Voici comment s'est faite cette nouvelle liaison. Ah! bien étranges sont

parfois les secours que nous envoie la Providence, mais nous courons des

dangers si incroyables et nous avons des ennemis si inattendus!

Je rentrais aux Ingas en palanquin, menée à grande vitesse par mes

quatre noirs que j'activais de la voix et d'une souple badine, dans mon

impatience de revoir Antoinette. Le trouble que j'avais ressenti devant

l'abbé de la Pouyade avait cessé; je me sentais heureuse, pure de toute

faute envers Dieu comme envers mon amour, prête à aimer mon enfant avec

toute la force de mon âme et de mes sens. Déjà je me trouvais devant la

porterie lorsque je croisai un palanquin qui revenait de la maison au

galop, palanquin de fillette gâtée plus que de femme sérieuse: tout en

acajou avec des crépines dorées et des rubans de soie claire, enveloppé

de grands rideaux de mousseline à fleurs roses qui bouffaient au vent

comme des voiles. A peine eus-je le temps de le regarder; les rideaux

s'écartèrent et, embarrassée dans sa robe, entraînant les coussins,

faisant trébucher un porteur, roula et dégringola vers moi, pattes de

satin, cul doré et dentelles aux cheveux, une frétillante petite

négresse qui, à peine sur ses jambes, s'avança vers moi avec l'air

dégagé et la malice d'une jeune guenon:

--_Maame Gourgueil!_ fit-elle avec un sourire qui écarta et durcit ses

lèvres entre les dents brillantes, lorsqu'elle fut tout près de moi.

--Comment, répondis-je, me connais-tu si bien?

--_Li vue, li marquée._ (Une fois qu'on t'a vue, on ne t'oublie pas).

Et, parlant ainsi, elle tira d'une pochette de sa candale une lettre

odorante d'un parfum vif et entêtant. J'en rompis le cachet et j'y lus

cette demande singulière:

«Madame,

«Je vous prie d'excuser la liberté d'une simple fille qui, n'étant

point de qualité, et n'appartenant même pas à votre race, ne saurait

prétendre à entrer en relations avec une dame de votre rang, si des

intérêts, qui nous sont communs, ne me pressaient de solliciter

humblement mais avec instance, un rendez-vous. Comme il est utile pour

l'une et l'autre que l'on ignore notre entrevue, je vous demanderai de

venir vous-même me trouver pendant la fête qu'on donnera ce soir au

Cap, en déguisé, ou bien voilée. Vous ne serez pas remarquée au milieu

de la foule. Tandis que si j'allais aux Ingas, des personnes que je

connais et ne tiens pas à rencontrer pourraient m'y voir. Vous

demanderez la maison du sieur Pichon au bout de l'Allée des Lataniers.

Elle est à droite. Je demeure derrière, dans un pavillon qui donne sur

le jardin. Vous n'avez qu'à traverser la cour, vous y êtes. Encore une

fois, madame, je déplore mon audace et les ennuis que vous doit coûter

cette visite, et pourtant j'ose espérer que vous n'en aurez point de

regret.

«Daignez, Madame, accepter les sentiments de respectueux dévouement

avec lesquels je suis votre très humble et très obéissante servante.

«Nanette Berthier.»

Ce nom n'est que trop connu au Cap français. Nanette Berthier, que ses

amis de couleur appellent Kouma-Toulou, la Langue Joyeuse, et que nous

nommons familièrement Dodue-Fleurie, est une fort belle négresse, grande

et grasse, une véritable _pièce d'Inde_[4]. Il n'est point de

négociants, de voyageurs de passage à Saint-Domingue qui manquent

d'aller souper avec Dodue-Fleurie; ils croiraient même ignorer les

délices de l'île s'ils n'obtenaient, à prix d'or, une de ses nuits où,

dit-on, elle ne se montre jamais oisive. La lourde volupté que dégage

son corps lorsqu'elle se promène dans les rues et les jardins du Cap;

tout ce qu'il y a de grossière et ardente luxure dans le balancement de

ses hanches vastes, dans ses claquements provocateurs de langue, dans le

jeu de ses paupières bordées de longs cils, tantôt retombées comme dans

une extase, tantôt levées sur des yeux blancs, où le regard étincelle

de colère ou de dédain; ses domestiques noirs qu'elle traite comme des

animaux, mais auxquels elle donne des livrées dignes de la Cour; son

luxe, ses toilettes, ses fantaisies ruineuses, les suicides des hommes

qu'elle a désespérés par son mépris ou ses caprices, tout lui a fait une

célébrité inouïe. Elle se croit reine et elle agit en despote. Combien

a-t-elle brisé de mariages et fait pleurer de confiantes fiancées!

