amis secrets. Ma profession exige que je sorte souvent la nuit. Samuel
Goring a une chambre dans une maison qui se trouve tout près de la
mienne. Combien de fois Figeroux s'est attardé à causer devant la porte
du prédicateur évangélique!... Sitôt qu'ils m'entendaient sortir, ils
rentraient dans l'habitation, mais j'avais eu le temps de les voir.
--Figeroux, dis-je, est pourtant d'une sévérité cruelle; souvent j'ai dû
intervenir pour l'empêcher d'appliquer avec tant de rigueur les
châtiments. Il me répondait que je n'avais pas assez l'habitude de
commander à des noirs pour connaître les moyens de les dompter et de les
forcer au travail: «Si je ne puis à mon gré diriger la plantation,
ajoutait-il, je préfère qu'un autre que moi en prenne le soin.» Sont-ce
les paroles d'un homme qui prépare une révolution?
--Le misérable est adroit et cache bien son jeu. Mais croyez que s'il
est cruel pour les noirs, ce qui n'aurait rien d'étonnant, il ne le
laisse point paraître. Toutes les punitions, tous les supplices plutôt
qu'ils peuvent subir, sont commandés par vous!
--Grand Dieu!
--Il le dit et on le croit. C'est votre Zinga qui est chargée de porter
vos prétendus ordres de torture. Il lui a bien fait la leçon.
--Comment ose-t-elle après toutes ses démonstrations d'amitié!...
--Ah! vous comprenez que pour elle, Figeroux passe avant Mme Gourgueil.
--Serait-elle donc?...
--Ce qu'elle est, je ne saurais vous le dire. Les uns prétendent qu'elle
est sa fille, et les autres sa maîtresse. Les uns et les autres ont
peut-être raison.
--Docteur, s'écria Mme Du Plantier, il y a des jeunes filles ici!
--Si elles ne pèchent jamais que par les oreilles, madame, il n'y aura
pas grand mal.
--Cet homme est d'une inconvenance! fit à demi-voix Mme Du Plantier à
Mme de Létang dont les yeux erraient toujours sur le jardin, et qui
semblait ne pas se soucier de la conversation. Pour moi les révélations
du docteur m'avaient causé un trouble que je ne parvenais pas à cacher à
mon entourage. J'éprouvais surtout un désir violent de voir Zinga, comme
si le visage de cette fille pouvait m'apprendre sa trahison ou son
innocence. J'aurais voulu ne pas croire le docteur.
Afin d'avoir un prétexte pour la faire venir:
--Zinga, appelai-je, en entr'ouvrant le salon, apportez des raisinades.
Je pensais qu'elle était assise devant la porte. Mais je n'eus pas de
réponse. J'allais voir où elle se trouvait, lorsqu'un nouveau visiteur
entra, et que nous n'attendions point, certes! le révérend Samuel
Goring.
C'est un petit homme bossu, avec une énorme tête à jaunisse dont le
menton semble être toujours tiré, allongé par des mains invisibles. Ses
yeux vairons sont inquiets, troubles, de la couleur d'une eau saumâtre;
défiants, tournés de côté, en yeux de lapin, comme s'ils craignaient que
quelque chose ne vînt déranger la bosse de leur propriétaire; ou bien
enfoncés sous les poils roux épars qui lui tiennent lieu de sourcils,
comme s'ils ne voulaient voir le monde que de loin, en contempteurs. Les
jeunes filles aiment entendre prêcher le révérend, car, à la fin de ses
sermons, il a une manière de poser à l'extase, en levant le front vers
le ciel et en laissant la bouche toute grande ouverte à la manne divine,
qui est impayable. En ces moments-là, le manteau dont il est enveloppé
même par les plus grandes chaleurs, glisse le long de son dos contrefait
et emporte son chapeau à larges bords. Aussitôt Agathe, Antoinette,
toutes, nous nous précipitons pour le lui ramasser. Quand c'est une
jeune fille qui arrive la première, il lui donne une tape sur la joue,
et pousse au fond de lui-même un grognement sourd, mais où l'on devine
de la reconnaissance; quand c'est une de ces dames ou moi, du bout des
dents et avec une rage contenue, il se contente de dire: «Je n'avais pas
besoin de vous». Et il continue à prêcher d'une voix tour à tour
grinçante et geignarde.
Vraiment il faut avoir, comme le docteur Chiron, cette manie de
découvrir partout des choses extraordinaires, et de ne rien juger comme
le commun des mortels, pour voir dans ce pantin un homme dangereux.
