l'algarade. Zinga levait le bras pour se défendre la figure contre les
coups. Mon commandeur, Joseph Figeroux, était à côté d'elle, et le
docteur, à demi-voix, me faisait observer l'expression féroce du
mulâtre. Il est singulier que moi, qui l'ai tous les jours, à toute
heure, devant les yeux, ce soit la première fois que je remarque sa
physionomie. Je la trouve astucieuse, fausse; elle annonce aussi, par
moments, une décision cruelle et hardie, que rien n'arrête. Comment ne
m'a-t-elle pas frappée plus tôt? Figeroux a donc employé un sortilège
pour m'aveugler, et pour aveugler Zinga, car qui peut attacher cette
femme à un être pareil?
En vain Figeroux eut pour père un blanc, en vain est-il affranchi, son
visage, bien plus que celui de Zinga, garde les caractères de
dissimulation et de cruauté de certains Africains. Il ne rappelle pas
ces belles races sénégalaises qui ne diffèrent des nôtres que par la
couleur, mais plutôt ces tribus sauvages de la Guinée, qui, dit-on,
boivent à certaines fêtes le sang humain. La bouche extraordinairement
lippue, et qui ne sourit jamais, le nez écrasé, retroussé, aux narines
larges, ne paraissent avides que de carnage. Le front est si bas qu'il
apparaît à peine sous la touffe blanche et fine qui s'élance de ses
cheveux, ailleurs noirs et laineux. L'oeil à fleur de visage, brillant
d'un regard fixe, inflexible, sous des sourcils toujours froncés,
donnerait à croire que l'existence n'apporte à cet homme que motifs de
colère ou de chagrin. Court, trapu, le ventre proéminent, il ressemble,
malgré l'étonnante activité de son existence, toujours en éveil et en
mouvement, à quelque planteur oisif qui ne quitte le lit que pour la
table et le palanquin. Il portait un accoutrement ridicule et
prétentieux: un tricorne de visite, l'habit de drap, que personne ne
revêt par cette chaleur, et l'épée au côté, qui n'allait guère avec sa
chemise ouverte, sa culotte de toile, ses mollets nus et ses énormes
souliers.
Il ne cessait de menacer et d'injurier sa femme dans ce créole du port,
rempli d'obscénités grossières, et que je n'entends pas toujours. Voici
du moins ce que j'ai compris.
--Veux-tu me dire ce qu'il t'a donné? répétait-il en secouant le bras de
Zinga qui se cachait toujours la figure, les coudes levés comme pour
prévenir de nouvelles violences.
--J'ai oublié de prendre l'argent, gémit-elle.
--Tu as oublié! Tu as oublié!
Les yeux du mulâtre s'élargissaient d'étonnement. Il ne pouvait
concevoir une telle négligence.
--Eh bien, je vais te donner de la mémoire, cria-t-il tout en fureur,
tandis que Zinga s'adossait à une muraille, résignée à son sort, se
protégeant seulement le plus qu'elle pouvait le dos et le visage. Il la
battit de toute la force de son poing, frappant au hasard: les épaules,
la poitrine, les hanches.
--Ah! ah! disait-il, je le vois bien, madame aime, madame a une passion;
le blanc l'a embagouinée! Le devoir à présent lui importe peu. Qu'elle
jouisse, la truie; c'est tout ce qu'elle demande. Eh bien, je t'en
donnerai des jouissances. Comment trouves-tu celle-là?
Sous les coups, Zinga soupirait, sanglotait sans répondre.
--Et veux-tu me dire aussi pourquoi tu as repoussé Samuel Goring,
pourquoi tu l'as frappé. Qu'est-ce qu'il t'avait fait?
Zinga, au milieu de ses larmes, eut un cri de révolte:
--Ah! tu ne vas pas aussi me forcer à voir cette brute-là!
--Et pourquoi donc pas?
--Il me dégoûte. Je le déteste, je l'exècre!
--Ravale ton exécration, alors, parce que tu le verras, et pas plus tard
qu'aujourd'hui. Je le veux!
