Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais:

--C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé.

Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché

d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage

régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait

d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne

voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la

maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche.

Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait:

Comment est-elle avec toi? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait

ensemble. Je l’avais surnommée: la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom

avait été adopté par tous.

Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres

et qu’avec moi «c’était autre chose». Je faisais semblant de ne pas la

croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais: Eh bien! Rien

n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous

allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand? me

dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours

après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis

communs que cette soirée était celle de notre divorce.

Qui va le remplacer? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux

secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux

cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie.

J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le

gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était

posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains

carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les

traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à

une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car

le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour

ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable.

--Je donne mes droits à Méricant, dis-je.

La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse

main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la

sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour

une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde

peut-être.

Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque.

Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur

extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la

pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette

maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de

l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis

moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus

pour elle.

--Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui

ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps,

n’est-ce pas?

Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non.

Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me

donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie

de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments

n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva.

--Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends...

--Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable.

--On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant?

Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me

demandait cela que par politesse.

Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le

regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était

installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic.

J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui

offrir de l’argent.

Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide.

Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste

infiniment.

Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation

que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et

des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle

façon, devait être encore mêlée à ma vie.

L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement des jours en efface les

plus profondes inquiétudes. Laurence et Eveline redevinrent les deux

pôles de mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf partit

avec ses filles pour la propriété qu’il avait achetée, l’année

précédente, dans le Midi, en face de Saint-Tropez. Je louai non loin

d’eux une petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue était

installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns de ses fidèles du

groupe des Esséniens l’y avaient rejoint. Leur présence à tous devait

lui permettre de réaliser les expériences mystiques qu’il voulait tenter

et dont il gardait le secret.

Personnellement, ces expériences me laissaient indifférent. Je ne me

souciais plus que des deux sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du

pacte à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je ne lui en aurais

plus reparlé sans la soirée où je fus témoin de sa terreur et où cette

terreur se communiqua à moi avec d’autant plus de force qu’elle était

sans cause apparente.

Un clair de lune de marbre était immobilisé sur les collines

silencieuses dont on voyait le déroulement, de la terrasse où nous

étions assis. Le paysage était de ceux qui font dire avec admiration: On

dirait un décor de théâtre. La maison de M. de Saint-Aygulf était à une

certaine distance de la mer, mais on voyait de loin, à travers les

entrecroisements de branches, des scintillements, des parcelles d’or se

mouvant sur les eaux. La propriété n’était séparée, à gauche, du chemin,

que par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un peu plus loin,

au-dessus d’elle, un couvent aux hautes murailles, avec un quadrilatère

de cyprès et une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de fer.

Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, avec une

régularité mystérieuse, se détachaient et tournoyaient comme une pluie

aux gouttes d’argent. Et ce jardin était profond, compact, lourd

d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les allées étaient étroites,

faisaient des voûtes et on ne pouvait les distinguer qu’aux taches des

lauriers-roses qui les bordaient. Sur la droite, une immense avenue

d’eucalyptus centenaires descendait vers la grande route et vers la mer.

Ces arbres étaient si droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un

cortège de vieillards en procession. Au cours de mes promenades avec

Laurence je les avais surnommés: les Esséniens! pour montrer à la jeune

fille mon irrespect vis-à-vis de ces sages.

Eveline devait danser une danse orphique, telle qu’elle était dansée,

paraît-il, dans la célébration des mystères à Eleusis, par un myste

féminin. Il aurait été puéril de rechercher comment la connaissance de

cette danse antique avait été transmise à un maître de danse levantin

qui faisait travailler depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. Kotzebue

avait connu ce maître de danse, au cours de son voyage en Orient et

garantissait le caractère orphique de ses enseignements.

C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait danser devant

quelques personnes. Il n’y avait là que des invités et des amis. Malgré

cela, Eveline avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais venu

dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement avec elle de sa

danse et de la conception qu’elle en avait.

Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais le ton d’Eveline

prétentieux, quand elle parlait de la beauté en général et de

l’influence moralisatrice que cette beauté devait avoir. Je savais

qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre beauté. Sa mère

l’avait flattée à l’excès autant par amour que pour humilier Laurence.

Pendant que nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à une légère

modification dans le costume que sa sœur devait porter le soir. Elle

n’avait aucune jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre domaine

plus vulgaire, où l’on coud et où l’on ignore les danses sacrées et d’en

être satisfaite.

Eveline disait entre autres choses:

--Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. Il me semble que

chaque matin il y a sur moi un tissu de désirs, de besoins, une robe

matérielle qu’il me faut arracher! Et c’est toujours à recommencer.

Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait à demi et qui avait

l’air de dire:

--Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, heureusement...

Eveline disait encore:

--Le mouvement du corps quand il est en rapport avec le mouvement de

l’âme peut, dans certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit

qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres des anciens mystères

le savaient bien. C’est ce que je vais essayer de rendre.

--Oh! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à Eleusis les danses sacrées

n’aient pas été au contraire une grossière représentation de l’amour

physique.

Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la faire rougir. Mais

elle me regarda de ses yeux immobiles et glacés, avec tristesse, comme

on pourrait regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est impossible de

sauver.

Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement de ses jambes

sous sa robe d’été, cette sorte de noblesse légère qu’elle avait en

marchant, je m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée de la

matière, dégager de son corps autant de volupté.

Et je me dis à nouveau: Laquelle des deux?

Le maître de danse levantin se mit à battre des mains pour annoncer aux

invités dispersés dans le jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent

peu à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la terrasse. Tous

étaient des hurluberlus animés d’une foi ardente au merveilleux et cette

foi, malgré des croyances contradictoires, des religions différentes,

les réunissait en une fraternité crédule et toujours étonnée.

J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant:

--J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me l’a dit.

Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches et elle soufflait

et riait. C’était la patriarche de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans

tous les groupes, faisait partie de toutes les sociétés pourvu qu’elles

fussent secrètes. Elle portait sous son bras un grand cahier où elle

inscrivait les paroles instructives entendues dans les conversations et

les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle lisait d’une voix

éclatante. Les belles citations dans son cahier alternaient avec

certaines adresses, car elle faisait volontiers des mariages, ou même de

simples unions. Elle semait joyeusement la discorde en colportant, sous

le sceau du secret, mille potins qu’elle n’hésitait pas à attribuer à

ses esprits guides.

Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, agrégé de

l’Université, qui répétait à tout propos: «Un peu de science éloigne de

Dieu, beaucoup en rapproche»; un jeune homme pâle qui avait à sa

cheville une chaînette d’or et dont le principal souci était de la

découvrir, sous sa chaussette de soie, en tirant négligemment son

pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient en se tenant

par la main et dont les têtes étonnamment rondes faisaient penser à deux

pommes émerveillées suspendues à une seule branche.

Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire signe au jeune Charlie de

venir s’asseoir à côté d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se

laisser tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait devant elle

avec des yeux myopes et passionnés. Tout l’intéressait. Elle se disait à

la recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret était d’être une

femme fatale. Elle avait des amants, mais seulement à titre

d’expérience. L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse de

l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un adolescent nu dans une

chambre tendue de violet se confondaient vaguement dans son esprit. Et

elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des parfums d’encens, de

tous les plaisirs inconnus dont elle avait lu la peinture dans les

romans.

Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à l’écart et faisait

quelques pas en arrière si l’on s’avançait vers elle. C’était parce

qu’elle s’attribuait une puissance fluidique si active à certaines

heures que les personnes qui s’approchaient d’elle en étaient

incommodées. Elle était bonne et ne voulait pas que la projection de son

fluide causât le moindre dommage.

Ce fut celui que nous avions surnommé le pauvre Jacques qui arriva le

dernier. Il était pieds nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans

chemise. Il passait pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il

possédait. Deux ans auparavant, il était devenu bouddhiste, il avait

quitté Paris et il s’était installé au bord de la mer, à quelques

kilomètres de là. Il s’était construit lui-même une cabane de planches

au milieu des pins et il y vivait en anachorète, apprivoisant des

couleuvres et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes

marques d’affection. Il était très jeune, mais la naïveté de ses traits,

son expression de gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa

caractéristique dominante était la modestie. Il aurait voulu être sans

forme pour s’effacer, être invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit

que par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne le croyait pas et il

s’efforçait de marcher sans bruit, s’éloignait si on le regardait trop

longtemps. Il n’avait pas osé refuser la chambre que M. de Saint-Aygulf

lui avait offerte, mais soit qu’il s’en jugeât indigne, soit que le

grand air lui fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière

le couvent, près d’un cyprès.

Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai le regard de

Laurence qui sortait de la maison, après avoir aidé sa sœur à

s’habiller. Elle vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait déjà

pour danser au milieu d’un murmure admiratif et du crissement des

chaises de paille sur le gravier.

