Les enfants éclatèrent de rire presque en même temps. Le docteur leur

jeta un regard de reproche.

--Oui, mesdemoiselles, reprit-il, j'ai beau avoir les cheveux blancs,

sous ma vieille peau le coeur est jeune encore.

--Mais vous disiez tout de suite, observa Agathe, que vous étiez

indifférent à nos grâces.

--Je le voudrais, seulement la nature, par malheur, n'a pas permis...

--Et la Faculté, reprit la malicieuse, a-t-elle permis au moins? c'est

là l'important.

--Allons, taisez-vous, Agathe, m'écriai-je, et vous, docteur, trêve à

ces compliments où vous me semblez à l'aise comme un chat dans une mare

à canards. Dites-moi seulement comme il se fait qu'ayant juré de ne plus

me voir qu'à mon lit de mort, vous vous trouviez sitôt devant moi.

--Mon serment, madame, n'avait rien de sérieux. On ne s'engage pas à

faire le mal. J'étais seulement irrité de voir chez vous un coquin de

l'espèce de Samuel Goring. Mais, si même nous avions été brouillés, je

n'en serais pas moins venu aujourd'hui vous apprendre des événements que

vous ignorez et que vous avez le plus grand intérêt à connaître.

Je le regardai. Son visage avait une expression grave qui m'émut.

--Je suis prête à vous écouter, lui dis-je, curieuse et assez alarmée.

Il me laissa voir qu'il ne tenait point à parler devant les jeunes

filles. Alors nous sortîmes, et évitant les oreilles indiscrètes, nous

traversâmes le jardin pour gagner un petit pavillon qui donne sur la

route du Cap et sur la mer.

Autour de nous, séparés par des canaux miroitant au soleil, s'étendaient

les champs de cannes aux larges ondulations vertes, où les élagueurs,

cachés par les hautes tiges, coupaient les feuilles sèches et mettaient

un frémissement continu. Il s'en élevait une plainte sourde, puis

vibrante, pareille à l'écroulement des vagues sur le sable, mais perdue,

comme le bourdonnement des murmures dans l'air silencieux, la joie et la

splendeur de la lumière. Le cri d'une négritte châtiée, les roulements

de la sucrerie, les bruits du travail, et les gémissements des esclaves

viennent ici se briser entre les montagnes, sont étouffés par les grands

arbres, les plantes et les cultures innombrables qui se pressent sur la

côte et dans la vallée. Les cases disparaissent au milieu du

floconnement des caféiers, sous la neige fine des cacaoyers. Et partout

de grandes feuilles de velours s'étalent, ou se courbent vers nous; les

oranges font plier les branches, et les grappes pendent sous le parasol

des cocolobas. La voix d'un esclave chante:

_Si Bonguiè di li bon,

Li divet gagnen so rèzon._

Si le bon Dieu dit que c'est bon, il doit avoir raison.

--Tu fais sagement, pensais-je, pauvre nègre, d'accepter le sort que

t'envoie le bon Dieu, ici il faut être heureux ou bien mourir.

Comme devant la magnificence de cette matinée, j'oubliais tout, et le

passé, et Zinga, et les appréhensions du docteur! Je me rêvais déjà un

paradis de jouissance pour moi et ma chère petite Antoinette. Ah! que

j'allais être promptement désabusée!

J'avais courbé vers le docteur une tige de canne, et je lui en faisais

remarquer la lourdeur.

--La récolte sera belle, cette année, lui dis-je.

--Oui, répliqua-t-il, si vos noirs veulent bien la faire.

--Encore! repris-je en souriant, vous êtes donc incorrigible. On ne peut

causer un instant avec vous sans que vous ne parliez de la révolte

prochaine! Comme si nos plantations n'étaient pas tranquilles! Et qui la

ferait donc, cette révolte!