Personne n'ose élever la voix contre elle. Il a fallu que le fils du

gouverneur s'éprît de cette femme pour que le père alarmé et furieux

d'une telle liaison menaçât la courtisane de la faire arrêter et de

déchirer l'acte qui l'affranchissait. Alors pour quelques mois elle a

abandonné sa magnifique maison et s'est retirée dans ce logis à demi

secret qu'elle m'indique dans sa lettre, ne sortant plus et condamnant

sa porte à son ancien amoureux afin d'apaiser le père. Je ne connais pas

d'être qui me répugne davantage que cette Dodue-Fleurie. Zinga m'irrite;

Zinga m'effraie; Zinga me rappelle d'atroces souvenirs; mais que de

fois l'ai-je sentie liée et dévouée à mon être, soit qu'une caresse me

l'eût conquise, soit que la beauté de mon corps ou la supériorité de ma

race exerce sur son esprit quelque fascination, soit enfin que le fouet,

quand il m'est arrivé d'en user avec elle, lui ait fait comprendre la

force de ma volonté. Mais je n'ai jamais vu cette Dodue-Fleurie, sans

ressentir comme un soulèvement de dégoût; toute sa personne me révolte;

sous ses cotillons de soie brochés d'or et parfumés à la poudre à la

maréchale, je sens une odeur d'huile et de chair mal lavée. Elle me

produit l'impression d'une latrine décorée somptueusement, et pourtant,

moi comme les autres, je me sens dominée par elle, et si elle me regarde

en face, à la promenade, je baisse les yeux. Ah! il ne fallait pas

affranchir un pareil monstre; c'est comme si on ouvrait un cloaque, on

serait vite infecté par son débordement. Mais vais-je être injuste

envers l'être qui va sauver mon Antoinette; ne puis-je dominer ma

répugnance et accepter, quel qu'il soit, le secours que m'envoie le

Ciel!

[4] Les colons désignaient ainsi un nègre ou une négresse jeune, en

bonne santé et de belle conformation, tels enfin que les Portugais

avaient coutume d'en acheter pour leurs colonies des Indes.

Dès que j'eus pris connaissance de la lettre, je dis à la petite

négrillonne que j'irais trouver sa maîtresse, le soir même. Aussitôt

elle s'inclina, fit une pirouette de bouffonne, stylée à divertir sa

maîtresse, et remonta dans le palanquin qui redescendit très vite vers

le Cap, sur les épaules de ses porteurs.

Je n'avais pas hésité un seul instant à lui donner cette réponse;

l'humiliation d'une pareille démarche ne me coûtait pas, ou plutôt

j'avais le pressentiment que cette femme allait me parler d'Antoinette

et cela seul suffisait à m'attirer chez elle. Peut-être aussi ai-je

senti dans sa lettre ce mystérieux pouvoir qu'elle exerce sur tous et

auquel il faut se soumettre, malgré soi.

Je passai la journée avec ma chère enfant; elle s'était remise peu à peu

de son émotion, mais quand elle sut que son amie Agathe avait disparu,

elle sanglota et rien ne put la consoler. Il fallait que j'eusse toutes

ces inquiétudes et qu'elle m'occupât à ce point l'esprit, pour souffrir

si courageusement les horribles douleurs d'entrailles qui vinrent me

tourmenter. Je m'imaginais qu'un cercle de fer me comprimait, me

rétrécissait le ventre de moment en moment; le mal avait des élans

brusques et des coups féroces. Parfois j'aurais eu envie de me rouler

par terre tant je souffrais, et je cachais ma torture à Antoinette de

crainte de l'ennuyer. Une minute il me fut impossible de dissimuler.

Elle m'interrogea. «Oh! ce ne sera rien,» lui dis-je. En réalité je ne

m'expliquais point ce mal subit; et je me rappelai un fait dont le

docteur Chiron m'avait parlé, peu de jours avant: l'empoisonnement d'une

maîtresse par ses esclaves. Etais-je aussi, moi, empoisonnée? La crainte

de laisser paraître une inquiétude vaine lorsque je m'étais montrée

d'abord si tranquille, m'empêcha d'appeler le docteur. Je pensai qu'il

se moquerait de moi.