Elle descendit les trois marches du perron sans voir personne, comme si

ses yeux étaient fixés dans l’intérieur de son âme et elle atteignit

légèrement un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. Une libellule,

comme une émeraude flottante, sortit de l’ombre de ce figuier et sembla

donner un signal. Un orchestre disposé derrière un massif commença à

jouer. Je remarquai sur le chemin, derrière le parc, des gens du pays

qui s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou stupides se

recouvraient de cette hébétude que la musique donne aux simples.

Eveline quoique encore immobile dansait déjà. Sous ses voiles

transparents elle était parée par la lune d’une insoupçonnable beauté.

Un frémissement la parcourait, une vibration délicate, qui était la

pensée d’harmonie dont elle était possédée et qu’elle communiquait par

degrés à son corps. Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins

menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à ses pieds, qui étaient

chaussés de sandales d’un argent si clair qu’elles avaient l’air de deux

morceaux d’un cristal souple et silencieux.

La danse d’Eveline me faisait comprendre tout à coup les rapports de la

forme humaine et de l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière

l’harmonie des lignes. La jeune fille joignait les mains, levait les

bras et il y avait dans ce geste tout le poème de l’âme humaine avide

d’échapper aux liens du désir, d’atteindre un autre monde plus pur. Son

corps, vivant de cette vie de tous les muscles que donne la danse, était

visible sous la soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, ni

l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des jambes, n’évoquaient

une image sensuelle. Il y avait en elle un principe spirituel qui

faisait penser à une flamme qui monte, à on ne sait quelle offrande au

ciel. La forme humaine dans ce qu’elle avait de plus accompli avait été

asservie pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté en

mouvement.

Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et je voyais la lumière de

la lune coulant dans ses prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant,

comme une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres fois, elle

battait l’air avec ses mains immatérielles et je sentais que ces mains

presque transparentes n’étaient pas faites pour les caresses, mais pour

le don d’un invisible trésor qu’elle semblait tirer négligemment de

l’atmosphère dorée.

Lorsque résonna la dernière note de la musique, le monde semblait frappé

d’immobilité autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient

avec étonnement, ayant tous le sentiment d’avoir assisté à un spectacle

d’une qualité extraordinaire. Ils semblaient surpris d’avoir été plongés

dans une rêverie d’un ordre aussi élevé.

Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait d’entendre redevint

perceptible dans le silence. Il y eut, venant du bassin proche, à

travers les mimosas et les romarins, une bouffée de fraîcheur odorante.

Déjà Eveline rentrait dans la maison.

C’est alors que non loin de moi un cri affreux retentit, une sorte de

râle où il y avait de la rage et du désespoir en même temps. Ce cri me

fit me dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait les nerfs

de chacun aussi péniblement que les miens. Je me retournai et je vis que

c’était un vieillard qui l’avait poussé.

Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait cette sorte de

moustache blanche qui fait volontiers dire de quelqu’un que c’est un

ancien officier de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité de M.

de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un promeneur que le hasard avait

amené sur le chemin et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait

commencé à jouer.

Il serrait sa canne dans sa main droite, de la gauche il séparait les

branches du massif qui clôturait le jardin comme s’il allait s’élancer.

Il fixait Eveline qui traversait la terrasse; son visage exprimait la

colère et aussi un dégoût inexplicable.

Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer le chemin. Il parut se

raviser et revenir à lui. Je surpris même sur son visage ce pincement

des lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise que l’on vient de

faire. Il eut un haussement d’épaules pour tourner en dérision sa propre

colère, puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de la mer.

--Qui a crié? Qu’est-ce qui est arrivé? demandait-on de droite et de

gauche. Mais le mouvement du maigre vieillard avait été si rapide et son

départ si précipité que je crus d’abord être le seul à l’avoir vu. Je

m’aperçus que Kotzebue avait été aussi témoin de cette scène.

J’allais lui demander quel était son avis à ce sujet quand je constatai

qu’il n’était pas dans son état normal. Je crus d’abord qu’il était en

proie à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. Mais il en

était bien loin. Il avait peur, une peur panique qui l’aurait presque

fait s’enfuir.

Je m’approchai de lui et je l’interrogeai:

--Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage? Est-ce que vous le

connaissez?

D’abord il ne me répondit pas. Il regardait dans la direction par où

l’homme avait disparu. Il semblait craindre qu’il revînt; sa terreur

était si grande qu’elle me communiqua une espèce de surexcitation,

d’anxiété pénible.

J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors Kotzebue fit

quelques pas avec moi dans le jardin. Mais il se retournait fréquemment,

regardait de tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de faire de

même.

La lune était maintenant au bas de l’horizon. Elle avait changé de

couleur en traversant le ciel, elle était devenue de plus en plus

claire, comme si elle voulait se fondre dans le calme bleuté de la nuit.

