M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir.

--Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un.

Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes; j’appris que Kotzebue,

qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.

Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine

nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait

célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue.

Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu,

d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la

terre qui gardait l’influence de leur maître Simon.

Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle

nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre

groupe--nous devions être une quinzaine--se dispersa sur le flanc de la

colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné

chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une

lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires

de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté

rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon.

L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les

conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu.

Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie,

laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une

valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade

métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement

enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme.

Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme

s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples.

Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de

paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le

bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son

corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras,

le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à

côté d’une statue chaude et vivante.

Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui

s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même

temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie

et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était

renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme,

goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle

était furtive et pressée.

Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se

désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir.

J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui

augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant

toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait,

Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son

visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres,

indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait

une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que

je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu

trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de

ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui

semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme.

Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle

dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le

mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa

me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant

qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder

par-dessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si

elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût

été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la

suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui

courait presque, désireuse d’échapper à ma présence.

Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de

basse colère.

Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège,

des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était

posée sur le sol pour guider les arrivants; un peu plus loin il y en

avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au

nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient

vaguement la forme d’un croissant.

Les massifs étaient pleins de chuchotements; bien qu’on ne dût pas être

nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et

mystérieuse.

Je reconnus l’accent russe de M. Althon; je l’aperçus auprès de Kotzebue

et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de

grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce

devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je

connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur

nouvelle, à cause du paysage et de la nuit:

--Recueillir la puissance de la lune!... L’esprit d’Hélène va

descendre... mais ne négligez pas la chair... Vous serez peut-être

conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et

la torture de la jouissance...

Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures

d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un

lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de

son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit

presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui

nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible

comme la peur.

Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée.

Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une

invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je

mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue.

Quelques mots parvinrent jusqu’à moi:

--Pensée de Dieu! Sœur du Verbe! par le feu de l’amour la nature se

renouvelle... O toi, qui es descendue dans la chair... Toi qui es

Hélène...

Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix

étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes

qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière

doucement modulée.

--Nous sommes trois et nous sommes une... Les trois ne sont qu’un... Je

suis exilé du Plérome... Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia

Achamoth!...

Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la

perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une

montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces

frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins!

J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de

le comprendre pour la première fois.

--Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth! répétaient des voix

qui ne venaient de nulle part.

Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait

un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le

dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même

les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je

voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de

ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui

faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en

smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau.

La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie

sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil.

--O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène!...

Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que

j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en

s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer

qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre,

la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis

les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture

des bêtes.

Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se

révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je

distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles

qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec

lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes

hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la

paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des

oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres.

Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais

avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les

lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec

les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi

et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec

la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols

d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but.

--Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance

de notre chair avec ton baiser!

J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une

pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et

cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours

multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le

baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de

sa sève, transporté de son ardeur.

Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a

pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée,

telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et

pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma

bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les

lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles

d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient

éloignées de moi avec dégoût.

Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes

filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des

incantations, pour me toucher avec la braise du désir?

Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à

lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.

Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose

de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs

étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage

déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand

que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à

une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater.

Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient

disparu. La colline avait l’air déserte.

Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard.

Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme

dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée

par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car

j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci! on ne pouvait

apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez.

Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait

dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle

vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger! Et je me

souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien:

--Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu

et ils ne revinrent jamais...

Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture.

--Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je

pour le rassurer.

Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion

du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que

dans un autre.

Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance.

Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur

la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à

marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder.

--Eh! eh! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai

le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le

nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser

de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que

toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à

retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours

gâtées sur le moment par de petites préoccupations.

Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle

m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était

que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus

tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage

entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les

allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle

s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme

plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son

esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle

n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas.

Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune

suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au

point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été

effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des

considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul

instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres

n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en

vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien

incapables eux-mêmes de définir.

Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison

de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais

il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une

lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le

chemin creux.

A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une

lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un

prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci

et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et

il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe.

--Le Saint-Sacrement! murmurai-je!

Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute

auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai

sur ses pas.

Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y

avait là un avertissement occulte, un signe favorable! Je marchais

derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que

j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais

examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme

répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il

n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il

était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où

j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse,

entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût

porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux

lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin.

La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette

intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je

la rejetai aussitôt.

Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une

fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence

partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles

avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de

Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée

d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur.

La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions

avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de

chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis

possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût

endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient

chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait

pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs _la Case

de l’Oncle Tom_ avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline,

qui lisait en ce moment les _Châteaux intérieurs_ de sainte Thérèse, en

avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures.

Mais _la Case de l’Oncle Tom_ était terminée. Laurence s’était promis de

simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les

_Châteaux intérieurs_. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller

en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne

s’apercevrait que le lendemain de son départ.

La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait

encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était

réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était

suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à

toute protestation de sa sœur.

Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à

plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que

la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui

pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de

Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans

le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin.

De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée; Laurence ne

pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas

fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur

fantaisie.

--La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit

Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir

sans que ce départ nocturne fût remarqué.

Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus

longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai

les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à

l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant.

Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le

perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était

chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un

banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux

environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis

aucun bruit.

Alors je fis tourner la porte, qui était en effet silencieuse. Elle

donnait sur un vaste hall plein de ténèbres. Je n’avais pas d’idée

arrêtée et certes, je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas

perçu un chuchotement, des paroles à voix basse et quelque chose qui

pouvait ressembler au bruit de deux êtres qui luttent. Je me souvins que

je n’avais qu’à contourner une table pour atteindre la rampe de

l’escalier qui était au fond du hall et parvenir au premier étage. Le

bruit sortait du couloir qui séparait en deux ce premier étage et sur

lequel donnaient les chambres.

Je sus un peu plus tard par Laurence tous les détails de la scène.

Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait semblant d’avoir

sommeil de bonne heure. Sa sœur avait renoncé sans difficulté aux

_Châteaux intérieurs_ et elle s’était endormie. Laurence s’était alors

rhabillée en silence; elle avait déjà la main sur la poignée de la porte

quand Eveline avait sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le

prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant de chœur avaient-ils

échangé quelques paroles en passant devant la maison et ce bruit inusité

l’avait réveillée. Elle s’écria:

--Qu’est-ce que c’est?

Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite de voir sa sœur

debout, prête à partir. Laurence avait mis un manteau d’automobile et

tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit pas de prétexter une

promenade dans le jardin. D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On

aurait dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières paroles

furent:

--Tu ne partiras pas.

Laurence fut surprise d’abord par son énergie, car elle pensait que sa

sœur serait trop heureuse d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était

rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. D’ailleurs sa

résistance ne semblait pas venir d’un amour sincère, mais d’une

rigoureuse notion du devoir.

Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement et une discussion

s’ensuivit:

--Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais un monstre

d’ingratitude, que j’avais abrégé les jours de Mme de Saint-Aygulf, que

je faisais le malheur de mon père à cause de ma conduite. J’allumais

tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, qui évitait avec tant de soin de me

parler, en profita pour me dire en quelques minutes tout ce qu’elle

avait sur le cœur depuis des années. Je répondais à peine pour ne pas

prolonger la scène et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans ma

résolution de partir, parce que je comprenais davantage que mon père et

ma sœur m’avaient toujours considérée comme un être très inférieur à

eux, une bête instinctive dont il fallait redouter les écarts.

Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit la porte de la chambre

pour s’en aller. Elle savait qu’Eveline serait arrêtée par la crainte

des cris, d’un scandale immédiat.

--Je vais prévenir notre père, avait-elle dit.

Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais brusquement elle fut

saisie d’une résolution. Elle prit sa sœur à bras le corps et elle tenta

de la faire rentrer de force dans la chambre, sans doute avec

l’intention de fermer la porte à clef. Elles se mirent à lutter

silencieusement, échangeant des injures à voix basse figure contre

figure.

C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux où je me trouvais.

Alors, tenant la rampe, je commençai à monter l’escalier. Je m’arrêtai

quand je découvris la longueur du couloir. Il était éclairé par une

lampe en veilleuse et une vive lumière, venant de la chambre des deux

sœurs, lançait une projection oblique, comme au théâtre, sur les

personnages en train de jouer le drame.

L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me frappa ce fut

l’impressionnante beauté d’Eveline. Sa chemise de nuit collée à son

corps était transparente. Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu

couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses épaules nues. Elle avait

l’air d’une sorte d’ange biblique luttant corps à corps avec une femme

en costume d’automobile, dans le tableau d’un peintre moderne. Seule la

dureté de pierre de son visage contredisait son état angélique.

Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. J’entendis Eveline dire:

--Tu es bien la digne fille de ta mère.

Et Laurence chuchota quelques mots où il y avait mon nom et elle ajouta:

--C’est parce que tu es jalouse! Avoue-le donc!

Toutes les deux restèrent immobiles, comme pour laisser au poison des

paroles le temps d’envenimer les blessures faites.

Leur étreinte se desserra, les derniers coups étant portés. La dureté

des traits d’Eveline fit place à une expression de dégoût pour la

bassesse d’âme que supposait une telle hypothèse. Et comme ses mains

lâchaient Laurence, sa chemise de nuit dont les deux épaulettes

s’étaient rompues dans la lutte glissa tout à coup le long de son corps

et elle se trouva toute nue.

J’eus une seconde la vision de ce corps parfait que je m’étais complu si

souvent à imaginer, dans la licence des rêves.

Mais déjà Laurence passait en courant à côté de moi.

Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. Elle craignait d’avoir

trop tardé et de ne plus me trouver sur la route. Elle se mit à courir

avec moi dans le jardin. Comme elle allait vite! Comme elle avait hâte

d’être loin!

Une suavité venait de l’odeur des arbres, de la clarté du ciel, d’un

léger souffle de vent dans les feuilles. Je sentais à l’élan de ma

compagne qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de liberté. Nous

nous étions élancés dans l’allée des vieux eucalyptus qui était le

chemin le plus court pour atteindre l’auto.

--Les Esséniens, me dit Laurence en riant. Elle le dit à haute voix sur

un ton de bravade. Elle avait envie de crier.

Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre les eucalyptus aux

troncs blancs et des vieillards ascétiques en cortège. J’en étais

impressionné. Je voyais à côté de moi Laurence regarder à droite et à

gauche, comme si elle toisait des ennemis impuissants, attachés au sol

par des racines. Elle devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des

repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. Et elle riait de

leur échapper.

Mais moi, j’avais la sensation que les antiques ascètes en marche sur

deux rangs parallèles vers la sagesse, s’affligeaient de me voir

cheminer aussi vite vers un but si éloigné du leur.

Je poussai un soupir de soulagement quand nous atteignîmes la route.

L’auto était toujours là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous

partîmes.

Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis dans la poche de son

manteau quelque chose de dur; je lui demandai ce que c’était.

--_La Case de l’Oncle Tom_, me répondit-elle.

Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions l’enfant de chœur et le

prêtre, porteur du Saint Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient

arrêtés tous les deux pour nous laisser passer et la voiture frôla la

croix que l’enfant de chœur tenait inclinée en avant.

Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché? J’avais marché

derrière Dieu, tout à l’heure. Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à

recevoir la poussière que je soulevais et je le dépassais. Quel symbole

cela recélait-il? Aucun assurément. Je ne croyais pas en Dieu, du moins

sous cette forme religieuse. Je me penchai pour dire au chauffeur

d’aller aussi vite qu’il le pouvait et je pris Laurence dans mes bras.

J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres rencontrèrent les siennes.

Je n’imaginais même pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image

d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir sous le déroulement

de ses cheveux cendrés, se présenta devant moi avec une impérieuse

netteté. Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les yeux de

Laurence; je voyais comme s’ils étaient contre mon visage, les traits

durcis par la colère, les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs,

d’Eveline.

Jalouse! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline avait reçu cette

parole comme une injure qui la blessait et qui était en même temps

révélatrice. Pourquoi pas? N’avais-je pas depuis longtemps constaté en

moi un bizarre pouvoir, une faculté d’attraction qui m’était extérieure.

Qui sait si le mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé? Et cette

chemise qui était tombée dans le même instant, comme si les forces qui

régissent les coïncidences avaient voulu que son corps fût nu, quand son

âme était mise à nu pour la première fois!

Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel après Toulon auquel

j’avais télégraphié le matin. Je m’étais promis un grand plaisir de

cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au milieu des palmiers qui

entouraient le seuil. Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil

commencerait à se lever. Je me représentais le portier endormi qui nous

ouvrirait et à qui je dirais:

--C’est moi qui ai envoyé un télégramme pour retenir une chambre sur la

mer.

Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le couloir avec des

souliers devant les portes et une chambre au lit énorme et dont

j’ouvrirais les fenêtres pour respirer cette ineffable odeur d’algues et

de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant.

Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être délicieuse, était gâtée

pour moi. J’avais dans mes bras Laurence habillée et je voyais Eveline

nue. La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à troubler la

notion que j’avais de la réalité. Nous longions des villas avec leur

jardin de plaisance, nous traversions des villages et des bois de pins.

Quelquefois une baie minuscule où une barque était endormie sur un peu

de sable se dessinait à notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en

même temps et tantôt me précédant, tantôt me suivant, dominant les

collines boisées ou flottant sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement

de rêve dont la signification était incompréhensible.

Et ceci fut l’époque de ma vie où le bandeau que j’avais sur les yeux

s’épaissit, au point que je fus comme un aveugle. Pire même, car

l’aveugle a développé en lui des qualités tactiles, il distingue de

façon surprenante les différences des objets, même les plus

insignifiantes, par le toucher. Mais moi, non content de ne pas voir, je

palpais de mes mains la plus divine matière et je demeurais ignorant de

sa qualité. Maintenant que toute chose m’apparaît différente, j’excuse

l’erreur des autres en mesurant la mienne. Je ne méprise plus comme

avant les gens qui exercent les fonctions de juges, ceux qui manient

l’argent dans des banques, ceux qui dans de grandes industries

obtiennent de gros bénéfices en faisant travailler des hommes peu payés,

tous ceux par qui se soutient l’édifice boiteux et contrefait de la

société. Ils se trompent comme je me suis trompé. Ils croient à une

illusion et s’ils touchent par hasard la réalité c’est avec une main si

grossière qu’ils n’en discernent pas le grain délicat.

Gloire à cette apparition de la lumière qui permet de regarder la vie,

non de l’extérieur, mais comme si on était placé dans son cœur même.

Elle ne vient pas ainsi que beaucoup l’attendent, à la manière d’une

révélation. Elle vient lentement, elle vient tard et seulement quand on

a traversé de grandes ténèbres. Elle vient d’une interrogation

constante, de la comparaison des actions entre elles, de l’observation

des causes et des effets. Aucune étoile lumineuse ne s’accroche sur la

porte de celui qui la reçoit. L’amant du merveilleux est d’abord déçu

par la trop grande simplicité du phénomène. Mais il s’aperçoit bientôt

que le phénomène est rare, bien que simple. Il cherche quelqu’un qui l’a

éprouvé comme lui, de façon à en parler et à être compris. Il ne

rencontre pas celui qu’il cherche. Il se sent seul. Gloire à la

puissance de la vie qui isole l’homme au milieu de ses pareils, afin

qu’il soit transformé!

* * * * *

Il y avait un mois que nous vivions ensemble à Paris et Laurence

n’arrivait pas à me tutoyer. Après de nombreux essais elle avait

finalement renoncé.

--Ce n’est pas parce que vous m’intimidez, me dit-elle, et ce n’est pas

parce que vous êtes plus âgé que moi. Il me semble--elle cherchait ses

mots et se découvrait elle-même en parlant--que je n’ai la faculté

d’être familière qu’avec des gens pauvres.

C’était vrai. Mais les gens pauvres inspiraient plus que de la

familiarité à Laurence, ils faisaient naître en elle une affection

spontanée. Je ne le remarquai qu’à la longue. Le manque d’argent était

un titre bizarre par lequel on gagnait presque à coup sûr le cœur de

Laurence. Chez toute personne nouvelle qu’elle voyait, elle ne

considérait que les signes extérieurs de la pauvreté et si elle ne

voyait pas ces signes, il en résultait un certain éloignement.

Comme nous l’avions pensé, elle et moi, M. de Saint-Aygulf n’avait rien

fait pour reprendre sa fille. Celle-ci était du reste majeure depuis

quelques mois. Il lui avait écrit, au contraire, pour lui signifier une

sorte de malédiction. C’est Kotzebue qui semblait avoir été le plus

touché par le départ de Laurence. Un jeune homme appelé Lucien Duperré,

qui avait passé l’été avec lui dans le Midi, était venu me voir sans

motif apparent, mais en réalité pour me transmettre ses paroles et

pouvoir lui donner quelques détails sur ma vie avec Laurence.

--Il faut que je m’acquitte de ma commission, me dit-il avec embarras.

J’aurais bien préféré ne rien entendre.

--Parlez, lui dis-je pourtant en souriant avec indifférence.

--Il m’a dit exactement ceci. Dites-lui que je connais la raison cachée

de ce qu’il a fait. Son acte est la conséquence directe d’une signature

donnée il y a plus de quinze années. Je le considère comme perdu.

Je répondis que l’opinion de Kotzebue me laissait indifférent. Le jeune

homme partit rapidement et Laurence déclara qu’elle avait horreur des

hommes qui portaient une chaînette d’or à leur cheville et étaient

habillés comme des gravures de mode.

J’étais obligé de renoncer à voir presque tous mes amis, qui étaient

aussi ceux de M. de Saint-Aygulf. J’avertis Laurence que j’allais

négliger désormais les spirites, les Esséniens, les membres de tous ces

groupes où l’on accorde en principe plus d’importance à la vie future

qu’à la vie réelle.

--Enfin! ne plus voir de fous! Quel soulagement! s’écria-t-elle.

Je renouai avec d’anciens camarades que j’avais un peu perdus de vue. Je

les invitai à dîner, je leur fis des politesses inattendues pour les

attirer. C’étaient des gens comme tout le monde, qui avaient des autos,

des maîtresses, qui fréquentaient le music-hall et qui n’étaient

préoccupés par aucune philosophie. A ma grande surprise, Laurence les

accueillit avec froideur. Elle trouvait les femmes trop sottement

entichées de leurs bijoux et de leurs toilettes et elle avait encore

plus d’éloignement pour les hommes. J’en cherchai le motif et je crus

discerner à la longue que la pierre de touche de Laurence pour juger les

êtres était la fortune.

Un soir que je rentrais chez moi, vers sept heures, je rencontrai dans

un bureau de tabac de la rue Jouffroy un garçon appelé Falou, que

j’avais connu jadis au Quartier Latin et retrouvé à diverses reprises.

C’était un bohème mondain qui vivait d’expédients. Il était en train

d’acheter au détail quelques cigarettes de caporal, ce qui n’est pas un

signe de richesse. Il les cacha précipitamment à ma vue. Je fus frappé

par son air plus misérable qu’à l’ordinaire et un je ne sais quoi

d’égaré dans son allure.

Il ne m’avait jamais intéressé, mais j’avais perdu la plupart de mes

relations et je désirais beaucoup m’en créer de nouvelles pour distraire

Laurence.

--Viens dîner avec moi, lui dis-je, j’ai justement quelques amis.

Je compris, à la dignité avec laquelle il refusa, qu’il ne devait pas

être sûr de dîner ce soir-là. J’insistai. Il s’excusa de n’avoir pas le

temps d’aller revêtir son smoking, mais je finis par l’entraîner.

Laurence était souriante, mais lointaine, et pendant toute la première

partie de la soirée elle n’eut pas l’air de remarquer Falou. Il resta le

dernier. La conversation mourait tristement. Il allait enfin se lever

pour prendre congé quand l’attitude de Laurence changea à son égard.

Elle se mit à le considérer avec une visible sympathie et elle insista

pour qu’il demeurât un peu, malgré le caractère morne des propos. Je ne

pus trouver à ce fait une autre explication que celle-ci.

