Il me fut impossible d'en entendre davantage. On m'a dit que je suis

tombée sur le pont sans connaissance, et que, durant une partie de la

traversée, ma vie a été en péril.

* * * * *

Aux premiers moments où la douleur sembla me faire grâce, où, après

avoir tant souffert, je me réveillais de mon mal, je reprenais les

habitudes de la vie comme afin d'avoir plus de force pour souffrir

encore, Zozo me raconta le crime atroce qui m'avait ravi toutes mes

jouissances.

Quelque temps après mon départ, Zozo avait découvert Antoinette alors

qu'elle allait sortir de la plantation pour se diriger sur le Cap; et il

l'avait ramenée dans sa chambre bien qu'Antoinette, se défendant avec

toute l'énergie du désespoir, n'eut cessé de le mordre et de le frapper.

Après l'avoir enfermée, il m'avait attendue, en compagnie de Troussot,

devant la chambre de la pauvre enfant.

Ils étaient encore à leur poste lorsque quatre nègres à la taille de

géants se jettent sur eux avant qu'ils aient le temps de se servir de

leurs armes, leur lient pieds et mains, les bâillonnent, puis, d'une

poussée ils enfoncent la porte. Montouroy les suivait. Il se précipite

sur mon enfant qui pousse des cris, se débat, lui échappe et veut sauter

par la fenêtre; il la rejoint, la renverse sur le lit, lui ouvre

brutalement les jambes. Il a un mot abominable:

--Ma jolie perruche, il faut d'abord que je te mette ma marque, que tu

sois mienne pour la vie. Après tu m'aimeras, si tu veux.

Cependant Antoinette ne cédait pas, mais luttait avec fureur, lui

mordait le visage et le battait de ses pieds.

--Venez donc me la tenir, brutes! cria Montouroy aux nègres.

Ils ne pouvaient guère lui obéir. Ils étaient en train de jouer du

couteau avec de nouveaux arrivants. En effet, Dodue-Fleurie, apprenant

par ses espions les projets de Montouroy, avait réuni tous ses esclaves

et était partie avec eux pour les Ingas; elle entra derrière Montouroy.

Elle était elle-même dans le couloir avec ses gens, un poignard à la

main; elle essayait de forcer le passage, avide de retrouver son amant,

de le surprendre, de le frapper peut-être.

Au bruit de la lutte, Montouroy avait lâché Antoinette, il s'était

élancé au milieu des combattants et, atteignant Dodue-Fleurie, il essaya

de lui enlever le poignard qu'elle levait sur lui en lui criant les plus

abominables injures.

Antoinette, se voyant seule, se hâta de fuir; et déjà, elle enjambait la

fenêtre, lorsque Zinga survint. Du poteau où la négresse était attachée,

elle avait entendu le tumulte et les cris des nègres. Elle s'imagina que

c'était Dubousquens qui arrivait avec une escorte pour enlever

Antoinette. Zozo prétend qu'il a vu Samuel Goring la détacher; Troussot

soutient au contraire que la rage que la négresse avait conçue pour ma

malheureuse enfant lui prêta une force extraordinaire et qu'elle parvint

à briser ses liens. En une minute elle fut devant la maison; elle

aperçut à la fenêtre la fugitive qui lui tournait le dos, les pieds en

l'air, prête à sauter. Elle la saisit brusquement par les jambes.

Antoinette poussa un cri, lâcha prise, tomba. Zinga se rua sur elle et

plusieurs fois lui frappa la tête contre la muraille. Des nègres de la

plantation aperçurent cette misérable s'acharnant contre mon enfant.

Comme c'était une blanche, ils ne se soucièrent point de venir à son

secours et restèrent paisibles spectateurs de cet assassinat. Antoinette

ne se défendait pas, mais de toutes ses forces elle appelait:

--A moi, Pierre! Pierre! à moi.