Ses rayons, qui venaient obliquement à travers les arbres, avaient

quelque chose de surnaturel.

--Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, mais je sais qui il est. Il

a essayé une fois d’entrer en rapports avec moi. C’est un homme très

instruit. Il habite cette grande maison que l’on aperçoit sur la droite,

derrière une ligne de cyprès, quand on prend la direction de Saint-Pons.

Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait de sa terreur, mais

j’étais trop déçu pour ne pas l’interroger à nouveau.

--A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri et cette subite colère?

Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à parler.

--Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement par hasard.

Il y a certaines natures qui sont impressionnées par la laideur au point

d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent supporter la vue de la

beauté. Il m’est arrivé à moi-même, devant certains spectacles,

d’hésiter pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber à genoux

et admirer. Il y a des hommes qui ont choisi délibérément une voie.

Est-ce que tu ne te souviens pas de certaines paroles de Lévy,

autrefois? Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y croyais pas alors.

J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai de quelles paroles il

s’agissait.

--Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, sans que nous nous en

doutions, de grands combats invisibles entre des forces bonnes et des

forces mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté vers le bien.

Mais d’autres avec la même ardeur se développent dans un sens contraire.

L’étude, la sagesse peuvent amener également à une solution ou à une

autre. Il y aurait alors des confréries mauvaises, des hommes associés

pour faire consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété cela et je me

suis aperçu qu’il y voyait clair sur bien des choses.

Nous étions en marchant revenus vers la maison. Kotzebue me quitta.

Quelques personnes serraient la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos

descendaient lentement entre les deux rangées d’eucalyptus.

Je partis à pied. La petite maison que j’avais louée n’était pas à dix

minutes de marche dans la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au

milieu de la route et je regardais à droite et à gauche avec attention

les bordures de cactus, les vignes, les plus immobiles sous la lune de

plus en plus oblique.

Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. Je fis quelques pas plus

rapides pour savoir qui c’était. Je poussai un soupir de soulagement en

reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il allait rejoindre dans

la campagne un arbre propice à son sommeil innocent. Même seul et dans

l’ombre il avait une démarche timide! Il écartait délicatement les

branches comme s’il avait peur de les brutaliser.

Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats de forces dont

parlait Lévy, que le bien ne fût pas toujours vaincu et n’eût pas

disparu du monde depuis longtemps.

Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que

datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des

Esséniens.

J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des

événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je

n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique

d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui

suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne

franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant

une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut

cause de tout.

Voici quel fut le signe avant-coureur.

Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les

pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties.

Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus

misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais,

soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler

le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais

recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux

pensionnaires fanées qu’elle abritait.

Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et

descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre

l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait

pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une

créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou,

qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au

jardinage et semblait un peu tombée en enfance.

De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle

m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de

plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien

état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne,

elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de

cette pureté que l’idiotie donne à certains visages.

Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle

m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec

respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais

porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se

prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de

savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune

importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la

terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par

des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera?

Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de

Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant

de l’après-midi, je mis sous mon bras «La case de l’oncle Tom», en me

rendant chez M. de Saint-Aygulf.

Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle

fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette

phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture.

--Je n’ai rien à lire en ce moment.

Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme

Beecher-Stowe.

Je m’étais dit:

--Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence.

Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion.

Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis:

--Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné

moi-même.

Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne

savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une

aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui

suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et

seule «La case de l’oncle Tom» agit-elle sur l’esprit de Laurence? Il

n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi

qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté

supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ

pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût

produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être

faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme

Beecher-Stowe elle-même? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets

et des causes?

Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils

s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de

vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous

sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la

raison:

Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise,

M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité

de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le

poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou

s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il

été à la fois sincère et intéressé.

Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en

Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour

cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de

Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des

Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la

poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des

manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus.

Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un

Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth,

au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui

l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage

avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi

eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui

était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il

magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans

imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains

lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les

siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins.

Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand

l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de

l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de

les utiliser pour le bien.

Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition

avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien.

Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été

donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de

talismans dans son voyage autour de la Méditerranée.

Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face

Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la

mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est

aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa

d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée

et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce

temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir

qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation

méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui

conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un

de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir.

Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par

des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se

trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté

sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les

pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins.

Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les

Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de

clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par

une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue

comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un

courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si

certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser

sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant

de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri

d’Alleluia! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance.

Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et

devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation

des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels

susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment

du ridicule et par les arguties de ma raison.

