--Ah! madame, dit le docteur, les jeunes filles les plus franches savent

à merveille dissimuler les aventures qui les importunent. Je suis sûr

que vous-même autrefois... Allons, passons. Dans l'attitude de Mlle

Antoinette, je m'imagine qu'il y a beaucoup d'inconscience. Vous m'avez

raconté que vous l'aviez trouvée évanouie. Elle n'a donc rien senti

pendant l'opération, heureuse enfant! A moins, au contraire, qu'elle

n'ait éprouvé beaucoup de plaisir. D'où sa réserve. La coquine tient à

garder ses sensations pour elle. Voulez-vous que je vous donne un bon

conseil, madame: il ne manque pas de beaux partis au Cap, mariez la

demoiselle; elle est en âge. Vous ferez une excellente action. Mais

d'abord, n'est-ce pas, renvoyez Figeroux.

--Pourquoi parlez-vous de Figeroux au sujet d'Antoinette? m'écriai-je

toute en fureur.

En vérité cet homme a des paroles si grossières que j'avais envie de le

gifler et de le mettre à la porte, lui et ses bons conseils. Mais pour

son bonheur et pour ma plus grande angoisse, est survenu un incident qui

m'a fait oublier tant de cynisme et de rusticité.

Tout à coup, comme il considérait la plantation, il s'est levé

brusquement et, m'attirant derrière le vantail de la fenêtre ouverte,

protégée de rideaux légers de manière à laisser voir au dehors et à vous

dérober aux passants:

--Regardez Zinga! m'a-t-il chuchoté à l'oreille.

La négresse était encore mieux vêtue, plus élégante et plus parée qu'au

soir où je l'avais surprise dans la chambre d'Antoinette. Sa chemisette

fine au col de dentelles, bouffait sur une candale courte à raies roses,

dont les fentes, resserrées par des noeuds de ruban écarlate,

laissaient voir la jupe de dessous, de toile blanche. Elle avait son

collier d'agate et ses bracelets. Ainsi faite elle s'en allait la tête

haute, les paupières légèrement retombées, les yeux à peine entr'ouverts

sous les longs cils, les dents offertes dans un sourire, les narines

palpitantes à la brise de mer. Elle avait oublié ses airs railleurs et

méchants; elle semblait presque jolie dans son bonheur.

Elle passa devant la fenêtre; en même temps, à quelque distance apparut

Samuel Goring. Oubliant tout à fait que des yeux indiscrets pouvaient le

voir, le quaker courait derrière elle; il la rejoignit enfin; et, tout

essoufflé, d'une voix haletante:

--Zinga, dit-il, je vous ai attendue.

--M'enfû! répliqua-t-elle en haussant les épaules, sans le regarder et

elle voulut continuer sa marche.

Alors il l'étreignit, mais, elle, des deux mains, se dégagea, avec une

brusquerie si vive et si violente que le révérend trébucha et s'en fut

heurter la muraille de notre pavillon.

--_Ou pati, Kouraj! aguié!_ (Partez, bonne chance, adieu!) cria-t-elle

en le saluant de la main.

Mais, ivre de douleur, de rage aussi, Goring se mit à la suivre. Il ne

la suivit pas longtemps. Voyant qu'il la serrait de près, elle se

détourna à demi et, la jambe allongée, d'un coup expert de boxeuse, elle

lui envoya le pied en plein visage; puis, comme il perdait l'équilibre,

elle le poussa de sa croupe tendue et reprit sa marche en chantant la

chanson créole:

_E si nou kontré ké roch,

M'a kasé-yé ké mo do._

(Et si nous rencontrons quelque caillou, je le casserai avec mon dos.)

Le révérend se releva, la regarda, secoua la tête et prononça plusieurs

paroles d'une voix entrecoupée. On eût dit que les mots se collaient à

ses lèvres.

--Ils la suivent, disait-il, comme les boeufs qu'on va immoler... Que

mon esprit ne se laisse point entraîner dans les sentiers de cette

femme: elle a fait perdre la vie aux plus forts.

