appartement vraiment extraordinaire de luxe et d'incurie, où l'on était
d'abord ébloui par une profusion de meubles en bois de rose et d'ébène,
ornés d'incrustations en or et en argent massif, où les lumières, le
cristal des lustres et les hautes glaces mettaient partout un jeu
magique de clartés, qu'adoucissaient à peine çà et là des tentures de
l'Inde aux tissus transparents. Ce rayonnement et la violence des
parfums âcres et capiteux que l'on respirait dès le seuil me
suffoquèrent presque. Mais le petit domestique m'entraînait déjà vers la
chambre de sa maîtresse, parmi des couloirs encombrés de toilettes
autrefois somptueuses, à présent défraîchies, déformées, passées de
couleurs, odorant l'étoffe ancienne et la négresse malpropre, jetées
pêle-mêle en travers du passage, dans un abandon et un désordre qui en
disaient long sur la paresse, l'insouciance et la saleté de la riche
affranchie.
Dodue-Fleurie était vautrée parmi des mousselines brodées et des soies
étincelantes, sur un petit canapé qu'elle écrasait de son corps large
et robuste. Elle semblait jouer à frôler et à froisser ces étoffes
fines, veloutées ou rudes; elle s'amusait de tous ces tissus que
l'ingéniosité des hommes avait inventés pour elle et ses pareilles. Elle
s'abîmait pour ainsi dire dans sa chair, elle rentrait dans sa
bestialité jouisseuse et triomphante.
La chambre où elle était, pareille à un bazar, ne contenait guère que
des étoffes déroulées, en pièces ou formant des toilettes pompeuses qui,
disposées aux quatre angles, et rigides sur les mannequins, semblaient
les autels de cette étrange église. Les lumières, éblouissantes dans le
vestibule, étaient ici à demi-voilées. Des tulles couvraient les lampes
et laissaient la chambre dans une pénombre où Dodue-Fleurie se laissait
deviner plutôt que voir. On distinguait seulement les lèvres épaisses
dans la large face, un regard sournois et plein de méchanceté, où
semblaient briller mille mauvais désirs; puis quelquefois, à un
mouvement capricieux ou plutôt voulu, comme un animal secret, majestueux
et mutin apparaissait à demi, dans le relèvement des jupes et
l'encadrement des dentelles: la raie d'ombre, attirante et mystérieuse,
les joues énormes, happantes ou serrées, de la Croupe. Une odeur de fin
de souper, de vin répandu et d'amour emplissait la chambre.
Dodue-Fleurie en parut incommodée, et, au moment où j'entrais, sans
paraître me voir, elle dit au petit domestique qui m'avait précédée:
--Dis à Gatte de se dépêcher à venir.
Gatte apparut brusquement, comme si elle avait entendu l'ordre de sa
maîtresse.
Hélas! quelle fut mon émotion en reconnaissant Agathe de Létang, à peine
vêtue et qui tremblait sous le regard de la négresse. Surprise et
honteuse de me voir, elle rougit tout à coup et détourna la tête.
--Vas-tu finir d'emporter la collation, limaçonne! cria Dodue-Fleurie.
J'aperçus alors, à terre, un très large plateau, tout chargé de plats,
de verres, de bouteilles, et que la pauvre Agathe, à grand'peine, et en
prenant mille précautions, essayait de transporter dans l'antichambre;
mais comme elle passait la porte, deux bouteilles se renversèrent.
--Attends, je vais t'apprendre à briser ma vaisselle, fit Dodue-Fleurie
en envoyant sa pantoufle à la tête d'Agathe, puis d'un bond elle se
précipita sur elle.
--Madame, dis-je en m'interposant, je connais mademoiselle de Létang et
je ne pense pas que ce soit pour me faire assister à des scènes si
inconvenantes que vous avez réclamé ma visite.