Loin d'avoir peur de lui, et d'ajouter foi aux médisances, nous avons
tous pris un air de fête à son apparition. Mme Du Plantier s'est
épanouie davantage; Agathe a oublié les soufflets de sa mère; l'abbé,
qui somnolait un peu, s'est complètement réveillé, et Mme de Létang qui
rêvait, a bien voulu abaisser sur Goring son regard voluptueux. Jusqu'à
la petite négresse qu'on battait au loin, qui a cessé ses cris
subitement, comme si elle en avait senti tout à coup l'inconvenance.
--Bonjour, mon révérend, bonjour, faisait-on à Goring qui ne desserrait
pas les lèvres et n'eut même pas pour ces dames une inclination de tête.
L'abbé s'avança au-devant de Goring avec une politesse souriante:
--Mon cher rival en Jésus-Christ, commença-t-il...
Mais, voyant que le prédicateur semblait médiocrement touché de ses
avances:
--Nous travaillons l'un et l'autre pour le ciel, ajouta-t-il, dans deux
voies parallèles: je cherche à purifier les blancs...
--Et le révérend voudrait bien faire blanchir les noirs, ajouta le
docteur en haussant les épaules, et en se dirigeant vers la porte.
J'essayai vainement de le retenir.
--Je vois, dit-il, qu'il faut unir le temple à la sacristie. Si cela
vous amuse d'être la passerelle, madame, grand bien vous fasse!
--Allons, docteur, m'écriai-je, sans prendre garde à ses paroles, vous
ne partez pas... Enfin, quand vous reverra-t-on?
--Quand vous serez malade, madame, bien malade!
Et il descendit l'escalier de la galerie avec le bruit et la rapidité
d'une avalanche.
Samuel Goring détourna vers lui son regard inquiet, craignant que son
départ ne fût qu'une fausse sortie; puis, les yeux baissés, d'une voix
criarde qui avait le son d'une clef rouillée dans une vieille serrure:
--Je vous apporte, mes soeurs, une nouvelle bien réjouissante. La
société des Amis des Noirs vient d'achever sa grande oeuvre.
L'Assemblée nationale s'est rendue aux conseils de la raison et de la
vertu. Elle est, m'écrit-on de France, sur le point de promulguer ce
décret attendu depuis si longtemps, qui doit assurer à nos frères de
couleur la liberté et les droits politiques. Enfin la nature fait
entendre sa voix!
--M. Goring, dit avec malice Mme de Létang, défend les noirs avec tant
d'éloquence que je le soupçonne fort d'avoir donné son coeur à l'une
de ces belles dames d'ébène, dont les lèvres ont des baisers, m'a-t-on
dit, paradisiaques.
--Il ne s'agit point de voluptés criminelles, s'écria Goring, mais des
vertus de nos frères. Eux seuls sont animés de ces grands principes de
justice que la nature inspire. Et je vous le déclare: je serais plus
fier d'avoir pour épouse une chaste mulâtresse, que l'une de ces femmes
blanches dont les paroles ne sont que des mensonges, et les moindres
gestes un hommage au vice et à l'impudeur.
--Bravo! s'écria Mme Du Plantier.
--Le révérend, vous le savez, ajouta Mme de Létang, ne nous gâte point
de confitures. Mais j'aime cette sévérité, moi! Ça m'aiguillonne.
--Je ne parle pas pour faire plaisir, mais pour enseigner la vérité.
--Cette fois pourtant, observa l'abbé, j'ai peur que vous ne vous
abusiez. J'ai entendu parler aussi, moi, du décret prochain de
l'Assemblée nationale, ce ne sera sans doute pas celui que vous
attendez. On a l'intention, paraît-il, de laisser aux colons de couleur
qui sont libres, les droits de citoyens actifs, mais sous la réserve que
les assemblées particulières des colonies fixeront elles-mêmes les
conditions d'éligibilité. Or...
--Or, comme ces assemblées sont composées d'aristocrates...
--De blancs!...
--Vous espérez que jamais elles n'accorderont les droits demandés?
--J'en ai peur.
--Alors nous nous passerons des assemblées coloniales. Il nous suffira
que la nation se soit prononcée pour nous.
--Mais les assemblées coloniales sont aussi la nation!
--Non, elles n'en représentent que la pourriture! Mais en vain
s'opposent-elles aux revendications sacrées d'un peuple malheureux.