Et, lui tournant le dos, il s'essuya les yeux.

--Il a beau citer la Bible, observa le docteur, cela ne l'empêche pas de

pleurer.

Puis se tournant vers moi:

--J'ai envie d'aller voir où court cette fille.

--Et moi de même, dis-je. Mais si elle s'aperçoit que nous la suivons?

--Nous verrons bien ce qu'elle fera. En tout cas, nous ne nous

laisserons pas envoyer des coups de pied au visage comme ce pauvre

Goring. Nous lui en donnerons plutôt. D'ailleurs, voyez, elle a dans la

cervelle des papillons blancs; elle suit ses fantaisies, elle ne regarde

rien, elle ne nous verra pas.

Nous partîmes sans nous montrer à Goring, ce qui nous fut aisé, car le

révérend était trop absorbé par sa douleur amoureuse pour prendre garde

à ce qui se passait autour de lui.

Zinga sortit de la plantation et prit la route du Cap. Nous la suivîmes

à quelque distance. Elle s'avançait d'un pas rapide et dégagé, en

fredonnant toujours sa romance créole. Le ciel, la mer étincelaient; au

loin les monts avaient encore de grandes écharpes d'ombre, mais la

route, presque partout découverte, brûlait; un vent chaud, de temps à

autre, soulevait des tourbillons.

Sur ce chemin morne les aspics étaient nos seules rencontres. Nous les

apercevions, qui dormaient repliés au soleil. A notre approche ils

s'allongeaient, et disparaissaient brusquement dans une palpitation de

lumière.

Je regrettais déjà cette promenade d'espionnage; le docteur s'essuyait

le front; mais Zinga, alerte, marchait du même pas et chantait toujours.

_Lontan, lontan tout moun té nwê

San pa oun blang lasou la té

Tan-là sa pa té kou jodi;_

_Souvan Bonguié koutmé vini

Pou palé ké sa moun ki bon,

Yé pa pé li okin' fason,_

_Tout sa moun li téki palé

Li té, guen kichoz pou bay-yé._

(Longtemps, longtemps tout le monde fut noir, sans un blanc dessus la

terre. Temps-là n'était pas temps-ci.

Souvent Bon Dieu venait pour parler au monde qui était bon, et on

n'avait peur de lui en aucune façon.

A tous les gens à qui il parlait, il avait quelque chose à donner.)

Après deux grandes heures de marche, des ombrages de plantations

apparurent, des indigotiers, agités un instant par la brise de mer, nous

éventèrent par dessus les palissades, et des feuilles légères, détachées

de l'arbuste, vinrent courir sous nos pieds. Nous goûtâmes l'ombre et

l'odorante fraîcheur. Un parfum de vanille remplissait l'air tandis

qu'une neige blanche, s'échappant des massifs, volait devant nos yeux.

On ne voyait personne, comme si tout le monde, maîtres et esclaves,

eussent été endormis. Cependant, au milieu des champs de cannes,

s'entendaient les ciseaux d'élagage, et, sur l'écorce des cacaoyers, le

claquement sec de la rigoise qui tue les insectes rongeurs.

Zinga, apercevant les maisons du Cap, s'arrêta devant des sterculias qui

étendaient jusque sur la route leurs grandes feuilles contournées;

s'étant troussé la candale et la jupe, elle s'accroupit et pissa, puis

nous la vîmes attirer un flacon de son sein et s'oindre la croupe, le

ventre et les jambes. L'odeur était si forte qu'à cinquante pas nous en

étions comme grisés. Ayant vidé sur son corps le flacon, elle le lança

derrière elle, et reprit sa marche.

--C'est sa toilette d'amour, dis-je au docteur.

--Elle est, ma foi, bien faite, pour une négresse, fit-il pensif.

--Allez-vous donc, répliquai-je en riant, vous convertir à la

négrophilie, comme le révérend Samuel Goring!

Mais il releva la tête et étendant la main, d'un geste solennel:

--Ça, jamais, s'écria-t-il, et il ajouta à demi-voix, comme honteux:

D'ailleurs la science l'a voulu, je suis un chaste!