Le taciturne Falou était assis en face de Laurence et de moi et il avait

les jambes croisées. La chaleur du dîner, sans éclairer son visage

triste, lui avait communiqué un certain abandon et l’oubli de la

prudence nécessaire à l’homme pauvre. Il laissait voir la semelle d’une

bottine où un trou traçait un large dessin. Je surpris le regard de

Laurence posé sur cette semelle et je fus d’abord honteux pour mon ami,

connaissant l’impitoyable sévérité des jeunes femmes dans cet ordre

d’idées. Mais le résultat que je craignais ne se produisit pas et ce fut

le contraire qui eut lieu.

--Il est très gentil, me dit Laurence quand il fut parti.

Et lorsqu’elle apprit que Falou était un pauvre diable, cultivé mais

veule et incapable de gagner sa vie, qui n’avait ni situation, ni

ressources, ni famille, je vis un éclair dans ses yeux et elle déclara,

au mépris de toute vraisemblance, que Falou était le plus agréable de

mes amis et qu’il faudrait l’inviter souvent.

Je retrouvai cet amour de la pauvreté dans les moindres détails de

l’existence de Laurence. J’avais voulu, en arrivant à Paris, donner à

mon appartement de garçon, qui était vaste, mais un peu désuet, une

allure plus moderne. Elle s’y était opposée, trouvant que tout était

très bien.

Ma maison était tenue par une vieille personne correcte que Laurence

trouva trop correcte. Le service était fait par un valet de chambre qui

cachait sa timidité sous une importance obséquieuse. Laurence ne pouvait

le regarder sans hausser les épaules.

Je pris pour elle une femme de chambre, mais elle lui parut trop bien

stylée et elle déclara que «décidément, elle n’avait besoin de

personne». Toute sa sympathie allait à une créature sans nom, une femme

de ménage qui venait faire les chambres le matin, C’était avec un nez

rouge et des savates, un si extraordinaire symbole de misère qu’on était

d’abord tenté de croire qu’elle n’appartenait pas à la réalité

quotidienne, mais qu’elle allait jouer un rôle dans quelque féerie.

Laurence put avoir des conversations avec cette figure de songe. Elle

lui fit des cadeaux. Elle l’appelait «madame Honorine» avec une nuance

de respect. Je ne suis pas sûr qu’elle ne la prît pas pour confidente.

J’établis un lien entre l’anomalie de ses goûts et la promenade nocturne

autour de la place Blanche dont j’avais été un soir le témoin. Je

n’avais pas renoncé à savoir pourquoi, exactement, elle était allée

rendre visite à Kotzebue au milieu de la nuit, après avoir rôdé devant

divers cafés. Bien entendu, je ne voulais pas lui dire que je l’avais

suivie. Je procédai par allusions. Je l’accusai en plaisantant d’avoir

volontiers flirté avec Kotzebue. Mais elle me rapporta les conversations

qu’elle avait eues avec lui et cela avec une franchise qui n’était pas

simulée. J’avais remarqué que si elle passait quelquefois certains

événements sous silence, elle n’usait jamais du mensonge.

--Flirter, me dit-elle en riant. Le mot est impropre pour lui. Il avait

certainement une arrière-pensée à mon égard, mais il n’osa jamais la

manifester clairement. Il me donnait l’impression de ne pas avoir

l’habitude de parler aux femmes. Je le surveillais toujours du coin de

l’œil, car je pensais qu’il était de ces gens qui se jettent brusquement

sur vous et essaient de vous renverser sans explications. Peut-être avec

moi n’eut-il jamais une occasion assez favorable. Je crois qu’il ne s’en

présenta qu’une pour lui et il la laissa passer parce que j’étais sur

mes gardes. Il devait essayer du magnétisme et autres choses semblables.

Mais moi, je ne suis pas un sujet comme ma sœur. Une épaisse couche de

matière m’enveloppe. Toutes les fois qu’il causait avec moi, dans le

Midi, il me parlait d’une certaine Hélène, qu’il appelait aussi Ennoïa.

Je ne compris pas d’abord si c’était un être imaginaire ou une femme de

ses relations. Il me disait que j’avais un rôle admirable à jouer en

incarnant Hélène. Mais en quoi cela consistait-il? J’avais beau lui dire

que je ne connaissais rien à toutes ces histoires, il me répondait que

c’était parfait et qu’il valait mieux qu’Hélène ne comprît rien. Il me

faisait beaucoup rire, et tout de même j’avais un peu peur de lui.

Je revins plusieurs fois à la charge, mais ce fut inutilement. Un soir

où plusieurs amis étaient venus nous chercher pour dîner au restaurant,

quelqu’un proposa d’aller chez Alberte. Cette Alberte était la patronne

d’un établissement moitié café, moitié boîte de nuit, qui n’était guère

fréquenté que par des habitués et faisait partie de ceux que Laurence

avait examinés, le soir où je l’avais suivie. Elle ne manifesta sur le

moment aucune émotion. Mais dès que les lumières de la place Blanche

brillèrent autour de nous dans le taxi qui nous portait, je compris, à

un redressement de son corps, à une palpitation de ses narines, que

Laurence avait, avec ce point spécial de la ville, cette place Blanche

vulgaire, une communication inexplicable.

Durant le dîner, Laurence considéra autour d’elle toutes choses, le

comptoir du bar, la porte de la cuisine, les murs où étaient accrochés

quelques tableaux humoristiques, comme s’il s’agissait d’un lieu

particulièrement intéressant, jouissant d’une célébrité historique.

Les ordinaires garçons, les clients quelconques, les femmes qui

entraient et sortaient après des conciliabules avec la patronne étaient

pour elle remplis d’attrait. Elle ne les quittait pas des yeux.

Inattentive à notre conversation, elle vivait avec amour la vie de ce

bar. Alberte, avec son visage bouffi, ses yeux de renard bienveillant,

ses mains lourdes de bagues fausses, lui paraissait avoir une dignité

imposante:

--Ce doit être une femme charmante, dit-elle plusieurs fois.

Et quand nous partîmes, elle échangea avec elle de longs sourires.

Il était trop tard pour aller au théâtre et quelqu’un proposa d’aller

prendre un verre quelque part.

Laurence accepta avec joie et proposa tout de suite la brasserie Romano,

«qu’elle avait vue en passant, dit-elle, et qui lui paraissait

curieuse».

Aucune originalité propre ne caractérise la brasserie Romano. J’eus la

sensation que les filles y raccrochaient avec plus d’impudence

qu’ailleurs. Des hommes calmes et rasés jouaient aux cartes dans un

coin. Un couple de provinciaux s’était fourvoyé.

Laurence était tout à fait heureuse. Une certaine animation lui venait

des vins et des liqueurs du dîner. Mais je distinguai en elle une

ivresse qui avait une autre provenance. Elle était grisée par cette

ambiance qui sort des rues de Montmartre, reluit dans le clinquant des

cafés, coule avec l’alcool qu’on y boit. Les orchestres falots n’étaient

là que pour provoquer des étreintes. Les couples ne dansaient ou ne

s’asseyaient autour des tables que d’une façon provisoire. Ils allaient

se glisser bientôt dans des chambres d’hôtel. On sentait que le rouge

des lèvres hâtivement plaqué allait être écrasé bientôt par le labeur du

baiser. Les femmes, qu’on voyait passer avec des yeux vagues et une

cigarette aux doigts, venaient de se déshabiller et de se rhabiller et

elles allaient recommencer. Toutes les maisons des alentours étaient des

hôtels. Des marchés se tramaient derrière tous les comptoirs, sur toutes

les tables de marbre. Et il y avait quelque chose de morne, un souffle

vénal, une absence totale de joie qui propageait un désir de veule

abandon, de caresses sur des draps douteux.

Cette nuit-là, nous rentrâmes tard après avoir erré de boîte de nuit en

boîte de nuit, et Laurence, non seulement ne s’était pas aperçue de la

sinistre similitude de tous ces endroits, mais elle déclarait y avoir

trouvé une délicieuse variété.

A partir de ce jour, il fallut renoncer à dîner dans des appartements ou

à aller au théâtre. Il n’y avait de plaisir pour Laurence que dans les

cabarets de second ordre, elle ne respirait à l’aise que dans leur

opaque fumée. Je ne pouvais faire autrement que de lui céder, car elle

était chaque soir comme une enfant que l’on prive du seul jouet qui

l’amuse. Elle tombait dans une rêverie muette, elle semblait prête à

pleurer. Dès que je disais:

--Si l’on allait prendre quelque chose à Montmartre?

Ses yeux brillaient, elle redevenait gaie et animée. Même, une sorte de

fièvre s’emparait d’elle.

Elle paraissait tout aimer de ce qui commençait aux abords de la place

Clichy et se terminait au square d’Anvers. La place Blanche était comme

une surnaturelle étoile dont la lumière la magnétisait.

Quand nous la traversions, je voyais son regard se poser sur les

affiches lumineuses, les marchandes de journaux, l’agent de service,

avec un attendrissement affectueux. Et il y avait alors en elle une

curiosité jamais lassée, qui lui faisait considérer le visage de toutes

les femmes avec une attention et un amour dont je crus enfin découvrir

la cause.

En réfléchissant aux questions que Laurence m’avait posées sur

l’existence des raccrocheuses et des femmes de bars, à l’intérêt que ces

femmes lui inspiraient et à sa bizarre passion de se trouver au milieu

d’elles, un mot terrible apparut à mon esprit, le mot: possession.

Laurence était possédée. Une force occulte, une magie l’attirait vers

les formes les plus inférieures de la vie. Tous les aspects de la misère

étaient séduisants pour elle. Elle aimait les pauvres, non par charité,

mais parce que la société les avait rejetés et qu’ils présentaient

l’image de la damnation terrestre.

Ce n’était ni le hasard, ni mon caprice, ce n’était pas même des

affinités sensuelles communes qui m’avaient rapproché de Laurence. Il y

avait entre nous un lien plus puissant. Nous étions unis par un

semblable amour du mal. Les forces d’en bas nous appelaient tous les

deux; elles nous avaient marqués de je ne sais quel signe pour descendre

en même temps de déchéance en déchéance.

Je crus m’apercevoir que j’étais devenu moins intelligent, que je ne

lisais que rarement, que je ne cherchais plus à m’instruire. Laurence me

fit l’effet d’un animal, uniquement animé de préoccupations basses et je

souffris de l’influence qu’elle avait sur moi.