--Pour l'argent qu'il me donne!
--Il ne s'agit pas d'argent. Il s'agit du bien qu'il fait à notre cause,
par ses prédications.
--Je m'en fous de ses prédications, fit Zinga. Jamais il ne me touchera.
--Tu dis? demanda Figeroux en levant sa lourde canne, répète un peu,
pour voir!
--Jamais! reprit-elle d'une voix résolue, jamais il ne me touchera.
Le mulâtre abaissa le bras, mais elle avait glissé de côté, évitant
ainsi le coup de bâton, et s'était mise à courir. Figeroux la poursuivit
quelques instants, jusqu'à ce qu'il fût hors de souffle. Alors il
s'arrêta, tout haletant, et d'une main furieuse lui jeta son bâton dans
les jambes.
--Carne! cria-t-il, je te retrouverai.
Dans sa fuite Zinga se retourna, et ramassant à pleine mains de la bouse
de vache qui séchait sur un mur, elle la lui lança au visage en éclatant
de rire. Figeroux s'essuya sa face souillée, grommela je ne sais quelle
injure et reprit sa marche lentement derrière la négresse. Il était
patient dans la vengeance.
--Vous êtes maintenant édifiée, me dit le docteur.
--Ils sont révoltants d'impudeur et de scélératesse! m'écriai-je.
--Et qu'allez-vous faire?
Il souriait en me regardant avec curiosité comme s'il avait deviné ma
réponse et déjà s'en égayait. Je lui répondis d'un ton ferme:
--Renvoyer le mulâtre et enfermer Zinga, dès que je serai de retour.
Je le quittai sur ces mots. J'étais outrée de colère, et, en ce moment,
bien décidée à traiter le couple Figeroux comme je l'avais dit. Mais la
prudence domina mon ressentiment, ou plutôt une image qui me revient
sans cesse à l'esprit, la douce image d'Antoinette, chassa toutes les
autres. Je ne songeai plus qu'au danger qu'elle pouvait courir, entre
cette Zinga jalouse et ce Dubousquens amoureux, car, j'en étais sûre,
les reproches que cette fille avait adressés à son amant étaient fondés.
Si je l'avais surpris dans la chambre d'Antoinette, c'est qu'il voulait
voir mon enfant bien aimée, lui parler, lui crier sa détestable
passion, qui sait? peut-être la déshonorer.
Zinga n'était pour lui qu'un passe-temps, une de ces luxures sans âme où
les hommes n'apportent que leur perversité, mais il aimait ou du moins
il désirait Antoinette, tout me le laissait croire, jusqu'à cette
répulsion secrète que j'éprouvais pour lui sans rien connaître de son
existence, et qui me faisait redouter de sa part de grands maux: les
pressentiments ne m'ont jamais trompée.
Je revins en toute hâte aux Ingas. Dès mon arrivée l'attitude accablée,
l'air de consternation que je remarque chez tous les esclaves
m'avertissent d'un malheur. La bouche sèche, la voix rauque, je demande
à chacun: «Antoinette! où est Antoinette?» N'obtenant pas de réponse, je
vole à la chambre de mon enfant, je la trouve enfin, mais dans quel
état, grand Dieu! La robe en lambeaux, les cheveux épars, la tête
rejetée en arrière, elle paraît morte. Hors de moi, je prends par le
bras la grosse Marion qui regarde devant elle et bouche bée; je secoue
Catherine Fuseau qui pleure, la tête dans les mains. Je menace, je
prie, j'injurie, je veux des explications: «Qu'est-il arrivé? Voyons!
