LUCIFER

Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel,

les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec

sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en

train de me regarder.

--Ceci est un avertissement, pensai-je.

Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de

Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement.

Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes,

non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.

Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette

grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une

autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma

vingtième année.

Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui

m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé

par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au

milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable

avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment.

Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une

fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une

hallucination et je dis à mon compagnon:

--Vois-tu quelque chose sur ce carreau?

--Rien du tout, répondit-il.

Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train

s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait:

--Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.

J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la

longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait

nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et

elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la

réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste

avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai

mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le

rictus de la bouche plus intolérable.

Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et

ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession

quand j’en fus délivré par l’arrêt du train.

J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant

avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la

figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait

revivre.

Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi

que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette

chaude nuit de juin.

Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de

onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans

cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble.

Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de

leur côté, à la clarté de deux lampes.

Deux jeunes filles! deux lampes! Mon double amour! Le bien et le mal!

Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps!

Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une

certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y

demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux

jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la

fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On

était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles

rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les

soirs d’été.

Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois

qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que

si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il

tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait

ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais

la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes

minces au-dessus de la pierre. Folie! Le rapide infirme avait disparu à

l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres

brusquement éteintes.

Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue? Je n’avais plus l’âge de

telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence

pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant

sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui

tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il

croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et

l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait

toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une

faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre

chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes,

enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont

leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers

eux.

Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux? Je ne

m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour.

Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux

sœurs à la fois! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que

je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout

désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait

entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles

idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission

spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un

corps si désirable! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait

pour moi aucune importance! Eveline considérait secrètement qu’un homme

qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se

retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je? Et je savais, sans

qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier,

je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa

sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont

elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes

cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se

trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui

a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi

j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur.

Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à

plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens

n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne

parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la

scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids

immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle

était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient

irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents

éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger

balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais

vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un

goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs

d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré! Son principal

défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence

que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était

une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un

appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur

pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus,

les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes

religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi,

parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou

par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un

faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez

son père.

J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son

indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose

qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses

mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la

révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du

monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et

que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de

la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier

fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de

vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le

monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de

Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille,

avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer

durant quelques années dans une maison de correction.

Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation

de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais

qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas

coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui

enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les

rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.

Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il

fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la

contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées

venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis

m’élancer vers la porte et crier à haute voix: Laurence! Eveline!

insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.

Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait

d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de

printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute.

Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche

crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant

intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma

course nocturne.

Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel

de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et

pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de

femme parut sur le seuil.

J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée

fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un

avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de

sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut

inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir? Devais-je m’élancer? Et

d’abord qui venait de sortir de l’hôtel?

La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette,--Eveline ou

Laurence--glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me

précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin

me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire.

N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre? Je rejetai une hypothèse

qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille

qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.

Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à

l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille

sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit? La

précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte

indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son

départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée

que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me

trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air

de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en

résulterait. Puis je risquais de la perdre.

Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de

l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la

portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître.

C’était Laurence.

Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans

lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.

Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que

Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je

courais sur la piste d’une énigme.

Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même: Les femmes sont

toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs

qu’importe!

Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup

d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les

boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur

les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le

front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent

sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un

des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais

sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.

C’est bien cela! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous

approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je

vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées

recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui

jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.

Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour

que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus

loin.

--Qui sait? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le

téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin

pour le ramener immédiatement.

Hélas! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je

fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que

Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie

qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une

tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se

dirigea vers le Moulin-Rouge.

J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés

évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui

venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair

régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de

petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma,

prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait

autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était

criblé d’étoiles indifférentes.

Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant,

sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant

et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La

rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui

achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de

bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce

peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de

Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si

grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu

échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.

Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez

mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé

comme par un trait de lumière. La coco! N’était-ce pas cela qu’elle

venait chercher? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des

consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait

parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant,

regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va

s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec

l’homme qui lui fera signe.