Je ne discernai pas la part d’amour qu’il y avait dans sa préférence des

pauvres, dans le choix volontaire qu’elle faisait des malheureux pour le

don de sa sympathie. J’attribuai ses penchants à un goût inné des choses

viles et je redoutai surtout de l’imiter. J’essayai de réagir. Je lui

imposai la présence de certains camarades choisis parmi les plus sots,

qui ne m’intéressaient nullement, mais qui devaient, par le prestige de

leurs situations importantes, leur vie mondaine et conventionnelle,

orienter Laurence différemment.

Il en résulta des discussions dont je profitai pour prononcer de longs

discours sur la manière la meilleure de vivre, la nécessité de ne

fréquenter que des gens appartenant à son milieu et d’une moralité

irréprochable.

Laurence alors devenait résignée et indifférente. Elle secouait la tête,

elle disait des choses générales, comme:

--Nous sommes très différents. Nous faisons une expérience et elle ne

réussit pas. Peut-être avons-nous eu tort tous les deux.

Ou bien son regard me parcourait de la tête aux pieds, elle avait l’air

de considérer un étranger, un être d’une autre race qu’elle et de

s’étonner d’avoir pu demeurer aussi longtemps auprès de lui.

--Voyez-vous, me dit-elle une fois, la sagesse est de vivre avec les

gens de sa famille.

Et comme je faisais un geste d’étonnement, elle ajouta:

--Seulement, le problème est de découvrir cette famille.

Je lui demandai ce qu’elle voulait dire exactement; elle m’expliqua que

les familles n’étaient pas toujours composées de ceux qui ont le même

sang, mais d’êtres très divers et qu’elles se formaient et se

dispersaient en vertu d’une loi dont le mécanisme lui échappait.

Je commençai à saisir en elle un désir secret de me quitter. Divers

indices purent même me faire penser un instant qu’elle avait pris cette

décision. Elle demanda à plusieurs reprises ce que pourrait coûter un

modeste appartement sur la Butte. Elle s’arrêta une fois pour considérer

avec attendrissement un tout petit restaurant de l’avenue de Clichy et

elle dit:

--Comme ce serait amusant de venir ici manger toute seule.

Je répondis aigrement que je n’étais pas un tyran et que je ne

l’empêchais pas de réaliser ce rêve, si cela lui plaisait. J’ajoutai

qu’elle serait dégoûtée d’ailleurs par une ou deux expériences et

qu’elle n’aurait pas envie de recommencer.

Mais elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie et elle

se contenta de dire:

--Qui sait?

D’ailleurs, mes craintes furent passagères. J’avais une trop grande

confiance en moi pour penser que Laurence pût me quitter.

Et peu à peu, en vertu du charme qu’ont les énigmes, je fus attiré par

celle que cachait le cœur de Laurence. C’était surtout le soir que

l’idée de possession s’emparait de moi. Cette possession nous était

commune. Mais elle s’extériorisait davantage chez Laurence et je pris

l’habitude de l’observer sans en avoir l’air pour savoir quel chemin le

mal prend pour se développer, quels sont les signes qu’il fait, avec

quelle voix il appelle.

Le jour de Noël arriva et autant pour satisfaire ma curiosité que pour

faire plaisir à Laurence, je décidai de réveillonner dans

l’établissement de la charmante Alberte, à côté de cette place Blanche

de bénédiction que nous pourrions, toute la nuit si cela nous plaisait,

contempler à travers les carreaux. Afin qu’aucun nuage ne jetât une

ombre sur cette soirée merveilleuse, j’invitai à nous accompagner le

triste Falou, élu de Laurence à cause de ses bottines éculées et de sa

mauvaise humeur de pauvre honteux.

* * * * *

Il fut décidé qu’avant de s’asseoir au cœur de cette étoile aux sept

branches irrégulières que forme la place Blanche, nous passerions une

heure au bal Wagram dont Falou avait vanté le pittoresque et que

Laurence voulait connaître. Je ne rapporte cette visite que parce que là

devaient commencer à retentir les voix, que parce que derrière les

caricatures humaines devaient commencer à se dessiner les visages

séduisants du mal.

Les boulevards charriaient une immense cohue agitée par une liesse de

nourriture. Les autos sortaient de partout. Les boutiques de victuailles

étincelaient fastueusement. Des familles s’avançaient avec cette lenteur

satisfaite que donne la certitude de ripailles prochaines. Des cols de

bouteilles émergeaient hors des poches des pardessus.

Je fus frappé par la taille des municipaux qui étaient au seuil de la

salle Wagram. Ils étaient plus grands que nature, disproportionnés comme

certains cartonnages baroques que j’avais vus à une exposition des

Humoristes. Ils semblaient les gardiens grotesques d’un enfer

hurluberlu. Les water-closets s’annonçaient au public en d’énormes

lettres lumineuses comme s’ils étaient le point central de cet

établissement, son cœur rayonnant et une main peinte sur le mur

désignait encore leur entrée afin qu’ils ne pussent passer inaperçus aux

yeux les plus myopes ou les plus distraits.

Laurence pénétra la première dans une vaste salle pleine de danseurs et

j’admirai la délicatesse de pastel qu’avait son cou blanc dans le

frisson de sa fourrure.

Nous nous assîmes derrière une table, dans la foule. L’air était

étouffant et transportait une odeur de sueur d’homme. Sur un écriteau,

devant l’orchestre, le mot: Java, était écrit.

--Je n’y tiens pas. J’ôte mon manteau, dit Laurence dont le visage était

illuminé de joie.

Elle se leva et apparut dans sa robe rose à peine décolletée. Je faillis

pousser un cri. Il me sembla qu’elle était toute nue et comme elle

jetait un regard circulaire autour d’elle, un silence se fit, se

propagea jusqu’aux confins de la salle et tous les yeux se fixèrent sur

son jeune corps. Je vis des faces en sueur grimacer et une telle

expression de bestialité y apparut que je faillis m’élancer devant

Laurence pour la protéger contre les créatures animales qui

s’apprêtaient à bondir sur elle. Cela ne dura qu’une seconde pendant

laquelle j’eus le temps de m’étonner de l’indifférence de Falou.

Un tintamarre d’orchestre éclata, la foule se déplaça pour danser,

Laurence se rassit paisiblement. Son manteau était retombé derrière elle

sur sa chaise et sa robe rose la recouvrait normalement de la naissance

des seins aux genoux.

Je récapitulai ce que j’avais bu dans la soirée. Un cocktail avant le

dîner, un verre de liqueur après. Je ne pouvais pas être gris à mon

insu. J’avalai d’un trait l’alcool que je venais de commander et je

cherchai s’il n’y avait pas sur les visages qui m’entouraient une

apparence justifiant ce que j’avais cru voir.

Près de moi un mulâtre élégant, les yeux fixés sur une cerise à l’eau de

vie, était enfoncé dans une sombre rêverie. Deux femmes blondes

tournaient ensemble, étroitement serrées. Un homme d’une cinquantaine

d’années, avec une barbe en fer à cheval, dansait plaisamment avec une

naine. Ce devait être le boute-en-train d’un groupe et sa réputation de

comique était sans doute bien établie car chacun de ses gestes

provoquait les éclats de rire de quelques personnes attablées. Une femme

aux joues pendantes s’esclaffait et l’on sentait la naine orgueilleuse

d’avoir un aussi joyeux compagnon. Plus loin, un bellâtre solitaire

suivait d’un regard fatal des femmes de chambre endimanchées. Et il y

avait des soldats d’infanterie de marine, des gnomes sportifs, des

chauffeurs blasés, une humanité pour qui toute notion de beauté semblait

abolie et qui n’en avait pas le regret.

Et tout à coup, j’eus à nouveau l’impression que Laurence était le point

de mire de la salle. Les yeux du bellâtre avaient abandonné les femmes

de chambre et étaient fixés sur elle. Le mulâtre, à côté de moi, était

sorti de sa rêverie. Le boute-en-train quinquagénaire multipliait ses

farces pour Laurence. Sa barbe en fer à cheval me fit l’effet de la

barbe d’un bouc. Plus loin, un personnage, rose comme un porc, passait

sa langue sur ses babines avec une expression significative et un grand

jeune homme qui avait des lorgnons et un cou d’oiseau, se tendait,

s’allongeait comme s’il voulait atteindre un point situé entre les deux

seins de Laurence. Nul doute, elle était le centre du désir de toutes

ces créatures inférieures, elle était enveloppée par une obscène

conspiration.

Et elle le savait. Elle rayonnait sous les effluves de ces désirs. Selon

son habitude, elle regardait sans se lasser les visages, elle suivait

les expressions et les mouvements comme si elle cherchait à reconnaître

une de ces bêtes entre toutes les bêtes. Elle était pleine d’aisance.

Adossée à sa chaise, elle avait les jambes croisées avec impudeur et

elle ne s’occupait pas, comme font toutes les femmes aux robes courtes,

de ramener sa jupe sur ses genoux.

--Possédée! pensai-je. Cette foule attend son signal. Elle va s’élancer

tout à coup, arracher en hurlant cette mince robe rose et le sabbat

moderne où je l’ai moi-même conduite va se déchaîner.

Car j’étais au sabbat. Les fêtes secrètes du Moyen Age, que l’on

célébrait sur la lande, n’étaient pas autre chose. Ceux que la vie

privait de joie éprouvaient à certaines périodes le désir d’une fête

collective où tous les appétits étaient satisfaits. Ainsi tous ces

pauvres amants de leurs propres plaisirs s’apprêtaient à manger et à

boire outre mesure pour se mêler ensuite entre eux. Au lieu d’enfourcher

un manche à balai, les adorateurs du diable étaient venus à pied ou en

taxi. C’était la seule différence. Mais Lucifer ne devait pas être loin,

il allait sortir de ces water-closets qu’on avait illuminés si

magnifiquement pour cela et nous baiserions tous son derrière, selon le

rite millénaire.

Lucifer n’apparut pas et Laurence ne déchira pas ses vêtements pour

s’offrir à lui. Elle se contenta de découvrir ses jambes, de sourire, de

lever parfois la tête comme pour écouter une voix qui l’appelait. Elle

répétait ce mouvement si souvent que je prêtai l’oreille à mon tour.