Les appels bientôt furent indistincts; Zinga l'avait saisie à la gorge;

on n'entendit plus que des cris rauques, puis un râle horrible qui

annonça la fin de cet égorgement. Zinga grisée de haine, n'abandonna

point sa victime, mais ne cessait de lui piétiner le corps.

--Pourriture de fillasse! criait-elle, m'as fait torturer, m'as volé mon

amour, crève donc, chienne, crève donc, catin, que ton corps pourrisse

sous la pluie, et que la chaleur en fasse une infection!

Et après ces outrages affreux, comme si rien ne pouvait apaiser sa

rage, dans le sol détrempé elle roulait mon Antoinette. Elle put

savourer tranquillement sa vengeance. Personne ne vint troubler son

infâme plaisir. Zozo et Troussot, quand on les eut délivrés,

retrouvèrent le corps tout sanglant et couvert de boue. Les membres

adorables avaient laissé dans la terre leur empreinte.

Zinga, quand elle se fut repue à souhait de cette mort, disparut.

Sans respect pour le corps de ma chère enfant, Dodue-Fleurie et

Montouroy se réconcilièrent devant lui dans une étreinte immonde.

Ils parvinrent à calmer leurs esclaves et à les ramener avec eux.

Mon Dieu, ne pouviez-vous aussi me prendre, si vous teniez à ravir cet

ange au ciel!

* * * * *

Zinga, Dubousquens se trouvent sur le _Duquesne_; ils se sont embarqués

en pleine mer, le soir de l'incendie. Ils vivent ici en secret, dans

leur cabine, loin du capitaine, des passagers et de l'équipage, mais

comme l'animal découvre son ennemi à l'odeur, j'ai bien deviné leur

présence; et dès que j'ai pu me lever de mon lit, je les ai vus, je les

ai épiés, je les ai surpris, l'homme vautré sur la femme, qui le

baisait, qui l'embrassait, qui le caressait comme un enfant.

--Antoinette était sotte, était bête, disait Zinga: moi, je sais toutes

les caresses, les consolantes! les endormeuses! et celles qui font vivre

en une minute des existences. Oh! tu l'oublieras auprès de moi, je serai

ta petite amie, je me ferai française pour te plaire. Vois, déjà je sais

ta langue, je saurai bientôt toutes les façons des femmes de ton pays.

Et tu ne te rappelleras plus même _son_ nom.

--Tais-toi, sacrilège, tais-toi, disait-il. Oh! ce charme, cette grâce

de l'innocence, où les retrouver jamais?

--Innocente, répliquait-elle, drôle d'innocence que celle d'une

empoisonneuse!

--C'est toi, infâme! c'est toi qui lui as conseillé cet attentat, et

c'est toi qui es son assassin.

--Tant pis, disait-elle, tu l'aimeras encore cet assassin, il fera ton

plaisir!

Elle avait alors mille jeux de hanches, de doigts, d'yeux et de lèvres;

son visage se transformait, éclatait en rires inattendus, sa croupe

s'enfuyait comme un animal capricieux, ou s'étalait majestueuse comme un

dieu lourd et despotique. Dubousquens, à ces gestes luxurieux, perdait

sa tristesse, il poursuivait la négresse dans les couloirs, oubliant

cette fois qu'il n'était pas seul sur le _Duquesne_ et qu'on pouvait

surprendre leurs caresses impudiques.

A de pareils spectacles, je puis à peine contenir mon indignation. Il

pleurerait Antoinette comme je la pleure moi-même que peut-être lui

pardonnerais-je de l'avoir enlevée à mon amour, mais profaner ainsi son

souvenir auprès d'une négresse criminelle, me semble une effroyable

impiété qui réclame son châtiment.

Et chaque jour ma haine s'augmente pour cet homme qui a eu l'affection

de mon enfant--pour cette noire qui, en la dénonçant, a causé sa mort.

--Ah! chère Antoinette, me dis-je, va, je te vengerai, je frapperai tes

meurtriers.

