Devant ces grâces adorables, de nouveau je ressentis ce désir terrible

qui m'avait une fois jetée, ivre de joie, contre son corps; j'oublie que

Zinga est là, je lève ses robes, j'écarte avec précaution ses jambes, et

sans craindre qu'elle ne se réveille, je m'accroupis devant la chère

enfant, je me perds, je m'oublie au plus secret et au plus profond de

son être; je goûte à cette chair plus tendre que le jasmin, et qui

accuse la saveur piquante d'une plante marine. Oh! comme j'eusse voulu

qu'elle m'étouffât entre ses jambes déjà fortes! Que j'eusse souhaité

mourir ainsi en aspirant sa sève et son plaisir! Mais un effroi me

saisit tout à coup. Dans l'ombre duveteuse où j'égarais mes lèvres, il

me semblait que les frais pétales s'étaient desserrés, que plus large la

fleur s'offrait au baiser. Alors folle de curiosité impudique, et au

risque d'être surprise dans mon examen, je dévêts, comme si elle avait

été une courtisane ou une esclave, ses jambes délicates. Je pousse un

cri! Ah! mon Dieu! Mon Antoinette, l'enfant que j'avais gardée

jalousement, que j'avais tenue loin des hommes, qui n'avait jamais eu

pour amie qu'Agathe de Létang, mon Antoinette si bien surveillée, si

jalousement défendue, n'était plus vierge! Ah! la barbare déchirure!

j'avais l'idée à présent qu'Antoinette était laide, impure, qu'elle

puait! J'avais hâte de laver mes lèvres, mes doigts. Je respirais sur

son corps et sur moi l'odeur infecte de l'homme. Et pourtant j'espérais

encore, je me disais: c'est peut-être un accident.

Comme elle faisait un mouvement, je rabats sa jupe, je me relève, mais à

ce moment un papier plié s'échappe de son sein. Je le ramasse, et je

m'éloigne un peu pour le lire.

Il n'y avait que quelques mots, mais, hélas! ils étaient significatifs.

«Achève les derniers préparatifs. Je viendrai ce soir. Fais attention.

La Gourgueil veille. Je couvre de baisers ton corps adorable.

«Pierre.»

J'étais si émue que mes jambes tremblaient, ma gorge était desséchée, je

pensais qu'avec l'amour de cet enfant toute la joie de l'existence

m'abandonnait. Cependant je me ressaisis, une grande colère m'agitait.

Qu'allais-je faire? les épier, les surprendre! ou bien attendant qu'il

fût parti, traiter Antoinette comme une enfant, châtier cette chair

qu'elle avait prostituée, la déchirer puisqu'elle l'avait salie. Elle me

haïrait davantage! Oui, mais j'aurais le plaisir de me venger, de

l'empêcher d'être à cet homme, à ce Pierre. Elle ne lui appartiendra

pas, me disais-je, quand je devrais l'enfermer dans une cave. Mais cet

homme parle de préparatifs dans son billet; est-ce qu'elle voudrait

s'enfuir? Je l'en empêcherai bien!

Je cherchai Zozo et Troussot; ils étaient à se promener dans la

plantation; enfin je les rejoignis.

--Veillez bien sur Mademoiselle, leur dis-je, et soyez prêts au besoin à

la défendre.

Je leur recommandai aussi de prendre leurs armes.

J'errais dans le jardin comme une insensée. La conduite de cette enfant

que je m'imaginais si innocente et si affectueuse m'anéantissait.

J'avais comme l'impression que le monde n'existait plus, tout me

paraissait transformé, tout me devenait ennemi. Dans cette plantation,

au milieu de mes esclaves, riche, gorgée de luxe et de bien-être, je me

sentais plus solitaire, plus dénuée de tout qu'une pauvresse qui mendie

son pain.