Voulez-vous répondre, canailles?» Alors, au milieu de gémissements et
avec toutes sortes d'excuses pour se mettre hors de cause, Marion,
Catherine, des filles de cuisine qui surviennent, me versent leur
bavardage intarissable, se coupant la parole, se contredisant,
s'enfiévrant, parlant toutes à la fois, et ainsi elles essaient de me
raconter ou plutôt de me faire deviner l'aventure. «Les demoiselles
étaient à s'habiller, nous, nous préparions le dîner.--Dis donc que tu
dormais!--Si on peut mentir!...--Je mens point. Même que je disais: elle
fait plus de bruit à elle seule en ronflant que toute la maison en
travaillant. C'est vrai que ces demoiselles qui s'ébattent comme des
diables d'ordinaire, ne menaient cette fois pas plus de tapage que de
petites souris. On pensait qu'elles s'étaient rendormies... Mais voici
tout à coup un cri, puis deux, puis toute une suite qui partent de la
chambre de Mam'zelle, des cris à emporter le gosier de qui les pousse,
des cris qui vous entrent dans le coeur. Catherine a peur, elle veut
se sauver--Non, c'est toi!--C'est elle, maîtresse! J'ai dû l'emmener
avec la cuisinière. Nous la tenions chacune par un bras. Nous arrivons
ainsi à la chambre de mam'zelle Antoinette. Bon Dieu! qu'est-ce que nous
voyons! Des chaises renversées, les draps du lit arrachés, des traces
d'ongles sur la tapisserie comme si on s'y était accroché, mais
personne... La fenêtre était grande ouverte et, à présent, les cris
venaient du dehors; nous avons regardé dans le jardin: deux diables de
nègres, des solides et qui n'avaient pas les jarrets en coton!
décampaient si vite entre les champs de cannes, que le vent n'aurait pu
les attraper. Ils portaient dans leurs bras des robes gonflées et
frétillantes. C'étaient nos demoiselles. J'ai bien reconnu la jupe à
pois roses d'Agathe et ses petits pieds chaussés de pantoufles à rubans
amarantes, qui battaient l'une après l'autre les côtes de son voleur.
C'était elle qui criait. Antoinette, pour son compte, ne remuait pas
plus les jambes ni les lèvres qu'une statue. Comme le jardinier et
Justin venaient de notre côté, ça nous a donné du courage, nous avons
appelé: «A l'aide! à l'aide!» et nous nous sommes lancés à la poursuite
de ces brigands. L'un des diables, tout fort et tout grand qu'il était,
nous voyant à ses trousses, a senti, je crois bien, grouiller ses
entrailles. Il a lâchée mam'zelle. Paf! elle est tombée de ses bras
comme un paquet. Puis il a pris ses plus belles jambes de dimanche pour
rejoindre son compagnon qui était déjà loin, disparu derrière les
cannes. Nous sommes allées à mam'zelle qui était évanouie; et nous
l'avons portée dans sa chambre. En voilà-t-il une aventure!»
Je laissais bavarder Marion et Catherine, sans leur répondre. Dans un
autre moment je les aurais battues, mais je ne songeais qu'à Antoinette.
Agenouillée devant son lit, j'ouvris son corsage, et je passai sous ses
narines un flacon de sels. Elle avait perdu tout sentiment.
--Vite! vite! dis-je en secouant par les épaules les brutes insensibles
qui m'entouraient. Vite! vite! Courez chez le docteur Chiron.
Ramenez-le! Vous dépêcherez-vous, fainéantes!
Cependant Antoinette peu à peu reprit connaissance; je vis ses paupières
se relever lentement, les ailes de son nez palpiter; ses lèvres en
s'entr'ouvrant parurent me sourire.
--Mon enfant adorée! m'écriai-je en la serrant contre mon coeur, et
mes larmes vinrent rafraîchir son front et les ondulations souples de
ses beaux cheveux.
Lorsque le docteur entra et qu'il sut ce qui était arrivé:
--Eh bien, dit-il, on se fait enlever par les nègres à présent...
Qu'est-ce que je vous disais, madame?
A ces mots les yeux de la pauvre petite se remplirent de larmes.
--Ménagez-la, voyons, docteur! cette enfant souffre!