Derrière Zinga, nous arrivâmes au Cap, et, nous engageant dans une

petite ruelle bordée de sucreries, pleine du bruit saccadé des roues

d'écrasage, et exhalant l'odeur écoeurante des mélasses, nous suivîmes

la négresse jusqu'à une maisonnette riante et modeste, à demi-dissimulée

derrière de grands cocolobas qui formaient au-devant d'elle une petite

avenue ténébreuse et fraîche en plein soleil. Des fenêtres ouvertes

s'envolaient les sons caressants, les tendres accords d'un clavecin.

Zinga prit l'avenue, disparut vite au milieu des feuillages. Des portes

s'ouvrirent, le clavecin se tut, et j'entendis un bruit de baisers. Je

ne sais pourquoi, je me sentis irritée comme si j'avais reçu un

soufflet. J'eus envie de m'en aller, puis une curiosité insurmontable

m'attacha devant ces fenêtres; je voulus même entrer dans l'avenue.

--Où allez-vous? me dit le docteur. C'est la maison de M. Dubousquens.

--Qu'est cela, Dubousquens?

--Un négociant fort riche de Bordeaux, et le propriétaire de ces

sucreries.

--Tant pis! Il n'a pas le droit de me prendre mes esclaves. Et je le lui

dirai bien, à ce monsieur!

--Arrêtez! reprit le docteur, vous allez faire une sottise. Châtiez

Zinga, enfermez-la, dénoncez-la au Conseil colonial, mais n'allez pas

ainsi compromettre votre dignité chez un étranger! Ne vous suffit-il pas

de savoir où elle est. Je craignais qu'elle n'eût une liaison moins

inoffensive.

--Inoffensive! me récriai-je, qu'en savez-vous? Cet homme-là est

peut-être aussi, lui, un ennemi des colons. Et puis, croyez-vous que je

permettrai jamais à une esclave de s'échapper de la plantation quand il

lui en prend fantaisie? Ne lui ai-je pas confié la surveillance des

autres esclaves, la garde et le service d'Antoinette? En vérité, c'est

inouï, un tel dédain de mes ordres, un pareil oubli de ses devoirs... Et

quelle audace a cet homme de me la prendre! La religion, les moeurs,

ma réputation, il dédaigne tout cela, ce monsieur. C'est un esprit fort,

sans doute. Vous lui ressemblez, d'ailleurs. Ah! il vous sied bien de

parler de précaution et de défense. Ce sont des gens de votre sorte,

tenez, qui perdront l'île!

--Calmez-vous, madame, on va vous entendre.

--Et qu'importe qu'on m'entende. Je le voudrais, être entendue! Ce

serait une occasion de lui dire, à ce goujat, ce que je pense de sa

conduite. Ecoutez! ils s'embrassent encore... Oh! c'est trop fort; elle

prononce mon nom; elle parle de moi. Il faut que je sache ce qu'ils

disent. Approchons-nous. N'ayez pas peur, voyons, docteur! Derrière

cette haie de lianes on ne nous verra pas.

Je ne pouvais plus me contenir. L'effronterie de cette horrible fille

soulevait mon indignation et ma colère. Dire que c'était les lèvres

salies par les baisers d'un Dubousquens qu'elle venait à moi. Ah!

l'ignoble coureuse. J'avais envie de me précipiter sur elle, de la

frapper, de la déchirer de mes ongles; puis, un instant après, j'aurais

voulu m'éloigner, ne plus la voir, et ainsi oublier ma rage. Mais la

curiosité fut plus forte que mon dégoût et ma fureur. Il me fallut

rester là, devant ces fenêtres, qu'ils n'avaient même pas la pudeur de

fermer. Derrière la haie de lianes nous nous glissâmes, le docteur et

moi; de grandes feuilles retombantes de raisinier nous cachaient

suffisamment pour nous permettre de nous approcher et de tout entendre.