L’affluence était devenue plus nombreuse. Les cris et les rires se

mêlaient au fracas des instruments et je crus percevoir derrière ces

bruits, une voix basse qui venait de partout et qui prononçait tour à

tour le nom de Laurence et le mien. Je touchai doucement du doigt

l’épaule de Falou et je lui dis:

--N’entends-tu rien?

Il me regarda d’une façon idiote et il me répondit:

--Si. Il y a beaucoup de bruit.

Il y avait parfois des silences subits et alors la voix se taisait, puis

elle reprenait confusément et j’entendis des paroles distinctes qui

m’étaient adressées:

--La seule vérité est dans la jouissance matérielle. Tu n’es sûr de rien

que de la réalité de ton corps et de la faculté qu’il a de te donner du

plaisir par les sens. Regarde le spectacle varié des choses. Mange et

bois pour la plénitude de la digestion. Profite de la facilité des

femmes pour t’allonger contre elles et te pâmer sur le satin de leur

peau. Tout ce qui est désirable est autour de toi. Je suis le Dieu

unique et tu me respires dans l’air embué de tabac. C’est mon rire qui

est sur la courbe peinte des lèvres. Je m’allonge avec les jambes de ta

maîtresse, je frémis dans la soie des robes et le pli des chevelures, je

tourbillonne avec la musique, je brille avec les lampes électriques, je

suis la couleur des yeux, l’odeur des aisselles, la chaleur des reins,

ce que tu nommes la beauté, je suis la matière.

Je fis signe à Laurence que je voulais partir. Elle résista tout

d’abord. Mais Falou fit remarquer que si nous arrivions trop tard,

Alberte ne garderait peut-être pas la table que nous avions retenue.

Cela la décida et je l’entraînai au dehors.

* * * * *

En récapitulant les événements de cette mémorable soirée, je revois une

glace de taxi que je fais tomber précipitamment, malgré le froid et les

protestations de mes compagnons. Je revois aussi dans une boutique de

sucres d’orge, sur le boulevard de Clichy, un Japonais en costume

d’opérette qui fait tourner d’une main un tourniquet métallique et élève

de l’autre un flacon de bonbons magiques.

Le bar d’Alberte est plein de la musique d’un orchestre qu’on a loué

pour la circonstance. La nappe de notre table me fait penser à celle

d’un autel. Je m’assieds et je regarde par-dessus mon épaule si le

Japonais ne m’a pas suivi. Je détourne la tête pour ne pas voir Drevet,

un bohème de cafés, d’une espèce inférieure à celle de Falou, que

celui-ci méprise et traite de bohème. C’est un ancien peintre que

l’alcool empêche maintenant de peindre. Laurence lui fait des signes

d’amitié, car ce Drevet a naturellement toute sa sympathie.

Des groupes aux faces enluminées, des gens en habit, des femmes

décolletées entrent et sortent sans arrêt et j’en ai presque le vertige.

Une vague de ce flot humain dépose comme une épave, sur un tabouret

élevé, une grande créature maigre et un peu voûtée. C’est une femme

encore jeune au nez trop long. Alberte lui prodigue des consolations.

Nous demandons la cause de son chagrin. Elle n’a aucun chagrin spécial.

C’est la grande Loulou, celle qui n’a pas de chance et la vie inexorable

continue à lui être contraire. Seule, entre toutes les femmes de Paris

et peut-être du monde, elle se trouve sans invitation le soir du

réveillon.

--Cela peut arriver, dit Alberte sans conviction, car elle sait que cela

ne peut arriver qu’à la grande Loulou, marquée dès sa naissance pour une

déveine éternelle.

Mais Laurence ne peut supporter une telle injustice.

Elle se lève avec un élan d’amour que je ne lui ai jamais vu et avant

que j’aie pu l’arrêter elle invite la grande Loulou à souper. En vain

Falou proteste-t-il par des signes, car il est superstitieux, et il

comprend dans toute son étendue profonde le sens que peut prendre le mot

déveine. La grande Loulou refuse timidement. Mais Laurence est prête à

se mettre à genoux devant elle et elle la force à s’asseoir parmi nous.

Je vois sous la table que Falou tend son index et son petit doigt

allongés. Tout ce qui m’entoure prend pour moi un sens symbolique et

j’ai le sentiment qu’un événement d’ordre occulte va se produire.

Pourtant, je suis calme et je pense:

--Quelle folie! Toujours ce goût de la bassesse! Que penseront mes amis,

s’ils me voient attablé avec une raccrocheuse?

Falou se penche pour me dire à l’oreille:

--Il va nous arriver un malheur dans la soirée.

Mais Alberte vient nous verser elle-même le champagne, malgré la

difficulté qu’elle a à se déplacer. Je n’avais vu jusqu’alors que son

buste et son embonpoint me remplit d’étonnement.

--Ainsi ce qui est caché se révèle, me dis-je.

L’orchestre fait tellement de bruit que l’on voit les bouches articuler

les phrases sans entendre aucun son. Des danseurs essayent d’esquisser

des pas entre les tables. Une odeur de nourriture se mêle au parfum des

femmes et de la porte sans cesse ouverte et refermée vient avec

régularité un souffle frais. Je m’attends toujours à voir paraître le

Japonais avec son flacon de sucres d’orge.

Je ne sais combien de temps nous restons là. Je bois tout ce que l’on

verse dans mon verre, mais mon esprit demeure assez lucide pour

remarquer l’inquiétude de Laurence et sa manière plus étrange que de

coutume de regarder autour d’elle. Son attitude à mon égard semble

modifiée. Deux ou trois fois, elle me prend la main avec un geste de

tendresse qui ne lui est pas habituel. Mais je ne réponds pas à ce geste

et je me dégage chaque fois assez vivement car je suis exaspéré par

l’amitié qu’elle montre à la grande Loulou et les regards d’intelligence

qu’elle échange avec le peintre Drevet.

Cette exaspération s’atténue pourtant et les choses prennent autour de

moi un caractère d’irréalité. La tête me tourne un peu.

A un moment donné et bien que Laurence n’en ait rien manifesté, j’ai la

certitude qu’elle vient d’entendre quelqu’un l’appeler. La voix n’avait

aucun accent humain et elle ne venait de nulle part. C’est celle que

j’ai entendue au bal Wagram. Et en même temps je suis saisi par une

puissance d’immobilité, d’indifférence, comme si au lieu d’être acteur

dans la scène que je vis, je devenais un simple témoin.

Et alors, j’entends un cri déchirant, pareil à celui d’un homme qu’on

égorge. Est-ce l’événement occulte que j’attends? Le Japonais est-il

dans la salle? Mais non. A quelques pas de moi un monsieur en habit est

debout, il agite les bras, il a un couteau à la main et une grande

plaque de sang tache le plastron de sa chemise, à la place du cœur. Mais

ses cris sont faux. Je comprends. Un verre de vin rouge est tombé sur

lui et pour égayer l’assistance il a fait semblant de se frapper et il

titube en simulant les affres de la mort. C’est un vieux noceur à

moustaches cirées et ses amis hurlent de joie autour de lui. Une jeune

femme ivre fait le simulacre de préparer un pansement avec sa serviette

pliée.

La porte s’ouvre et je détourne la tête. Quelqu’un vient d’entrer,

n’importe qui, un être anonyme, avec un chapeau melon. Dans

l’encadrement de la porte, j’ai la vision de quelques pauvres, d’un

mendiant, d’une marchande de fleurs avec une fillette, d’autres

silhouettes encore moins distinctes.

L’homme en habit s’agite d’un côté comme une caricature de la bêtise

assassinée, de l’autre, les créatures de la rue s’immobilisent, prennent

des nuances de rêve et l’étonnement donne à leur visage cette pureté

suave que l’on voit aux personnages de certains tableaux.

Que se passe-t-il alors? Je ne l’ai jamais bien compris. La voix

est-elle réelle? Vient-elle de la rue, émet-elle des vibrations comme

tous les sons terrestres ou ne résonne-t-elle qu’au fond du cœur? Est-ce

que ces pauvres de la rue ont entonné tout à coup un hymne de misère?

Est-ce la voix de ce que je m’imagine être le mal? Laurence m’a serré le

bras. Elle a entendu. Mais c’est peut-être pour elle une voix qui vient

de plus loin, qui vient des entrailles maternelles qui l’ont portée et

lui rappelle que les filles sont vouées aux mêmes servitudes que les

mères? Peut-être n’y a-t-il pas de voix du tout et la résolution de

Laurence est-elle déjà prise depuis longtemps.

Un baiser très doux effleure mes tempes, à l’endroit où mes cheveux

commencent à blanchir... J’ai le sentiment d’une robe qui s’éloigne,

d’un peu de jeunesse qui m’est retirée... Je demeure sans bouger, la

tête entre mes mains...

Beaucoup plus tard, je m’aperçois que Laurence n’est plus là. Je ne suis

pas étonné, mais je demeure à l’attendre un temps indéterminé, tout en

sachant qu’elle ne reviendra pas. La grande Loulou aussi a disparu.

Je me lève à la fin. L’expression du visage de Falou est complètement

stupide:

--Laurence est partie la première, dit-il simplement.

Et Alberte, sans arrière-pensée, avec la parfaite ingénuité dont est

capable son visage flasque, ajoute en me serrant la main:

--Votre dame vous a précédé.

Je fais oui de la tête. Je laisse croire que je suis tranquille, que je

vais retrouver Laurence chez moi. Je suis certain que je ne l’y

retrouverai pas, que je ne la reverrai ni le lendemain, ni les jours

suivants, ni plus jamais.

Dehors, j’aperçois le Japonais qui vient de fermer sa boutique. Il a

passé un pardessus sur son costume et enfoncé un feutre mou sur sa tête.

Mais il a encore des babouches rouges d’une forme bizarre. Il n’a rien

de mystérieux. Il marche à pas lents. Il a l’air pauvre et triste.

Laurence l’aimerait.

Je pense: Comme on s’attache vite, sans s’en douter!

Et Falou me dit:

--C’est curieux! Il ne nous est rien arrivé de fâcheux.

Et il a une nuance de regret dans la voix.

Nous dépassons la place Clichy. Je lève les yeux. Le ciel est

extraordinairement clair et je suis surpris par les couleurs différentes

des étoiles. Je fais remarquer à mon compagnon que c’est la première

fois, peut-être, que je remarque la beauté des étoiles à Paris. Et

j’ajoute:

--On ne regarde le ciel qu’à la campagne.