Il observa le pouls d'un air détaché, puis laissant tomber la main:
--Un peu de fièvre. Ce ne sera rien. Les émotions sont bonnes pour la
jeunesse, ajouta-t-il avec un rire stupide, et il ordonna, au hasard,
quelque remède.
Il semblait enchanté comme si l'événement donnait raison à ses
prophéties. Même l'enlèvement d'Agathe ne l'inquiétait pas.
--Bah! elle reviendra! Cette jeune fille avait évidemment des
dispositions au libertinage.
--Vous êtes fou, docteur!
--Ma théorie est faite, madame: point n'enlève-t-on fille qui n'y
consente. La bouche dit non, le cul dit oui... D'ailleurs, si cela
pouvait vous rendre à l'avenir plus prudente envers vos esclaves et plus
attentive à mes conseils, l'aventure aurait été excellente.
A ce moment j'aperçus Zinga qui glissait un regard sournois vers
Antoinette. L'infâme! était-elle donc complice des ravisseurs? Si j'en
étais sûre, je crois que je ne redouterais plus ni poursuites ni
vengeances. J'aurais sa vie!
--Oh! Oh! fit le docteur qui aperçut Zinga, vous ne vous décidez donc
pas à enfermer cette fille, chère madame.
--Ah! dis-je, en arrivant ici je n'ai pensé qu'à Antoinette.
Puis, comme pour lui montrer mon repentir, j'ajoutai en me tournant vers
la négresse:
--Voilà donc les conséquences de votre inconduite, coureuse!
Elle feignit une profonde surprise; la bouche entrebâillée, les yeux
innocents, elle me considérait de la tête aux pieds comme si elle ne me
reconnaissait plus et semblait attendre mes paroles:
--Je vous défends, repris-je, de sortir de la maison. Sinon...
Et je levai le bras sur elle.
Elle resta immobile quelques instants, me fixant avec insolence, puis
elle leva les épaules, et se retira, remplissant le vestibule de son
rire éclatant, de sa gaieté criarde de perroquet.
--Elle vous respecte bien, fit le docteur d'un ton ironique; j'admire,
pour ma part, votre courage. Ah! si la rosse était à moi, je la ferais
marcher, avec une bonne rigoise pour lui éventer les fesses.
Mais que n'importaient maintenant Zinga, le docteur et le monde entier!
Antoinette était là, les roses revenaient à ses joues: je n'avais plus
cette idée horrible de la mort qui m'avait accablée en entrant dans la
plantation. J'oubliais même l'enlèvement d'Agathe, je ne pensais même
pas aux angoisses ni au désespoir que devait éprouver sa pauvre mère.
--Où est Agathe? m'avait demandé la chère enfant en reprenant
connaissance.
--On l'a retrouvée, répondis-je; ne vous effrayez pas. Soyez calme.
J'étais pourtant très inquiète, mais uniquement à cause de ma chérie.
Qui avait pu ordonner cet enlèvement? Ce n'était, certes, pas l'amour
qui l'avait inspiré, car pourquoi s'attaquer à ces deux malheureuses
enfants! Je me perdais en conjectures.
--S'ils veulent t'enlever, m'écriai-je, il faudra qu'ils m'enlèvent avec
toi, car je ne te quitte plus.
Par le jardinier, je fis armer d'un fusil, et poster derrière les
cacaoyers, deux nègres dont j'ai eu déjà l'occasion d'éprouver la
fidélité.
Si quelqu'un essaie d'entrer furtivement dans la maison, ils ont ordre
de tirer.
De plus, Catherine et Marion vont transporter le lit d'Antoinette dans
ma chambre, pour que je puisse mieux veiller sur mon enfant.
Je ne me fierai plus à personne, qu'à moi-même.
Au besoin je saurai la défendre. M. le comte de Provence avait donné à
mon mari d'excellents pistolets. Ils resteront désormais sur ma table,
près de mon lit, tout chargés. Je ne suis point maladroite.