--Je suis confuse, confuse et charmée en même temps, madame, fit Dodue
en balbutiant, d'une voix zézayante et minaudière. Ah! ce n'est pas ici
le luxe des Ingas. Je ne suis qu'une pauvre négresse, madame, mais
prenez place près de moi. Ce que j'ai à vous dire doit vous intéresser.
Oh! je regrette bien de vous recevoir dans cette misère.
Et elle eut un rire éclatant et forcé qu'on pouvait prendre aussi bien
pour une marque d'affabilité que pour une affectation d'insolence.
--Vous êtes étonnée, continua-t-elle, que j'aie chez moi la petite
Létang, et que je ne la traite pas en princesse. Que voulez-vous? Je
regrette qu'elle soit de vos amies, mais enfin si on me disait: Dodue,
pour Madame Gourgueil, tu vas te dépouiller et recevoir cent coups de
pieds dans le derrière, je vous aime bien, ma bonne et chère madame,
(elle reprenait sa voix mielleuse, zézayante, et me baisait les mains),
je vous aime bien et tout de même je ne le ferais pas. Eh bien, avec
Létang c'est la même chose. Si je la laissais se trotter ce serait pour
moi une maladie. D'ailleurs, l'aimez-vous tant que ça! Elle ne vous aime
guère, elle, et sa mère donc! Comme elle riait, avec toutes ces dames,
de La Gourgueil. Je les ai bien entendues lorsque j'étais dans leur
maison!
--Et que disaient-elles donc de moi?
--Oh! je ne me souviens pas. Je sais seulement qu'on vous arrangeait de
jolie manière, et comme on dit, que vous auriez pu ensuite vous montrer
à la foire. Ah! ah! pauvre madame Gourgueil, bonne chère âme!
--Enfin pourquoi Agathe est-elle chez vous? Elle a été enlevée en même
temps qu'Antoinette, dans ma plantation; et, malgré vos démonstrations
d'amitié, j'ai lieu d'être inquiète d'un dévouement que les événements
semblent si fort démentir.
--C'est pour vous expliquer ce qui s'est passé et vous demander votre
aide pour plus tard que je vous ai demandée. Vous allez voir combien la
destinée nous a unies et comme nous aurions tort d'être des adversaires.
Et, après m'avoir offert de la liqueur de Barbade, et en avoir bu
elle-même un verre, elle commença ce récit que le ton sérieux, avec
lequel elle me l'a conté, me fait croire véridique:
--Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que je n'ai pas
toujours été révérée et servie comme je le suis à présent. A quatorze
ans j'étais esclave chez Mme de Létang, je travaillais aux sucreries.
Dur emploi pour une fille qui était alors d'une santé fort délicate. On
ne me ménageait point; le commandeur, qui prétendait jouir de mon corps,
avec sa face abominable, marquée de petite vérole et son corps pourri,
dans sa rage de me voir toujours lui résister, me maltraitait plus que
mes compagnes. Il ne se passait guère de jour qu'on ne m'attachât aux
trois piquets et qu'on ne me déchirât de cordes ou de lianes. Ce fut
après avoir été ainsi châtiée, alors qu'on me détachait toute sanglante,
et si brisée de coups que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes,
que M. de Montouroy me prit à mes bourreaux; mais ne croyez pas que la
pitié lui inspira ce mouvement. Sans sortir de la sucrerie, au milieu du
travail des esclaves, avec une impudeur de blanc qui se croit tout
permis, il se jeta sur moi et, m'ayant possédée brutalement, il me
laissa évanouie. On me fit reprendre connaissance à coups de fouet; car
l'honneur d'avoir été distinguée par un maître ne me fut pas compté.
Depuis, M. de Montouroy ne cessa de me laisser voir que mon corps ne lui
était pas indifférent, mais il ne me savait aucun gré des plaisirs que
je lui donnais,--il est vrai, bien malgré moi. La nuit, il venait me
chercher dans ma case, et je restais jusqu'au matin auprès de lui.