Je me décidai à interroger Antoinette et je revins à l'endroit où je

l'avais laissée avec Zinga; elles n'y étaient plus. Je me dirigeai

alors vers une allée de raisiniers où elle se promenait quelquefois

avant le coucher du soleil et qui regarde l'habitation. Les fenêtres de

sa chambre étaient ouvertes et, d'où je me trouvais, je l'entendis, sans

distinguer ses paroles, causer avec animation; Zinga l'interrompait

d'une voix forte:

--Non, ne le ferai pas, ne suis plus avec toi, plus avec toi, parce que

tu m'as trompée.

J'allais rentrer à la maison quand tout à coup Zinga vient à moi; elle a

le visage bouleversé; elle me dit d'une voix haletante, sans préambule:

--Maîtresse, on veut t'empoisonner, moi viens t'avertir.

--M'empoisonner! Qui donc oserait m'empoisonner?

J'affectais une assurance et un orgueil que j'étais loin d'avoir. En ce

moment même mes horribles douleurs m'avaient reprise; et ma voix

étranglée et le tremblement de mon corps, tout trahissait bien ma

terreur. Pourtant, les lèvres sèches, je répétais:

--Qui oserait!

--Qui? répliqua Zinga. La demoiselle!

--Antoinette! m'écriai-je, et, à l'idée d'un crime si monstrueux, il me

sembla que la lumière se retirait du ciel et que la vie s'enfuyait de

mon être.

--Oui, Antoinette, reprit Zinga d'une voix assurée, la physionomie aussi

calme, aussi tranquille que celle d'une statue.

--Misérable! misérable! m'écriai-je en la saisissant à la gorge, oses-tu

insulter mon Antoinette? Ah! tu ne mentiras plus, va! je vais te tuer.

Elle râlait et se débattait dans mon étreinte; seule la rapidité de

l'attaque avait pu me rendre un instant victorieuse; elle avait le corps

trop robuste, et Figeroux et les autres esclaves l'avaient trop bien

habituée à des luttes de ce genre pour qu'elle ne pût reprendre

l'avantage.

Elle se dégagea donc très vite et, me repoussant violemment, elle se mit

à courir dans la direction du Cap. Courant aussi, je la poursuivais.

A ce moment, j'aperçus Antoinette qui venait à sa rencontre, suivie de

Zozo et de Troussot.

--Arrêtez-la! criai-je aux noirs.

Tous trois se jetèrent sur Zinga qui, vainement, voulut les éviter; ils

lui saisirent les mains et la poussèrent devant eux, malgré les ruades,

les crachats et les injures dont elle les accablait.

--Madame, dit Antoinette, cette noire est une criminelle; vous avez mis

en elle votre confiance, et elle veut vous assassiner.

Je ne répondis rien; j'étais si surprise, si troublée que je ne savais

quelle décision prendre. Mes regards allaient de Zinga, qui rugissait,

la bouche écumante, les yeux féroces,--au visage d'Antoinette, pâle,

décomposé, les yeux cernés comme si elle avait été malade, sa jolie robe

neuve rayée de rose, toute froissée, avec une grande déchirure sur le

côté, ses cheveux épars sur ses épaules, et montrant dans toute sa

personne une angoisse que je ne lui avais jamais vue. Craignant que

Zinga ne me parlât, Antoinette fit signe aux noirs de lui plaquer la

main sur la bouche, mais comme Zinga avait été la plus forte avec moi,

elle le fut cette fois encore. Elle se délivra vite des mains qui la

retenaient; seulement au lieu de fuir, elle marcha sur Antoinette, le

visage résolu, le poing menaçant.

--Menteuse! dit-elle, veux me dénoncer, mais moi, vas t'accuser, et de

façon que tu ne pourras rien répondre!

Puis, se tournant de mon côté:

--Maîtresse, voilà ton assassin!

Antoinette frémissait d'émotion, je voyais ses lèvres remuer comme si

elle eût parlé très rapidement, mais pas un mot ne me parvenait à

l'oreille.

--Oui, disait Zinga, raconterai tout ce que t'as fait, tes salauderies,

ton putanisme, car as beau baisser les yeux, as beau zouer les modestes,

les innocentes, t'es la plus sale de toutes les saletés!

