partager les souffrances de leurs frères en attendant l'affranchissement
commun. Au lieu de cela, ils ont voulu devenir des blancs, prendre nos
manières, notre esprit; ils n'ont pris que nos vices. Tenez! il y a un
affranchi qui fait ce joli trafic. Vous savez qu'on récolte de moins en
moins de sucre depuis deux ans, c'est un fait. Mon affranchi se procure
du sucre inférieur, il le raffine lui-même, il le garde en magasin, et,
à l'aide de je ne sais quelle préparation, il lui donne un brillant qui
n'ajoute rien à ses qualités, mais qui fait illusion. Au moment de la
vente de la récolte, il ouvre ses magasins, en laissant croire que le
marché est encombré. Tous les propriétaires sont forcés de lui vendre à
bas prix. Telles sont les façons d'agir de nos affranchis! Ce sont, je
vous le répète, des hommes abominables.
--A dire vrai, observa le docteur, si j'avais une plantation, je
préférerais vendre ma récolte à bas prix que de la voir incendiée. Et,
coquins pour coquins, j'aime mieux ceux qui font croire à l'abondance
d'un produit que ceux qui le suppriment complètement. Qu'en pensez-vous,
jeune poète?
--Je ne connais pas les affaires, dit le chantre des tourterelles, et je
n'ai pas encore l'expérience des hommes; du moins suis-je plein de zèle
et d'ardeur pour servir la société.
--Ne vous empressez pas trop à servir ses caprices, mon jeune ami, dit
le docteur, car elle en change sans cesse, et le lendemain elle a
horreur de ceux de la veille.
--Et vous, Montouroy, dit Léveillé, vous ne prenez parti ni pour les
noirs ni pour les blancs, ni pour les affranchis?
--Je prends parti pour les honnêtes gens, répliqua Montouroy. Je suis
évidemment pour l'affranchissement des noirs, mais aussi pour que les
noirs respectent les intérêts et la fortune de leurs bienfaiteurs.
--Fourbe et sot! s'écria Dodue-Fleurie à demi-voix. Restez ici encore un
instant, madame, me dit-elle, et vous allez voir comme je le traite.
Elle sortit alors de la logette et apparut à la porte du salon.
--Toutou, appela-t-elle en tournant à demi le derrière aux saluts de
l'assistance. Allons, venez vite. J'ai besoin de vous!
Montouroy, les yeux inquiets, les gestes empressés, se hâta de sortir du
salon et de rentrer dans la chambre de la négresse. Dodue se coucha
d'abord sur le dos, puis sur le ventre; elle avait découvert son corps
vaste, elle semblait le présenter à l'adoration de Montouroy, qui
s'agenouilla devant lui.
--Lèche-moi, Toutou! dit-elle. Lave-moi. Décrasse-moi avec ta langue.
Les esclaves ne savent pas, et moi je suis trop paresseuse. Vois, je
suis pleine d'ordure et de poussière.
Montouroy prit d'abord les pieds, et sa langue habile et souple en
fouillait les doigts, en caressait les ongles, provoquait chez Dodue des
tressaillements, de petits cris, des rires; puis la langue vipérine
monta le long des jambes fortes et vint s'attarder aux courbes, aux
larges ombres, aux replis énormes de la chair comme si la nuit de ce
corps attirait Montouroy et qu'il prît plaisir à s'y enfoncer de plus en
plus, à y oublier jusqu'à son sexe, à devenir une bête inconsciente et
joyeuse de son asservissement. Et, durant ce nettoyage bizarre, Dodue
était aussi libre avec lui que si je n'eusse pas été près d'elle et
qu'il n'eût été qu'un chien. Elle laissait s'accomplir sans honte,
peut-être même provoquait-elle par une grossière malice, les mouvements
de ses organes. On eût dit que, dans son étrange orgueil, les impuretés
même de son corps lui devenaient un moyen d'humiliation et lui
procuraient un triomphe.
Le dégoût me soulevait le coeur; j'étais tellement indignée contre
Dodue et Montouroy que j'allais sortir de ma cachette, quand tout à coup
elle se releva vivement.
--Immonde brute, dit-elle, est-ce que je t'ai appelé pour que tu baises
mon visage, de ta bouche encore toute souillée! Non, non, mon visage est
à mon amant, et tu sais bien que tu ne l'es pas! Est-ce que tu es
capable d'ailleurs d'être un amant? Vois toi-même, un eunuque paraîtrait
plus un homme, et aurait des exigences moins insupportables! Va-t'en!