Vers le soir, cependant, le mal se calma; je dis adieu à Antoinette, je

la laissai sous la garde de deux noirs en qui j'avais confiance et,

après l'avoir enfermée dans sa chambre, je descendis à pied vers le Cap,

emportant, afin de n'être point reconnue, un voile léger de tulle noir

que je me mis sur le visage, aussitôt que j'eus quitté les Ingas. Je me

faisais suivre seulement des deux fils de ma servante Manon, qui me sont

dévoués, parce que souvent je leur donne des friandises et des piécettes

à l'insu de leur mère. Ils sont les espions des autres noirs de la

plantation, et bien que l'aîné n'ait pas quinze ans, ils sont si forts,

si courageux et si hardis que je ne crains rien avec eux. Ils avaient

chacun, dissimulés dans un manteau, un petit pistolet et un poignard.

Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j'aime mon

Antoinette pour m'exposer ainsi.

Le soleil, étincelant encore à mon départ, m'abandonna en route. Il

tomba derrière la mer. La nuit se répandit tout à coup sur les champs de

cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets,

jaillirent seules de l'ombre noire dans le ciel qui, d'instant en

instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse

infinie pesa sur tout mon être. J'attirai mon plus jeune compagnon

contre moi.

--Pas peur, maîtresse! dit-il. Zozo et Troussot près toi.

--Et Antoinette, fis-je, connais-tu ceux qui la gardent?

--Maîtresse, sont bons.

Je ne sais pourquoi je baisai au front le petit nègre, qui, à son tour,

me lécha la main. Cette venue de l'obscurité m'apporte presque chaque

jour un frémissement extraordinaire de tendresse, d'effroi. Je me sens

perdue dans ces vastes ténèbres; j'embrasserais alors un animal dans ma

terreur de la solitude.

Cependant mes petits nègres avaient allumé les lanternes. Troussot, le

plus grand, marchait devant moi; et Zozo, à mes côtés, pour me rassurer.

De la route des Ingas j'aperçus le Cap dans une petite buée lumineuse.

Les rumeurs de la fête venaient jusqu'à nous, assourdies. Dans

l'immense repos, dans la grande solitude noire de la mer et des monts,

les lumières, le bruit de la ville ne semblaient pas prendre plus de

place que ces feux d'acacias que les nègres marrons allument en chantant

pour conjurer les démons nocturnes.

Au contraire, à peine étions-nous entrés dans le faubourg des Milices,

que je me sentis comme étouffée par la foule. En ce dimanche de la

Saint-Jean et sous l'influence des nouvelles idées, beaucoup de maîtres

ont cru devoir laisser pleine licence à leurs esclaves. Pour la première

fois je me demandai si le docteur n'avait pas raison, et je fus saisie

de frayeur quand il me fallut, pour passer, écarter des poitrines, des

épaules huileuses, me sentir effleurer par des faces noires et luisantes

où les lampes fumeuses des éventaires faisaient courir d'étranges

reflets. Il arriva que Zozo et Troussot durent frapper, jouer des

poings. J'entendis autour de moi gronder des colères; mon coeur

battait violemment, et je me disais: «S'ils devinent que j'ai peur, je

suis perdue.»

Il y avait là tous les nègres récemment débarqués, ceux que l'on n'a pu

dompter encore et qui gardent les violentes ardeurs de l'Afrique; ceux

qui ne travaillent que sous la surveillance du commandeur, au sifflement

des rigoises et la chaîne aux pieds. Par quelle étrange aberration les

avait-on lâchés ainsi? On ne voyait point de gardes de la milice, ni de

blancs, ni même de ces esclaves policés qui ont pris auprès de nous nos

moeurs, notre costume et nos façons de vivre. Point, non plus, de

serviteurs ni de marchands sauf ceux qui s'étaient installés pour la

journée. Des têtes ricaneuses et féroces d'un noir luisant comme le

bronze, sans cheveux ou bien couvertes d'une laine frisée, des têtes aux

yeux blancs, grands ouverts, fixes, aux narines larges, à la bouche

grasse, tendue dans un rire continu et montrant des dents menaçantes,

m'apparaissaient telles que ces faces d'animaux inconnus que nous voyons

dans nos insomnies, sans âme et toutes semblables; elles me frôlaient,

me reniflaient ainsi que des chiens, semblaient vouloir me happer et me

mordre. Je me croyais la proie de quelque horrible cauchemar, car les

têtes se multipliaient à l'infini, me regardant de leurs gros yeux

immobiles, avec un rire incessant. Elles semblaient de plus en plus

animées de joie furieuse et comme de délire; les bouches d'abord

muettes, puis grommelantes, devenaient orageuses; on sentait que le

mouvement des vagues humaines était plus rapide, plus violent, comme

lorsque l'on quitte les rivages pour la pleine mer. D'instant en instant

elles me heurtaient et me pressaient davantage.