Antoinette se cachait le visage dans ses mains, puis elle recula de

quelques pas, comme si elle avait l'intention de s'éloigner, pour moi,

au lieu d'arrêter Zinga, au lieu de la battre comme je l'aurais fait il

n'y avait qu'un moment, je dis à Antoinette:

--Restez ici.

A Zinga:

--Parle!

Et aux deux noirs:

--Ne la touchez pas! Qu'elle parle librement.

Alors, après avoir repris haleine, Zinga dit:

--Maîtresse, moi te l'affirme: cette fille est une traîtresse!

--Infâme calomniatrice!

--Infâme calomniatrice! s'écria Antoinette, qui leva la main pour la

frapper.

--Taisez-vous! lui dis-je, vous vous défendrez quand Zinga aura achevé

ses aveux.

--Maîtresse, Antoinette veut empoisonner toi pour ensuite te voler et se

sauver avec celui qu'est son joli coeur, celui qui l'a épousée avant

mariage.

--Malheureuse! m'écriai-je, éperdue de douleur, tandis qu'Antoinette se

protégeait le visage de son coude tendu comme une enfant qui craint

d'être souffletée.

--Son joli coeur, si voulez savoir, maîtresse, continuait Zinga, se

nomme Moussiu Dubousquens, négociant à Bordeaux, une peau blanche qu'a

du sang pour le bourreau. Oui, des hommes comme ça, voudrais les voir au

bout d'une corde!

--Elle ment, madame! interrompit Antoinette. Ecoutez-moi, je vous en

prie! Elle me hait. Elle invente tout; il n'y a pas un mot de vrai dans

ce qu'elle vous dit. C'est elle qui mettait chaque jour du poison dans

votre vin.

--Et comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt! lui répliquai-je, moins

effrayée du crime de Zinga que de l'astuce et de la scélératesse

qu'avait montrée Antoinette.

--N'allait pas dire, disait Zinga, puisqu'elle commandait à moi.

--Et tu lui obéissais, abominable créature!

--Oui, lui obéissais. Croyais partir avec elle et Dubousquens pour

France. Moi, l'aime, Dubousquens!

--Oh! grand Dieu! s'écria Antoinette en haussant les épaules.

--Oui, l'aime, et m'a aimée aussi... Mais regrette, car il est un

porc... Etait aujourd'hui départ. Au port Charlot. Et puis ai vu que

voulaient pas m'emmener. Alors quand Antoinette m'a commandé de te

mettre ce soir, dans ta raisinade, de la mancenille, au lieu d'arsenic,

suis venue tout t'apprendre, maîtresse.

--Elle ment, répétait Antoinette, tout cela est faux!

--Et cela, est-ce faux? dis-je en lui montrant la lettre que j'avais

trouvée sur elle.

Elle eut un cri de rage, ses yeux étincelèrent; elle me saisit les mains

en m'enfonçant les ongles dans la peau.

--Rendez-moi cela, fit-elle.

Mais avant qu'elle ait pu l'atteindre, j'avais déchiré la lettre et j'en

avais soufflé au vent les morceaux.

Alors elle devint comme un animal affolé, elle me frappa au visage au

point de m'arracher des cris. Je crois bien qu'elle m'aurait toute

meurtrie si Troussot et Zozo ne s'étaient jetés sur elle et ne lui

avaient saisi les mains.

--Est-ce ainsi, dis-je, enfant dénaturée, que vous reconnaissez tout le

bien que j'ai fait pour vous.

--Le bien! le bien! ah! vous voulez rire! répondit-elle découvrant tout

à coup sa haine. Assassiner ma pauvre mère, voler ma fortune, voilà ce

que vous appelez me faire du bien. Ah! monstre, le mal que je t'ai fait

pour me défendre, pour me sauver de toi, n'est rien en comparaison de

ton crime et de mes souffrances.