--Mais, mon Dieu, les blancs d'abord, et vos esclaves ensuite. Il y a de

riches colons, qui voudraient essayer de nouvelles cultures, remplacer

la canne par le tabac; ils n'ont que faire de payer des impôts pour des

esclaves qui leur sont inutiles. Il y a des négociants qui, ayant une

quantité énorme de sucre à vendre, ne seraient point fâchés que l'on

abandonnât et même que l'on ravageât quelques plantations. Cela

renchérirait d'autant leur marchandise. D'autres enfin ont affermé des

boutiques à leurs anciens esclaves et en retireraient plus de profit si

les commerçants noirs n'étaient pas soumis à certaines impositions. Tous

ces gens-là versent, après dîner, des larmes bien sincères sur le sort

des malheureux esclaves. Ils sont de la Société des Amis des Noirs, ils

vont applaudir Samuel Goring et Figeroux qui réclament pour les hommes

de couleur les mêmes droits que pour les blancs. Ils disent que le roi

et l'Assemblée désirent leur liberté. Les noirs ne voient pas tous du

même oeil arriver cet affranchissement de nom qui leur en coûtera

peut-être un autre, moins honorable mais plus réel. Les nègres

commerçants, en effet, sont pour le moment affranchis d'impôts, et, en

dépit des entraves apportées par la loi à leur négoce, comme ils n'ont

rien à payer, ils arrivent à se faire de jolis bénéfices; les esclaves

n'ayant pas légalement le droit de vendre, les maîtres qui leur prêtent

un nom et une boutique, ne sont pas autorisés à rien leur réclamer, et

on leur donne ce qu'on veut. D'un autre côté, les noirs des plantations,

établis dans l'île depuis longtemps, ne se soucient pas d'une liberté

qui va les jeter à la porte de leurs maîtres, et leur enlever

l'assurance qu'ils ont encore de pouvoir chaque jour de leur existence

manger leur manioc et reposer leur corps sous un toit. Chose étrange!

ils se mettent avec ceux des planteurs qui tiennent encore à leurs

champs de cannes, et s'imaginent avec raison que des nègres citoyens se

croiront déshonorés de cultiver autre chose que la politique; ils

s'unissent même aux petits blancs qui ont un commerce, et redoutent que

les marchands noirs, établis par les gros négociants, ne leur fassent

une concurrence ruineuse, dès qu'ils auront le droit de tenir boutique.

Mais soyez assurée que cette union du bon sens ne tiendra pas contre

l'intérêt de quelques grosses fortunes; l'ambition, la vanité de deux ou

trois mulâtres, avides de jouer un rôle ou de venger d'anciennes

injures; la folie enfin de ces nègres bozales, récemment débarqués par

la traite et que vous affectez de considérer comme des êtres

raisonnables. Le mot de liberté à de telles oreilles signifie incendie,

pillage, viol et massacre. L'ivresse que leur versent vos beaux discours

se communiquera aux autres. Tout ce troupeau qui ne craint plus le

fouet, va se précipiter avec délices dans la barbarie.

--Nous l'en empêcherons bien!

--Il sera trop tard, madame. Déjà M. de Larnage n'a plus chez lui que

son commandeur. Tous les noirs de sa plantation se sont enfuis.

--Et où sont-ils?

--Dans les montagnes où, paraît-il, une armée s'organise. Et j'ai

d'autres exemples du même genre à vous citer. Mme Dufourcq vient d'être

assassinée par ses esclaves; ce matin même, j'apprends qu'on a pillé la

maison du gouverneur en l'absence du maître et sous les yeux de

l'intendant, désarmé ou complice.

--Mais ce n'est pas la première fois qu'on voit de pareilles aventures.

Elles sont plus ou moins fréquentes: voilà tout.

--Vous avez trop d'insouciance des événements qui ne se passent pas sous

vos yeux pour pouvoir les juger. Ils ont, à mon sens, une importance

extrême.

Nous étions arrivés au pavillon; après une telle causerie j'hésitais à y

entrer, de crainte de la continuer encore. Je lui demandai d'un ton

assez impertinent:

--Ainsi, c'est pour m'entretenir de votre «politique» que vous êtes venu

me déranger?

--Non, madame, répondit-il. Je n'ai ni le goût des paroles inutiles, ni

celui des actes impossibles. Je ne prétends point empêcher une révolte

qui est inévitable à Saint-Domingue; je veux seulement avertir mes amis

assez tôt pour qu'ils puissent se défendre. Et je venais vous répéter:

veillez à vos serviteurs!

--Ah! vous voulez encore me parler de Zinga, m'écriai-je irritée. Vous

avez dû voir pourtant que vos médisances n'avaient eu, hier, aucun

succès.

--C'est ce qui m'engage à les recommencer aujourd'hui, répartit le

docteur.