Alors, lasse de ces caresses que je n'acceptais qu'avec dégoût, il me
fallait retourner au travail, et comme parfois je tombais de fatigue,
les coups pleuvaient sur mes épaules. M. de Montouroy assista
quelquefois à ces exécutions; il ne disait rien, quand il eût pu
facilement les arrêter. Peut-être se plaisait-il à me voir ainsi
torturée! Cependant la sensualité grossière qui l'attachait à mes jupes
ne l'empêchait pas de s'intéresser à des liaisons plus élégantes. Il
était lié avec Mme de Létang et un jour je les surpris ensemble. Il se
soucia peu de ma découverte, car il ne craignait pas,--et il avait
raison,--ma jalousie, mais il avait la sottise de ne point voir que
j'étais une fille rusée et que je mettrais à profit ce que le hasard
m'avait révélé.
«En effet, une nuit que je le savais avec sa maîtresse, j'entre dans sa
maison dont un esclave ami m'avait ouvert la porte; j'avais caché dans
mon bonnet un couteau, et passé un pistolet dans ma jupe. J'arrive au
moment où ils étaient tous deux au lit et se tenaient embrassés:
«Létang;» dis-je à ma maîtresse, «je n'ignore point que ton mari est un
jaloux, je l'ai vu te battre sur le plus léger soupçon, et je suis sûr
que, s'il vient à apprendre que tu le trompes, il n'hésitera pas à te
tuer, or je vais sur le champ le lui dire...--Je te tuerai avant,
vipère!» s'écria Montouroy qui voulut s'élancer sur moi. Mais, sortant
mon pistolet, je l'ajuste et le menace de faire feu s'il s'avance. «Je
n'ai point l'intention de rien dire,» repris-je, «si ta femme veut bien
signer mon affranchissement.» Et je lui présente la feuille qui, d'après
la loi, doit faire de moi une citoyenne. Mais Létang, qui s'est
concertée du regard avec Montouroy, se jette sur moi en même temps que
son amant, et, par la rapidité de leur agression, sans pouvoir
m'arracher mes armes, ils me mettent dans l'impossibilité de m'en
servir. «Nous allons t'apprendre à nous épier et à nous dénoncer,»
disent-ils. «Tu feras de beaux discours, je te promets, quand nous
t'aurons tuée!--Tuez-moi,» dis-je, «mais il y a des esclaves qui me
vengeront.» Et je pousse un cri d'appel. C'était une ruse. Je n'avais
personne avec moi. Mais le hasard me servit. Il y eut à ce moment un
grand bruit dans la maison: sans doute un esclave qui rentrait
furtivement de la ville s'était heurté contre un meuble, un siège
quelconque, et l'avait renversé; mais ce bruit, survenant après ma
menace, la leur rendit terrifiante. Ils crurent qu'il y avait réellement
des noirs cachés dans la maison. «Eh bien, dit Montouroy, Mme de Létang
va t'affranchir, mais décampe.--Oh! répliquai-je, pas avant d'avoir
l'acte.» Ils eurent un moment d'hésitation. «Signe, ma chère amie» fait
enfin Montouroy, «notre existence vaut plus que la liberté de cette
misérable; d'ailleurs libre ou esclave, nous la retrouverons bien un
jour.» La Létang, pâle et tremblante, signa donc mon affranchissement,
et je les laissai à leurs amours, que mon interruption avait peut-être
refroidies.
«J'étais libre, mais la liberté, quand on est pauvre, ce n'est guère que
le droit de mourir de faim. Une jeune négresse qui, bien qu'esclave de
fait, vivait avec tous les droits et toutes les richesses d'une blanche,
me prit avec elle et m'enseigna l'art d'être belle et de charmer.