Va-t'en, te dis-je! Veux-tu partir, ou je prends le fouet!...
Et comme vaincu, humilié par cette colère, il se retirait, elle le
rappela un instant.
--Et je te défends d'entrer chez Gatte, fit-elle. Cette fille est à moi,
entends-tu! Au surplus, je vais te mettre à la porte, car je ne suis
pas sûre de toi.
Elle sortit un instant, appela des noirs, et j'entendis le bruit d'une
dispute puis d'une porte qu'on fermait violemment.
--Eh bien, dit-elle en revenant vers moi, ne suis-je pas bien sa
maîtresse! Et croyez, chère madame, que je pourrais traiter comme
Montouroy tous les hommes que vous venez de voir dans mon salon, qui
m'attendent depuis une heure et ne se lassent pas de mon retard. Or ce
sont les notables du Cap et de Saint-Domingue. Quant aux femmes, je sais
bien qu'elles ne me reçoivent pas, mais si je le veux, si je l'exige de
leurs maris et de leurs amants, elles m'ouvriront toutes grandes les
portes de leurs maisons. Et d'ailleurs à part vous, moi, la Létang
peut-être, est-ce que les femmes comptent à Saint-Domingue?
Me prenant alors par le bras elle m'entraîna au dehors. Je la suivais,
je lui obéissais, sentant en elle comme une force supérieure.
--Je veux vous montrer, me dit-elle, que je n'ai pas conquis ceux de
votre race pour devenir le jouet des noirs...
Elle me conduisit à quelques pas jusqu'à un terrain vague qui s'étend de
l'extrémité de la ville jusqu'au Morne des Capucins. Là grouillait,
bruissait, dans une fête qui ressemblait à une bataille, la foule des
noirs où j'avais failli disparaître tout à l'heure, à mon arrivée.
A la lueur tremblotante des lanternes, les coiffures énormes et légères,
les bonnets de tulle et de mousseline, les jupes de serge claire, les
cercles dorés des oreilles et les colliers de rassade, au-dessus et
parmi cette armée immense de têtes crépues et de corps bronzés,
flottaient comme des papillons de nuit, des insectes brillants, des
libellules et des fleurs d'eau sur un sombre marécage. La fange humaine
augmentait toujours; derrière elle, les hautes montagnes semblaient la
vomir avec sérénité; elle exhalait une odeur lourde et laineuse, de
fourrure chaude, de linge humide, de peau en sueur et d'haleines
corrompues, elle répandait une rumeur confuse, sorte de lamentation
courte, de refrain sans cesse repris, que brisaient parfois un
zézaiement de créole ou des cris gutturaux d'Africains. Tout à coup, la
lune se dégagea des nuages, enveloppa cette tourbe de sa vapeur
lumineuse, fit jaillir des ténèbres milles faces soûles et féroces,
révéla des centaines de couples en folie, accouplements horribles où les
dents, les ongles s'enfoncent dans la chair, où l'étreinte et le baiser
ressemblent à des égorgements.
--N'ayez pas peur, me dit Dodue, comme je me serrais contre elle.
Non loin de nous, il y avait une troupe de nègres, moins bruyants,
troupe d'affranchis ou d'employés à demi-libres, qui affectaient de ne
point se mêler aux autres noirs et même les repoussaient brutalement;
vêtus à l'européenne, ridicules sous la perruque, et l'habit à la
française, pareils à des voleurs couverts des dépouilles de leurs
victimes, ils me rappelaient ces monstres étranges qui, dans les
estampes du siècle dernier, viennent assaillir un saint en oraison.
Le saint était là en effet, monté sur un escabeau, droit, le bras
étendu, et sa tête sèche au long nez recourbé, au menton proéminent, se
détachait en rouge entre son chapeau plat à larges bords et le collet de
son manteau noir.
--Mais, fis-je, c'est Samuel Goring!
Dodue-Fleurie me regarda en souriant.
Goring n'avait plus sa mimique froide et son attitude figée. Il menaçait
de son poing l'auditoire.
«Fils de prostituées, criait-il de toute sa voix, vous êtes indignes de
la liberté! Vous ne méritez que le joug dont un tyran chargera vos
épaules!»
Des huées et des injures lui répondirent.
--Voici les suites de son amour malheureux pour Zinga, dis-je.
--Oui, fit Dodue, et c'est moi qui lui ai rendu Zinga infidèle, car elle
avait autrefois des complaisances pour lui. Je craignais qu'il ne
devint par trop négrophile.