Mais qui donc a eu l'audace de commander cet enlèvement?... Je ne crois
pas que Dubousquens, ni Figeroux soient coupables. Et pourtant!... Dès
demain j'irai porter plainte au Conseil; il faudra bien qu'on découvre
les coupables et qu'on venge mon Antoinette!
* * * * *
Au milieu de tous les périls qui me menacent et dans l'inquiétude où je
suis de perdre mon enfant, je n'espérais pas trouver un auxiliaire à la
fois si précieux et si méprisé, ni qu'une main ignoble et charitable se
tendrait vers la mienne et que je l'accepterais.
Je m'étais rendue dès le matin, au Cap, chez M. de la Pouyade. Il
reposait encore. Par mes instances auprès de son esclave, je l'avais
presque contraint de se lever et de venir entendre ma confession.
Il était accouru vers moi, l'habit à demi déboutonné, les souliers
dénoués, une barbe de la veille et la perruque de travers. N'importe!
c'était un prêtre, et j'avais si grand besoin à ce moment de me confier
à un ministre de Dieu et d'entendre, par ses lèvres, que j'étais
pardonnée d'en haut, que je l'avais, tel quel, entraîné dans l'église.
--Mon Dieu! s'écria-t-il, madame, qu'avez-vous, que vous est-il arrivé?
Le diable est-il dans votre maison, que vous venez sitôt me réveiller?
--Hélas! fis-je. Plût au ciel, mon père, qu'il fût seulement dans la
maison, mais je soupçonne qu'il est en moi.
--Ah! ah! voilà qui est amusant, par exemple. Moi qui, jusqu'ici, n'ai
exorcisé personne! Comment vais-je faire pour chasser votre démon?
--Ne riez pas, mon père, repris-je. De cruelles tentations viennent
souvent incliner au mal une nature portée instinctivement à la vertu;
mais je ne saurais me reconnaître quand je fléchis. Il me semble qu'une
autre personne emprunte alors mes sens, et mon âme désavoue des actes
auxquels elle ne prend aucune part.
--Dieu s'en réjouit là-haut, ma fille, conclut-il en aspirant une pincée
de tabac vanillé, tandis que je tombais à ses pieds, puis: Dites vos
péchés, fit-il, et avec une ironie absolument déplacée, il ajouta: Ou
plutôt ceux de votre démon.
La faute que j'avais commise ne me causait tant de trouble que parce
qu'elle atteignait ma chère enfant et l'innocence de mon amour. Une
autre ne s'en fût point émue, mais le lien qui m'unit à cet ange est
saint à mes yeux, et je ne pouvais assez me reprocher d'en avoir terni
la céleste pureté.
L'enlèvement d'Agathe, l'état dans lequel se trouvait mon enfant, tout
me conseillait de ne point me fier à des soins mercenaires, mais de
veiller moi-même sur ce bien sacré. C'est pourquoi j'avais fait
transporter dans ma chambre le lit d'Antoinette, mais la chère enfant
était trop loin encore! Le soir, je la pris tout endormie dans mes bras
et la portai dans mon lit. Oh! quelle joie lorsque je sentis son corps
contre le mien; que sa douce respiration approcha son jeune sein de ma
poitrine et l'effleura d'une caresse délicieuse! Je ne sais pourquoi à
ce moment, comme si le ciel se fût montré jaloux de mon plaisir, je me
rappelai les paroles du docteur, et un soupçon affreux traversa mon
esprit. Les brigands qui avaient attaqué la pauvre mère, avaient-ils osé
porter leurs mains sacrilèges sur l'enfant? Le doute me suppliciait. Je
voulus avoir une certitude,--dût-elle être douloureuse,--et profiter de
ce sommeil. Repoussant tout ce qui voilait le corps de mon Antoinette,
écartant ces jambes grassouillettes qui, chastement réunies, semblaient
vouloir dérober leur trésor, j'approchai une petite lampe, et penchée
vers elle, comme une mère vigilante ou un mari fervent, je découvris le
secret adorable. Dieu soit béni! les barbares n'avaient point flétri mon
enfant; la fleur chaste, à peine rosée, mince et délicate encore,
dissimulait ses annelets dans les profondeurs de la chair, parmi les
frisures d'une mousse capricieuse et dorée.