Là-dessus il entra dans le pavillon et s'assit lourdement sur un sofa,

renversant la tête sur le dossier, comme pour bien marquer qu'on ne

l'en déposséderait pas malgré lui. On ne peut échapper à cet homme-là!

Je n'en avais pas d'ailleurs l'intention. Un incident, en apparence

négligeable, semblait en effet confirmer les paroles du docteur et

éveillait mon inquiétude. Je venais de voir le révérend Samuel Goring se

glisser dans la plantation; ses yeux obliques et ridicules de lapin

effrayé étaient encore plus soucieux qu'à l'ordinaire, et il détournait

la tête à chaque instant, comme s'il craignait d'être aperçu. Une

négritte, l'ayant vu, s'inclina devant lui. Sans répondre à son salut,

le révérend, un doigt sur la bouche, lui recommanda le silence puis

continua sa route. Il disparut derrière les cacaoyers. Que signifiaient

cette visite matinale et tout ce grand mystère?

Le docteur avait suivi mon regard et il souriait de ma découverte.

--Etes-vous disposée à m'écouter, à présent? demanda-t-il.

Il n'avait pas besoin de ma réponse; j'étais assez attentive; il

commença donc son récit sans prévoir le trouble qu'il allait me causer.

«Un mois environ avant la mort de M. Mettereau, Mme Lafon, sa soeur,

reçut à Bordeaux, où elle vivait, une lettre de Saint-Domingue lui

demandant avec instance de venir s'établir dans l'île. Son frère,

écrivait-on, avait eu de grands malheurs; l'orage avait détruit ses

récoltes; il se trouvait ruiné, malade, mais un peu d'argent, en lui

enlevant de grands soucis, lui rendrait la santé, lui permettrait de

rétablir promptement ses affaires et, placé sur la plantation,

rapporterait de larges bénéfices au prêteur. La lettre, bien que signée

«Mettereau», était écrite par une main étrangère, celle, sans doute,

d'un garde-malade, ou d'un intendant. Mme Lafon avait eu toujours pour

son frère l'amitié la plus vive; depuis longtemps elle avait formé le

projet d'aller le rejoindre. Si elle avait reculé jusque-là son voyage,

c'était à cause de la santé délicate de sa fille, mais comme celle-ci

était alors bien portante, et qu'il s'agissait peut-être de sauver de la

mort un frère qu'elle aimait, elle se décida aussitôt à partir. Elle

emmenait sa fille, et, comme pour un établissement définitif dans la

colonie, elle emportait sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux.

Après une traversée difficile, elle débarqua à Saint-Domingue où

l'intendant de M. Mettereau vint la recevoir, pour la conduire à

l'habitation de son maître, située assez loin du Cap, dans les terres.

«Or, l'intendant savait et était alors peut-être le seul à savoir que M.

Mettereau n'existait plus; il le laissa ignorer à Mme Lafon comme à tout

le monde, et c'est alors qu'eut lieu un effroyable drame. Tandis que les

deux femmes suivaient le chemin des montagnes, pour arriver à la

Plantation Mettereau, l'intendant et les noirs qui l'accompagnent se

jettent sur les voyageuses, les maîtrisent, leur arrachent tout ce

qu'elles possèdent et, non contents de les dépouiller, veulent les

massacrer après les avoir souillées de leurs embrassements immondes. La

mère est tuée; la jeune fille échappe, et c'est chez vous qu'elle vient

chercher un refuge.

--Elle ne vint pas, fis-je vivement comme pour cacher mon émotion; des

esclaves trouvèrent Antoinette évanouie à quelques pas des Ingas. Nous

parvînmes à la ranimer, mais, de longtemps, elle ne reprit connaissance.

Vous savez, docteur, puisque vous l'avez soignée, combien dura son

délire; il était impossible de prêter un sens quelconque aux mots sans

suite qu'elle prononçait durant sa fièvre. Je l'entendais seulement

quelquefois appeler sa mère.

--Mais, depuis, ne vous a-t-elle rien dit?

--Ceci simplement: très fatiguée de la traversée, elle s'était endormie

aux côtés de Mme Lafon dans le palanquin qui devait la conduire chez son

oncle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut éblouie par la lumière des

torches qui brillaient dans la nuit; des nègres aux physionomies

féroces, qui ressemblaient plus à des bêtes sauvages qu'à des hommes,

avaient commencé à lui lier les mains; elle entendait autour d'elle des

cris et des gémissements; elle voulut se débattre, on la maîtrisa, on

lui mit un bâillon, on la frappa; elle s'est évanouie de terreur sous

les coups.