«Que feriez-vous si vous étiez libres, continuait Goring en élevant les
mains, vous ne sauriez que vous abandonner à l'ivresse et à la luxure!»
Une clameur immense couvrit ces paroles, des noirs se jetèrent sur
Goring, le saisirent, l'accablèrent de coups; il s'engouffra dans la
foule qui s'ouvrit devant lui. J'entendis des voix le menacer, puis des
cris et des supplications. Enfin comme un pantin disloqué, aux loques
boueuses, vint tomber agenouillé devant nous. C'était l'infortuné
quaker. Figeroux, derrière lui, le poussait et le rouait de coups de
pied.
--Ah! canaille! criait-il, tu nous as trahis.
--Je veux que vous lui fassiez grâce, dit Dodue d'une voix forte en
s'interposant entre Figeroux et la victime.
A la vue de la négresse, mon commandeur et ses compagnons s'arrêtèrent,
haletants, frémissants devant leur proie; ils haussaient les épaules,
crachaient de dégoût et de fureur, mais ils ne touchèrent plus au
révérend qui, avec une faible lamentation, se ramassa et se traîna
lentement vers la rue des Capucins.
--Il va compromettre la révolution, gronda Figeroux.
--Et croyez-vous qu'elle serait un heureux événement pour nous? fit un
autre mulâtre. Nous n'avons rien à gagner à la liberté de ces sales
Bozales qui dansent là-bas. Mieux vaut qu'ils restent esclaves!
--Ces nègres ont confiance en nous. Nous les dirigerons. Nous pouvons
avec leur aide nous emparer du gouvernement de l'île.
--Et comment ces brutes nous comprendraient-elles? fit l'interlocuteur
de Figeroux.
Cependant le petit groupe des affranchis raisonneurs pour lesquels
devait parler le quaker se dissipait. Toute la partie houleuse et
bruyante de l'assemblée semblait les repousser.
Un vieil homme, les épaules sanglantes, les yeux chassieux et voilés,
apparut tout à coup sur l'escabeau où nous avions vu Goring. Il avait
autour de lui un grand châle dont il tirait de petits sachets en peau
huilée. Aussitôt le silence se fit dans la foule qui s'empressa autour
du vieillard.
--Macandals! Macandals! criait-on.
--On leur donne des amulettes, m'expliqua Dodue, pour les protéger. Ils
préparent quelque grande entreprise, cela est sûr.
Puis, tout à coup, se penchant vers moi, elle me dit à voix basse:
--Ne craignez-vous pas Zinga?
--Moins que Figeroux.
--Voyez, chère madame, elle est ici!
En effet, Zinga était là, avec Dubousquens. Ils étaient assis à l'écart,
à une petite table, devant des verres pleins auxquels ils ne touchaient
pas; ils parlaient sans s'occuper de la foule, sans prendre garde au
bruit. Quelques paroles que je surpris renouvelèrent mes inquiétudes.
--Si te maries, disait Zinga, m'abandonneras?
--Tu sais bien, répondait Dubousquens, que je n'épouse cette jeune fille
qu'à cause de sa fortune, et que tu viendras avec nous en France.
--Et même si elle devient ta femme n'aimeras que moi!
--Je n'aimerai que toi.
Et ils se baisèrent.
De quel mariage, de quelle jeune fille, Dubousquens voulait-il parler?
Figeroux, à ce moment, s'approcha, frappa violemment sur l'épaule de
Zinga.
--Ah! truie, fit-il. Tu nous as trahis!
Zinga ne lui répondit que par un rire sarcastique.
Puis se retournant vers lui:
--As peur? demanda-t-elle. _Es mô mem pa la ké to pou mô défand to
lapo._ (Est-ce que je ne suis pas là avec toi, pour défendre ta pelure!)
--Saleté, cria-t-il en la menaçant, tu m'avais dit que tu viendrais...
--Bien, suis là!
--Que tu viendrais, reprit-il, pour encourager Goring.
--Etais là, suffit! Pour embrasser li, peux pas. Li sent trop la
maladie.
Des cris s'élevèrent. Deux ou trois mots que je ne compris pas furent
plusieurs fois répétés.
--Les porcs! dit Figeroux, après avoir prêté l'oreille; ils fixent la
date de l'insurrection; ils la feront sans nous.