Que savait-on au juste de Simon le magicien? Renan disait que c’était un

thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de

Jésus-Christ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une

façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi

total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque

mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de

pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le

pacte? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme

qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens

pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang

un pacte luciférien?

Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté

dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son

allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle

n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait.

Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce

qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout

en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses

hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me

représentais Eveline nue.

Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au

contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus

dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait

cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe.

Il y avait longtemps que duraient les recherches; nous descendions

maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au

couvent. Le soleil allait bientôt se coucher.

--Alleluia! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue

commençait à affaiblir.

Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur

elle.

Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent.

--Alleluia! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie.

Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la

même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline.

Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou

mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait

courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête

avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant,

extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes,

une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles

obscènes au sens précis.

Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous

le choc des mots, était pareille à une statue.

D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des

exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus

du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un

personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose

pour apparaître et s’exprimer décemment.

De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur

ces mots:

--Mon Dieu! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle

est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne

excellente à part ses crises.

L’apparition s’évanouit; il n’y eut plus que des portes refermées sur

quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté

incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des

blancheurs d’édifices.

Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même

chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre.

Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en

parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans

l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure? Et sa

génuflexion du matin! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front!

N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une

manière de saint diabolique?

Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur?

N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en

dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la

seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais? La possession

du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris

sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don

d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si

stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs

soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et

s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de

tomber dans des bras et de recevoir des caresses.

Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un

autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je

ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir

d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on

garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne.

* * * * *

Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un

sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé

non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes

que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais

pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi.

Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte

autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée,

toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne

étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et

profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité.

Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui

faisait bruire les pins; je descendis d’un pas rapide vers la mer.

La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je

l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous

deux semblaient discuter avec vivacité; je crus voir que Kotzebue

montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée; il était

probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les

quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la

plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma

bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce

sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de

ce rendez-vous.

Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme

heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette

lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la

mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai

face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage

à cette partie de la côte.

Laurence venait de terminer «La Case de l’Oncle Tom» et il ne lui était

possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle

se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle

avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait

entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu.

--Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France,

l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières

aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et

les blancs?

--En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion.

Et je passai doucement mon bras sous le sien.

--On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux.

Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups.

Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que

celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier

et sur tout ce que je trouvais.

J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère

sur son bras.

--Oh! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais

l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé

ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui

disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps

le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté,

inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait

incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous

les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont

on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se

levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et

de l’incertitude de la vie.

Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un

petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au

monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient

faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure.

--Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très

modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite

ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le

nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs

jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier

Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande

figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une

impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa

créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image

représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai

entendus à son sujet.

J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des

aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon

poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en

montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de

rien exprimer sur Dieu.

--Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand

pour mon malheur,--Laurence insista sur le mot malheur--il fut décidé

que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables

affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes

prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais

de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient

réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure.

Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous

aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les

maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe

pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout

quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de

Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait

séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de

dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de

donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le

savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très

ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir

deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle

me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me

voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image

quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des

traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me

la déchirait en disant: «Cette petite est incorrigible!» Ou bien: «Voilà

ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant

des années!» Le mauvais exemple! Quand je me remémore l’hôtel gluant

d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des

cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec

leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma

vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais

exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer.

Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions

arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui,

quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne

restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la

fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour

de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur,

des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle

bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée.

Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait,

d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes.

J’appuyai sur les derniers mots.

Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en

tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent

des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables

quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était

appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul

bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à

ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une

caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois.

Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des

monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait

que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle

avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses

bandeaux plats à coups de poing.

--Vous avez dit: Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là?

Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais

avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent

les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans

un air limpide, devant un beau paysage.

--Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester

longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père? Tenez. Il y a un

conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit

cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai

souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain

canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause

des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le

long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes

lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et

laids, où la vase est tiède.

Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête.

Elle regardait droit devant elle.

--Le moment est venu, me disais-je intérieurement.

--Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours

entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé,

elle est en tous points si parfaite! Et moi de tout ce qui est familier

à son intelligence, je comprends si peu de chose! Quant à mon père,

peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée,

avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais

au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal

qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses

prédictions. Je représente «les erreurs de sa jeunesse», qui ont

malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de

meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute

trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien

souvent tentée de m’en aller avec le premier venu.

Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage.

Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins

d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir

pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots

«premier venu» étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et

la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il

me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard,

avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur

puissance de leur banalité.

Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon

amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords

ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces

paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le

contre avec quelque confident:

--Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit

elle-même.

Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs

calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression

de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les

projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une

victoire incomplète.

Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe,

un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout

ceci une signification sublime ou luciférienne.

Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne

lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge.

J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en moi à cette époque. Le

souvenir de la soirée avec Lévy et du pacte conclu m’avait donné

jusqu’alors une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée par

de l’allégresse. Ce n’était pas net en moi. Je n’osais pas me l’avouer.

Je me disais:

--Le mois de septembre a, dans le Midi, une influence singulièrement

favorable! Jamais je n’ai éprouvé une telle plénitude du corps et de

l’esprit. J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux qui

sortent des arbres s’accordent par sympathie avec les hommes qui les

respirent et augmentent leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue

par les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de leurs subtiles

vertus.

Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à vivre avait une autre

cause. Une protection s’étendait sur moi. Il me suffisait de formuler

des vœux pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais dans une

glace, je me trouvais anormalement jeune. Il me semblait que certaines

rides qui, quelques mois auparavant, m’avaient affligé par leur

profondeur de chaque côté de la bouche, avaient maintenant presque

disparu. C’est vrai, mes cheveux blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils

étaient nombreux encore! Comme ils sortaient de ma tête avec force! Je

n’étais pas éloigné de croire qu’ils se multipliaient sous l’action

d’une sève nouvelle. En tout cas, il y avait dans mon âme une jeunesse,

plus joyeuse peut-être, que celle de la vingtième année.

Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité! Je ne l’avais jusqu’à

présent considéré que sous son plus puéril aspect. Quand on a été élevé

dans la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit du mal, est

inséparable de fourches, de cornes et de flammes éternelles. Mais ce

sont là des images à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants.

Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec une force inconnue

capable de me donner pendant ma vie ce qu’il me plaisait de lui

demander. Ce que je devais apporter en échange était resté dans le

vague. Etait-ce mon âme? Je n’étais pas sûr de l’immortalité de l’âme.

La sagesse me commandait de ne pas penser à ma part d’apport dans le

marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable que prenaient

les événements à mon égard. Pour en profiter, il fallait désirer,

posséder, jouir. Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le

plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait donné.

Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches sur les pactes j’avais

appris être arrivé à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré dans

un chemin creux un petit homme boiteux, sans apparence, et en échange de

son âme, ou plutôt de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, un

simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique narrateur. Ce

livre était un traité d’architecture. Or l’abbé Duncanius, qui était

vieux, nourrissait depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait été

empêché par son ignorance. Grâce au livre, il édifia des couvents, des

églises, des abbayes. Tout son pays en fut couvert, devint un

déroulement d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au milieu

une tour tellement haute que jamais le Diable ne put aller l’y chercher.

D’ailleurs, ces histoires de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme

qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait une ruse pour duper

le Diable. Il fallait comprendre cette tour de l’abbé Duncanius d’une

façon symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma pensée,

j’arriverais à m’élancer tellement haut vers le ciel que l’ange du mal

ne pourrait rien contre moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables

monuments de plaisirs et je les aurais habités.

J’en fus bientôt au point de me dire: «Je suis protégé par Lucifer», et

de me féliciter de cette protection.

* * * * *

Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le vis jamais boire autant que

ce jour-là. Je savais aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais

son hostilité éclater à mon égard aussi librement.

Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, non loin de son

hôtel; son visage avait exprimé par une grimace que ma rencontre ne lui

causait pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait dit

familièrement:

--Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel.

Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec gravité des Esséniens,

de l’importance de ce groupement, de Simon le magicien et de la mission

dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela n’était que le

prélude d’autres propos. Il me demanda si je connaissais l’histoire

d’Hélène et de Simon. Je la connaissais et je lui répondis que beaucoup

de gens ne lui avaient attribué qu’un caractère mythique. Hélène aurait

été une représentation de la lune et Simon le magicien aurait symbolisé

le soleil.

Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré pour ne pas cacher son

intention évidente de me vexer et il commanda un second cocktail pour

moi et pour lui.

Hélène avait véritablement existé. Celle que Simon le magicien appelait

la pensée divine de Dieu avait été trouvée par lui dans une maison

publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable et s’offrait

innocemment aux marins du port. Pour que la pensée divine pénétrât au

cœur des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par une femme et que

cette femme se livrât à eux. Simon le magicien l’avait compris. Au cours

d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples le corps d’Hélène

pour une communion amoureuse qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui

avait repris la tradition de Simon, devait faire de même. Il devait

trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que de cela.