Je me demande comment je pourrai châtier leur forfait. Oh! je trouverai

une torture digne du crime. Il le faut pour apaiser la chère morte. Il

me semble que son ombre, ensuite, me regarderait avec moins d'horreur

qu'elle ne m'adresserait plus les reproches, qu'elle me fait en songe.

Par miracle, une nuit elle est venue douce et souriante comme avant la

dénonciation de Zinga. Je l'ai serrée dans mes bras et elle m'a laissé

au matin son odeur délicieuse. Puisse Dieu permettre, en sa miséricorde,

que je me console le soir de mes douloureuses journées, et que

j'étreigne encore dans mes rêves cette grâce que je ne veux pas voir

coupable; cette grâce qui à mes yeux est toujours ingénue, toujours

innocente!

FIN

Cet ouvrage a été achevé d'imprimer

LE VENDREDI 13 JUIN 1902

par F. DEVERDUN, à Buzançais (Indre)

pour LA PLUME.

ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie

COLLECTION "VARIA" A 3 FRANCS

HERMANN BANG: _Au Bord de la Route_, roman traduit du danois.

VALÈRE BERNARD: _Bagatouni_, roman traduit du provençal.

HENRI BOUTET: _L'Ame de Paris de 1914_.

HENRI BOUTET: _Le Coeur de Paris en 1915_.

CHARLES BOUTIN: _Le Silence du Sinaï_.

JEANNE BROUSSAN-GAUBERT: _Reviendra-t-il?_, roman.

G.-K. CHESTERTON: _Les Crimes de l'Angleterre_.

ANDRÉ DELACOUR: _Le Trait d'union_.

LOUISE DELÉTANG: _L'alcool meurtrier_, roman.

LOUIS DELLUC: _Le Train sans yeux_, roman.

EDOUARD DRUMONT: _Sur le Chemin de la Vie_.

GILBERT DE VOISINS: _Les Moments perdus de John Shag_, roman.

TRISTAN LEGAY: _Les Amours de Victor Hugo_.

TRISTAN LEGAY: _Victor Hugo jugé par son siècle_.

CH. LE GOFFIC: _Le Crucifié de Keraliès_, roman.

CH. LE GOFFIC: _Bourguignottes et Pompons rouges_.

ARTHUR MACHEN: _Le Grand Dieu Pan_, roman traduit de l'anglais.

HELEN MATHERS: _Le Mort vivant_, suivi de _La Justice aveugle_, roman

traduit de l'anglais.

MARGUERITE MORENO: _Une Française en Argentine_.

HUGUES REBELL: _Les Nuits chaudes du Cap Français_, roman.

P. RIOUX DE MAILLOU: _Souvenirs des Autres_.

OEUVRES CHOISIES DE VICTOR HUGO

chaque volume: =1= fr. =50=

Poèmes

_L'Amour_ 1 vol.

_Chansons d'Amour_ 1 vol.

_Chansons héroïques_ 1 vol.

_Famille_ 1 vol.

_Nature_ 1 vol.

Légendes et Contes

_Légendes_ 1 vol.

_Nouvelles légendes_ 1 vol.

_Contes et Récits_ 1 vol.

_Nouveaux Contes et Récits_ 1 vol.

Théâtres

_Hernani_ 1 vol.

_Lucrèce Borgia-Angelo_ 1 vol.

_Marion Delorme_ 1 vol.

_Le Roi s'amuse_ 1 vol.

_Ruy Blas_ 1 vol.

Histoire et Voyages

_En voyage_ 1 vol.

_La Peine de Mort_ 1 vol.

_Souvenirs d'enfance_ 1 vol.

_Souvenirs politiques_ 2 vol.

Grou-Radenez Paris.--8-20

Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les mots indiqués =comme ceci= sont en gras dans le texte d'origine.

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Les Nuits chaudes du Cap français · 第 12 / 12 段