A chaque insulte il me semblait descendre d'un degré l'échelle infernale

des tortures. Je m'imaginais que mon supplice était achevé, et je le

voyais renaître de minute en minute comme un incendie qui ne s'endort un

instant que pour éclater ensuite avec une ardeur plus dévorante.

--Que lui as-tu dit, misérable menteuse? fis-je en me tournant vers

Zinga.

--Tout! Antoinette sait tout.

Et l'odieuse négresse se mit à ricaner.

--C'est ma vengeance à moi! ajouta-t-elle en sifflotant d'une lèvre

narquoise.

--Ah! c'est ta vengeance, m'écriai-je, eh bien! tu vas voir la mienne.

Zozo, dis-je, Troussot, laissez Antoinette, je me charge d'elle, mais

saisissez-vous de Zinga; et conduisez-la dans la cour noire.

Elle eut un tressaillement et perdit son sourire.

--Maîtresse, suis libre!

--Je m'en moque pas mal que tu sois libre ou esclave!

--Toi peux pas me châtier. N'en as pas le droit!

--Eh bien, tu vas voir si je n'en ai pas le droit, canaille! Tu vas

mourir! Je suis la maîtresse ici.

Elle poussa un rugissement de bête qui, répété d'écho en écho, se

prolongea dans la vallée comme un sanglot immense. Mais l'excès de sa

terreur soulageait ma peine et je repris:

--Tu vas mourir, mais pas avant d'avoir souffert, d'avoir expié tes

attentats, tes trahisons. Oh! la mort serait trop douce pour toi. Oh

oui! tu vas souffrir.

Je la vis frissonner, mais bientôt, rassemblant ses forces, elle poussa

un suprême appel:

--Figeroux! à moi! à moi, Figeroux!

--Amenez Figeroux ici, dis-je à Zozo, elle l'appelle à son secours; il

est donc son complice. Il va mourir avec elle. Allons, courez le

chercher. Et s'il ne veut pas venir, que Justin et Firmin l'amènent de

force.

--Maîtresse, dit Zozo, Figeroux n'est pas là!

--Comment! m'écriai-je, c'est ainsi que vous le gardiez.

--Maîtresse, Figeroux disparu depuis deux jours.

Je songeai à la recommandation de Dodue.

--Dieu! me dis-je, nous sommes au 10 août.

Mais éloignant ces craintes, ne songeant plus qu'à ma vengeance:

--Tu vas payer pour la fuite de Figeroux, dis-je à Zinga, et, en

attendant qu'il rentre ici, avec un bâillon et enchaîné, sous les coups

des noirs, entraînez-la. Vous l'attacherez solidement par les pieds et

par les mains; et vous préparerez, ce soir, des fouets pour la

déchirer. Elle restera toute la nuit nue, exposée au vent froid; demain

le soleil brûlera ses blessures; nous les rouvrirons encore, et cette

fois on enduira ses plaies de miel, et l'on versera dans toutes les

ouvertures de sa chair des cornets de sucre pour que les fourmis et les

maringouins viennent aviver et multiplier son supplice. Ah! oui, tu vas

souffrir, Zinga!

A ces promesses de torture, la misérable voulut tenter un dernier effort

et s'arracher à ses gardiens, mais inutilement. La lutte se termina par

de cruelles lamentations qui ne cessèrent presque pas de la soirée;

interrompues une minute par des cris de douleur, elles reprirent de

nouveau et proclamèrent que Zinga, vaincue, s'abandonnait corps et âme à

ses bourreaux; que son orgueil était brisé, qu'elle n'était plus qu'une

chair sensible au mal, et sans énergie pour le braver.

Dès ce moment d'ailleurs, je ne m'occupai plus d'elle. Ma colère, dont

elle éprouvait la violence, était comme ces fleuves débordés qui

répandent au hasard la destruction. Malgré ses crimes, et le terrible

châtiment auquel je venais de la condamner, je n'avais point de

ressentiment contre elle. Elle avait disparu pour ainsi dire de mon

existence, le souvenir même des voluptés et du meurtre qui nous avaient

liées n'existait plus. Je ne pensais qu'à Antoinette, et c'était parce

que j'hésitais encore à frapper cette enfant, que je passais ma haine,

ma rage, sur la négresse.

