Ce fut au retour de son voyage à Alexandrie et en Palestine que je
rencontrai J. N., l’auteur de la confession qu’on vient de lire.
Le propriétaire du petit hôtel où je m’étais installé pour l’été, à
quelque distance d’Aix-en-Provence, me dit qu’un original qui arrivait
d’Orient avait loué, sur un terrain qui lui appartenait, un pavillon
composé de trois pièces.
--Il demande à n’être dérangé par personne, me dit-il, et il n’adresse
même pas la parole au garçon qui deux fois par jour va lui porter ses
repas là-haut. Je ne serais pas étonné s’il avait quelque chose à se
reprocher. Il m’a l’air de n’avoir choisi ce pavillon que parce qu’il
est situé sur une hauteur et qu’il peut se rendre compte de loin si
quelqu’un se dirige de son côté. Redoute-t-il une visite inattendue ou
n’est-ce qu’un timbré comme il y en a tant?
Poussé par la curiosité, je pris l’habitude de me promener chaque soir
sur un chemin creux encaissé entre des arbres qui se dirigeait vers le
pavillon. J’en étais arrivé un jour plus près qu’à l’ordinaire et je me
souviens que, comme cela m’arrive souvent, en me promenant, j’avais
placé ma canne sur mon épaule et je la tenais à la manière d’un fusil,
geste sans importance dont je ne compris qu’ensuite la portée.
L’original dont on m’avait parlé sortit brusquement et s’élança de mon
côté. Il paraissait en proie à une assez vive émotion. De loin il
regardait ma canne avec attention et il cria:
--Que me voulez-vous? Qui êtes-vous?
Je reconnus aussitôt J. N... et nous nous serrâmes affectueusement les
mains. Nous nous étions vus assez fréquemment à Paris, deux ou trois ans
auparavant et nous avions eu l’un pour l’autre une de ces sympathies
inexplicables qui prennent au bout de peu de temps le nom d’amitié.
Il s’excusa de la brusquerie de son accueil, mais sans lui donner
d’explication.
--J’avais cru un instant... dit-il. Je crois que décidément...
Et il se tapa le front du doigt en riant.
Je fus moins surpris du changement de ses traits que des modifications
profondes qui semblaient s’être opérées dans son caractère. Il m’avait
plu jadis par sa spontanéité et une manière à lui d’être sincère. Il
m’avait paru rentrer dans cette catégorie d’individus qui n’accordent
d’importance qu’aux femmes et à la possibilité de les conquérir. Je
l’avais toujours jugé vaniteux et même un peu sot. Il avait acquis une
nervosité excessive et l’habitude de regarder à droite et à gauche,
comme si quelqu’un pouvait être en train de l’épier.
Nous nous rencontrâmes presque chaque soir, durant tout un mois de
septembre de Provence, le long des oliviers et des vignes rousses et
c’est au cours de ces promenades qu’il me fit le récit de la crise de
son existence. J’ai transcrit ce récit aussi fidèlement que je l’ai pu
et sans y rien ajouter, ce qui en explique le décousu et l’absence de
certains développements.
--Et Eveline? lui demandai-je.
Il eut un geste vague.
--Les premiers deviennent les derniers. J’ai entendu dire pourtant
qu’Eveline s’est ressaisie, qu’elle est allée vivre en Bretagne, chez
une de ses parentes, pour échapper à son ancien milieu.
Mais malgré les questions que je lui posai et qu’il éluda, J. N... ne me
dit presque rien de son voyage en Palestine. Il avait été vivement
impressionné par le caractère de certains paysages au bord de la mer
Morte. Il ne les évoquait qu’avec des réticences et un déplaisir
évident.
Ce ne fut que plus tard, la veille de mon départ, qu’il se décida, sur
ma demande, à me raconter un épisode de son voyage que je crois bon de
rapporter.
--J’avais résolu de vérifier ce qui m’avait été raconté par Kotzebue. Je
savais qu’il mélangeait le vrai et le faux sans pouvoir les reconnaître
lui-même. Et je pensais que pour être fixé sur l’existence de ce
monastère où des êtres puissamment développés par l’intelligence
s’adonnaient en commun au mal spirituel, il n’y avait pas d’autre moyen
que d’y aller et de le voir de mes propres yeux. Je me rappelais le nom
du village que m’avait donné Kotzebue. Il était situé non loin de
l’endroit où fut Galgala, dans la plaine d’El-Ghor. Je passe sur les
difficultés du voyage, la longueur du parcours à cheval depuis
Jérusalem, une mauvaise nuit chez le Scheik du village. Personne ne
savait rien. Il n’y avait pas de monastère. Je partis au lever du soleil
avec mon guide que j’obligeai presque à me suivre. J’allai de droite et
de gauche à travers la plaine d’El-Ghor et ses blocs de pierre posés à
l’infini les uns sur les autres et cela dura des heures. A la fin,
j’étais épuisé. Je me souviens que je distinguais au loin la nappe
bitumeuse de la mer Morte, comme un morceau de plomb fondu. Les blocs
qui m’entouraient affectaient des formes géométriques et ils se
succédaient avec régularité. Il me sembla qu’un vol d’oiseaux en marche
contournait circulairement l’endroit où je me trouvais.
Et soudain j’aperçus une série de bâtisses si plates, si basses,
qu’elles se confondaient presque avec la terre crayeuse. Ni tour, ni
clocher au-dessus de ces toitures unies qui avaient à peine la hauteur
humaine. Je poussai donc mon cheval dans cette direction et je l’arrêtai
sans m’expliquer pourquoi, quand je fus à quelque distance du seuil. Je
sentis le bras du guide terrifié qui me tirait en arrière.