--Et vous avez fait rechercher les assassins, n'est-ce pas? et, malgré

tous vos efforts vous n'avez pu les découvrir?

--Non, fis-je, effrayée de cette question.

--Moi, j'ai été plus heureux, je connais le nom de l'assassin. Oui, un

esclave que le misérable a voulu rendre complice et qui n'a été que

témoin, m'a tout raconté.

Je sentis un frisson courir dans tout mon corps, et ce fut d'une voix

tremblante que je demandai:

--Qui est-ce donc, docteur?

--Figeroux, oui, c'est Figeroux qui a machiné cet horrible guet-apens,

comme c'est lui qui a assassiné le frère de Mme Lafon, Mettereau, dont

il était l'intendant.

--N'accusez pas sans preuves! m'écriai-je presque soulagée.

J'avais craint un instant qu'il ne prononçât mon nom.

--Comment, lui dis-je, si tout cela est vrai, Figeroux n'est-il pas

arrêté?

--Le témoignage d'un seul homme, répondit-il, surtout d'un noir, n'a

pas de force contre la dénégation de tous ces esclaves que Figeroux

tient sous sa main et qui sont prêts à faire son apologie. Mais, pour

moi, ce témoignage suffit. Le noir qui m'a raconté le crime n'a aucun

intérêt à accuser Figeroux. D'ailleurs, au moment de la mort de

Mettereau, on a déjà suspecté le mulâtre; les explications qu'il a

données, l'alibi qu'il a réussi à se créer n'ont point calmé tous les

soupçons. Seulement, Figeroux impose, même aux blancs.

Je savais, hélas! mieux que personne, ce qu'il y avait de vrai et de

faux dans ce récit. Sans le vouloir, le docteur avait renouvelé pour moi

l'horrible scène; je me rappelais cette arrivée de Mme Lafon; les coups

à la grille du jardin, les cris lamentables, les hurlements; puis, dans

l'entrebâillement de la porte, l'apparition effrayante sous la lanterne,

les cheveux sanglants, la tête sanglante et qui semble détachée du

corps, et cette grande femme aux yeux élargis et sans regard, qui entre

tout à coup comme un fantôme, portant ou plutôt traînant une masse

informe, un paquet de jupes boueuses: sa fille, ma chère Antoinette!...

râlant d'une voix éteinte, stupide: «Sauvez-la! Sauvez-nous!» Tandis que

nous nous empressions, Zinga et moi, autour de l'enfant évanouie, la

mère perdit elle-même connaissance. Ah! Dieu m'est témoin que je les ai

couchées toutes les deux dans mon lit, que je les ai soignées comme

j'aurais soigné ma mère et ma fille... Mais, pour mon malheur, Zinga

était près de moi, l'immonde créature! Je la vois qui s'approche du

manteau dont j'avais débarrassé la pauvre femme, qui le regarde

curieusement, qui en fouille les poches, et puis tout bas, dans son

jargon: «Maîtresse, regardez donc! les voleurs n'ont pas été bien

adroits.» Il y avait là, dans un sac de cuir dissimulé entre les doubles

pans du manteau, tout un trésor. Mme Lafon, avant son départ, avait dû

réaliser en espèces une partie de sa fortune. Zinga ouvrit le sac et

contemplait l'or: «Voilà» disait-elle, «pour me faire plaisir, à moi!»