Je fus très étonnée que Zinga, au lieu de parler son patois, s'exprimât

à peu près comme une blanche qui n'aurait pas été à l'école.

S'était-elle donc, ainsi qu'elle en avait devant moi témoigné le désir,

«acheté une langue»? ou bien m'avait-elle trompé en feignant de ne

savoir que le créole?

Je rapporte ici la conversation qu'elle eut avec Dubousquens. Je néglige

seulement l'accent, la concision fatigante des nègres qui veulent parler

français, quelques expressions grossières ou bizarres dont le sens

m'échappe ou que j'ai oubliées.

--Je vois bien que tu ne m'aimes pas, disait-elle. Pourquoi n'es-tu pas

heureux avec moi? Est-ce que je ne sais pas t'embrasser, te donner du

plaisir? Pourquoi m'as-tu prise si tu ne m'aimes pas!

--Ne joue pas à la passion, ma fille, lui répliquait Dubousquens. Ce

serait peine perdue. Je ne suis pas un de ces serins que peut engluer la

première venue. A Paris et ailleurs, j'ai déjà entendu maintes fois un

ramage pareil au tien. Cela ne m'a pas encore tourné la tête.

--Ah! sot, sot, criait-elle, sot qui ne sais pas comprendre!

--Qu'est-ce donc que je ne sais pas comprendre?... que tu ressembles à

toutes les filles de ta sorte, que seul l'or peut te faire battre le

coeur? En vérité, cela n'est pas difficile à voir... Il faut être

raisonnable, Zinga: tu es belle, tu peux t'en vanter; dans ta race, on

n'en compte point des centaines comme toi, c'est sûr; mais vas-tu, pour

cela, exiger de l'amour de tous ceux qui t'ont payé tes baisers? Je ne

suppose pas que tu aies l'âme si despotique... ni si niaise.

Là-dessus, Dubousquens apparut à la fenêtre, haussa les épaules et eut

un coup d'oeil vague vers l'avenue. J'eus le temps de voir et

d'étudier son visage. C'était un homme d'une trentaine d'années, et,

bien qu'assez gros, de belle prestance dans son gilet brodé et sa

chemise de dentelle; il avait le regard intelligent, avec quelque chose

de ce dédain un peu fat, ordinaire aux gens d'esprit rapide et

superficiel. Son oeil n'observait pas; à demi-clos, peut-être ne se

faisait-il voir que pour laisser luire sur tous son éclair méprisant.

La graisse, qui déjà alourdissait sa face, ne lui permettait pas de

montrer cette vivacité des physionomies tout en traits, que transforment

les moindres impressions; elle était comme un déguisement de sa pensée

et une défense contre son entourage; en revanche elle accusait ses

instincts avides et violents: la luxure, peut-être la cruauté. Sa

bouche, aux lèvres charnues et saillantes, ressortait entre ses joues

grasses; les paroles, injures ou cajoleries, devaient en tomber sans

âme, sans force, inexpressives et inutiles, comme les feuilles sèches

tombent de l'arbre. On eût dit que rien chez lui ne pouvait l'émouvoir,

en dehors de l'orgueil et du plaisir, mais cette bouche appelait plus

que le plaisir égoïste, elle commandait la passion.

Nous autres femmes, les indifférents nous prennent avec tant d'aisance,

lorsque seulement nous leur soupçonnons quelque goût pour le plaisir:

nous nous piquons à leur conquête, et c'est nous, hélas! qui sommes

conquises!

Dubousquens s'était mis à siffloter à la fenêtre; cependant Zinga, qui

avait laissé passer les injures sans les interrompre, s'approcha tout à

coup, et d'une voix sourde, haletante de fureur:

--Et à qui donc me suis-je donnée pour que tu me traites ainsi! Dis-le

donc, pour voir!

Il se retourna vers elle, étonné; il n'avait point prévu que ses paroles

dédaigneuses provoqueraient chez une esclave une telle colère:

--A qui tu t'es donnée? s'écria-t-il; en vérité la demande est

plaisante. A qui! mais une colonne de mon grand registre ne suffirait

pas à inscrire le nom de tous tes amants.