La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis

garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un

d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son

index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette

expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à

une femme qu’ils ne connaissent pas.

Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien

en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation,

comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible

pour ses sens.

Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.

Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence

ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un

long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les

examiner.

Elle cherchait quelqu’un. Mais qui? Qui avait pu donner à la fille de M.

de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café,

hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco? Mais

alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet

endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant

la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus

loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard

circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le

trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un

carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque

vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une

expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour

lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le

boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue

qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une

à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne

aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter.

Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une

immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui

est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les

couples assis.

Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais

faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais

la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était

insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de

surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être

avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle.

J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi

la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui

serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans

doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre

la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda

mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une

grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle

et était-ce moi qu’elle fuyait? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir

aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à

l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement

déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du

manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme,

vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit

sourd de porte fermée.

--Elle vient d’aller retrouver son amant! pensai-je en atteignant un

bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un

caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de

ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un

coup d’œil le square Vintimille et je murmurai:

--Quel paysage de crime!

Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait

qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un

bock et j’attendis.

Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci:

--Voilà bien les jeunes filles parisiennes!

Ou bien:

«Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux!»

J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent

naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais

ce soir-là j’écartai cette observation.

Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée

d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à

l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance

qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une

série de questions et de réponses se succédèrent en moi.

Avais-je songé à l’épouser? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je

professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été

votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à

Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de

responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que

l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités

n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action

agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses

actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent? Le plus

grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le

débarrasser du fardeau de la famille?

Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un? me

disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle! et je me

mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en

jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et

puis enfin sa mère! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais

ce que je savais de l’existence de Laurence.

Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une

sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à

lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés

dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère

et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il

avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une

sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la

haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral.

Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait

irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions

désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une

fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt

abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé

que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour

être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection

morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans

difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans

doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en

lui assurant la richesse.

Entre la petite fille «aux mauvais instincts» et la vertueuse madame de

Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais

que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf,

ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était

sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait

veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie «des bas

fonds les plus abjects de la société» fût refondue et pétrie selon sa

loi.

--C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle

une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais

arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à

Laurence.

Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour.

Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille,

mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et

récompense les bons.

--C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre

fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable

pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des

traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel

prenait possession du visage de Laurence.

Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les

yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une

allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu

court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de

lueurs rougeâtres.

--Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait

avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la

mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité

inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une

souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de

la Bête.

Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts

de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une

maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec

celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa

dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait

cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de

cette délivrance.

C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de

la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris

l’hypocrisie.

Mme de Saint-Aygulf disait d’elle:

--Il faut se méfier des eaux dormantes...

Et elle ajoutait avec un air soucieux:

--Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard?

Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de

Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait

pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites,

rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre

philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient

accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade

Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et

nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle.

Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et

patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé

que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené

M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit

avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber

dans un mysticisme incompréhensible pour elle.

Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les

mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle

qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer

les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer

l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques

conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une

douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens.

Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte! De soi-disant saints

qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour

l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et

elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache

d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un

opprobre! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche! Sans

doute des hurluberlus dans le genre de son mari! Mais ils étaient en

même temps des révolutionnaires! Est-ce que le monde avait besoin de

l’instruction d’un Messie? Ne suffisait-il pas de suivre les règles

établies?

Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu

croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre

pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un

étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline

avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était

due qu’à ses parents?

Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles

mystérieuses, telles que celle-ci: Je suis candidate au baptême. Et

quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient

disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules

et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même

ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en

eux.

Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison

et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un

rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin

immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction.

Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la

seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses

ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle

qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un

revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de

toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature

grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue

de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin

de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une

autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger.

Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur

pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux

crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé

plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en

pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque

temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une

occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence.

C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit

tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement

du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée

comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que

quelque chose de grave devait se passer.

M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à

quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre

de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé

éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur.

Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si

mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis

lui dire de parler comme tout le monde.

--J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma

chère femme, dit-il.

Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne

chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange

sans grâce d’un foyer sans joie.

Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort

sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une

foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi

de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux

bandeaux plats. Eh bien! il n’en revenait pas! Dans ces minutes

solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de

coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait

cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement

pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré

voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait

presque éclater sa déception.

Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son

étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline

dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix

changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient

envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre,

comme les paysans.

Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre.

Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des

Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer

Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils

s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils

considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant

des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de

sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux

et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit.

Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais

prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de

lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme

dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à

manger:

--Laurence vous tiendra compagnie.

Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et

elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui

qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la

parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait

dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle

nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement

de ne pas laisser paraître une tristesse de convention.

La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et

il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre

donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y

a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre

une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles

avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce

qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que

Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous

étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai

mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine.

Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu

plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance

douloureuse.

Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je

l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et

quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent

sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque

chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne

devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser

plein d’allégresse.

Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de

Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien

qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger

entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à

l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la

même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi.

Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je

réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi.

J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de

ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa

sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait

pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué.

J’étais triste. A quoi bon attendre?

Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même

seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la

portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on

avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement

vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait

tourné le square Vintimille et il avait disparu.

Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au mensonge de certains romans

où l’on voit des héros policiers suivre d’autres personnages, pendant

des journées entières, sans jamais être en défaut. Je repassai rue

Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses et muettes. Au fond de

moi, une voix joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une maîtresse

passionnée, si elle vient voir son amant à minuit, y reste plus d’une

demi-heure.

Ma fatigue s’était accrue brusquement en même temps qu’une envie

désespérée de ne pas rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche

et je m’assis sur la terrasse de la brasserie Romano avec je ne sais

quelle espérance de divertissement. A la table voisine de la mienne, une

femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, dans ce format qui

fait penser à une lettre anonyme. Tous les hommes étaient découverts

comme pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause de la chaleur.

Un mendiant me regardait fixement comme s’il m’avait connu.

Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du bout du doigt. Je n’aime pas

ces contacts inattendus et je fis presque un bond sur ma chaise.

J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me tendait une main molle et

selon son habitude, au lieu de me regarder en face, il examinait mon

épaule droite, comme si un objet précieux qui y était posé fût sur le

point de tomber.

Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu dire qu’il habitait

les environs de la place Blanche, n’était-ce pas rue Ballu?

Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité de ses traits comme

un masque peu convenable pour un sensitif et un religieux. Il s’y était

accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, au quartier

latin, quand il arrivait d’Autriche, son pays d’origine et qu’il

préparait des examens de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans

après, menant un assez grand train et devenu le grand homme de tout un

milieu où quelques personnes l’appelaient même Monseigneur. On disait

qu’il se donnait le titre d’évêque du culte essénien. Une énorme

améthyste qu’il portait à la main gauche en était le témoignage. Ma

présence ne semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il n’aimait

pas retrouver le témoin d’un temps oublié où il s’était montré

quelquefois un joyeux compagnon, bien différent de ce qu’il était

aujourd’hui. Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait demandé de

lui dire vous, estimant que c’était plus convenable à cause de son titre

d’évêque. J’avais accepté et il avait été assez peu délicat pour

continuer à me dire tu. Il savait parfois parler de très haut et de très

loin. Il passait pour un charlatan et il m’arrivait de croire qu’il en

était un. Mais il avait une faculté de se perdre dans une certaine

tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer comme un homme

supérieur.

Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude en me voyant et il

s’assit assez lourdement sur une chaise, avant même que j’aie dit:

--Voulez-vous prendre quelque chose avec moi.

Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la voulait dans un verre à

dégustation et il murmura à demi-voix, mais avec un regard de côté qui

ne m’échappa pas:

--Rien n’est triste comme une soirée ratée.

Raté est un mot que je ne peux pas entendre. Il me fait faire

immédiatement un retour sur moi-même, sur les étapes de ma vie, sur mes

essais infructueux pour réussir dans divers arts tour à tour aimés avec

passion et abandonnés. Je pensai qu’il avait fait exprès de prononcer ce

mot. Mais non, il regardait à droite et à gauche avec attention les gens

qui étaient autour de lui.