Elle ajoutait en me regardant: «Et à toi aussi, maîtresse.» Elle

n'ignorait pas qu'à ce moment j'étais dans un embarras extrême; un jeune

mulâtre, fils d'affranchi, furieux d'avoir été chassé de la maison,

menaçait, si je n'achetais son silence, de raconter que je l'avais

soumis, avec d'autres noirs et même des domestiques blancs, à

d'abominables luxures. Il savait si bien mêler les vérités aux mensonges

qu'il pouvait incriminer les plus innocents plaisirs et me déshonorer à

jamais. Il fallait à tout prix fermer la bouche à cette canaille, mais

j'étais alors sans argent; une mauvaise récolte, des constructions

dispendieuses, de grands frais agricoles me mettaient dans une gêne

momentanée, et un emprunt, la vente d'un titre ou d'un bien me

répugnaient. «Cette somme-là serait bien utile,» disait Zinga.--«Portez

tout de suite le manteau et le sac dans ma chambre», dis-je en affectant

de la colère, mais Zinga sourit, car elle me voyait déjà vaincue. Sans

s'occuper de mes ordres, sans paraître les entendre, elle continuait à

regarder cet or tentateur. «C'est le bon Dieu qui nous a envoyé ces

voyageuses,» faisait-elle, «et puisqu'elles sont à moitié mortes...» Un

geste affreux achevait sa pensée. Et j'avais beau m'indigner de ces

paroles, le désir me venait, à moi aussi, de profiter du hasard. Loin du

Cap, dans cette plantation isolée où tous me sont soumis, ne suis-je pas

maîtresse de mes actions!... Alors Zinga a senti combien je me défendais

mollement contre son dessein; elle a compris tout l'ascendant, toute

l'autorité que pourrait lui valoir sur moi un tel acte; peut-être aussi

l'or l'avait-elle fascinée, peut-être la haine féroce que j'avais déjà

remarquée chez elle à l'égard des femmes blanches l'enivrait-elle contre

les pauvres fugitives... Et l'horrible forfait s'est accompli. Zinga,

ensuite, a porté elle-même dans la montagne le corps de l'infortunée.

Mon Dieu! que votre miséricorde s'étende sur moi! Vous savez que je ne

fus pas la vraie coupable, que cette infâme négresse est la véritable

inspiratrice, la seule exécutante du meurtre, que ma faute n'a été que

de faiblir, de manquer de courage. Ne voulait-elle pas aussi frapper

Antoinette sous prétexte que son existence compromettrait la mienne?

Certes je devinais bien à quelle dissimulation, à quels mensonges, à

quels périls continuels allait m'entraîner cette enfant, quelles fables

il faudrait inventer pour elle et pour le monde afin d'expliquer sa

présence auprès de moi. N'importe, je n'ai pas hésité; et vous avez béni

ma charité, mon Dieu; au Cap, malgré tant de calomnies, on vante mon âme

généreuse; Antoinette me garde de la reconnaissance de l'avoir

recueillie, et je sais que cette bienfaisance me vaudra votre pardon...

Hélas! je me flatte, Zinga est toujours ici pour me rappeler ce qu'elle

a appelé mon crime, lorsqu'elle a voulu partager l'or. Ah! l'atroce nuit

où je me suis disputée, battue avec elle--une esclave!--où elle m'a

menacée de m'accuser devant le gouverneur, si je ne lui donnais pas «sa

part.» Ah! comme elle se sent bien maîtresse de mon existence, comme

elle se moque bien de mes ordres! «Sa part», c'est ma fortune! oui,

voilà ce qu'elle désire.

Et dire que pour m'épargner une calomnie ridicule, par avarice, par

lâcheté, je suis sous le coup d'une dénonciation capitale!

Il est vrai que le témoignage d'un esclave est nul devant la justice. Le

docteur m'a bien semblé le dire. Et pour en être plus sûre encore, je le

lui ai demandé:

--N'est-ce pas, docteur, on n'admet pas les plaintes des noirs au

Conseil?

Il fut surpris de ma question. Le trouble que je montrai tout d'abord au

récit du crime, lui avait laissé croire qu'il m'avait convertie à sa

méfiance et à sa haine extrême des noirs. Ma demande, au contraire, qui

tombait inopinément au milieu de son discours, lui prouvait que depuis

plusieurs minutes, je n'écoutais que d'une oreille fort distraite ses

commentaires.

--Et qu'importe! s'écria-t-il, revenant toujours à son sujet. Le nègre a

beau être dissimulé et hypocrite, il y a des circonstances où il ne peut

mentir, où il faut le croire. La loi a souvent la vue claire, mais le

regard trop rapide; elle ne distingue que les ensembles; pour se

familiariser et s'assouplir aux variétés de l'existence, elle a besoin

de l'armée des légistes. Mais aux colonies nous ne connaissons pas ces

animaux-là!

--Fort heureusement, dis-je.

Il leva les yeux et attacha sur moi un regard fixe, presque insolent,

comme pour deviner ma pensée. Mon coeur battait plus fort. Se

doutait-il de ma complicité? Etait-il venu m'arracher des aveux? Mais je

vis bientôt l'absurdité de mes craintes. Le bon docteur ne soupçonnait

rien. Déjà il s'était remis à me parler de Figeroux.