Ces paroles m'effrayèrent et j'allais interroger Dodue lorsqu'une longue
file de noirs, de négresses et de négrittes se tenant par la main et
courant, les uns derrière les autres, nous heurtèrent et nous séparèrent
brusquement de Zinga, de Dubousquens et de Figeroux. Deux vieillards,
élevant à bout de bras des serpents, suivaient ces coureurs. A un
claquement de mains des vieillards la bande forma autour d'eux une ronde
de trois rangs et se mit à danser, les hommes tournant le dos aux femmes
et se heurtant violemment de la croupe tous les trois pas.
--Ils nous empestent! fit Dodue, allons-nous-en.
--Vous avez, dis-je, plus peur de ces bozales, que des visiteurs de
votre salon.
--Nullement! répliqua-t-elle en affectant une expression d'indifférence.
--Néanmoins vous ne les gouvernez pas si aisément!
Elle haussa les épaules.
--Bah! fit-elle, une main énergique et un fouet, il n'en faut pas plus
pour les tenir dans le devoir; quant aux blancs, ce sont des lâches!
A peine nous étions-nous éloignées que nous entendîmes une fusillade.
Dodue me conta qu'après leurs danses les nègres s'amusaient souvent à
tirer des coups de feu, mais il arrivait plus d'une fois qu'ils se
faisaient partir le fusil dans les jambes ou contre le ventre, car ils
étaient déjà ivres, de cette ivresse frénétique que leur donne le tafia,
mélangé, selon les rites des sorciers, à de la poudre.
--Vous voyez, me dit-elle, que j'ai dans la main l'âme de la résistance
et celle de la révolte. C'est moi qui ai conseillé à Figeroux de réunir
ses amis, tout en sachant fort bien que Goring allait les exaspérer, et
que les noirs esclaves chasseraient les affranchis. Ceux-là seuls sont à
craindre parce que vous leur avez appris à penser... Je m'en garde le
plus possible et si j'ai l'air de protéger Figeroux, croyez-le, ce n'est
qu'en apparence... Ah! si vous vouliez, comme il serait facile de le
faire disparaître, aux Ingas, dans la montagne. Mais je vois que cela ne
vous sourit pas... Du moins veillez sur Antoinette, chère madame, et sur
votre plantation. Et, si vous épargnez Figeroux, surveillez-le, tenez-le
sous clef; le 10 août est une date dont vous devez vous méfier.
--Pourquoi?
--Parce que les esclaves préparent une révolte pour ce jour-là. Il y
aura sûrement des maisons pillées et des plantations incendiées.
--Etes-vous donc avec les révoltés, demandai-je, que vous connaissez si
bien leurs secrets?
--Oh! moi, dit-elle avec un gros rire et en se plaquant les deux mains
sur la croupe, je suis seulement pour Dodue-Fleurie! Je suis pour le
parti qui triomphera, car c'est lui que je devrai dominer. Cependant je
ne désire point que les esclaves réussissent. Qu'ai-je à gagner avec ces
fous furieux?
Là-dessus elle me dit adieu, et, ayant trouvé Troussot et Zozo dans
l'antichambre, je repris la route des Ingas. Tous les noirs s'étaient
rassemblés du côté du Morne des Capucins, et je n'eus aucune peine à
sortir du Cap. J'arrivai aux Ingas comme l'aube blanchissait le ciel. Je
me précipitai vers le lit d'Antoinette. Dieu merci! elle reposait
doucement, la bouche entr'ouverte et souriant de ce joli sourire qu'elle
a lorsqu'elle dort. Je l'embrassai sans l'éveiller et, me couchant près
d'elle, je me laissai aller au sommeil, lasse de tant d'émotions.
* * * * *
J'ai reconnu aujourd'hui que Dodue-Fleurie ne m'avait pas trompée, et
que les périls contre lesquels elle cherche à me prémunir n'étaient
point imaginaires.
Mme de Létang qui, lors de l'enlèvement d'Agathe, a cherché querelle à
Mme Du Plantier, l'a insultée dans la rue et même, prétend-on, l'a fait
battre dans sa maison par deux noirs, s'est réconciliée subitement avec
elle; elles sont venues chez moi cet après-midi en compagnie du révérend
Goring, dont elles se moquaient si bien naguère.
--Ma chère amie, m'a dit Mme de Létang en se composant un visage sévère,
j'ai une pénible requête à vous adresser, mais j'espère que vous
comprendrez quels sentiments désintéressés me l'inspirent. L'amitié même
que je vous porte me l'a rendue nécessaire, et je dois ajouter, la pitié
que nous devons avoir pour nos semblables malheureux et persécutés.