Alors je lui posai la seule question importante:

--Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas?

Il aurait dû normalement répondre, oui, rue Ballu, si toutefois mes

craintes étaient fondées ou prononcer le nom d’une autre rue.

Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme s’il s’agissait de

ranimer une conversation près de s’éteindre:

--Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf?

Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout Paris afin d’y chercher

ostensiblement son adresse. Je me contentai de lui dire que j’avais vu

Laurence dans la journée. Mais il ne me demanda pas si c’était dans

l’après-midi ou le soir. J’avais dit à dessein Laurence tout court en

guettant le mouvement de ses paupières. Elles ne battirent pas plus

vite. Il commanda un autre verre à dégustation, le but d’un trait et je

vis qu’il se désintéressait de plus en plus de ce que je pouvais dire.

Il suivait une pensée familière et de temps en temps, par un geste de sa

main étonnamment blanche et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il

daignait me faire participer à la conversation qu’il avait avec

lui-même.

--Conformer sa vie à ses idées! Oui, l’on devrait. Mais c’est difficile.

Chacun veut bien l’exiger d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir

de lui-même.

Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau à mes souliers, comme si

je synthétisais la foule de ces hommes lâches et exigeants.

--Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me voyaient à la terrasse

d’un café après minuit. Et pourtant la recherche de la sagesse ne nous

dépouille pas du désir.

Et il ajouta après un silence, d’une voix sans timbre:

--Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois qu’on va plus loin

dans la poursuite de la spiritualité.

Ces paroles me furent insupportables. Depuis que nous étions assis face

à face, je revoyais certaines attitudes de Kotzebue en présence de

Laurence. Le prestige dont il était entouré l’autorisait à des privautés

qui auraient paru extraordinaires chez un autre. Je me souvenais qu’une

fois il avait gardé dans la sienne la main de la jeune fille pendant un

temps assez long en répétant: Ma chère enfant! avec une onction

ecclésiastique. Et brusquement je me souvins aussi de certains regards

accompagnés d’une humidité de ses lèvres épaisses, en présence

d’Eveline. Tout cela ne m’avait pas frappé alors parce que je croyais

comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement occupé de recherches

occultes, orienté vers les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais

tout à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation me saisit

à la pensée qu’il osait poursuivre les deux sœurs d’un égal désir, de ce

désir qu’il venait de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais

peut-être laissé éclater cette indignation si je n’avais pas pensé

soudain qu’il était simplement dans le même cas que moi.

Oui, mais plus âgé! beaucoup plus âgé! cria la voix intérieure de ma

jalousie. Au fait, plus âgé de combien? La différence d’âge qui nous

séparait n’était peut-être pas si grande.

--Quel âge avez-vous? demandai-je. Et je préparais une phrase pour lui

dire que cet âge aurait dû suffire à tempérer ses passions.

Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette insignifiante question. Il

reprit avec lenteur:

--Je me demande quelquefois s’il n’y a pas des êtres qui ont en eux la

prédestination du mal, qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont

remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles justes et élevées,

ils aspirent de tout leur cœur à monter et il semble qu’une volonté,

peut-être extérieure à eux, organise leur existence pour le mal. Et par

mal j’entends naturellement, et il fit un geste qui semblait balayer

toutes les étroites conceptions du mal, la force rétrograde, ce qui

diminue l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale fatalité? Que

doivent faire ces prédestinés?

Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je ne voulais pas avoir

l’humiliation d’une réponse qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit

avec son améthyste contre le marbre de la table et il reprit:

--Les passions sont peut-être créatrices. Mais il faut savoir s’y

adonner. Elles sont comme le feu qui est utile et qui chauffe, si on le

circonscrit dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous laisser aller à

notre sensualité dans le but d’enfanter une force sublime et cachée.

Il se pencha vers moi et il me dit comme une confidence:

--J’ai toujours pensé que l’acte physique de l’amour était un rite

magique dont les hommes avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait

la grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui rendrait son

caractère de messe mystique, qui ferait de l’homme et de la femme

couchés l’un contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, celui-là

serait plus utile à l’humanité que Gutenberg ou Christophe Colomb.

Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour me demander mon avis. Ma

pensée était concentrée sur le temps que Laurence avait passé rue Ballu.

A peine une demi-heure. Je me raccrochais à la brièveté de cette visite

comme un naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il est conçu

comme un rite magique, doit demander infiniment plus de temps.

Il y eut entre nous un silence et je me demandais pourquoi le grand

homme des Esséniens me faisait des confidences qui auraient tellement

scandalisé ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu l’entendre.

Je ne formulai pas cette question. Mais sans doute Kotzebue ne répondait

ce soir-là qu’aux questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à

ricaner et il me dit en me regardant en face, ce qui lui arrivait très

rarement.

--Tu te demandes pourquoi je te dis cela? C’est parce qu’il y a entre

nous quelque chose de commun, c’est parce que toi, à la rigueur--il eut

un petit haussement d’épaules de mépris--tu peux me comprendre, ou du

moins essayer.

Je vis tout à coup où il voulait en venir et je demeurai indifférent

pour me donner le change à moi-même, mais mon cœur battit.

--Tu te souviens du pacte? Nous avons fait tout de même un pacte. Nous

n’en parlons jamais, mais nous ne l’oublions pas.

Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer.

--Ah! oui, fis-je, comme si je me souvenais soudain pour la première

fois d’une chose oubliée depuis longtemps. La plaisanterie du pacte!

Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette époque?

Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner la conversation. Ce

fut en vain.

--Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, nous l’avons cru tout

d’abord. Mais tout de même, nous avons accompli les prescriptions, suivi

minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous avons fait tout ce

qu’il fallait pour rendre le pacte valable.

J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé à ce pacte absurde, à

la soirée passée avec Kotzebue et ce Lévy et j’avais toujours conclu

hypocritement:

--Farce de la vingtième année! Heureux temps du quartier latin où l’on

trouvait encore un camarade assez naïf pour croire au Diable!

Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un naïf et que le pacte

avait dépassé la portée d’une farce.

* * * * *

J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit restaurant de la rue

Monge. Nous n’avions d’argent ni les uns ni les autres, mais il y a des

degrés dans la pauvreté, même quand elle est très grande et Lévy était

le plus misérable de nous trois. Petit et laid, intelligent et hostile à

tous, il passait ses journées dans les bibliothèques. D’une érudition

extraordinaire sur l’occultisme et les questions religieuses, il

raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma revanche en tournant en

dérision sa croyance au Diable. Car il croyait à l’existence réelle du

Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à tour porté le nom

d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. Quelquefois nous marchions ensemble

après le dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon à éviter la

dépense du café et atteindre ainsi l’heure raisonnable où l’on peut se

coucher sans honte.

Naturellement, Lévy ne se faisait pas la conception grossière du Diable

tel que les procès de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. Il

y croyait en tant qu’une force opposée au bien, active et consciente

susceptible de se matérialiser et avec laquelle on peut traiter. Il

allait jusqu’à prétendre que de même qu’il y a des associations de

moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il y a des groupes

secrets d’hommes égoïstes qui augmentent leur puissance par leur union

et s’efforcent ardemment vers le mal.

--C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer une médaille sans

revers. La lumière n’existe que par son rapport avec l’ombre.

Cela soulevait nos éclats de rire.

Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui avaient lié des sorciers au

démon. Lévy y croyait fermement. D’après lui l’humanité entière aurait

été damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait pas été tenue dans

l’ignorance de quelques détails nécessaires à la forme du pacte et à la

cérémonie dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait ces

détails et le rite de la cérémonie.

Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. Que ne sortait-il de la pauvreté

en faisant alliance avec le diable! Il répondit que la pauvreté était

sans importance, mais qu’il songeait sérieusement à acquérir par un

pacte quelque chose de plus précieux que la richesse. Nous lui

déclarâmes aussitôt que nous étions prêts à vendre notre vie future

contre un avantage matériel immédiat.