Montouroy, qui avait eu pour moi un caprice charnel quand j'étais
esclave, me revint amoureux passionné. Il me prend chez lui, m'installe
place Montarcher dans un pavillon qu'il vient de faire bâtir, me couvre
d'or et de joyaux. Dès que je sentis mon pouvoir sur lui, je pris à
coeur d'être réellement sa maîtresse et de le traiter à mon tour comme
il m'avait traitée jadis. Quelle joie j'eus à l'humilier, à le mettre en
fureur, à le jeter à la porte de chez moi, à me jouer de lui devant ses
amis, mes femmes, les esclaves! Il devait me servir: à table, à la
toilette, à la garde-robe; et je m'amusais à le châtier comme un nègre.
Il souffrait tout; il semblait même heureux de souffrir. Avec moi il
était si soumis que je lui aurais commandé de se tuer, il l'aurait fait.
Mais, quand je n'étais plus devant ses yeux, il parlait de moi avec
haine et colère. Je compris que son amour n'était pas sûr, et que, si je
voulais le garder à cause de ses hautes relations et de son pouvoir
dans la colonie, je devais me l'attacher autrement que par des baisers
ou des servitudes sensuelles. L'or, en un mot, me parut nécessaire pour
le dominer, et, sans me soucier de ses plaintes, de ses menaces, de ses
colères, j'attirai chez moi tous ceux qui voulaient se ruiner et
m'enrichir.
«J'acquis une fortune en très peu de temps; lorsqu'une femme a quelque
empire sur les hommes et veut vraiment parvenir à la toute puissance, ce
n'est pour elle qu'un jeu. Mais pour avoir cet homme à moi, bien à moi,
il ne me suffisait pas qu'il fût ruiné et que moi, j'eusse des
richesses. Il fallait le compromettre, et, avec lui, tous ceux dont
j'attendais protection et honneur. Alors la destinée de ces gens
dépendrait de ma volonté.
«Voici ce que j'ai fait: j'avais eu à me plaindre, au cours de mes
relations amoureuses avec les jeunes gens de l'île, d'un certain
Mettereau qui habitait seul une plantation isolée et assez éloignée du
Cap; je savais qu'il était détesté de ses esclaves et surtout de son
commandeur, (le vôtre, madame,) ce Figeroux auquel vous avez donné toute
votre confiance. Vous pourrez voir tout à l'heure si elle était bien
placée. Je savais aussi, par cet homme, que Mettereau, très avare et peu
confiant dans les banques et les affaires, avait chez lui des monceaux
d'or. Après m'être assuré la complicité du gouverneur je décidai une
esclave qui m'est dévouée, à s'en aller trouver Montouroy et à lui
conseiller ce meurtre. Il en chargea Figeroux.
A cet aveu tranquille, je regardai Dodue-Fleurie qui semblait aussi
calme que si elle eût parlé de la pluie et du beau temps. Une pareille
sérénité dans le crime m'effraya.
--Vous êtes surprise, madame, fit-elle, mais dans ce pays-ci, et surtout
entre noirs et blancs, n'est-ce pas toujours la guerre? De vous-même ne
dit-on pas...
--Que dit-on? m'écriai-je, affectant un ton de colère pour cacher mon
émotion.
--Rien, fit Dodue avec un sourire, mais souvenez-vous que nous sommes,
que nous devons être des alliées, et vous me pardonnerez ces violences,
ces crimes s'il vous plaît de les appeler ainsi. Violences ou crimes, de
tels actes ne doivent pas répugner à quiconque est obligé de faire la
guerre, car ils sont indispensables.
Hélas! j'avais besoin de bonnes ou de mauvaises raisons pour calmer ma
conscience, et je fus plutôt reconnaissante à Dodue-Fleurie de composer
une justification qui me convenait si bien.
--Mettereau fut donc assassiné, reprit-elle, et comme vous le savez, les
meurtriers ne furent pas recherchés. J'avais dès lors le gouverneur et
Montouroy à ma merci, car je pouvais les accuser et eux, au contraire,
n'avaient aucune preuve contre moi. Le gouverneur et Montouroy avaient
trouvé dans la demeure de leur victime de quoi rétablir leur fortune,
mais vous pensez bien que j'avais gardé la meilleure part.