Il n'achevait pas qu'une gifle, puis deux, puis trois éclataient sur sa

face. Cette dispute, dont je ne voulais rien perdre, me fit abandonner

toute prudence. Au risque d'être vue, et malgré les conseils du docteur,

j'approchai un banc et montai dessus; de la sorte, le visage encadré de

deux feuilles de raisinier, je pouvais découvrir tout ce qui se passait

dans la chambre. Mais Dubousquens, vaincu avant de combattre, avait déjà

fait sa soumission.

Il essayait d'enlacer Zinga qui détournait de lui le visage:

--Pardon, disait-il, je ne voulais pas t'offenser. Allons, Zinga,

pardonne-moi!

--Jamais, répliqua-t-elle.

Elle parvint à desserrer les mains qui la tenaient et gagna la porte.

Dubousquens courut après en criant:

--Où va-t-elle? Elle est folle, cette fille!

--Non, répondit Zinga, je ne suis pas folle. Je pars. Tu ne me verras

plus.

Il eut un sourire railleur, plein de dédain:

--Et quand viendras-tu me demander de l'argent?

Zinga lui jeta un coup d'oeil féroce; je crus qu'elle allait se

précipiter sur lui. Elle dénoua seulement l'extrémité de son mouchoir de

soie, y prit des pièces d'or et les lança violemment contre la muraille;

puis, comme écrasée par l'émotion, elle alla tomber sur un canapé en

sanglotant. Dubousquens parut très embarrassé de ce chagrin. Il

s'employa pourtant le mieux qu'il put à la consoler.

--Non, répétait-elle à toutes ses protestations, je n'ai pas besoin de

tes belles paroles, ni de tes pièces d'or: tu m'as méprisée...

--Oh! grand Dieu! s'écriait Dubousquens.

--Si! tu as cru que j'étais une de ces putains que le premier venu peut

avoir. Imbécile que tu es! Tu penses que c'est ton argent qui m'attire.

Eh bien, veux-tu que je te le dise: il me brûle, ton argent, il me

torture! Quand tu me le mets dans la main, j'ai mal là, tiens! Je

m'imagine que plus tu me donnes, plus tu me mets au-dessous de toi...

Ah! ton argent, c'est le paiement de ma liberté, de mon amour. Sans cet

argent, je ne pourrais venir ici. C'est pour ça que je l'accepte.

...N'as-tu pas vu cette sale gueule de mulâtre qui m'épie, chaque fois

que je sors de chez toi?... Il n'est pas là encore, mais il va venir

tout à l'heure... C'est mon tourment, cette face-là. Si je ne lui

rapportais rien, s'il pouvait penser que j'ai plaisir à te voir, que je

viens pour toi...

--Il te tuerait peut-être?

--Oui, il me battrait à la mort!

--Et pourquoi ne le quittes-tu pas? Pourquoi ne viens-tu pas demeurer

ici comme je te l'ai demandé?

--Oh! il est mon mari.

Dubousquens se mit à rire.

--Tu le trompes pourtant avec un bel entrain!

--Il le permet, mais il ne veut pas que je le quitte.

--On se passerait de sa volonté.

--Il peut me lancer une piaye[3]. C'est un sorcier.

[3] Un sortilège.

--Je te défendrai contre lui.

--Et la maîtresse, la Madame Gourgueil. Je ne peux pas l'abandonner.

--J'irai lui demander de t'affranchir.

--Et quand même!... Il y a des serpents entre nous.

--Raison de plus pour t'éloigner d'elle.

--Tu ne comprends pas: il y a quelque chose d'inconnu qui nous lie.

Je tressaillis.

Allait-elle me dénoncer? Le docteur qui était tout oreilles à cet

entretien, semblait surpris. Cependant elle détourna la conversation.

--...et puis je ne veux pas que tu me parles d'elle; je ne veux pas que

tu viennes comme hier...

--N'as-tu pas été heureuse?