Satisfaite de ce préambule, elle eut un coup d'oeil rapide vers Mme Du
Plantier et Samuel Goring qui, d'un signe de tête, marquèrent leur
approbation et l'engagèrent à continuer.
--Il court de fâcheux bruits sur vous, madame..., oui, de très fâcheux,
et nous avons pensé qu'il était de notre devoir, étant de vos amies, de
vous en avertir. Nous voudrions prévenir, si c'est possible, une
accusation au Conseil colonial, accusation qui est imminente, et qui
pourrait avoir pour vous les conséquences les plus déplorables.
J'étais fort troublée, mais je déguisai assez bien l'émotion que
j'éprouvais, et ce fut de l'air le plus étonné que j'accueillis
l'«avertissement».
--Pour aller de suite au fait, dit Mme de Létang avec vivacité, je vous
dirai qu'on vous accuse de séquestrer une jeune fille et de confisquer
sa fortune.
--Séquestrer Antoinette, fis-je en partant d'un éclat de rire, mais
n'est-ce pas absurde? Vous l'avez tous vue aller et venir ici; elle fait
ce qui lui plaît!
--Vous lui avez caché qu'elle possédait une fortune, et vous la retenez
chez vous comme une esclave, exigeant d'elle une affection qui ne vous
est nullement due, qu'elle aimerait mieux porter à un autre, et qu'il ne
serait peut-être pas fort décent de définir.
--Madame! m'écriai-je indignée, êtes-vous venue chez moi pour
m'insulter?
--Nous ne voulons point vous blesser, dit à son tour Mme Du Plantier, et
cependant, si les intérêts de cette malheureuse enfant l'exigent, croyez
bien que nous n'hésiterons pas à vous montrer: qu'on se met en posture
fâcheuse quand on prétend mépriser les lois de la nature et de toute
société.
--Antoinette, reprit Mme de Létang, sans me laisser répondre à cette
insolence, est en âge de se choisir un époux et de diriger elle-même sa
fortune; nous reconnaissons que vous avez pu veiller sur son enfance
avec beaucoup de dévouement, mais ce n'est plus une fillette; elle est
libre de ses actes. Vous devez remettre sa fortune au Conseil colonial
qui vous dédommagera d'ailleurs de vos sacrifices.
--Je ne réclame point de dédommagement, répondis-je avec dédain, mais
Antoinette est ma fille adoptive et je la garderai avec moi, comme
d'ailleurs elle me l'a demandé. Quant à sa fortune, je n'aurai pas à la
lui rendre, puisqu'elle n'en a point, et qu'elle n'a vécu jusqu'ici que
grâce à ma générosité.
--Nous savons très bien ce qu'il en est, dit sentencieusement Samuel
Goring.
--Par une calomnie de quelque négresse, sans doute!
--Nullement, répliqua Mme Du Plantier, et vous regretterez bientôt,
madame, d'avoir rendu notre démarche si inutile. Quelle que soit notre
amitié pour vous, nous devons considérer que le bonheur d'une jeune
fille est chose trop précieuse pour que nous vous le sacrifiions. Nous
allons déposer dès ce jour notre plainte.
--Et je déposerai aussi la mienne, dis-je, pour vos façons
inquisitoriales et révoltantes.
--Vous verrez ce qu'il en coûte de subir une enquête, dit Mme Du
Plantier.
--Surtout lorsqu'on a plus d'un reproche à s'adresser, ajouta Mme de
Létang, en me saluant de son plus ironique sourire.
Je me souvins alors de ses confidences et de ses caresses perfides.
--Sortez d'ici, madame, fis-je avec colère, sortez, et vous aussi,
parpaillot!
Goring se retourna vers moi, très calme en apparence.
--Une femme a changé la nature, prononça-t-il les yeux fermés, et le
bruit de son iniquité est monté jusqu'au Juge pour la dénoncer et la
perdre.
La Létang m'a calomniée même auprès de lui. Ils ne savent rien encore de
Mme Lafon, mais une enquête peut leur révéler l'assassinat. Et
d'ailleurs, n'ai-je pas tout à craindre de leurs soupçons avilissants
s'ils prétendent incriminer mon amour pour Antoinette? Hélas, aux yeux
de certains êtres, c'est un crime d'aimer quand ce n'est pas eux qu'on
aime.
Le docteur qui est venu me voir, m'a appris leur complot.
--Ces chères femmes, également délaissées de Montouroy, se sont
imaginées qu'en mettant en commun leur fortune, et en s'unissant pour le
marier à une grosse dot, elles l'arracheraient sans peine à une jeune
fille novice, sans expérience du plaisir, incapable de retenir près
d'elle un amant si fourbu, et pourraient ensuite se partager ses
précieuses nuits.