--Mais, fis-je tout à coup, je suis surprise que vous me fassiez de
telles confidences. Vous ne me connaissez nullement. Ne craignez-vous
pas que je vous trahisse?
--Je n'ai aucune crainte, répondit Dodue-Fleurie. Une dénonciation vous
vaudrait une vengeance de ma part et ne m'inquiéterait en rien. On ne
peut pas m'arrêter. Et d'ailleurs, je vous le répète, votre intérêt vous
commande de vous taire et de rester mon alliée.
--Ah! m'écriai-je, je n'aurais jamais soupçonné que M. de Montouroy fût
un tel criminel.
Dodue, sans répondre, me sourit de ses grosses lèvres et de ses dents
féroces que l'on imagine toujours mordant de la chair humaine.
--M. de Montouroy est en effet un malhonnête homme, dit-elle, parce
qu'il ne tient pas ses engagements. Il n'avait pas plutôt l'argent que
je lui avais procuré, qu'il songeait à un mariage qui devait l'enrichir,
l'éloigner de moi et du Cap. Or c'est un mariage qui, m'a-t-on dit, ne
vous agrée point.
--Certes! fis-je. Mais M. de Montouroy sait très bien que je
n'accorderai jamais mon consentement à un mariage qui répugne à ma
protégée. Et d'ailleurs, ajoutai-je, ce mariage ne pourrait l'enrichir,
puisqu'Antoinette n'aura rien.
--Rien! s'écria Dodue-Fleurie surprise, et elle eut encore son insolent
sourire.
--Rien que ce que je lui donnerai, répondis-je d'un ton que je
m'efforçais de rendre assuré.
--Il compte peut-être vous voler l'or avec la fille. N'a-t-il pas déjà
essayé de vous enlever Antoinette.
--Grand Dieu! c'était lui!
--Oui, lui et Figeroux.
--Le docteur m'avait bien dit que ce Figeroux était un misérable.
--Il fallait que vous n'eussiez pas d'yeux pour ne pas vous en
apercevoir.
--La canaille! je le ferai surveiller.
--Surveiller, c'est peu; il faudrait le faire disparaître, et doucement;
car le gouverneur ne souffrira pas qu'on l'accuse, mais il serait
heureux qu'il n'existât plus.
J'étais comme suffoquée d'une telle audace.
--Mais enfin, madame, lui dis-je, qui m'assure que vous êtes réellement
avec moi? Que peut vous faire le mariage de M. de Montouroy? Vous ne
pouvez l'aimer, après ce que vous m'avez dit; vous n'attendez pas la
richesse, puisque vous l'avez; et vous n'espérez pas non plus
l'accroître, puisque Montouroy a peu ou point d'argent. Je ne vois pas
quel intérêt vous lie à ma fortune et vous oppose à la sienne.
--Vous allez le savoir, fit-elle. Tant que Montouroy demeurera au Cap,
je resterai sa maîtresse; or Montouroy, s'il est sans fortune, a, comme
je vous l'ai déjà dit, une influence et des relations. Je prépare son
mariage avec la fille du gouverneur: la fille et le père sont favorables
à cette union. Une fois que Montouroy sera marié, je gouvernerai
réellement Saint-Domingue derrière eux, et croyez que je saurai en tirer
tout l'or et exercer toute l'autorité dont je suis ambitieuse.
Cette négresse me remplissait d'effroi et d'admiration. Je me demandais
si j'étais en présence d'une folle ou d'une sorte de génie monstrueux
et pervers.
--Il n'y a que deux obstacles à mon projet, continua-t-elle. Le premier,
c'est la Létang. La Létang est la maîtresse du gouverneur, elle aime
Montouroy, mais elle l'aime en despote, et ne veut pas d'un mariage qui
nuirait à sa puissance. Le gouverneur ne fera rien contre moi, mais il
ne désobéira point non plus à sa maîtresse.