--Tout l'accuse, reprit-il. C'est seulement le surlendemain du crime que

Figeroux est venu annoncer la mort de son maître, M. Mettereau, et

s'engager chez vous en qualité de commandeur. Le médecin, mon confrère

Pasdeloup, a trouvé le corps en putréfaction; on avait essayé de

l'embaumer. Figeroux, m'a-t-on raconté, avait voulu d'abord le faire

disparaître, puis il s'était décidé à le garder sous clef jusqu'à

l'arrivée de Mme Lafon à Saint-Domingue. Il s'était sans doute proposé

d'accomplir le triple assassinat le même jour, mais le navire qui

amenait les dames Lafon subit en route des avaries et fut obligé de

faire relâche. Le voyage fut ainsi beaucoup plus long qu'il n'aurait dû

l'être, ce qui déjoua les projets du misérable.

--S'il est réellement l'assassin de Mme Lafon, dis-je, c'était bien

maladroit de se rapprocher d'Antoinette. Il n'ignorait pas, en effet,

quand il est venu chez moi, que je l'avais recueillie. Il voulait donc

se faire reconnaître?

--Oh! fit le docteur, l'assassinat a eu lieu la nuit; Figeroux avait

peut-être le visage couvert, masqué; peut-être aussi a-t-il dirigé les

meurtriers de loin et sans se montrer à ses victimes.

--Mais quel avantage pouvait-il avoir à entrer chez moi?

--Il paraît qu'après le crime, Figeroux n'a pas trouvé sur sa victime

l'or qu'il attendait, soit que Mme Lafon eût laissé tomber l'argent, au

milieu de la lutte, lorsqu'elle essaya d'échapper aux bandits, soit que

les noirs qu'il conduisait l'eussent emporté à son insu. Il s'est

imaginé que Mme Lafon l'avait confié à Antoinette. Il est entré chez

vous pour la voler, pour vous voler aussi peut-être.

--Oh! docteur, comme cette idée est étrange!

--Mais dans cette affaire tout est étrange! Pourquoi, par exemple,

Figeroux a-t-il froidement commandé qu'on violentât ces femmes. Ce ne

pouvait pas être une vengeance, et d'après tout ce qu'on sait de ses

moeurs, ce n'est pas un de ces tempéraments de fauve tels qu'on en

rencontre parfois chez les mulâtres. Froidement cruel, il n'a point

leurs passions de mâle. Il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait agi au

nom d'un inconnu. Je vous le répète, madame, il faut vous tenir sur vos

gardes. A votre place, moi je renverrais Figeroux.

Je ne répondais rien. La pensée de ce mulâtre que m'avait recommandé

Zinga, qu'elle m'avait presque forcée de prendre chez moi, me

remplissait d'inquiétude. Connaissait-il «mon crime», ma destinée

dépendait-elle de ces deux assassins; Figeroux allait-il, un beau soir,

devant mes esclaves insensibles, et avec l'aide de Zinga, me tuer aussi,

comme ils avaient tué Mme Lafon? Certes, les conjectures du docteur

n'avaient rien de chimérique. Et pourtant, au milieu de tant de

craintes, une image, plus puissante que les autres, s'imposait à mon

esprit. Je songeais à ma chère Antoinette. Je ne parvenais pas à

éloigner de moi une scène d'horreur, d'une obscénité révoltante. Je

voyais la délicieuse enfant se débattre au milieu de noirs fous de

luxure; je voyais sa peau délicate comme les fleurs, meurtrie,

ensanglantée par ces mains de barbares. J'entendais ses cris de douleur

et de honte. Etait-il possible, comme le docteur le prétendait, qu'on se

fût attaqué à tant de grâces, qu'un sauvage eût osé souiller une si

charmante jeunesse?

--Docteur, dis-je, qui vous fait croire qu'on a violenté ces

malheureuses femmes? Jamais Antoinette, aux rares fois où j'ai fait

allusion à la mort de sa mère, n'a paru troublée comme aurait dû l'être

une enfant, à la fois si franche et si timide, en se voyant contrainte

de cacher une telle injure. Elle m'a toujours parlé de cette nuit

horrible avec des larmes, mais sans honte ni embarras.

Les Nuits chaudes du Cap français · 第 5 / 12 段