O ma chérie! m'écriai-je, se peut-il qu'un jour un mâle brutal déchire
des grâces si parfaites et arrache à ton sein tranquille un cri de
douleur! Va, je te défendrai contre leurs désirs. Je te garderai pour
moi seule, car, seule, mon affection ne blesse pas et ne sait pas
tromper.
Alors, prise d'une étrange fureur amoureuse, je pressais toute cette
jeunesse; au risque de la flétrir moi-même, j'imprégnais mes doigts de
son odeur, et mes lèvres allaient, au plus intime de son être, goûter la
saveur pénétrante, les effluves piquants et sauvages de ses organes.
J'aurais voulu m'abîmer en elle.
Cependant je la sentis soudain tressaillir; elle eut une exclamation de
lassitude ou de jouissance; je crus qu'elle appelait sa mère; à demi
éveillée, à demi somnolente, elle retourna au-dessus de ma face, comme
une narquoise figure, les charnures jumelles et l'arc tendu de son
mignon derrière, puis, de la main, légèrement et sans y prendre garde,
elle me toucha les cheveux. J'eus grand'peur qu'elle ne m'aperçût. Vite,
doucement aussi, je me redressai, soufflai la lampe; une honte froide,
puis ardente m'envahit: mon ivresse impie s'était dissipée. Il me sembla
que je venais d'insulter à ma religion; je pleurai, et plus d'une de
mes larmes vint tomber sur ce front que ma bouche, comme si elle en
était indigne, se refusait maintenant à baiser. Toute la nuit, auprès
d'Antoinette, je souffris d'une solitude désespérée. En découvrant en
elle des joies si coupables, j'avais senti comme un nouvel être qui, par
ses séductions même, semblait outrager le premier.
Avec quelle émotion, quelle voix tremblante ai-je fait ces aveux!
Dans la crainte de me rendre odieuse à mon confesseur, j'essayais, sans
lui rien cacher, de voiler ma faute le plus possible. Enfin les mots que
j'avais tant de honte à prononcer, tombèrent de mes lèvres. Jamais, je
pense, repentir plus vif n'avait courbé une femme devant un prêtre, et
toutefois une étrange ivresse se mêlait à mes remords. L'image de mon
enfant me poursuivait: nue, impudiquement offerte, elle tendait à mes
lèvres les roses naissantes de sa chair, et les délices maudites, jusque
sous le crucifix de la pénitence, précipitaient les mouvements de mon
coeur. Mais un sentiment tout autre vint m'agiter quand, jetant les
yeux sur M. de la Pouyade, je le vis sourire et jouer négligemment avec
une chaînette d'or qui soutenait son carnet.
Etait-ce donc là l'effet que produisait sur lui ma confession! Moi qui
eusse rêvé l'éclat d'une sainte colère, une de ces pénitences sanglantes
qu'imposait la primitive Eglise, à tout le moins de sincères reproches!
Cette indifférence de la part d'un prêtre me révoltait. Je fus encore
plus choquée lorsque, pour me donner l'absolution, M. de la Pouyade leva
une main où je vis, à l'annulaire, briller une améthyste, entourée de
topazes. Je ne crois point qu'il ait le titre d'évêque, et l'eût-il, de
semblables parures conviennent-elles à un ministre de Jésus-Christ?
Je me relevai tout irritée.
--Enfin, mon père, lui dis-je, que dois-je faire pour prévenir de
pareils retours?
Il était parvenu à ne plus sourire et à se composer un grave visage.
--Que sais-je? vous séparer d'elle, la marier...
--La marier! m'écriai-je avec une sorte d'indignation.
--Assurément, reprit-il, cela vaudrait mieux. Vous vous épargneriez des
tentations inutiles. Mais vous êtes assez vertueuse, madame, pour y
résister et je ne veux point vous donner de conseil à ce sujet. Le parti
que vous choisirez sera le meilleur, j'en suis convaincu.