--Mais qu'a donc Montouroy de si séduisant pour elles?
--Le miracle tente les femmes, dit le docteur. Elles espèrent donner de
l'esprit aux sots, de l'élégance aux rustres, s'asservir les volages et
convertir les coquins. Elles aiment à défaire, à bouleverser et, si
elles s'avisent de s'éprendre d'un homme intelligent, c'est pour lui
faire commettre quelque bêtise: cela leur procure un petit frisson et
une jolie jouissance.
Les paroles du docteur ne m'avaient pas rassurée, un mot que je reçus le
lendemain, de Dodue-Fleurie, augmenta encore mes angoisses.
«Je sais que Létang et Du Plantier, écrivait la négresse, veulent
porter plainte contre vous, et vous enlever Antoinette; mais je les
en empêcherai bien: pour retenir Létang, j'ai sa fille; quant à Du
Plantier, je connais certaine histoire de succession où l'on aide à
mourir une veille tante avec beaucoup d'empressement; histoire qu'elle
n'aimerait guère voir divulguée, et dont je l'effraierai pour la
forcer à se taire.
«Si pourtant mes menaces ne suffisaient pas, je vous engagerais à
quitter le Cap.»
Quitter le Cap, c'est perdre une partie de ma fortune, car comment
diriger cette plantation si je suis loin des Ingas, et, d'un autre côté,
comment la vendre sans perte? Enfin, pour garder avec moi Antoinette et
sauver ma liberté, je dois me résigner à tout. Je vais me préparer au
départ--et, au premier bruit d'une dénonciation, je me dérobe à vos
calomnies et à vos vengeances, misérables! qui me punissez d'avoir eu
pour vous trop d'amitié!
* * * * *
Ce sont des heures que je n'oublierai pas: avoir fait un tel rêve de
bonheur, avoir cru à l'innocence, à l'affection, à la gratitude de
quelqu'un et être ainsi soudainement détrompée: c'est trop horrible. Ah!
mon Dieu, si criminelle que je sois, deviez-vous me châtier ainsi!
Je souffrais depuis quelque temps, après mes repas, de cruelles douleurs
d'entrailles; comme j'ai toujours eu un estomac assez délicat et que ma
gourmandise me fait rechercher plutôt les aliments agréables au goût,
qu'une saine et facile nourriture, je ne m'inquiétais pas de la cause de
ces souffrances et je tâchais de les supporter le plus patiemment
possible.
Une après-souper, mon mal, à la suite d'élans violents et inattendus,
semblait s'être calmé. Devant la véranda je jouissais avec délices des
derniers rayons du soleil. La fraîcheur était venue; les machines de la
sucrerie étaient arrêtées; les chants des noirs emplissaient la
plantation. Je me sentais rassurée, confiante. Non, me disais-je, les
craintes que j'ai eues le soir de ma visite à Dodue-Fleurie sont vaines.
Nos esclaves nous sont soumis. Et, au Cap, on n'ose rien entreprendre
contre moi. A mes côtés, Antoinette, fatiguée de la journée qui avait
été fort chaude, s'était étendue; elle dormait doucement, la tête
appuyée sur les genoux de Zinga qui, elle aussi, s'était assoupie. Zinga
se montrait depuis quelque temps si attentive à nous servir, Antoinette
et moi, que je lui avais pardonné une passion, à mes yeux, inoffensive.
Loin de suivre les conseils de Dodue-Fleurie, je ne l'avais point
envoyée aux travaux de la plantation, je la gardais auprès de moi.
Pourtant j'avais accepté une esclave que m'avait envoyée la courtisane
pour veiller sur Antoinette; lorsque Zinga s'en allait au Cap elle ne
devait pas quitter ma fille un instant. Figeroux seul était de ma part
l'objet d'une étroite surveillance, et j'attendais pour le renvoyer
d'avoir trouvé son remplaçant.
Zinga, près d'Antoinette, me paraissait plus jolie; elle l'enlaçait, et
ses mains, un peu lourdes, venaient se croiser sur son épaule, tandis
que le long de ses genoux se déroulaient les beaux cheveux d'Antoinette
dénoués, libres du réseau. Tout le corps de mon enfant était immobile,
sauf la jeune poitrine, tendrement fleurie, que les soupirs du sommeil
soulevaient lentement et laissaient entrevoir sous la chemise
entr'ouverte.