Alors la porte basse et carrée s’ouvrit silencieusement, mais quand elle
fut ouverte, je ne vis pas celui qui en avait tiré les battants et
personne ne parut sur le seuil pour m’accueillir.
Le soleil brûlait sur ma tête et les pierres jetaient un éclat morne
autour de moi. Je croyais distinguer au loin, sous la forme de buées
grisâtres, les émanations malsaines qui sortent des vases du Jourdain.
C’était un peu plus loin que Jean-Baptiste avait baptisé Jésus et le
couvent s’était dressé là en conformité de cette loi qui veut que le
trop beau fruit renferme un ver, que l’effort spirituel soit aussitôt
détourné par l’appel d’en bas.
Peut-être étais-je impressionné par les paroles de mon guide, ou
l’extrême chaleur agissait-elle sur moi? Il se dégageait du seul vide,
des losanges formés par les bâtisses muettes et comme écrasées sur la
terre, une telle atmosphère de solitude extra-humaine que l’idée de
franchir la porte déserte me donna la sensation d’un danger auprès
duquel la mort ne serait rien.
Je fis un effort sur moi-même. Je ne voulais pas être venu si loin pour
rien. J’avançai. De quelques pas seulement. D’un sentier que je n’avais
pas aperçu sortirent quelques moines vêtus de blanc qui se dirigeaient
vers le monastère. C’étaient des moines comme tous les moines, mais sans
chapelet et sans croix brodée sur leur robe. Ils avaient des visages
ordinaires qu’ils tournèrent de mon côté avec indifférence. Ordinaires,
mais si glacés, reflétant une si complète insensibilité que la terreur
me saisit et que je m’enfuis aussi vite que je le pus.
Je ne me retournai pas et quand mon cheval s’arrêta sur le chemin qui
longe le Jourdain, je me demandai si je n’avais pas fait un rêve.
Je sais que j’ai été lâche, mais aucune puissance au monde ne me ferait
revenir dans la plaine d’El-Ghor. On ne brise pas deux fois le buste du
jeune homme couronné de feuilles de poivrier.
* * * * *
Nous marchions maintenant en silence. Je le raccompagnais sur les lacets
qui aboutissaient à son pavillon et je réfléchissais à ce qu’il venait
de me dire. Je me remémorais aussi tout ce qui, dans son récit des jours
précédents, concernait cette confrérie du mal avec laquelle il avait
essayé d’entrer en lutte. Existait-elle véritablement? La soirée chez M.
Althon n’avait-elle pas été une banale fête de détraqués où les rites
d’un Luciferisme puéril ne servent qu’à aiguiser la sensualité? Le
monastère d’El-Ghor n’était-il pas un monastère comme tous les autres
qu’avait seulement rendu redoutable l’imagination troublée de celui qui
le visitait?
Je pensai que, de toutes façons, les heures solitaires de J. N...
devaient être hantées d’appréhensions. S’il avait choisi cette petite
maison au sommet d’une hauteur, c’était à coup sûr pour guetter les
allées et venues de ceux qui viendraient vers lui. J’imaginai ses
insomnies, son visage angoissé contre un carreau de la fenêtre, les voix
qu’il devait entendre dans le bruit du vent.
Au moment de lui tendre la main et de le quitter, j’eus pitié de sa
solitude.
--Est-ce que vous ne trouvez pas cet endroit bien isolé?...
commençai-je. Etant donné...
Il comprit ma pensée et il sourit.
--Vous pensez que j’ai peur d’eux? Il y a quelques mois encore, c’eût
été possible. Mais plus maintenant.
Je le regardai avec surprise. Son regard reflétait une tranquille
assurance.
--On ne peut pas avoir peur de ceux qu’on aime. Là est le secret. Aimer
autant les mauvais que les bons. Davantage même, car ils en ont besoin
davantage. La coalition de mille confréries de damnés ne saurait
effleurer de la plus petite ombre la rêverie d’une âme pleine d’amour.
Les ombres emplissaient maintenant la campagne. Le tracé des chemins
s’était effacé. Les lumières du village paraissaient infiniment
lointaines et perdues. Une chauve-souris passa à plusieurs reprises
devant nous. Mais je compris que pour J. N... les ténèbres ne
renfermaient plus aucune menace.
--Et moi qui croyais... dis-je, moi qui craignais que vous ne soyez la
proie de certaines idées... La situation même de ce pavillon m’avait
fait penser...
--Je vais vous expliquer ce qui m’a poussé à le choisir. Figurez-vous
que je me suis mis dans la tête, je ne sais trop pourquoi, que lorsque
j’arriverai à atteindre le point d’amour parfait, j’en serai averti par
un signe matériel. Je vous ai décrit le tableau de Drevet représentant
le Christ et l’ange du mal portant ensemble une croix et s’entr’aidant
dans un chemin creux. Quand je suis venu ici, j’ai remarqué que ce
chemin que nous venons de gravir ressemblait à celui du tableau. Je
crois fermement que le signe par lequel je saurai que ma rédemption est
accomplie sera la vue du Christ et de Lucifer s’avançant vers moi,
fraternellement unis sous leur commun fardeau. J’ai trouvé à peu de
chose près le paysage qui convient. Il ne manque plus que les
personnages. Et figurez-vous que lorsque je vous ai vu paraître, l’autre
jour, avec votre canne sur l’épaule, je me suis demandé un instant si
cette canne n’était pas une croix...
--Je n’ai rien pourtant ni du Christ, ni de Lucifer, dis-je.
--Détrompez-vous. Chaque homme est à la fois les deux tour à tour et
quelquefois en même temps et c’est leur intime union qu’il faut opérer
au plus profond de son cœur.
Je le quittai sur ces mots. Je partis le lendemain et je ne l’ai plus
revu.