Cependant j'avais pris Antoinette par le bras et, malgré sa résistance,

je l'entraînais dans sa chambre.

--Ignoble fille, lui dis-je, puisque vous n'avez pas voulu de mes

bontés, vous apprendrez à vos dépens que je sais aussi punir.

--On me délivrera, dit-elle.

Je la souffletai.

--Personne n'entrera ici, entendez-vous: Personne! Vous êtes à moi, et

vous resterez à moi.

Elle se mit à sangloter en arrivant chez elle; pour moi, je ne me

souciais pas de ses larmes; je m'assurai seulement que les volets des

fenêtres étaient bien fermés. Tandis que j'étais aux croisées, elle

tenta de se glisser hors de la chambre, mais je l'attrapai par sa jupe

et, la ramenant jusqu'au lit, je dénudais son corps pour le mieux

meurtrir. Alors, avec une rougeur et une confusion qui n'étaient plus

d'une enfant, elle retenait sa jupe sur ses reins et luttait

désespérément pour se sauver de mes coups.

--Corps d'impudique, disais-je en la battant, sentine de vices,

réceptacle de crimes, tu n'as pas voulu être ma fille, tu seras mon

esclave, va! et plus fouettée, plus maltraitée que les pires négresses!

En vain serrait-elle les jambes, et se collait-elle contre son lit, il

fallut bien, sous mes coups, qu'elle écartât les membres, qu'elle offrit

à mes mains impitoyables la place impure, la chair souillée et déchirée

par l'homme, pour que je la déchirasse à mon tour.

Je la laissai enfin brisée de douleur, abîmée de honte; et, l'enfermant

à clef, je me retirai dans ma chambre. Mais à peine étais-je seule que

l'espèce d'ivresse que l'on ressent à satisfaire ses haines m'abandonna;

après toutes ces exécutions je me sentis plus malheureuse, et seule dans

le monde comme dans un désert. Le plaisir et l'amour n'existent plus

pour moi, me dis-je. Toutes les souffrances que j'infligerai à

Antoinette ne me rendront pas son affection, et pourtant c'est à cela

seul que je tiens: le reste m'est indifférent.

Et j'avais envie d'aller lui demander pardon, de m'humilier devant elle,

de lui dire de prendre toute ma fortune, d'épouser qui il lui plaisait,

d'être heureuse. Son bonheur aurait fait le mien: dans l'ombre, à côté

d'elle, témoin de sa joie, j'étouffais toute jalousie, j'aimais qui

l'aimait, je m'oubliais moi-même.

Puis mon égoïsme renaissait. Oh! m'écriais-je, si elle pouvait me

revenir! A son âge l'amour est un caprice qui ne dure point. Peut-être

la douceur, la tendresse, après un peu de sévérité, me la rendront. Il

faut seulement éloigner son ami, et, durant son absence, je ferai en

sorte qu'il lui paraisse ridicule et odieux. Ce ne sera sans doute pas

difficile. Les séductions de ce Dubousquens sont si misérables!

A la nuit venue, je me décidai à rentrer dans sa chambre. Je n'entendais

plus ses sanglots. Il me sembla qu'elle s'était endormie. Alors j'ouvris

avec mille précautions et j'entrai sur la pointe du pied, retenant mon

souffle. Avec quelle amoureuse compassion j'eusse collé mes lèvres à sa

chair meurtrie, baisé ses pieds et ses mains. J'avais la confiance du

véritable amour: rien ne me semblait impossible.

Je ne pensais plus que la confidence de Zinga l'avait remplie pour moi

de haine et d'horreur; qu'à ses yeux, j'étais l'assassin de sa mère, et

qu'elle était trop ingénue pour comprendre; qu'un attachement plus fort

que le plus violent amour d'un homme, me dévouait désormais à sa vie.