--J'ai été heureuse de ton baiser, et ensuite, quand j'ai pensé à toi,

j'ai eu très mal.

--Très mal, pourquoi?

--Parce que j'ai pensé que tu n'étais pas venu pour moi.

--Et pour qui donc serais-je venu?

--Pour la demoiselle... Rappelle-toi: quand tu m'as demandé avant-hier:

«Seras-tu à la villa demain à midi, Zinga?--Mais non,» t'ai-je répondu,

«tu sais bien, j'accompagne la Mme Gourgueil à la promenade. «--Alors,»

as-tu dit, «elle laisse sa maison toute seule?--Non, il y a la

demoiselle et Figeroux pour la garder.--Ah!» as-tu fait. Pourquoi es-tu

venu si ce n'est pour elle? Sans l'orage tu ne me trouvais pas.

--Je venais voir où tu demeurais, Zinga. Cela m'intéressait de connaître

la maison de mon amie et de visiter une plantation. Tout m'est encore

inconnu ici; il y a si peu de temps que je suis dans l'île!

--Ne fais pas le fourbe, pourquoi es-tu entré dans la chambre de la

demoiselle?

--Je t'avais vue à une fenêtre. J'ai essayé de trouver la chambre où

était cette fenêtre. J'ai réussi par hasard. Comment aurais-je pu savoir

où était la chambre de Mlle Antoinette!

--Tu mens, vois-tu! Je sais bien que tu mens! L'autre jour, comme tu

dormais près de moi, tu as parlé d'elle; oui, tu as prononcé son nom, et

tu as parlé aussi de l'enlever. C'est sûr! Ah! ami, ami blanc, moi qui

t'aime, comme c'est mal ce que tu m'as fait!

--Tu ne sais pas ce que tu dis.

--Oh! si. Et encore tout à l'heure, tu as parlé de Mme Gourgueil. Tu

voulais la connaître?

--Et qu'importe, bon Dieu! Je puis désirer connaître une dame de mon

pays. Je puis prendre plaisir à causer avec elle!

--Moi, je ne cause pas bien, n'est-ce pas? Tu ne me comprends pas

toujours?

--Mais si, ma petite Zinga, tu causes bien.

--Non, je ne sais pas le français, mais je vais l'apprendre, et plus

tard je saurai parler comme toi, tu verras. Alors, tu ne connaîtras plus

que moi. Tu m'aimeras seule. Est-ce qu'il y a des femmes au Cap, dans

l'île, dans ton pays de Bordeaux, qui sont plus belles que moi? Je suis

noire, c'est vrai, mais tu te souviens de la chanson: «Il y a longtemps,

longtemps, tout le monde était noir.» Je suis d'une meilleure race que

tes faces à la crême. Vois donc si les blanches ont des nênets comme

ceux-ci!

Elle ouvrait sa chemise et montrait ses seins, larges et rigides, puis,

comme il avançait les lèvres, elle évita son baiser en riant. Elle

n'avait plus envie de partir. Vite elle laissa couler candale et jupe;

vite la toile fine dont elle était enveloppée se roula, se froissa

autour de ses épaules et de ses hanches, tomba à ses pieds, et elle

apparut comme une idole de bronze. Un instant elle jouit de

l'admiration de Dubousquens qui devant cette superbe nudité avait

abandonné ses airs d'orgueil et d'insouciance, et l'attirait, la bouche

avide, les yeux brillants; mais bientôt l'idole s'anima; le corps

s'échappait, se lançait en des jeux sveltes et gracieux. Dubousquens

tendait les mains, ou les fermait sur le vide, il ne pouvait la saisir;

Zinga courait par la chambre, se glissait derrière les meubles, les

jetait au-devant de lui avec des rires gutturaux pareils au cancannage

des jeunes aras. Et ses bonds, ses détours, ses glissades, semblaient

n'être qu'une malice voluptueuse pour projeter, faire saillir davantage

les magnificences du sexe, que la gracilité de son buste rendait plus

apparentes: cette croupe vaste qui se tendait menaçante et narquoise,

ces seins énormes qui semblaient écraser la poitrine. Enfin il

l'étreignit, mais comme pour assurer sa défaite. Il l'avait prise à bras

le corps sur le canapé, et elle semblait lutter avec lui, le fouler sous

son ventre en rut, dans l'effort et sous la saccade de ses fesses

majestueuses.