«Quant à Agathe de Létang, voici comment elle est ici.
«Montouroy, ne pouvant obtenir votre consentement ni celui d'Antoinette,
décida de s'en passer. Deux nègres devaient enlever votre pupille en
votre absence. Mais les nègres trouvèrent Antoinette avec Agathe. Soit
méprise, soit crainte que la restante ne les dénonçât, ils les
enlevèrent toutes deux: seulement l'un des nègres, poursuivi et serré de
près par vos esclaves, abandonna Antoinette; l'autre revint avec Agathe
à un pavillon que possède M. de Montouroy à l'entrée du Cap. J'y étais
venue par hasard, je fus ainsi avertie de l'enlèvement avant Montouroy,
et je me réjouis que l'entreprise eût eu ce résultat. Je fis conduire
aussitôt Agathe chez moi liée et bâillonnée, dans un palanquin fermé et
entouré de mes esclaves. C'était un otage. Depuis elle n'a pas quitté
cette maison. Un nègre à la porte, et un autre dans la cour l'empêchent,
non seulement de sortir, mais encore de se montrer aux fenêtres. Je la
garderai ainsi jusqu'à ce que la mère se décide enfin à laisser le
gouverneur donner sa fille à Montouroy.
--Et quel est le second obstacle à vos projets? lui demandai-je.
--Le second, c'est vous, en ne mariant pas Antoinette.
--Jamais, dis-je, jamais Antoinette ne se mariera: elle n'aura qu'un
amour, le mien!
Le sang me montait à la face.
--C'est parfait, répliqua-t-elle, mais alors faites bonne garde. Un mari
pourtant la protégerait mieux que vous.
--Mais c'est contre les maris, quels qu'ils soient, dis-je, que je veux
la protéger. Au surplus quel pouvoir vous flattez-vous donc d'avoir,
madame, pour oser donner des ordres à des gens qui vous sont inconnus?
--Entrez ici, madame, dit à voix basse Dodue, qui entr'ouvrit une porte
et souleva des tentures, ne soufflez mot, regardez et écoutez.
Elle m'avait poussée dans une sorte de petite loge obscure mais fermée
par une glace, qui vous permettait de voir ce qui ce passait dans la
chambre voisine, sans laisser soupçonner votre présence; par une fente
assez large pratiquée dans la tapisserie, et que dissimulait un mince
rideau, je pouvais aussi entendre tout ce qui se disait à côté.
Je fus bien surprise de reconnaître la voix du docteur Chiron, de
Montouroy, de M. Léveillé, un des plus grands négociants de
Saint-Domingue, de M. de La Marzelle, le chef de la milice. Un jeune
homme disait des vers:
_Sur les rameaux voisins, entends ces tourterelles
Former leur doux roucoulement;
De quel air d'amitié s'entrelacent leurs ailes!
Vois, vois comme leurs becs sont unis tendrement;
Ah! que ces jeux, Eglé, nous servent de modèles._
Tout près de nous le négociant Léveillé, replet, sanguin, la voix haute
et autoritaire, vint causer avec le docteur Chiron.
--Le meilleur moyen, disait-il, de servir les hommes, n'est pas de
s'abandonner aux réflexions philosophiques, mais de chercher à concilier
les intérêts de l'humanité et ceux du commerce.
--Dites votre commerce, fit le docteur.
--Je suis un sincère ami des noirs, continua Léveillé, et c'est pourquoi
je verrais sans déplaisir une révolte contre leurs oppresseurs.
--Vous seriez enchanté, j'en suis sûr, que quelques incendies de champs
de canne et de plantations vous permissent de réaliser un joli gain sur
les sucres à Londres et à Amsterdam.
--Vous insultez mon coeur, monsieur, dit Léveillé.
--C'est que j'apprécie votre caisse, continua Chiron.