J'irai, dans chaque plantation, dans chaque case, s'il le faut, dire à
tous les esclaves, aux vieillards vénérables comme aux enfants
innocents, que la nation désire leur liberté.
--Faites-le, si cela vous amuse, mon révérend, répliqua Mme du Plantier.
Seulement attendez que les travaux des plantations soient finis. Nos
esclaves sont trop occupés à présent. Une telle nouvelle leur causerait
une émotion violente, les détournerait de leur labeur et pourrait nuire
à la colonie.
--Ce qui nuit à la colonie, c'est l'ignorance et le servage dans
lesquels on force à vivre des êtres sensibles, faits à l'image de Dieu.
On a trop tardé à leur apprendre ce qu'ils étaient!
--Et s'ils allaient ne plus vouloir nous servir? dit Mme de Létang.
--Ma bonne, répliquai-je, il faudrait nous soumettre et les laisser
partir. N'usons jamais de la contrainte. Elle ne produit que des fruits
sans saveur. Pour ma part je suis toute prête à me servir moi-même, à
user de mes mains, à faire la cuisine et le ménage, si cela est
nécessaire. Ma mère, qui était une fervente de Rousseau, m'a enseigné
tous les métiers. Si vous goûtiez de mes soufflés à la maréchale, vous
deviendriez gourmande.
A ce moment j'entendis comme un écroulement dans l'escalier qui
conduisait à l'office. Je sortis vivement. Le couloir était plein
d'assiettes et de verres brisés. L'auteur de ce bel exploit devait être
Cochonnette, la fille de cuisine: elle avait glissé, selon son habitude,
et laissé toute la vaisselle s'échapper de ses mains.
--Vilaine mazette! m'écriai-je, je vais te frotter le cul d'une
pimentade qui t'apprendra bien, à l'avenir, à être solide sur tes
jambes!
Et saisissant un balai de lianes, je courus après elle; mais l'avisée,
qui avait sans doute entendu mes menaces, s'était si bien cachée que je
ne parvins pas à la découvrir. Alors je songeai à Zinga dont l'absence
inexplicable pouvait causer dans le domestique plus d'un désordre, car
elle sait se faire craindre et obéir, et je me mis à la chercher dans la
maison.
Comme j'errais partout, fort en colère de ne point la rencontrer, un
bruit s'éleva de la chambre d'Antoinette. J'y entre aussitôt et ma
surprise n'est pas légère de voir un homme qui enjambe la fenêtre. Je
m'approche. Il courait à toutes jambes à travers la plantation. Bientôt
il disparut derrière les bananiers du jardin. C'était un blanc, habillé
à la mode française, et qui m'a semblé fort bien fait et élégant.
Pourquoi s'introduire ici? Dans quelle malhonnête intention?
Je m'adressais cette demande lorsque, tournant la tête, j'ai aperçu
Zinga qui, sur la pointe du pied, tout doucement, essayait de se couler
le long du lit et de se glisser hors de la chambre sans se laisser voir.
Sa mise, d'ordinaire très simple, parfois même malpropre, était cette
fois d'un soin et d'un apprêté extrêmes; elle avait une chemise de soie
à rubans, une jupe de mousseline sur une candale rayée, et elle portait
aux mains des bracelets de rassade. A mon entrée dans la chambre, elle
devait être couchée; comme mon regard s'était tourné d'abord du côté
opposé au lit, elle espérait peut-être se dérober.
Lorsqu'elle se vit découverte, elle s'adossa au lit et, d'un air
honteux, se protégea la figure de ses mains, mais entre ses doigts je la
voyais rire. Sa gaîté insultante me donna l'idée de la frapper.
--Pourquoi es-tu ici? que faisait cet homme? m'écriai-je en écartant ses
mains et en la souffletant.
Tout de suite son air narquois disparut; et ses yeux se remplirent de
larmes.
--_Maîtress!_ fit-elle d'une voix étouffée, avec un gémissement.
--Tu te moques de moi! lui dis-je, mais je vais te vendre, et sans
tarder.
Elle se redressa fièrement et, me regardant en face, d'une voix assurée:
--_Maîtress, mô libre!_
--Et que m'importe, lui criai-je, que tu sois libre! Tu serais la femme
du gouverneur, espèce de racoleuse d'hommes, traînée de boue, que je te
fouetterais comme une bozale[2].
[2] Négresse nouvellement débarquée d'Afrique et, par suite, inexperte
et sauvage.