Deux jeunes blanches qui s'étaient aventurées dans cette multitude,

curieuses des verroteries et des menus objets qu'offraient les petits

marchands sous les lampes, furent entraînées dans une chica ridicule et

fatigante, à trois temps, que ces nègres dansent dos à dos en

s'accroupissant, en se heurtant les fesses et en se relevant d'un élan

brusque. Au milieu de cette foule les mouvements étaient encore plus

grossiers et plus brutaux. Ces brutes lâchaient en dansant des vents

infects.

--Bola! Bola! criaient-ils lorsque les deux jeunes filles, d'abord

essayant de rire, puis effarées, muettes de terreur, se mirent à tourner

avec eux. Par ces appels ils leur demandaient de se dévêtir pour danser

nues ainsi qu'ils étaient eux-mêmes.

Comme elles ne paraissaient pas avoir même l'idée d'obéir ou de refuser,

insensibles aux plaisanteries et aux menaces, on les dépouilla, on leur

arracha cotillons, chemise, mouchoirs de cou, et des mains noires et

rugueuses assaillirent, se disputèrent ces peaux de blanches. Epouvantée

je regardais les noirs, attirée par l'ignoble spectacle comme dans le

vertige on est attiré par l'abîme; moi-même je fus entraînée, emportée

vers le tourbillon des grandes ombres bondissantes sous les lampes

fumeuses, au milieu des exhalaisons puantes de ces animaux en rut,

pincée, frappée, mordue jusqu'au sang par tout le corps. A mes cris

Troussot fit le geste de tirer son pistolet, mais Zozo l'arrêta: un

coup de feu eût causé notre massacre; avec une force étonnante pour son

âge, il m'enleva aux bras qui m'étreignaient, et, tandis que son frère

frappait à poings fermés cette canaille, il me poussa sous la tente d'un

marchand, dressée juste en face d'une petite allée qui heureusement

était déserte. Nous nous échappâmes par cette issue. Quand nous fûmes

loin des brutes, je m'arrêtai pour arranger mes vêtements. J'étais toute

meurtrie, et ils avaient déchiré ma robe. Tandis que, le jupon

retroussé, je réparais tant bien que mal le désordre de ma toilette,

Zozo vit, sur le haut de ma jambe qui était découverte, des gouttes de

sang; alors ce bon petit être colla ses lèvres sur ma blessure et la

lécha. Je fus bien touchée de cette marque d'affection, et je l'en

remerciais, quand des voix gutturales partirent autour de nous,

jacassantes et criardes. Je me serais crue transportée au milieu d'une

volière immense de perroquets. C'était une troupe de noirs qui passait;

elle nous rejeta contre une maison. Ils n'étaient pas très nombreux,

mais ils emplissaient la ruelle d'un bruit énorme; leurs pieds nus

résonnaient sur la terre comme des claques sur une peau nue; ils

chantaient ou plutôt ils criaient sur une mélopée monotone de trois

notes cette bizarre complainte:

_Tili saba, a kouma

I soumousso akha gni

I assan nté

--Nté: Mousso a bé fourou

--Nieba, baguifing debenta

Nté ndimata._

_Hé gni tubabulengo

Ouory a sota abé_

_Kono nian-a bé

Nté moussodé.

--Gni dé, ibé mousso la.

--Tyo tili kile abé fourota

--Nieba. Tan i foula misse.

Ni sira

Nté ndimata_

_Hé gni tubabulengo.

Ouory a sota abé_

_Nimbe a kha mina dion.

Marka abée mousso.

Man ouory, sira, missé.

Tita Marka, galo diani

Konkho bena, aman doumount

Nté a mon dibissa kou bété

Nté a takha sesouma koro

Khang tombi khoto._

_Ne gni tubabulengo.

Ouory a sota abé._

_Moun nté a blo sounia da foula

Mousso ni ouory.

Aman ke fen nté._

_(Il y a trois jours il me dit:

«Ta jument est belle.

Vends-la moi.

--Mais c'est ma femme, elle est mariée.