Puis il changea de conversation. Il se mit à me parler de M. Althon,

l’homme aux moustaches blanches, qui avait poussé cet étrange cri de

colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il avait renoué

connaissance avec lui. C’était un personnage éminent. Il possédait une

des plus belles bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne lui

était familière et il était du même avis que lui au sujet d’Hélène.

Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer l’étrange attitude de M.

Althon, l’autre soir.

--Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. Une bizarrerie sans

importance. Un esprit supérieur comme celui de M. Althon se fait de la

pureté une idée tellement plus haute que celle qu’on pouvait avoir en

regardant danser Eveline.

Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que Kotzebue en arriva enfin à

ce dont il brûlait de me parler. Il le fit avec une allure de

plaisanterie à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence

entre nous.

--Prends garde. Tu marches sur mes brisées. Oh! ne fais pas l’ignorant.

Je t’ai vu l’autre matin et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La

place est prise.

Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux s’agrandir

involontairement, mais je répondis avec froideur que je ne comprenais

pas ce qu’il voulait dire.

Il me tapa sur l’épaule en criant: Farceur! et en riant avec bruit.

--Pourquoi ne pas être franc? Puis enfin, j’ai la priorité.

Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré vers minuit, il y a deux mois à

peu près, dans un café de la place Blanche.

--Eh bien?

Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait avec une espèce de

rage.

--Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle avait pu s’échapper et je

venais de passer toute la soirée avec elle. Tu comprends? Il est inutile

que je t’en dise davantage.

Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie un mensonge tout à fait

éclatant, une parole absolument indigne, je suis demeuré muet

d’étonnement. J’ai été privé par la nature de la rapidité de la

réaction, du don de la réplique. Un voile me recouvre soudain et je

demeure silencieux dans une attitude qui peut porter le nom de lâcheté.

Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que viennent les phrases

brillantes et vengeresses, que je vois de quelle façon j’aurais dû agir.

Je tremblais; je ne pus qu’articuler d’une voix basse:

--Ce n’est pas vrai! Vous êtes un menteur!

Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il regarda à droite et à

gauche pour se rendre compte si quelqu’un n’avait pas entendu des

paroles aussi irrespectueuses adressées à un homme aussi important. Le

bar était vide et le barman, derrière son comptoir, avait arrêté une

seconde le va-et-vient de ses bras agitant le shaker des cocktails.

Lui et moi nous nous regardions en silence.

--C’est la caractéristique de celui qui est possédé par le mal de ne

pouvoir supporter la vérité.

Puis il se ravisa:

--D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu ne sais même pas de qui je

voulais parler. Tu serais bien embarrassé pour le dire.

Je me demandai si je devais laisser triompher cette hypocrisie ou

protester et la confondre. Mais j’eus à ce moment un sentiment de froid

comme au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait pas d’une porte

ouverte, mais de l’ambiance même. Je tournais le dos au couloir de

l’hôtel sur lequel s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis

un pas derrière moi. Il n’y avait là rien d’extraordinaire. Sans doute

la scène qui venait d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai

avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient.

Le barman s’était avancé, portant de nouveaux cocktails. Il souriait de

façon spéciale pour faire comprendre qu’il considérait les paroles

entendues comme une simple plaisanterie.

M. Althon était devant moi. Kotzebue nous présenta et l’invita à

s’asseoir avec une nuance de respect. Je fus surpris d’entendre chez M.

Althon un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait

singulièrement avec son allure très française d’ancien colonel. Je vis

tout de suite que je n’étais pour lui qu’un personnage tout à fait

insignifiant.

Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur mon compte. J’étais de

ceux, disait-il, devant qui l’on pouvait exposer la doctrine essénienne

dans toute sa pureté avec des chances d’être compris. Il semblait avoir

tout à fait oublié l’incident qui avait eu lieu quelques minutes

auparavant.

M. Althon continuait à me regarder comme quelqu’un à qui une doctrine

dans toute sa pureté est absolument interdite. Son mépris était si peu

déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que je délibérai pour

savoir si je ne lui demanderais pas une explication ou si je ne le

giflerais pas tout d’un coup. Je n’en fis rien.

M. Althon était très calme. Il avait commandé un quart Vichy. Il nous

regardait boire.

J’appris par la conversation qu’il était lui aussi au courant des

voyages de Simon le magicien sur cette partie de la côte. Il croyait

comme Kotzebue à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan

de restaurer ces agapes magiques instituées par Simon. Ceux qui savent,

disait-il, peuvent en tirer un immense avantage, augmenter leur être

d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens des autres, car

l’essentiel est d’agrandir sa personnalité.