Léveillé se rengorgea.
--Je n'ai jamais attendu, de mes sacrifices à la race opprimée, que sa
reconnaissance. Les larmes des noirs doivent être pour les âmes
sensibles un prix bien plus doux que tous les lauriers des conquérants.
--Je crois en effet que les lauriers vous sont assez indifférents, dit
Chiron: cela se flétrit trop vite. Quant aux larmes, vous ne pourriez,
je crois, les apprécier que si elles se solidifiaient en perles ou en
diamants, et qu'elles fissent l'objet d'un nouveau trafic. Alors il est
probable que votre amour pour les larmes des nègres vous pousserait à
battre leurs producteurs toute la journée, afin de les faire pleurer
davantage. Pour moi qui ne possède de sucre ni en cannes, ni en magasin,
mais qui tiens tant soit peu à ma vieille guenille, je n'attendrai pas,
pour quitter l'île, les larmes de reconnaissance des nègres, ni les
larmes de bienfaisance des blancs.
--Vous partez vraiment, docteur?
--Avant un mois. J'éprouve des craintes sérieuses quand je vois
l'humanité s'attendrir.
--Vous avez été élevé à l'école de Buffon, mon cher docteur, dit alors
l'abbé de la Pouyade. C'est un déiste, et comme tout déiste, un esprit
rétrograde. Je suis heureux de voir que nos esprits les plus audacieux
reconnaissent aujourd'hui la vérité du christianisme, de ce
christianisme qui doit un jour reconstituer l'humanité. Buffon, lui, n'a
pas compris le noir, il n'a pas vu quels grands principes politiques
font la base de nos institutions. L'idée de l'égalité lui échappe. Il a
surtout déshonoré son nom par le titre de comte et son extrême
sensibilité pour les hommages des femmes. Il avait d'ailleurs cette
aristocratie du talent, qui en est le poison...
--Mais il me semble, monsieur l'abbé, que vous aussi n'êtes pas
insensible _aux hommages_ des femmes, puisque vous venez chez Madame
Dodue-Fleurie.
--C'est pour une oeuvre de charité, mon cher docteur, et croyez-bien
que, malgré que ce soit une excellente créature, cela me coûte beaucoup.
La société est si mêlée ici! A part vous, moi, deux ou trois autres
personnes...
--Vous êtes bien difficile, monsieur l'abbé.
--Je ne recule jamais devant le devoir, mais permettez à mon goût de se
blesser...
--Que Monsieur votre goût se blesse, qu'il se blesse, je n'y vois pas
d'inconvénient si cela vous amuse. Mais parlons sérieusement: avez-vous
vendu vos hypothèques sur les nègres?
--Pas encore, et je venais justement ici avec l'espoir de trouver des
acquéreurs.
--C'est là votre oeuvre de charité!
--Certes, puisque je destine une partie de cet argent aux malheureux.
--Je plains vos malheureux, alors; car les hypothèques sur les nègres ne
s'achètent plus!
--Comment cela! les miennes portent sur d'excellentes plantations,
riches, en pleine prospérité.
--Je suis bien fâché, mais ces hypothèques ne s'achètent plus. Du moins
les blancs n'en veulent pas; ils craignent trop la révolution
prochaine. On m'a dit pourtant que les affranchis en prenaient encore
quelques-unes. Ils espèrent montrer par là qu'ils feront cause commune
avec nous, en cas de révolution et obtenir ainsi que le conseil colonial
leur accorde les droits des autres citoyens.
--Alors les affranchis ne sont pas pour la révolution? demanda Léveillé.
On devrait les expulser de la colonie.
--Attendez, dit l'abbé, qu'ils aient acheté mes hypothèques.
--Le sentiment de la fraternité leur fait absolument défaut, continua
Léveillé. Ils sont indignes de siéger au conseil colonial.
--Voilà comment vous aimez les noirs! dit le docteur.