--Ça ne fait rien. Je te donnerai

cinquante pièces de guinée.»_

_Ah! ces Européens rouges

Ils ont tous de l'argent._

_Dans l'oeil il avait aussi

Ma fille aînée.

«Est-ce ton enfant? me demande-t-il

--Oui, elle va se marier dans un mois.

--Ça ne fait rien. Je te donnerai

Douze boeufs

Et du tabac.»_

_Ah! ces Européens rouges

Ils ont tous de l'argent!_

_Ils ont emmené captives

Toutes les filles de Marka.

Et je n'ai eu ni argent, ni boeufs, ni tabac:

Marka démoli, le village brûlé,

La faim est venue, je n'ai pas mangé,

Je suis bien malheureux.

Je n'ai plus d'autre abri contre le soleil

Que le vieux tamarinier._

_Ah! ces Européens rouges

Ils ont tous de l'argent!_

_Mais pourquoi m'as-tu laissé voler ton

fusil à deux coups.

Argent ni femmes maintenant ne te serviront guère.)_

Lorsque la troupe fut passée, Zozo cracha dans leur direction.

--Guiambas, dit-il, Bambaras qui sentent encore cale où maître les a

parqués, sales nègres! Ah! si moi étais maître à eux, les laisserais pas

courir comme ça!

--Et que leur ferais-tu donc?

--Tannerais cuir à eux, et bien! Sales nègres, va!

--Mais tu es un nègre, pourtant, toi aussi!

Il baissa la tête:

--Maîtresse, dit-il, les larmes aux yeux et la voix tremblante, qu'ai

fait moi à toi pou qu'insultes moi!

--Mais je ne t'insulte pas, tu es fou, voyons.

Et je lui tapotais les joues.

Je le calmais de mon mieux quand j'entendis des pas précipités; une

femme courant à toutes jambes passa près de moi, puis un homme trapu qui

la rattrapa, et enfin un troisième individu qu'ils devaient chercher à

éviter, mais qui courant plus vite qu'eux parvint à les rejoindre à

l'extrémité de la ruelle. Ils eurent ensemble une violente altercation.

Les invectives, les injures pleuvaient; les deux hommes se menaçaient de

leurs cannes hautes. La femme, muette et les bras croisés, attendait la

fin de la querelle.

--Dieu! m'écriai-je, mais c'est Zinga, et Figeroux, et Dubousquens. Les

misérables! Voilà comment ils gardent la plantation!

Nous nous étions réfugiés dans une galerie ouverte pour ne pas nous

laisser voir. Zinga provoquait Figeroux de sa voix criarde et enfantine,

avec des mots aussi grossiers que ceux que l'on entend crier aux

portefaix, et un babil gouailleur de gosseline qui sent son derrière

protégé. Elle n'employait plus ce langage prétentieux qu'elle avait

tenu à Dubousquens, mais un patois ignoble, demi-créole, demi-français,

comme si tantôt elle eût voulu n'être comprise que de Figeroux, et

tantôt au contraire n'eût parlé que pour Dubousquens, vers qui elle se

retournait avec un sourire d'intelligence, chaque fois qu'elle avait

lancé au mulâtre une bonne injure.

Elle disait:

--_Ato li pa guen soumaké. Sa pa arien._ (Il n'a pas d'argent, à

présent, mais peu importe). Fe'ai toi cornard si m'amuse!

--Je t'enlèverai la peau de la carcasse, gouapeuse! répondait Figeroux.

--Moi, te la coupe'ai, un soi', pendant toi do'mi'.

Le mulâtre leva le bras. Alors, le visage protégé de ses mains, elle dit

comme pour s'excuser:

--C'était pou rire, pou rire. Toi, n'en as pas!

Et se tournant vers Dubousquens, elle ajouta:

--I n'en a pas! I n'en a pas! Dors touzou quand z'ai envie.

Figeroux rugissait, voulait la battre, mais elle riait aux éclats,

collée à Dubousquens qui, la canne toujours levée, écartait le mulâtre.

--On vous a payé, dit-il, laissez-nous.

--L'autre m'a payé aussi, répliqua froidement Figeroux; elle lui doit sa

nuit.

A ce moment, des sanglots s'élevèrent et j'aperçus un homme qui

pleurait. La lanterne de la galerie qu'on alluma soudain au-dessus de

nous lui éclaira le visage: c'était Samuel Goring.

--Moi, dois nuit, moi, dois nuit, répétait Zinga furieuse, moi dois rien

du tout. Ze vais lui paler tout de suite, à gros coçon.