Je sortis, plus irritée, plus émue encore que je ne l'étais à mon
arrivée. Sans doute, pour qu'on m'accueille ainsi, en souriant, j'ai dû
exagérer ma faute. Pourquoi aussi ne serais-je qu'une mère à l'égard de
cette enfant? J'ai encore la jeunesse; plus d'une fois on m'a dit que
j'étais belle, et sans cette clause horrible du testament de ce
Gourgueil, qui m'interdit un second mariage à moins que je ne renonce à
ses biens, je ne porterais plus aujourd'hui son nom odieux. Mais, au
fond, que m'importe? Quel est l'homme qui saurait être tendre,
caressant, soumis? Le successeur de ce Gourgueil dont la tyrannie m'a
été si cruelle, le continuerait; il faudrait être, comme pour l'autre,
une esclave. Et si j'avais un amant, quel scandale dans la colonie! On
s'est trop habitué à me considérer comme une des femmes les plus
vertueuses de l'île; il faut que je porte le poids de ma réputation.
Charge bien légère! Tous ces baisers barbares ne me tentent pas. Toi
seule, adorable Antoinette, tu émeus mon être de plaisir. J'oublie que
je suis une femme devant toi; tu m'as donné comme un autre sexe pour
t'aimer. O pure, innocente enfant, va! je te garderai! tu ne connaîtras
point l'étreinte odieuse qui détruirait la grâce de ton jeune corps et
te ferait sentir la douleur, toi qui jusqu'ici as ignoré tous les maux!
Je ne te demande pas aujourd'hui ton amour; je suis patiente; un jour
peut-être ta gratitude s'éveillera pour mon bienfait, mais, en
attendant, laisse-toi adorer. Que je puisse prouver, autrement que par
de vaines paroles, la force de la passion que je ressens pour toi, et
que ma chair porte en ta chair tout le feu qui la dévore. Dieu ne nous
maudira pas, ô la plus chérie; il ne peut condamner l'amour qui veut
pénétrer et défendre ta perfection. Et nous nous aimerons dans l'ombre,
mystérieusement, sans que personne au Cap puisse se douter que tu n'es
pas seulement ma fille, mais mon épouse adorée!
J'étais encore devant la maison de M. de la Pouyade lorsque je
rencontrai Mme de Létang. Ce n'était plus la femme qui se laissait
porter par l'existence avec tant d'indolence et de mollesse, et que rien
ne semblait émouvoir. Les yeux rougis et cernés, le sein soulevé de
sanglots, elle marchait très vite et comme au hasard, se heurtant contre
les pierres de la route, chancelant, paraissant avoir peine à se
soutenir. J'oubliai toute rancune, j'allai vers elle, je lui pris les
mains; elle n'eut point de larmes, ni de paroles, tant elle semblait
hébétée par la douleur.
--Consolez-vous, ma pauvre amie, lui dis-je, nous retrouverons votre
chère Agathe et nous châtierons le misérable ravisseur. Ne m'a-t-on pas
dit que le chef de la milice avait déjà commencé les recherches, et
qu'il pensait être sur une bonne piste?
Elle me regarda fixement comme si elle eût voulu trouver dans mon regard
un motif d'espérer, puis secouant la tête d'un air de désolation, elle
me quitta sans un mot. Je la vis frapper à la porte de M. de la Pouyade.
Puisse-t-il avoir témoigné quelque pitié à cette malheureuse mère! Pour
moi, sa vue m'avait atterrée; je pleurai en pensant au rapt de sa fille,
mais je songeais moins à son infortune qu'au péril de mon Antoinette.
Que deviendrais-je si elle aussi?... mais je ne veux pas croire que la
destinée me réserve des peines si cruelles; je n'y survivrais pas.
D'ailleurs nous sommes deux à présent à veiller sur elle, et deux femmes
qu'unissent l'amour et la haine ne sont-elles pas de bonnes gardiennes?