Et du balai de lianes que j'avais emporté pour châtier Cochonnette, je
lui cinglai les jambes. Elle poussa un rugissement terrible, plus
honteuse que blessée; puis, au milieu de sanglots, elle criait:
--_Parler, mô, di tout ké fi, mame Lafon ki fi mouri!_ (Je parlerai moi,
je dirai tout ce que tu as fait, oui, que tu as fait mourir Mme Lafon.)
La gueuse! elle a prononcé le nom de Mme Lafon! elle m'a accusée; et
elle hurlait si fort que du salon des jalaps, mes hôtes pouvaient
l'entendre!
Je courus après elle, je la ramenai dans la chambre.
--Tais-toi, fis-je. Je te pardonne! mais je veux que tu te taises,
entends-tu!
Elle me regarda au milieu de ses larmes, avec un mauvais rire qui me fit
croire que tout ce chagrin n'était qu'une comédie, puis elle partit
sans prononcer un mot. Au même instant, j'aperçus Antoinette, qui, me
voyant chez elle, parut très surprise et devint toute rouge.
--Qu'avez-vous, mon enfant? lui dis-je et en la serrant contre moi, je
sentais son coeur battre très vivement.
Elle eut un coup d'oeil vers le lit défait et vers le jardin, et elle
arrêta sur moi un regard plein d'anxiété.
--Enfin, que se passe-t-il ici? repris-je. Que signifie cet air étonné?
Pourquoi avez-vous quitté le salon? Quel est ce mystère? Voulez-vous me
parler, Antoinette?
Comme elle demeurait la tête basse, sans ouvrir la bouche:
--Je remplace votre mère, Antoinette, rappelez-vous ce que vous me
devez. Je vous ordonne de me répondre, et tout de suite.
Mais elle ne m'obéit pas davantage. Elle était moins troublée que
moi-même; je ne le lui laissai pas voir; je fermai les volets de la
fenêtre avec une clef, comme lorsque nous allions en promenade, puis je
la laissai dans sa chambre, après avoir poussé le verrou extérieur de
la porte.
--Si vous vous décidez à parler, mademoiselle, vous m'appellerez, lui
criai-je du vestibule. En attendant, bonne soirée! On vous apportera
votre souper ici.
Je l'entendis sangloter, et pourtant j'eus le courage de m'arracher à
cette porte derrière laquelle ma chérie se lamentait; alors, il est
vrai, je sentais je ne sais quelle haine contre elle. Il m'avait même
fallu me retenir pour ne pas la battre comme j'aurais battu une enfant;
et j'étais presque heureuse d'avoir pu, sans la frapper, lui faire mal.
Ce secret qu'elle garde pour elle seule m'irrite comme un affront.
Hélas! à peine commençais-je à sentir les joies d'une affection réelle,
et déjà elle échappe à mon désir! Mon Dieu! quand je songe que c'est
près de cette enfant que j'espérais trouver le pardon et l'oubli du
passé. Pourquoi ne l'avez-vous pas voulu, Seigneur!
Au milieu de ma rage, et par une sorte d'instinct irréfléchi, je me suis
dirigée vers le salon des jalaps, comme si mes hôtes, dans une
inquiétude si cruelle, ne devaient pas m'être indifférents!
L'orage, menaçant tout à l'heure, venait d'éclater. Les coups de
tonnerre se succédaient, sourds, lointains, ou, par des explosions
soudaines, répétées par mille échos, harcelaient l'oreille et
terrifiaient comme un fléau imminent, prêt à vous anéantir. Derrière la
maison, les montagnes semblaient se rompre et s'écrouler dans des
craquements, tandis que des fenêtres de la galerie, nous voyions la mer
s'avancer en colonnes noires, hautes et profondes, pareilles à quelque
cordillère mouvante, où les lueurs brusques des éclairs révélaient des
mondes infinis. Elle crevait en torrents d'écume, qui, tels que des
trombes, s'élevaient du rivage et nous semblaient aussi élevés que les
pics les plus inaccessibles. Nous nous croyions perdus et ensevelis
quand déjà elle se retirait vaincue, hurlante et tonnante de colère,
pour accroître encore son effort et renouveler son immense menace.
--Comme à Moïse sur le Sinaï, disait Samuel Goring, les yeux fixés sur
les nuages sombres, c'est aux clartés de la foudre que se révèle à nous
la loi du Seigneur.