Il me répond que lui ne le regarde jamais, ni à Paris, ni à la campagne.

Il me quitte enfin. Il n’y a pas de voiture. Alors je me mets à courir

aussi vite que je le peux.

Ah! si je pouvais trouver Laurence endormie dans notre chambre.

La clef fait du bruit dans la serrure. J’appelle, Laurence! à voix basse

d’abord, puis d’une voix forte, dont je ne reconnais pas le timbre.

Mais non. Je le savais bien. Il n’y a personne.

Il est inutile que je décrive les regrets que j’éprouvai et comment,

selon mon habitude, je récapitulai mille fois les événements qui avaient

eu lieu depuis quelques mois en me représentant ce que j’aurais dû faire

en telle circonstance, en imaginant les phrases exactes que j’aurais dû

prononcer, tel jour, à telle heure. Je me laissai aller à un abattement

extrême. Tout était de ma faute et moi seul connaissais l’étendue de

cette faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour la retenir. Elle ne

serait pas partie si elle avait craint de me causer une douleur profonde

et vraie. Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui sait si ce

désir lui-même n’avait pas été insuffisant! Je revécus toutes les

minutes passées avec Laurence, depuis le premier baiser dans la salle à

manger, depuis la première étreinte dans une chambre qui sentait le

renfermé et les algues marines, jusqu’aux dernières nuits à Paris et

j’en arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée du tout.

Face à face avec moi-même, je fus obligé de m’avouer que toutes les fois

que je l’avais prise dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par

une transposition involontaire, mis à sa place l’image de sa sœur.

J’avais commencé dans l’auto qui m’emportait sur la route de Toulon, au

moment où je venais de croiser le Saint-Sacrement et peut-être la cause

initiale du mal était-elle dans la rencontre du Dieu catholique avec le

possédé que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais cessé de me

représenter Eveline quand je tenais sa sœur contre moi et que de fois,

visage contre visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, avec

son nom sur mes lèvres.

Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom mais qui sait si Laurence

ne l’avait tout de même pas entendu!

J’eus la confirmation que je ne me trompais pas quand, le surlendemain

de son départ, je reçus une lettre de Laurence.

Elle me disait assez brièvement de ne pas m’inquiéter à son sujet. Elle

avait voulu vivre à sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt--elle ne

disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle s’excusait de la

brusquerie de son abandon et de la peine dont elle pouvait être la

cause.

La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre fut celle-ci:

«D’ailleurs, j’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne

vous en ai pas voulu.»

Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais ni lui envoyer ses

affaires, ni lui venir en aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de

me rappeler que quelques jours auparavant, je lui avais donné, pour un

achat de robes qui avait été ensuite ajourné, une somme assez importante

qui était encore dans son sac le soir de Noël.

Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner Alberte. Elle

n’avait pas revu Laurence. Elle me l’assura à plusieurs reprises avec

vivacité et même elle étendit la main en me le jurant sur la tête de sa

mère, ce que je ne lui avais pas demandé. En faisant ce serment, elle

serrait un citron dont elle allait découper l’écorce, pour un cocktail,

et ce fruit m’apparut soudain comme le symbole du mensonge doré. Puis

elle ne s’occupa plus de moi tout en me regardant pourtant du coin de

l’œil et je crus discerner dans son indifférence volontaire l’intention

de me décourager de revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était

affalé sur une banquette devant une consommation ne me salua pas et

évita avec soin mon regard.

Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, mais elles

furent inutiles. Je pris alors le parti de ne plus sortir de chez moi et

j’entamai la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai les

religions. Je lus tout ce qui était relatif aux Esséniens, aux

gnostiques et aux différentes sectes qui avaient perpétué leurs

croyances. Je lus aussi tout ce qui était relatif aux possessions, aux

démons et aux rapports de ces démons avec l’homme. Je vis que, selon les

Pères qui avaient traité ce sujet, ces rapports étaient singulièrement

étroits et multiples.

Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon esprit. L’autre moitié était

ailleurs que sur les livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide

d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas retentir. Un coup de

sonnette retentissait quelquefois. C’était l’électricien ou le plombier

ou quelqu’un qui se trompait.

J’énonçais alors pour moi-même:

--Je n’attends personne.

En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce bien Laurence que

j’attendais?

* * * * *

Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie de mon être occupée à

guetter, à l’insu de l’autre, les bruits de la maison, perçut un coup de

sonnette court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un qui ne

resonnera pas une seconde fois si on ne répond pas à la première.

J’avais donné congé à tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et

d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais résolu à ne pas

recevoir. Pourtant, je posai mon livre et à pas lents, j’allai moi-même

ouvrir la porte.

Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, Eveline se tenait

debout. Je ne peux pas dire que je fus surpris de la voir. Non, je

l’attendais. C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel qu’elle

vînt. Nous restâmes pourtant presque une minute à nous considérer. A la

fin, je dis:

--Entrez.

Et elle entra tout simplement.

Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, de l’obscurité de

l’antichambre où on risquait de se heurter à un porte-parapluie et je la

fis pénétrer dans l’atelier.

Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur la pièce et le calme

de ce regard me fit penser qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte

s’ouvrir. Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. Elle ne parla

qu’après cette rapide inspection.

La démarche qu’elle faisait lui était très pénible et je devais le

comprendre. Elle avait cru pourtant de son devoir de la faire, à l’insu

de son père, bien entendu.

Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.

--Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez

pas ce jour-là.

Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment

inutile.

Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde.

Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y

était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus

la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison

dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et,

sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche,

simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux

en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout.

Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle n’était pas venue pour

cela. Chacun doit s’arranger avec sa conscience. Je ne devais sans doute

pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement ma conduite. Trop

sévèrement peut-être. Elle seule savait la part de responsabilité

qu’avait sa sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point allait

sa coquetterie, et encore le mot coquetterie était trop faible. Sa mère

lui avait prédit bien souvent ce qui devait arriver. Oui, j’avais des

excuses. Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une différence

d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir.

En disant cela, elle eut un éclair de triomphe dans les yeux et les plis

de sa bouche exprimèrent une délicieuse et pure cruauté.

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait allusion à mon âge. Cela

m’avait toujours été fort désagréable. Je fis un geste évasif; je

m’apprêtai à répondre que Laurence était majeure et qu’elle n’avait pas

trouvé mon âge tellement disproportionné avec le sien, mais elle

m’arrêta:

--Peu importe! Là n’est pas la question. Je crois que si Laurence

n’était pas partie avec vous, elle serait partie avec le premier venu.

Le premier venu! C’était l’expression dont Laurence s’était servie

elle-même, devant la maison abandonnée, quand le projet de fuite avait

été formé entre nous.

--Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit Eveline en me fixant de

ses yeux immenses, c’est l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur.

Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue? Est-ce que vous connaissez

son existence?

Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, que j’avais fait tout

mon possible pour la retrouver et que je n’y étais pas parvenu.

--D’ailleurs, à quoi bon? Laurence m’a quitté volontairement. Elle

savait ce qu’elle faisait. J’estime que chacun est libre de disposer de

lui-même.

Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie en disant cela.

Comme si elle était brusquement intéressée par l’élément de chagrin

qu’elle croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un geste à

m’asseoir en face d’elle et penchée en avant, elle dit:

--Et avez-vous souffert d’être abandonné? Souffrez-vous encore

maintenant? Car vous l’aimiez, n’est-ce pas?

Je ne répondis pas.

--L’aimiez-vous? reprit-elle.

Je lui fis observer à mon tour que là n’était pas la question et que si

je souffrais, c’était la punition de ma faute, si toutefois il y en

avait une.

--Eh bien! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles de ma sœur. Oh!

indirectes, car elle ne m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont

rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence qu’elle mène.

Mais j’hésite, je ne voudrais pas vous porter un coup trop douloureux.

La même cruauté immatérielle que j’avais déjà vue sur son visage affina

ses traits, mit une buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant

ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en parlant vite pourtant, car

toutes les exécutions sont rapides, elle dit:

--Laurence mène une vie abominable. On l’a vue avec des gens qui

appartiennent aux bas-fonds de la société. Il semble qu’elle ait atteint

le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais prévu tout ce qui

arrive et je ne suis pas atteinte par ce que peut faire ma sœur. Mais

c’est à cause de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que

possible... Il faudrait demander à Laurence de ne pas s’afficher, lui

offrir au besoin de l’argent pour cela. Vous devez avoir au moins une

idée des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque sûrement

d’ailleurs, elle les a connus avec vous? Il faut absolument essayer de

la joindre.

J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais pas la moindre idée de ce

que Laurence était devenue.

--De toute façon, je ne me crois pas qualifié pour lui donner des

conseils de morale.

Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là une grande importance. Il y

eut, dans la façon dont je prononçai ces mots, une intonation

d’indifférence qui m’étonna moi-même et produisit un effet aussi grand

que la mélancolie de naguère.

Eveline se leva. Elle était comme un archer qui a lancé une flèche et

vient de s’apercevoir que le but est traversé de part en part. Elle fit

quelques pas dans la chambre, sans me perdre de vue. Comme elle était

nerveuse et différente de ce que je l’avais connue! Quel était ce

mouvement de ses reins ignorants où il y avait presque une esquisse de

volupté?

Elle affectait de regarder avec intérêt les titres des livres qui

couvraient les murs.

--Et les Esséniens? dis-je. A-t-on célébré là-bas d’autres messes

nocturnes après mon départ?

Elle se détourna brusquement et sa voix devint plus basse pour me

répondre. Le crépuscule avait maintenant envahi la pièce.

--Ah! les messes! dit-elle. Oui, il va y avoir des cérémonies, mais ici,

à Paris. Il paraît que les messes pourraient avoir une puissance magique

extraordinaire si on les accomplissait selon les rites primitifs. Elles

servaient autrefois à attirer les forces spirituelles sur les hommes. M.

Althon et Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique.

Eveline avait prononcé ces noms avec respect, presque avec crainte.

--Vous voyez beaucoup M. Althon?

Elle détourna la tête.