On était en hiver, j’avais un pardessus assez mince et je crois bien

avoir dit que je signerais volontiers le pacte en échange d’un grog

chaud. Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais mon âme et

il se déclara enchanté de notre déclaration. Je me souviens que

lorsqu’il nous eut quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement

d’une crédulité plus grande chez lui que celle que nous avions supposée.

Quelques jours après il entra dans le restaurant où nous dînions avec

une certaine solennité dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à

côté de lui et il nous demanda si nous étions dans les mêmes intentions.

Nous ne comprîmes pas d’abord de quoi il voulait parler. Des bonnes

couraient autour de nous et criaient à haute voix à une cuisinière

invisible l’annonce des demi-portions commandées. Il éleva la voix pour

se faire entendre et le hasard voulut que les conversations fissent

silence, juste à la minute où il disait:

--Il s’agit du Diable!

Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. Nous affectâmes une gravité

analogue à celle de Lévy et nous le suivîmes avec empressement après le

dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la chose eut lieu.

Lévy nous fit remarquer que la lune était dans son plein, ce qui était

une condition essentielle. Il alluma trois bougies qui étaient contenues

dans le paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de charbon dont

il ne se servit pas et dont je ne devais apprendre l’utilité que bien

des années après.

Il nous dit qu’il était inutile de le remercier--ce que nous ne songions

pas à faire--car c’était pour lui seul qu’il agissait, la puissance des

pactes étant en raison directe du nombre de ceux qui les faisaient.

--Trois est un chiffre luciférien, ce que les Kabbalistes ignorent

d’ordinaire, ajouta-t-il gravement.

Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était lui qui était en train de

nous mystifier. Pourtant quand nous lui vîmes dérouler une grande

feuille de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, estimant qu’il

n’aurait pas fait la dépense de ce parchemin pour une plaisanterie. Il

nous fit remarquer encore que le nom de Dieu était écrit à rebours, en

caractères hébreux sur le parchemin. Cela impressionne toujours un peu.

Je demandai pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre langue. Il

haussa doucement les épaules.

Nous faillîmes déclarer que tout cela était une comédie ridicule à

laquelle nous ne nous prêtions plus, quand il fallut se faire une légère

piqûre, parce que la signature devait être tracée avec du sang. Mais

Kotzebue et moi eûmes une fausse honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les

trois bougies jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était en

proie à une émotion que trahissait le tremblement de ses lèvres. Celui

de nous deux qui aurait reculé aurait avoué par cela même qu’il avait,

en ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se moquer de Lévy,

depuis plusieurs jours. Ce que disait le pacte, nous l’avions à peine

demandé. Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni ce que nous

nous engagions à payer, puisqu’il ne s’agissait que de rire. Mais en

vérité, nous ne riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en trempant

une plume d’or ou peut-être simplement dorée, dans une gouttelette de

sang chichement répandu.

Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla successivement les

trois bougies. La chambre ne fut éclairée que par ce parchemin qui

craquait et avait de la difficulté à se consumer et la minute pendant

laquelle dura sa combustion me parut extrêmement longue.

Kotzebue me touchait du coude et murmurait: «Ce pauvre Lévy!» pour

essayer de dissiper la fâcheuse impression qu’il avait comme moi. Enfin,

les cendres soigneusement recueillies par Lévy sur une serviette de

toilette, furent réduites en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha

de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut qu’il put dans la

direction de la lune qu’on apercevait au-dessus des toits.

Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que

l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu.

Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir

réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il

n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse

immédiate--ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua

encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser

la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant.

Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des

foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance

qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il

avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu

et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre

image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un

lit, un officier qui sort de Saint-Cyr.

Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant.

Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque

fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut

dire quelque chose de désagréable en s’en allant:

--Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout

stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux,

n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de

l’encens. Malheureux êtres tous les deux!

Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je

ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je

ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je

pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme.

Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit

la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé

qu’aucune amitié ne saurait plus combler.

* * * * *

Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée

quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée,

revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la

première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je

lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi,

dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf.

--Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette

histoire? dis-je.

Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main

trop blanche et un peu grasse et il dit:

--Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main

gauche? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme

chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce

que l’améthyste signifie à la main gauche?

Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon

plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche.

Kotzebue reprit:

--Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de

transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une

hostie? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te

disais au sujet des Esséniens...

On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages

invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour

habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude

excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il

s’arrêta.

--Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère

vis-à-vis de toi... Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de

particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh! presque rien...

D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à

peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes

sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme.

Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour

régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea

de ramasser la monnaie.

Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais

il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de

courir pour le rattraper.

Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait

maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta

les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le

boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il

revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence.

Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où

nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur

une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en

uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait

venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous

effleura au passage.

Kotzebue murmura avec un accent lugubre:

--Je m’ennuie.

Puis:

--Je rentre.

Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour

se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je

murmurai:

--Je vous accompagne.

--J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude.

J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un

éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir

sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal.

Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec

l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme

entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant

supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure

se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle

de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte

sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son

existence et de vouloir l’anéantir.

Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et

fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était

arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière

de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on

a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il

pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé.

Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir

Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure

c’était trop peu! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de

satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites

me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été

pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à

l’éclaircir.

Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue.

--Lucifer! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours

toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas.

C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance

des hommes. Alors? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte

avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme

Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon? Son érudition en théologie

était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger

cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au

Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable

sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà

que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est

contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines

actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser

désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de

choses! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien,

ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la

haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais

voué à la haine.

Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un

sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du

pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce

pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque? Mes amis, mes

maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de

mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir.

Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si

j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je

reçu pour ce don divin? Et je croyais voir alors une sorte de protection

maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des

années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans

elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir

m’affirmer qu’elle n’était pas réelle.

Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort

de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas

eu un caractère singulier? Je n’avais eu aucune maladie. La cause

naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je

souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes

qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé

allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le

temps.

J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir

exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien! il y avait

des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je

n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma

séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis,

don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa

conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui

forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas

avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon

existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes

avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période

avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en

aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma

chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des

appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre

part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était

aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des

pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit

furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations

misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.

Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si

étrangement protégée pendant la guerre? Il est vrai que, dès le début,

je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en

avais eu des remords. Mais je m’étais dit: Laissons faire la destinée.

N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont

voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la

mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à

ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait

été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc

où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait? Quel était ce futile

prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était

saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais

d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant

que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la

justice dans ce qu’elle a de plus sacré?

Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de

soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les

fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette

guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler

des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et

que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais

requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant

pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines

plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc

été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins

de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors?

Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié

du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan?

Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine

qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de

vérité.

--Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge?

Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de

guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux

faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais

condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que

lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages

pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté

était l’amour et de quel côté était la haine? Rappelle-toi cet Arabe de

vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder

parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le

principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les

vieux officiers de carrière.

Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait

fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les

rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard.

J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages

traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme

qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais

j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me

disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude

livresque.

Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement

les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain

Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes

était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais

qu’étaient ces clavicules? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne

parlait que «d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie

supérieure du sternum». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité

impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une

baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était

nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes,

répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre

ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée

par le dictionnaire.

Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées

indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable.

J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que

Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un

moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus

scientifiques et partant plus efficaces.

Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le

soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel

meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y

avait à sa place un immeuble moderne.

Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit

tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable.

Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La

concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy.

Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près

de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu

Laurence pénétrer la veille.

* * * * *

Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis

entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont

le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se

dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence

l’avait fait la veille.

Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la

caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une

expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous

échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas

vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une

caricature de nos anciennes conversations.

--Alors! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.

--Je suis bien content de te rencontrer! répétais-je de mon côté avec

froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur

l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse

familière.

Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de

pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces

reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une

caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques

années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant

les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées

par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le

souvenir!

Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit:

--C’est comme autrefois! Tu te rappelles? On ne se voyait guère qu’au

café.

C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse

des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks

était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus

harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer.

Lucifer · 第 8 / 13 题