En une minute elle fut devant nous. Je ne voulais pas qu'elle m'aperçût

et je me cachai derrière un sterculia, mais c'était bien inutile; elle

était trop occupée de Samuel Goring, de Figeroux et de Dubousquens pour

glisser un regard dans la galerie.

--Viens dire à toi, fit-elle, que Zinga veut plus toi, plus zamais!

Samuel Goring tomba à genoux, joignit les mains. Mais cette timidité de

geste et d'attitude ne fit que provoquer chez Zinga des sarcasmes et des

fusées de rire.

--_Gadé li!_ disait-elle, _li ka fé so benjoli. So dé wey ton pasé trou

krab._ (Regardez-le, regardez-le! Le voilà qui fait le joli coeur avec

ses yeux pareils à des trous de crabes.)

--Au nom du Ciel! implora Goring.

--Toi pas nommer Ciel, porte malheur, répliqua-t-elle songeuse.

--Zinga, écoute-moi, tu m'avais promis...

Elle s'écria furieuse:

--Moi zamais ai promis, tu mens, coçon!

Goring tendit les mains, l'enlaça et l'étreignit avec violence.

--Toi, lacer moi, et tout de suite, veux-tu! veux-tu! Moi vais cracer

sur toi, moi vais péter sur toi, moi vais battre, tiens! tiens!

Et elle essayait de se dégager, le heurtait de sa croupe, lui envoyait

des ruades et des coups de poing; Goring recevait les coups et les

injures, mais la tenait toujours; Dubousquens dut s'interposer:

--Allons, viens, Zinga, laisse ce malheureux!

Hors d'haleine, la voix entrecoupée:

--Veux pas trouver sa sale figure touzou su route à moi, répétait-elle,

veux pas! moi hais lui!

--Puisqu'elle ne veut pas de vous, laissez-la donc s'en aller, dit à son

tour Figeroux.

Samuel Goring avait enfin lâché sa rétive maîtresse; il se releva, la

regarda s'éloigner avec Dubousquens, et ses sanglots recommencèrent.

Figeroux restait devant lui et le contemplait en haussant les épaules.

--Vous n'êtes pas un homme! dit-il. Vous ne pourrez pas prononcer votre

sermon ce soir.

--Oh! ayez pitié! soupira Goring.

--Il faut que vous parliez ce soir à l'Assemblée, dit Figeroux. Je le

veux!

--J'essaierai, dit Goring.

Les deux hommes partirent ensemble, Figeroux toujours criant et

gesticulant, Goring la tête basse et les lèvres scellées.

Je pris l'Allée des Lataniers et n'eus pas de peine à trouver la demeure

du sieur Pichon. Mais une fois rendu là, on n'est pas encore chez

Nanette. La maison Pichon en effet forme un vaste îlot de cases

africaines et de constructions européennes entourées de jardins. Quand

on a franchi la grande grille et traversé ce long couloir qui part de la

rue pour aboutir aux jardins, on se trouve devant un entrecroisement

infini d'allées et de sentes étroites, bordées de clôtures. De grands

arbres cachent les maisons et achèvent de dérouter les visiteurs

inaccoutumés. Nous heurtâmes à plusieurs portes, mais toutes restèrent

obstinément closes. Enfin nous avisâmes un passage obscur, au fond

duquel nous aperçûmes, dans une cour ombragée, des lumières aux

fenêtres. Ce devait être l'habitation de Nanette. Au hasard nous

suivîmes un corridor tortueux où brillait, dans un enfoncement de

muraille, la lueur tremblotante d'une petite lampe.

Comme nous passions devant cette lampe, une forme humaine traversa le

couloir. A sa candale de coton blanc et à sa taille un peu courte, il me

sembla que c'était une jeune esclave et je lui demandai mon chemin:

--La maison de Nanette Berthier?

On poussa un cri, une porte fut ouverte précipitamment et un flot de

lumière se répandit aussitôt dans le corridor. Je tressaillis: la

personne que j'avais prise pour une esclave venait, avant de

disparaître, de laisser voir son visage, et en vain me disais-je que mes

yeux me trompaient, j'avais bien reconnu Agathe de Létang!

Avant que je fusse revenue de ma surprise, le petit nègre qui m'avait

porté la lettre de Nanette aux Ingas, tout habillé de soie rose brochée

d'argent, vint au-devant de moi:

--Maîtresse attend Mame Gourgueil, fit-il.

Les Nuits chaudes du Cap français · 第 8 / 12 段