--Non. Mais enfin... Je suis allée une fois chez lui avec Kotzebue,

précisément à cause des messes... Tout est changé parmi les Esséniens,

depuis que M. Althon est avec nous.

Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline dans le demi-jour, je

crus bon de tourner le bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y

avait une inquiétude sur le visage de la jeune fille. Elle fit presque

le geste de se cacher avec la main.

--Pourquoi allumer? dit-elle. Le demi-jour est très agréable. Nous

pouvons en profiter encore pendant quelques minutes.

J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit:

--Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des messes. C’est vous qui

m’en avez parlé le premier. Alors je me suis laissée aller, mais je vous

demande de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue savait que j’y ai fait

même une allusion...

--Je croyais que tout le monde était admis à ces messes. J’ai moi-même

assisté dans le Midi...

--Oh! ce n’est plus la même chose. Il n’y aura désormais qu’un tout

petit nombre d’initiés qui auront le droit d’y prendre part.

--Mais pourquoi?

Eveline fit entendre un rire singulier, dont la résonance me fit mal, un

rire qui détonait avec sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le

plafond, comme si elle voyait des formes imaginaires et d’un caractère

inattendu.

--La beauté physique a une action sur le développement de l’âme. Le

plaisir du corps aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui

s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien avait retrouvé.

Bien entendu, ni M. Althon, ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai

parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au courant du rôle qu’a

joué Hélène.

Je voulus dissiper le sentiment de gêne que j’éprouvais et je dis:

--L’obscurité est tout à fait venue, maintenant.

Je fis la lumière.

Puis je m’approchai du vitrage donnant sur la rue et je tirai les

rideaux. En faisant ce geste, mon regard plongea par hasard sur le

trottoir qui était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait d’une façon

impatiente dans l’attitude d’un homme qui attend.

Ma première pensée fut qu’il avait accompagné Eveline, qu’ils s’étaient

entendus tous les deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi,

mais de quelque chose.

Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline ne semblait pas pressée

de partir. Elle n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles,

comme l’on fait quand on sait que quelqu’un est devant la porte et vous

attend. Kotzebue n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie sans

doute et à son insu. C’était à elle qu’il destinait le rôle d’Hélène

dans le culte dont il se proposait d’être le grand-prêtre et dont les

rites n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère équivoque. Je me

remémorai en une seconde les projets qu’il m’avait exposés jadis, que

j’avais écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné de développer

parce qu’il ne me jugeait pas digne de les entendre.

Je me remémorai aussi les instants que j’avais passés rue Ballu, devant

sa porte, et mesurant sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte

de revanche dans ce juste retour des choses.

Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour de la lampe que je venais

d’allumer était fait d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La

lumière qui filtrait sur elle lui donnait une apparence de rêve. Sa

lourde chevelure débordait sous la fourrure de sa toque. Je pensai à la

lampe oblique du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit à ses

pieds.

Et soudain j’eus la connaissance du chemin que le mal suivait dans l’âme

de l’homme. Il faisait naître le désir et le désir était créateur.

J’avais souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y était, si

invraisemblable que ce fût! J’avais souvent rêvé de la prendre contre

moi, de l’entraîner dans ma chambre, et un pressentiment me disait que

si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais qu’une résistance à

peine assez forte pour donner plus de prix à la réussite.

Je n’avais pas à me demander comment cela était possible. J’avais déjà

constaté qu’au cours de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées

à moi avec une facilité trop grande pour être expliquée par des raisons

ordinaires. Un pouvoir m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui je

l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de ce pouvoir et je

comprenais qu’il s’exerçait aussi en dehors de moi, puisqu’une cause

inconnue avait jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais.

Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir contre la force qui

semblait diriger mes actions.

--Est-il indiscret de vous demander à voir la lettre que Laurence vous a

écrite, me dit Eveline pour rompre le silence et pour rappeler aussi le

but de sa visite.

--Pas du tout.

La lettre était dans un tiroir de ma chambre et cette chambre

communiquait par une porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à aller la

chercher. Au lieu de cela, je dis:

--Venez avec moi. Vous verrez en même temps le reste de ma bibliothèque.

La lettre est à côté dans ma chambre.

J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers mots, en sorte

qu’Eveline ne les entendît peut-être pas.

Elle répondit avec une grande simplicité:

--Bien.

J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai en même temps que dans

toutes les créations de mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans

mon atelier, je me la représentais franchissant le seuil de ma chambre à

coucher. Ses pieds ne faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte

se refermait silencieusement derrière elle.

Tout se passa de même. Et à partir de ce moment, je fus entraîné par la

force de mes imaginations passées. Je n’étais plus maître de mes actes.

Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, mes désirs, enfants du

mal. J’en avais conscience et je me disais en moi-même:

--Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible aboutissement

d’une longue série de causes.

--Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline.

Et je réponds:

--Oui, le calorifère est ouvert.

La banalité des phrases dites avec calme est toujours le signe de

l’agitation de l’esprit. Un petit vent ordinaire précède les orages.

Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à Eveline.

--Est-ce que vous y voyez suffisamment? lui demandai-je.

Elle fit signe que oui et je me penchai par-dessus son épaule, comme

pour relire la lettre. Il vint jusqu’à moi un souffle humain, presque

imperceptible, où ne se mélangeait aucune essence de parfum.

Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se mit à rire. Elle en était

arrivée à cette phrase:

--J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai

pas voulu.

Eveline se tourna vers moi en disant:

--Vraiment! Est-ce possible? Vous pensiez sans cesse à moi.

J’eus conscience qu’elle avait dans le regard quelque chose d’égaré.

J’aurais dû lui répondre qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis

longtemps. Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux qui rêvent ne

parlent pas aux femmes désirées, mais se jettent sur elles.

Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai sur le lit bas où nous

nous trouvâmes tous les deux à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse

de sa présence contre moi au point d’en être entièrement bouleversé.

C’était comme si la position inclinée que je venais brusquement de

prendre m’eût fait tomber dans un autre univers où tout était volupté

légère et délice de réalisation.

Mais dans cette ivresse mon intelligence demeurait active, pesait les

mouvements, jugeait les motifs avec une inconcevable rapidité.

Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. Elle ébauchait à

peine les gestes habituels de la pudeur. A l’égarement de ses yeux

s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. Comme ma bouche était

sur la sienne, elle détourna la tête d’un brusque mouvement, préservant

ses lèvres, mais offrant son corps.

Pourquoi? D’où venait ce demi-consentement? Voulait-elle, par jalousie

féminine, prendre une revanche sur sa sœur? N’était-ce pas une sorte de

sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu d’idées extravagantes dont

on avait troublé son esprit? Oui, là était le prétexte, et une volonté

étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet du mal en vertu

d’une convention lointaine et Eveline était venue pour sa déchéance et

pour la mienne.

Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, porter la main sur un

zaimph sacré, offenser une déesse chaste dans l’enceinte de son temple.

Et je jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement par la

profanation du divin. Le rêve suivait sa marche inexorable dans la

réalité.

Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné sur l’oreiller et caché

par l’épanouissement des cheveux, mais je contemplais la perfection de

son corps. L’allongement des jambes était si parfait qu’il faisait

songer à un poème finissant sur un cri d’espoir. Dans la naissance des

seins, dans le mouvement du bras replié pour une confuse défense il y

avait des grâces de statue, la matité d’un marbre poli pour une

adoration de culte. Et ce corps évoquait dans son immobilité, comme il

l’avait fait par la danse, au milieu des pins et des mimosas, l’élan de

l’esprit qui veut se dégager de la matière.

Alors, il y eut en moi comme une lumière qui parut. Personne n’est

libre, avais-je pensé quelques minutes auparavant, nous sommes entraînés

par notre propre vitesse. Je compris que j’étais libre, que je pouvais

choisir et je vis pour la première fois la mystérieuse ligne de

démarcation du bien et du mal.

J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je n’avais pas eu de

remords de prendre Laurence et même en y réfléchissant ensuite, je

m’étais approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de sa famille,

pour la joie et la douleur. J’étais sur le point de jouer le même rôle

auprès d’Eveline et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait

égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si l’amour et la vie

étaient la loi de Laurence, Eveline avait dépassé ce but et en avait un

autre plus élevé.

L’amour physique lui avait toujours inspiré du dégoût. Aucune sensualité

n’était éveillée en elle. Elle avait voulu se consacrer exclusivement à

l’esprit, négliger les jouissances matérielles pour la chasteté

créatrice. Elle était comme une vestale égarée dans notre temps.

Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir le plus grand crime,

celui qui n’est pas pardonné, qui s’exerce contre l’esprit.

C’est que j’étais alors véritablement maudit. Quelque part, dans un

monde tout proche du nôtre et qui pourtant ne communiquait pas avec lui,

des êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la laideur ne

faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient entre eux de l’acte

que j’allais accomplir. Je voyais leurs signes, je comprenais leur

langage et je m’étonnais de leur ressembler, d’avoir la même dualité,

d’être si beau et si laid à la fois.

Mais non, il était encore temps, l’acte n’était pas accompli et par une

volonté délibérée je renonçai à l’accomplir.

Je dégageai le bras avec lequel je pressais les deux seins d’Eveline et

je la laissai doucement retomber près de moi, comme le fardeau splendide

de la responsabilité de l’homme.

J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je lui rendis le baiser léger

que sa sœur avait posé sur la mienne en me quittant.

Elle se détourna, comme un blessé sur le champ de bataille, qui s’étonne

de n’être pas achevé par l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite

ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait pas lieu de

s’étonner.

Au moment où je murmurais quelques paroles incompréhensibles où il y

avait le mot pardon, la pendule sonna sept heures sur la cheminée.

Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit à la hâte sa robe.

J’essayai de lui parler, de lui expliquer qu’elle ne devait plus voir ni

Kotzebue, ni M. Althon. Ces noms mirent une expression de terreur sur sa

physionomie, mais elle eut l’air de ne pas saisir le sens de ce que je

lui disais. Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus bas et

elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, non pas quelqu’un qui

aurait guetté derrière la porte, mais qui aurait été partout, dans

l’ambiance de l’air.

A cette heure, le valet de chambre avait dû rentrer. Je sonnai et je

l’envoyai chercher un taxi. Il revint presque tout de suite. Eveline

était déjà dans l’antichambre.

