont l’explication est impossible, il muait ma

propre terreur en un courage divin.

L’élan qui me poussa en avant me porta à l’extrémité de cette longue

pièce comme s’il n’y avait eu qu’un seul pas à franchir. J’eus la

sensation qu’à droite et à gauche des gens brusquement renversés

gémissaient, mais je n’eus pas le loisir de chercher la cause de leur

chute. J’étais possédé par un projet que je devais réaliser

immédiatement et cette réalisation eut lieu à peine le projet fut-il

conçu.

Je me souviens de la parfaite allégresse qui m’inonda lorsque je saisis

à deux mains la grande lampe de cuivre qui était à droite du divan

azuréen et lorsque je la levai au-dessus de ma tête.

Il me sembla que j’étais un chevalier de la lumière, recouvert d’une

armure d’argent, et que je levais une épée enchantée. De toutes mes

forces, je laissai retomber cette lampe qui me paraissait légère, mais

qui était d’un cuivre lourd, sur le visage de marbre, sur l’intelligence

mauvaise, sur le Lucifer des âges lointains.

La tête en s’écroulant avec fracas entraîna dans sa chute la seconde

lampe, qui s’éteignit en même temps que celle que je venais de briser en

frappant. Comme s’il avait lui-même reçu le coup, M. Althon tomba sur le

sol, les bras ouverts, sans doute afin de rassembler les morceaux d’un

trésor qui devait être pour lui inestimable. Je vis confusément

Kotzebue, livide, reculer en me criant: «Malheureux!» et en étendant un

bras devant son visage. Je frappai, du tronçon de cuivre qui restait

dans ma main, l’homme nu qui, par instinct professionnel, tentait de se

jeter sur moi, et sa chute entraîna la troisième lampe, si bien que la

pièce fut plongée dans les ténèbres et que leur opacité y multiplia la

terreur.

Eveline, tremblante, était restée près de la porte. Elle n’avait fait

qu’un geste, au milieu du désordre général, celui de ramasser le

peignoir qui était à ses pieds et de le jeter sur ses épaules. Ma

lucidité redoublait avec mon allégresse. Je m’élançai vers elle, je la

saisis par le bras et je lui fis franchir la porte que je rejetai

derrière moi.

Je ne savais pas s’il y avait une sortie de ce côté et l’obscurité était

profonde. Ce fut Eveline qui me guida. Elle gagna un escalier qui devait

être un escalier de service et nous nous trouvâmes au rez-de-chaussée,

dans la cuisine par laquelle j’étais entré. La lune nous éclairait, mais

il me sembla qu’Eveline ne me reconnaissait pas. Un grand tumulte

arrivait jusqu’à nous du premier étage.

--Je vais vous raccompagner, dis-je.

J’avais à peine prononcé ces mots qu’Eveline avait ouvert la porte et

s’élançait au dehors.

Mon étonnement fut si grand que je laissai quelques instants s’écouler.

Quand je sortis derrière elle, elle était déjà loin. Je m’élançai à sa

suite et même je l’appelai plusieurs fois. J’entendis du côté du jardin

des bruits de pas et je vis des formes qui fuyaient. Je fus retardé par

des ronces au milieu desquelles je m’embarrassai. Je rejoignis enfin le

petit chemin de traverse qu’Eveline avait pris, mais elle avait disparu.

Je me mis à courir de toutes mes forces. Je craignais que l’état

d’égarement dans lequel elle se trouvait la poussât à quelque acte

déraisonnable. J’aperçus sa silhouette sous un groupe de pins, puis un

peu plus loin, le long du mur du couvent. Le chemin qu’elle suivait la

ramenait vers sa maison.

J’étais parvenu à me rapprocher d’elle. Je l’appelai à nouveau. Je ne

savais pas du reste ce que je voulais lui dire et si elle était revenue

sur ses pas peut-être serais-je demeuré muet devant elle. Mais elle ne

se retourna pas. Je lui vis franchir la haie qui séparait le chemin de

son jardin, juste à l’endroit où M. Althon, un an auparavant, avait

poussé un cri de haine en l’apercevant, et conçu sans doute le projet

que je venais de faire avorter.

Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis les battants

retomber avec fracas.

Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte se referma à l’intérieur

de la maison. Tout redevint silencieux. La lune me parut plus glacée

au-dessus du paysage plus immobile. Très loin, l’aboiement d’un chien

dans une ferme se traîna avec une tristesse infinie. Une feuille

d’eucalyptus tournoya et vint tomber à mes pieds, comme à regret.

Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver Eveline du mal, la beauté

était à jamais perdue pour moi sur la terre.

Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma

visite dans cette exposition de Nice? Je ne saurais me le rappeler.

Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt

des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré,

je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je

contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du

paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être.

C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de

vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de

feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient

expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons

boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour

s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme,

car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même

étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme

animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser

qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une

sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de

filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient

humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair

féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il

s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté

douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux

l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour

avait la parfaite ressemblance de Laurence.

Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière

et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de

sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait

l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à

faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des

raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.

Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le

visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers

des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à

une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous,

il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une

étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était

plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre

monde.

Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le

regard de Laurence? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des

tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au

point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais

enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.

Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés

de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des

charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient

d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au

centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête

était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se

traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard

plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui

encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers

laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais

assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais

représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant

davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une

exactitude rigoureuse.

Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si

fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence

sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser

que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un

démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une

rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de

banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses

yeux exprimaient un désespoir infini.

Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la

luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient

des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses

gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de

désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison

publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et

sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture

la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination

extasiée de la sainteté.

Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle

à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur

au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation.

Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur

était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un

Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté

qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de

l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec

lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des

muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix

pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras

et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour

assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le

Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne

considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête,

l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient

l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils

tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du

sentiment de leur réciproque amour.

Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de

la fraternité? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un

employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du

tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard,

derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à

la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit

un catalogue où je lus un nom: Drevet.

Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui

était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui

ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face

était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans

le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon

égard.

Drevet! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu

dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et

des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique!

Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.

--Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à

travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler.

Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée

quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel:

--Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés

par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent

pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne

jamais!

J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence

idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles

peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me

paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.

Où était Drevet? Où peignait-il mes propres rêves? Comment avait-il

échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication

répandait-il mon âme dans ses visions?

La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de

l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.

Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements

de tête méprisants et de ricanements de haine.

Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de

pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui,

minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on

peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de

l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le

moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre

poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour

exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer

la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances

imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé,

Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour

lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle

l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses

tableaux. Qui sait? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se

donnait du mal pour vendre ces croûtes! S’il y avait une exposition,

c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah! Ah! Et les amateurs!

Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient

qu’ils avaient la femme par-dessus le marché. Ah! Ah! Le peintre était

très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres

gens! Des pauvres! Des malheureux!

Je demandai s’ils habitaient Nice.

Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui

viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue...

Je notai l’adresse et je m’enfuis.

* * * * *

Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de

jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la

mer. L’après-midi touchait à sa fin.

C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file

de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes

construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues,

parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves.

Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour

l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on

apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur

lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches

rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer,

avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet

vide.

Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps

donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le

seuil du numéro dix.

Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet

effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je

m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un

rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui

cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le

mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de

bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir.

Je continuai à marcher, droit devant moi.

Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu

moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur

propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait

avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un

grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre

avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le

tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la

rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes

l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à

la fin des temps.

J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La

lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères

s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant

mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois

figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et

familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus

illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur.

La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux

chemins s’éclaira tout à coup. Ah! comme il m’aurait été doux d’aller y

acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une

maison où m’auraient attendu des êtres aimés! Ah! comme la croix devait

être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un

l’autre!

Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était

égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une

totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie

qui ne devait pas être la mienne.

Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine

compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette

découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret.

J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.

Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants

qui rentraient chez eux.

--Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les

derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais

le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux

qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre

et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin

derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon

Dieu! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie

au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la

découvrir et de l’exécuter humblement.

Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans

doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis

que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus.

Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient

dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce

n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie

pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se

mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se

rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face

Saint-Tropez.

Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais

pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience

dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit

les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de

soleil et d’air marin.

Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de

l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de

Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus

la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que

forment les vieux arbres de ses cours intérieures.

Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la

pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était

une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux

enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne

d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière

et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer

des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle

écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement

quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne

brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les

provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais

jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer

et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais

plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie

future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de

l’ignorance.

Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les

vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait

provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était

pas si paisible! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des

bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie

s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle

végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe,

était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même

elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences

parties d’en bas.

Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par

un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin

de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle

avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors

à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette

inexplicable vénération sur le compte de sa folie.

Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait

salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature,

mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et

la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce

qu’elle croyait qu’il devait la sauver.

Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme? Je ne savais pas au

juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très

simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre

femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié... Qui sait? Un geste

avec la main ouverte aurait peut-être suffi.

Mais comme j’avais tardé! Elle avait vu le guide au bord de la route.

Elle s’était prosternée et elle attendait! Qui sait si elle ne s’était

pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas

fermée à la longue à tout espoir?

Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent! Tout ce

que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un

puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me

racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans

sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de

rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir

avec quelles paroles je le rendrais plausible.

Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir

acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je

vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et

silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le

couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une

clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année

précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le

même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement.

Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route

s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci

allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros

homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question

que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les

derniers mots que disait le prêtre:

--C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie

au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une

heure.

Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que

cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il

fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une

ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai

immobile, au coin du chemin.

Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour! Comme c’est difficile! Et

quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus.

Du soleil sur des quais! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux

de Toulon, ou ceux d’ailleurs?... J’allais partir ou peut-être étais-je

déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné?...

Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et

que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour

m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un

breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la

couleur.

Je perçus soudain--car ma sensibilité s’était accrue démesurément--qu’il

y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait

avec sa pensée.

Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui

se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait

avec des yeux recouverts d’épais sourcils.

C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux

pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la

disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du

fardeau qui était à côté de lui.

J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me

regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi.

D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma

table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches

incultes et grisonnantes.

--Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy.

Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta:

--Lévy, celui du quartier latin.

Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai

de ne pas l’avoir reconnu tout de suite.

--Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.

Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce

d’une folie.

--Est-ce que tu te souviens du pacte? fit-il.

J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon

crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie.

--Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue? dis-je, croyant

l’intéresser.

--Non, cela m’est égal.

--Veux-tu que je te dise ce que moi-même...

Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me

concernait lui était indifférent.

--Ah! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs.

--Comment?

--Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette

époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce

fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé

dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que

je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que

j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique.

--Et alors?

--Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces

conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut

avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu.

Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que

jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et

la puissance du démon.

--Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à

échapper à ses conséquences?

--Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la

broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le

peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon

erreur.

--Tu as demandé et tu as reçu?

--Oui, et j’ai rendu.

--Quoi?

--L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent

quand j’avais vingt ans.

Je me murmurai à moi-même:

--Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.

Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une

tristesse sincère dans ce rire.

--Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez

curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne

tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh! bien, en vertu de

l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la

terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me

débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant.

--Et comment?

Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient

de vieilles ferrailles.

--Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la

matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de

bateaux est la profession idéale pour le sage.

--Et tu es heureux?

Il haussa les épaules et parut irrité de cette question.

--Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut

chercher.

--Que faut-il chercher alors?

Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel.

--Dieu.

--Où le trouver?

--En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il

s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent... Et

justement, quand je t’ai aperçu...

La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table.

Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait.

--Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port?

--Oui.

--Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas.

J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la

mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu

s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer... Pourquoi

Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux? Il suffit du pas d’un

promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il

disparaisse. Alors...

--Alors?

--Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai

expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu.

Il faut être trois.

Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.

--Trois. Pourquoi?

--Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains

cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait

valable avec Dieu?

Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon

en lui faisant signe de garder la monnaie.

--J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il

est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi?

Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec

avantage Kotzebue. Ah! cette fois-ci, je suis certain de ne rien

oublier!

Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise

déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien:

--Non! Non! plus de pacte! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour

arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute.

Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu? Mais tu as trouvé une sorte de

consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu

sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après

les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller

fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où

enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et

les aimer également puisqu’ils sont moi-même.

Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me

retourner.

Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué

sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle

d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les

eaux mouvantes.

Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné.

Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que

c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir.

Voyait-il Dieu? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de

Lucifer? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur

des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique

comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi.

Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme

immobile dans l’ombre.

Lucifer · 第 11 / 13 题