Je m'approchai de son lit dans les ténèbres, espérant avoir la joie

délicieuse de caresser sa chair chaude et ferme d'enfant, mais le lit

était vide, et je la cherchais, je l'appelais vainement par la chambre,

faisant alterner les câlineries et les menaces:

--Antoinette! Antoinette! ma chérie! Viens que je te pardonne, que je

t'embrasse... Ah! immonde créature, je te châtierai, tu vas souffrir

dans ton corps vicieux, dans ta chair prostituée!... Antoinette,

voulez-vous venir à la fin!

La colère et l'angoisse égaraient ma raison. Enfin je m'aperçus que les

volets fermés à clef avaient été ouverts puis poussés du dehors. Je

descendis dans le jardin. Peut-être n'était-elle pas encore sortie de la

plantation. Je me mis à courir de tous côtés. Troussot me rencontra.

--Maîtresse, dit-il, faut venir avec toi?

--Non, fis-je, reste ici. Cherchez Antoinette. Elle vient de s'enfuir de

la maison.

Puis, me rappelant la lettre trouvée sur elle et le plaisir que prenait

Troussot à causer avec les marins.

--Sais-tu, lui demandai-je, s'il y a un navire qui part pour la France,

aujourd'hui?

--Oui, dit-il, le _Duquesne_.

Un frisson agita tout mon corps.

--Et où est-il?

--Au port Charlot.

--Donne-moi une lanterne et un manteau. Vite, je m'en vais au Cap.

--Toute seule, maîtresse?

--Oui, toute seule.

Dès que Troussot m'eut rapporté ce que je lui avais demandé, je partis.

Je ne craignais ni les attaques des nègres marrons, ni les difficultés

du chemin. Je courais à tout moment au risque de tomber dans un

précipice, me maudissant moi-même lorsque, faute de souffle, j'étais

forcée de ralentir mes pas. La lune pleine et magnifique, éclairait la

route, et devant ces monts noirs, ou enveloppés de vapeurs brillantes,

je songeais par instant à des nuits aussi belles et plus douces, où

j'aurais pu être heureuse, et qui étaient perdues pour l'amour.

Enfin j'arrive au Cap et, un moment après, je suis au port Charlot. Je

demande à un marinier:

--Le _Duquesne_?

--Madame, il a quitté le port; il est dans la rade.

Je sentis une mort froide me monter au coeur.

--Parti?

--Non, madame. Mais il appareille demain matin au petit jour.

--Alors trouve-moi une barque, et allons-y de suite.

J'activais le marinier qui ne mettait nulle hâte à démarrer.

--Si vous étiez deux, dis-je, aux avirons, nous irions plus vite.

Il me regarda étonné.

--Il n'y a pas un marin sur le quai, fit-il. C'est par hasard que

j'étais là. Tout le monde est à la fête aujourd'hui.

La traversée ne dura pas une demi-heure, durant laquelle je souffris

toutes les angoisses.

Est-elle là, me disais-je. Vais-je la trouver?

Je ne songeais même pas à Dubousquens aux bras duquel pourtant il

faudrait l'arracher.

Enfin j'aperçois le _Duquesne_, nous touchons à sa coque énorme et

sombre parmi les lumières des flots, on me jette une échelle de corde

que tient le marinier et d'où je manque de tomber dans la mer. Cependant

on me hisse tant bien que mal. Le capitaine descend du pont, vient au

devant de moi.

--Monsieur, lui dis-je, je tiens absolument à voir M. Dubousquens avant

son départ. N'est-il pas ici?

--Il n'est pas encore ici, madame, me répond-il, mais il doit

s'embarquer cette nuit avec sa jeune femme.

Il appuya sur les derniers mots comme s'il se doutait, à mon air égaré,

quel intérêt me faisait tenir à les rencontrer.

--Je les attends, dis-je.

Vainement voulut-il me détourner de mon projet. Il alléguait que seuls

les passagers pouvaient rester sur le navire. C'était une règle qu'il

devait observer, surtout à la veille d'un départ.