J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui faire comprendre le

danger que je pressentais autour d’elle et que je ne pouvais pas

préciser. Je n’osai pas lui demander de revenir et je sentis qu’elle ne

le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume dans le bleu limpide de ses

yeux, mais seulement le trouble du désordre.

Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis la portière du taxi

qui se refermait.

Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. J’aperçus la

silhouette de Kotzebue. Il était immobile, incertain de ce qu’il devait

faire. Dans la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, quand

j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait disparaître la voiture

d’Eveline. Il partit dans la même direction et je faillis m’élancer pour

le rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut pas aller bien loin.

J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le tapis. Il était plein de

figures familières et absurdes que je connaissais bien. Mais leur

expression m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes comme

celles des ennemis redoutables avec lesquels je venais d’entrer en

lutte. J’avais désobéi à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de

mon âme, une lampe était allumée dont je devais défendre la flamme. Mais

y avait-il assez de courage en moi?

La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, pensant à un retour

d’Eveline. Je vis Kotzebue sur le palier. Je n’avais jamais autant

remarqué sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire carrée.

--J’ai à te parler, dit-il.

Et je répondis:

--Moi aussi.

Je sentis quand il fut entré que nous étions en proie tous les deux à

une excitation extraordinaire.

--Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, je suis prêt à m’en

expliquer loyalement avec toi.

Il se contenta de ricaner.

--C’est toi qui le premier m’a rappelé le pacte signé jadis et m’en a

fait entrevoir la portée. D’abord je n’ai pas pris tes paroles au

sérieux. Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui n’avait été

qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. Les événements m’ont apporté des

preuves. Peut-être ne suis-je atteint que d’une maladie de

l’imagination. Je suis sûr que tu es atteint de la même maladie que moi.

En tout cas tu sais quelque chose. Tu as étudié les questions qui me

préoccupent. Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, sans nous en

douter, mettre en action... Tu peux me délivrer d’une obsession...

Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour la première fois depuis

quinze ans, tellement j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le

pacte.

Kotzebue ne songea pas à relever ce changement de ton. Il ne cessait pas

de ricaner pendant que je parlais. En même temps il considérait mon

pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. Comme la porte de la

chambre était restée entr’ouverte il fit deux ou trois pas qui lui

permirent de voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue une

réponse aux questions qui motivaient sa visite et sa physionomie exprima

cette phrase:

--Je suis fixé.

Il restait silencieux, la tête basse.

--Eh bien!

--Il est trop tard. Tu as pris le chemin de gauche où l’on ne peut pas

revenir en arrière. Ce serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu

ce que tu as demandé? N’as-tu pas vu tes désirs exaucés? Tu as été un

parfait instrument de Lucifer, sans t’en douter. Mais lui le savait et

il te guidait. Tu voudrais maintenant te détacher de lui. Il est vain de

l’essayer. Il est le compagnon que l’on ne quitte jamais, qui vous

accompagne non seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui qu’on

fait après la mort.

--Voyons, tu ne parles pas sérieusement, m’écriai-je. Tu m’en veux,

avoue-le. Tu crois avoir des griefs contre moi. Alors, tu veux te

venger. Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en tant que

personne, en tant que volonté agissante? Tu ne crois pas à l’Ange déchu?

--Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges déchus. Il y en avait un

ici tout à l’heure. Et redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore.

Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui l’aurait envoyé?

--Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien longtemps, que le monde

était dirigé par la volonté de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait

que des forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre tendance à

l’égoïsme.

--J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, j’ai appris des choses que

j’ignorais. Mes idées ont complètement changé à ce sujet.

J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me trouver que sous l’empire

de la jalousie, pour prendre sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi

je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son visage où il y avait

une nuance de gravité soudaine et je découvris avec angoisse qu’il

parlait en toute sincérité.

--Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, tu as fait un pacte

avec lui comme moi, tu es maudit comme moi. Nous en sommes au même

point.

Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant avec mépris.

--Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le pacte dans toutes ses

conséquences et que je n’en suis pas très heureux? Toi, tu es comme un

misérable papillon effrayé par la flamme d’une lampe et qui se heurte à

tous les carreaux. Tu te brûleras tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas

déjà fait. En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la lumière de

l’air.

Un frisson glacé me parcourait le corps en même temps que j’étais envahi

d’une terreur innommable. De très lointains souvenirs d’enfance

réapparurent. Je revis un livre de contes et une image de Diable qui

m’avait effrayé quand j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi

l’escalier d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre du démon.

J’essayai de faire bonne contenance et je me mis à rire. Mon rire sonna

faux.

--Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.

Il haussa les épaules.

--Allons donc! mais tu sues de peur et tu as raison. Tu as peur et tu ne

sais rien. Que serait-ce si tu savais! Tu es un misérable ignorant. Tu

fais partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux simples, aux

imbéciles, comme ils disent, la croyance en l’Esprit du mal. Ils

s’estiment très forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles

ce sont eux! Lucifer existe. Moi qui ai fait par hasard autrefois un

pacte avec lui, je l’ai cherché et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui

cherchent Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde.

Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur augmentait. J’essayais en

vain de ne pas la laisser voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et

il me semblait que j’étais frappé d’immobilité.

--Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer--il

appuya sur ces mots--quand on a été comblé de ses bienfaits--il jeta un

regard oblique à la chambre à coucher--à quoi bon se débattre

inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa

grandeur, se servir de sa puissance.

--Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux

faire le mal avec amour?

Kotzebue haussa les épaules.

--Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux

appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et

de plus beaux.

Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un

réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira.

--Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en

quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté.

J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je

abouti? Si j’avais eu sur moi une protection...

Kotzebue éclata de rire.

--Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que

des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de

chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma

Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au

début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je

la plaçais tellement haut. Eh bien! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu

l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme! C’est toi qui lui avais donné ce

surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait

que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je

lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison

en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais

la lui ôter.

--Moi!

--Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer,

leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui

constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas

suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un

regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures

sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après

leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour

l’éternité.

--Ce n’est pas vrai! criai-je.

Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait

Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de

maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la

chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit

dans un café et qui m’avait dit quelques jours après:

--C’est toi, toi seul qui m’as perdue!

J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une

professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais

que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur

apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je

l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit.

--Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a

des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en

lui.

J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le

maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse.

--C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort,

quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore

Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces

communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères,

nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en

dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel

Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable.

Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles

avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord,

près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus

étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient,

je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement

où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits,

au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette

sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration,

je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien! pas très loin de

l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère,

un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune

croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer...

Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé.

--Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres

mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est

impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait

arrivé à les détruire.

--C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces

confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par

prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te

disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus

encore en te disant que toi, tu en es un.

Je poussai un cri de fureur:

--Tu mens!

Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me

disait.

Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant

se posèrent sur les miens.

--Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même

si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle

serait vue et elle serait jugée.

--Par qui?

--Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour

d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et

tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact

invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu

fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu

as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune

fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est

désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils

n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil

que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être

franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai

aucun intérêt à te parler ainsi.

--Alors pourquoi le fais-tu?

--Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars

d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta

raison.

Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de

toute sa haute stature. Il allait continuer.

Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de

moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles

que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable

de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en

voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait

d’exprimer.

Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant:

--Va-t’en! Tu n’es qu’un misérable!

A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté,

malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force.

J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je

secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces

grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée

suffit à faire évanouir.

Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau.

Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à

nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la

pointe de son index, comme une épée:

--Tu es un malheureux! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste

à souffrir.

Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace.

J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais

est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me

considérait?

Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que

quelqu’un y avait prononcé mon nom.

Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui

l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière

il avait! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de

temps? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question

d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque.

Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller

pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond

de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de

l’au-delà.

Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et

j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je

passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au

bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus

la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir

brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle

d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler.

Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en

main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son

architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un

paratonnerre!

Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine

n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un

ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix

ne suffisait pas.

Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper

à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par

les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de

l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et

érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de

triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de

l’Eglise? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et

j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si

grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première

communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la

singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte

d’indication.

La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un

apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les

enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la

réunion de la Sainte Famille.

Les enfants de Marie! La Sainte Famille! Comme ces groupements devaient

être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et

dont l’existence me remplissait de terreur.

J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et

formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de

petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait

des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si

minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler,

en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très

pauvre, deux fois maudit.

Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se

trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux.

Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus:

Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et

tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à

souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me

considérer quand j’étais entré.

--On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.

Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le

curé.

Il fit le geste de lever les bras au ciel.

Le curé de Saint-François-de-Sales! Mais c’est impossible! A la rigueur

vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand,

et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions,

mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner.

Revenez demain matin à huit heures.

Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je

lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé

Durand.

--Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente.

L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je

vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des

personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière.

Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner

l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un

autel. Que de bons sentiments! Quelle absence totale de malédiction!

L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et

chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et

pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu.

Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand

je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son

effort de mécontentement augmenta.

--Il y a des heures pour cela, fit-il.

Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de

m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert

d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion.

Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi

excellent.

L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les

plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait

entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il

hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire:

--Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.

Et il m’invita à réciter un _pater_ pendant que lui-même se signait.

Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela

ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû

venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi.

--Répétez après moi, dit-il.

Et il récita le _pater_ avec une rapidité si grande que je ne pus que

bredouiller à mon tour des choses inintelligibles.

--Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux,

dans l’attitude d’un auditeur.

Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun

détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je

lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait

revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en

étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma

vie.

L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du

confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus

vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il

eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me

regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être

extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien,

que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné

la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme

si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine.

J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer.

Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en

présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait

moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient

secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite

rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique.

J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de

l’abbé Durand.

Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui

m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se

retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai

qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de

rentrer chez lui.

Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres.

J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais

distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête

était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un

édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir.

Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements

sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit:

--Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma

faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure.

D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une

certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours.

Dans quelques jours! Il m’était impossible d’attendre si longtemps.

J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur.

Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée

sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop

redoutable.

L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux

que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures... il y

a des hiérarchies...

--Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt

et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus

qualifiée que celle que vous verrez demain.

Lucifer · 第 10 / 13 题