--Quelle impudicité révoltante! dis-je au docteur.

--Ah! c'est une belle fille, s'écria-t-il sans m'écouter, puis comme

s'il venait de deviner mon observation: Que voulez-vous, elle va à

l'amour comme l'abeille va aux fleurs!

--Qu'elle aille où elle voudra, répliquai-je, elle devrait se souvenir

de l'instruction que je lui ai donnée. C'était bien la peine de lui

enseigner la morale!

Les baisers de Zinga ne montraient pas seulement l'obscénité abjecte de

ses penchants; ils accusaient encore un oubli plus coupable de ses

devoirs envers moi. N'est-elle pas ma servante et ne me trahit-elle

point en se livrant ainsi à un homme? En vain se croit-elle jolie,--et

certes je l'ai trouvée mieux que je ne l'avais jamais vue--sa beauté ne

serait point une excuse, au contraire! elle la doit à sa maîtresse, à la

maison qui la nourrit et l'a faite ce qu'elle est.

Je voudrais la châtier pour lui bien montrer toute l'ignominie de sa

conduite, et je n'en ai pas l'audace. Si elle parlait! certes on ne la

croirait pas, mais on pourrait me soupçonner. Je suis condamnée à

supporter ses répugnantes débauches; maîtresse, il faut me soumettre à

l'esclave. Que va dire de moi le docteur, lui qui sait maintenant à quel

point Zinga méprise mes ordres et son service? Ne va-t-il pas suspecter

mon indulgence, deviner le pacte criminel qui asservit ma volonté, et me

rend le pantin de cette gueuse?

Au moment où ils s'enlaçaient avec frénésie, un coup de sifflet retentit

derrière nous. Zinga n'y prit pas garde. Seul le plaisir semblait

inspirer les tressaillements de sa chair heureuse. Cependant un second

coup, suivi de deux autres, fit se disjoindre les amants. Zinga, encore

sur les genoux de Dubousquens, tourna la tête vers la fenêtre et,

prêtant l'oreille, parut attendre un nouvel appel.

--C'est lui, fit Zinga avec une grimace d'ennui.

--Qui donc? demanda Dubousquens.

--Figeroux.

--Ne peux-tu le laisser siffler?

--Oh! non, dit-elle toute triste, je vais aller le trouver. Il le faut

bien.

Et elle se revêtit en toute hâte, eut un baiser pressé, inattentif pour

Dubousquens qui l'étreignit avec passion. Les rôles d'amour semblaient

renversés. C'était lui, à présent, qui paraissait l'aimer.

--Ah! tes chères lèvres, disait-il, quand me les donneras-tu, Zinga?

Toutes les caresses seraient fades auprès des tiennes!

Elle eut un sourire railleur.

--Celles de «la demoiselle» sont plus douces encore.

--Méchante! cria-t-il comme elle ouvrait la porte. Et quand

reviendras-tu?

--Après-demain, à la même heure. Adieu.

--Pourquoi pas demain?

Il n'eut point de réponse; elle était déjà partie. Elle effleura

vivement la haie de lianes derrière laquelle nous étions cachés et gagna

la ruelle. Une voix en colère gronda aussitôt et nous entendîmes une

vigoureuse claquade puis des cris, des sanglots.

--Je t'apprendrai, disait la voix, à ne pas venir quand on t'appelle.

--Mais je n'entendais pas.

--Tu n'entendais pas? C'est donc qu'il t'ensorcelle, pour que tu ne

penses plus à le quitter! Sais-tu combien de temps tu es restée avec

lui? Et qu'est-ce qu'il t'a donné pour ta peine?

Les Nuits chaudes du Cap français · 第 6 / 12 段