Il se reprit:

--Je veux dire: la diviniser.

Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir plus qu’il ne le

laissait paraître.

Comme s’il pensait tout à coup à une conversation précédente et qu’il

attendît une réponse, il s’écria:

--Eh bien? Avez-vous enfin trouvé Hélène? La divine Ennoïa?

Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant semblant de ne pas

avoir entendu:

--Allons prendre l’air, voulez-vous? dit-il.

Comme M. Althon allait renouveler sa question, il lui fit signe de se

taire, avec un mouvement de tête de mon côté.

Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les collines recouvertes

de pins étaient déjà dans l’ombre tandis que la mer, recevant le soleil

couchant comme une hostie, était encore illuminée. Jamais la petite

ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de la baie, ne m’avait paru d’une

blancheur aussi mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys

qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne devait aborder, en vertu

de quelque enchantement oriental.

L’air pur m’apporta avec le souvenir de la soirée où j’avais suivi

Laurence, la certitude du mensonge de Kotzebue. Je respirai largement.

Mes deux compagnons marchaient près de moi, échangeant quelques paroles

à demi-voix. Ils s’entendaient tous les deux. Ils étaient unis par une

sympathie récente. A un moment même, M. Althon prit familièrement

Kotzebue par le bras.

Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis leur demander en

grâce de me considérer comme un des leurs, de me faire participer à

leurs projets. Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment

susceptible de pénétrer la pure doctrine.

Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait à la maison de M.

Althon. Nous nous arrêtâmes et il me tendit la main en me disant au

revoir avec une courtoisie cérémonieuse.

Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il avait des

livres assez curieux. Sans doute les livres devaient me manquer beaucoup

dans le Midi.

Il ne souriait pas en me disant cela, mais je sentais son sourire

inexprimé sous le masque du visage et qu’il pensait qu’un sot de mon

espèce n’avait pas le moindre besoin de livres.

Et il s’éloigna avec Kotzebue.

La route était droite devant moi. Un homme qui passait avec un long

bâton sur l’épaule alluma l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel,

dont les fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse à travers les

arbres. J’entrevoyais dans une autre direction l’allée des eucalyptus

centenaires. J’avais l’impression de malaise que cause l’appréhension

d’un danger très proche, mais je ne savais pas si le danger était en

moi, ou s’il était extérieur, caché dans l’hôtel, prêt à surgir entre

les deux rangées d’eucalyptus.

Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le

couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route.

L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai

le pauvre Jacques sur la route.

Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était

mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de

sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir.

Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action,

même la plus petite:

--Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre

mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.

--Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même

assister ce soir...

Il me fit vivement «non» avec la main.

--Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les

ai trouvés tellement changés! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis

devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude.

Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de

choses que je ne comprends plus.

Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au

milieu des pins, devant la mer.

Il se mit à rire:

--Comment serait-ce possible? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner.

Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des

amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une

taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui

offrir du lait dans une assiette.

Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa.

--Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant

plusieurs jours et d’être privée de lait.

Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose

encore et qu’il ne trouvait pas ses mots.

--Et vous-même, restez-vous longtemps? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait

mieux...

Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée.

--Dites.

Il sembla se décider.

--Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être

malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans

cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une

influence, un charme... Comment dire exactement? L’air est moins pur. Je

sens que je dois partir.

Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de

s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit

en me quittant:

--Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.

Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des

ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une

sorte de nimbe et retombait dans la lumière.

Et je pensai en moi-même: le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan!

* * * * *

M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la

cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer,

fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me

désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur.

--C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un

disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau

tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue.

Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout

ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta:

--Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas? On ne saura que

plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit.

J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes

guides.

Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits,

la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus

vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme

féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était

difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la

diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur

porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je

devais au père d’Eveline et de Laurence.

Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un

autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis

longtemps. Il avait tant fait pour elle! Sa femme vénérée, dont il ne

pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une

enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que

celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité! Il venait

d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de

vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans

son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se

passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé! Et

qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle

lui cassait la tête depuis quelques jours? Eveline ne pouvait rien sur

sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa

sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que

Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son

devoir. Ah! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là

encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à

ce qu’on le sache--il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache--et

il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que

cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce

qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout

le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était! Le devoir

d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses

enfants. Il avait lu le «Roi Lear», et cette lecture l’avait frappé.

Dieu merci! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier.

--Vous me comprenez, n’est-ce pas? fit-il pour terminer.

Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra

la main plus fortement qu’à l’ordinaire.

Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était

déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère

gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs

personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette

impression.

Lucifer · 第 9 / 13 题