--Eh bien! dis-je, inscrivez-moi parmi vos passagers. Je pars avec

vous.

Et je payai le marinier qui m'avait conduite et qui retourna au port. Il

eût fallu me jeter à la mer pour me faire quitter le _Duquesne_.

Dans la crainte de manquer leur arrivée, au lieu de me retirer dans ma

cabine, je restais sur le pont, attendant toujours Dubousquens et

Antoinette, en proie à une atroce inquiétude.

Comme les lumières du Cap s'éteignaient et que la ville semblait

s'endormir, j'aperçus du côté des Ingas et au-dessus du faubourg des

Milices une lueur vive grandir sur le ciel.

Des passagers, autour de moi, prétendaient qu'une révolte venait

d'éclater au Cap.

--Bah! disait quelqu'un, les milices auront vite calmé les révoltés.

--Détrompez-vous, fit un autre, les milices sont avec les noirs.

--Ce sont les affranchis qui ont soulevé les esclaves pour faire peur

aux blancs et leur arracher l'égalité des droits, mais il se pourrait

que la révolte fût plus sérieuse qu'ils ne pensent et qu'elle tourne

contre ses organisateurs.

--Ah! ah! s'écria une voix que je connaissais, décidément je n'étais pas

mauvais prophète et je n'ai pas agi en niais en prenant mes précautions.

Je me retournai, et je reconnus le docteur Chiron; nous fûmes tous deux

assez surpris de nous rencontrer; il me fit mille questions, selon son

habitude, mais je lui répondais à peine, trop brisée d'angoisse et

l'esprit trop occupé pour prendre garde à ses paroles. Je l'entendis

seulement qui disait:

--Il commence à faire bon rentrer en France. Voyez, les scélérats ont

tenu parole: ils ont commencé à incendier le Cap.

En effet, sur trois points on voyait des colonnes d'étincelles monter

vers le ciel et se fondre dans un nuage énorme de fumée et de flammes

qui s'avançait sur le _Duquesne_.

Des débris en feu tombaient devant nous dans la mer; quelques-uns même

tombèrent à mes pieds.

Je m'étais jetée à genoux et les yeux levés au ciel:

--Mon Dieu! Mon Dieu! disais-je, sauvez mon Antoinette.

--Vous partez aussi, madame, dit le docteur Chiron. Je vous approuve.

Votre sagesse, pour être tardive, n'en est pas moins utile. Si on n'a

plus que le bout du nez à sauver, c'est toujours cela!

Une petite barque à ce moment sortit du port et s'approcha du _Duquesne_

à force de rames. Mais déjà le capitaine, effrayé de l'ardeur de

l'incendie que l'on ressentait jusque sur la mer, et des flammèches

innombrables que le vent chassait du rivage, redoutait pour son navire,

chargé de tonnes de tafia et de toutes sortes de combustibles. Bien que

l'on ne dût d'abord partir que le lendemain, il ordonna de lever l'ancre

et de mettre à la voile.

Cependant la petite barque vint, au risque de chavirer, se heurter

contre nous. Deux hommes conduisaient l'embarcation. On leur jeta une

corde et ils montèrent jusqu'à nous. Quelle fut mon émotion quand je

reconnus Zozo et Troussot. Je me précipitai vers eux et leur prenant la

main, j'attendais avec angoisse leurs premières paroles.

--Ah! maîtresse, dit Zozo, quel malheur! Figeroux arrivé avec le cancre

(il voulait dire le quaker); tout brûlé, tout massacré aux Ingas. Nous

avons pu sauver ceci.

Il me remit un lourd coffret et s'affaissa.

--Mais Antoinette, dis-je sans me soucier de sa défaillance, parlez

donc, voyons! Antoinette, où est-elle? Que m'importe l'argent que vous

m'apportez si je n'ai pas Antoinette!

Troussot qui avait le front couvert de sang, soupira d'une voix grave:

--Antoinette morte. On a tué bonne petite maîtresse!

Les Nuits chaudes du Cap français · 第 11 / 12 段