Mais personne ne l'écoutait plus. Mme Du Plantier, tournée contre la
muraille, poussait de petits gémissements: Mme de Létang, assise sur le
canapé, se cachait la face de ses mains, tandis qu'Agathe, agenouillée,
appuyait la tête contre les genoux de sa mère comme si elle devait y
trouver abri et sécurité. Seul, l'abbé, les mains croisées derrière le
dos, regardait froidement les palpitations flamboyantes de l'orage, les
déchirures de feu du ciel, les incendies subits qui éclairent l'horizon
et s'éteignent dans un tremblement.
--Mes soeurs, continuait Samuel Goring, écoutez la voix de Dieu!
--Tartuffe! m'écriai-je en haussant les épaules.
Je me souvenais des paroles du docteur et la colère, dont j'étais
pleine, s'étendait à tous. Cependant Zinga passait au dehors, et malgré
la pluie qui s'était mise à tomber par torrents, je courus à elle, je
l'arrêtai; puis, sans me soucier du désespoir qu'elle montrait en voyant
l'eau gâter toute sa fraîche toilette, sans m'occuper moi-même de
l'inondation qui me suffoquait:
--Zinga, dis-je, parle-moi franchement: pourquoi cette homme était-il
dans la chambre d'Antoinette?
--_Pou Figeroux pa wé mo!_ (Pour que Figeroux ne me vît pas!) a-t-elle
répondu simplement. La chambre d'Antoinette se trouve en effet à l'aile
droite de la maison, tandis que celle du mulâtre est tout à fait à
gauche.
--Alors cet homme venait pour toi?
--_Wi! pou mo!_ (Oui, pour moi!)
--C'est bien vrai? Jure-le sur ton talisman.
Mais sans s'occuper de ma demande:
--_Maîtress, moy ye tou di lo!_ (Maîtresse, je t'ai tout dit!)
Elle se secoua comme une perruche trempée sous l'averse qui redoublait,
et rentra dans la maison en courant.
A quoi bon l'interroger encore, puisque je ne puis avoir foi à ses
paroles, malgré toute mon envie de les croire véridiques.
J'ai laissé mes hôtes s'effrayer et se rassurer à la parole du quaker;
j'ai regagné ma chambre, je me suis jetée sur mon lit, et j'ai pleuré.
Zinga n'est pas venue cette nuit; elle savait bien que je l'aurais
chassée. Mais Dieu a eu pitié de moi; il m'a envoyé un rêve de délices:
j'ai vu près de moi la chérie; elle était douce et elle m'aimait.
Seigneur! je vous en supplie, faites qu'elle ne me quitte pas, qu'elle
ne s'éprenne pas d'un homme.--C'est pour son bien! elle serait si
malheureuse!
* * * * *
Je m'étais éveillée avec tant de plaisir! Ah! je n'aurais pas prévu la
fin horrible de cette journée!
Quand je me levai, le soleil étincelait sur la mer, et une brise fraîche
m'apportait les odeurs mielleuses et acides du jardin. C'est à peine si
l'orage a laissé de traces autour de la maison tandis qu'à une
demi-lieue, la plantation de M. de Mauduit a beaucoup souffert.
Mes angoisses de la veille s'étaient dissipées à la clarté limpide du
ciel; à peine hors du lit, je courus à la chambre d'Antoinette. Je
voulais lui dire que je lui pardonnais ou, du moins, lui souffler une
excuse qui pût motiver mon pardon. La chère enfant! j'éprouve tant de
peine à lui causer le moindre chagrin! mais je ne puis vaincre l'égoïsme
cruel de mon affection. Ah! si j'étais sûre qu'elle m'aimât, j'aurais de
moins dures exigences.
Par bonheur, Antoinette n'a pas eu trop à pâtir de ma méchanceté. Ces
dames, qui connaissent l'inconstance de mon humeur, excusèrent ma
brusque disparition, l'attribuant aux nerfs ou à l'orage. Profitant
d'une courte accalmie, elles firent demander leurs palanquins et
partirent pour le Cap en même temps que l'abbé. Seule, Agathe de Létang
que le tonnerre épouvante, ne voulut pas s'en aller avec sa mère. Zinga
eut alors l'inspiration, peut-être indiscrète, mais dont je lui sais
gré, d'offrir à la jeune fille le lit d'Antoinette. Agathe accepta.
Elles ne s'attendaient ni l'une ni l'autre à trouver fermée la porte de
mon enfant. Mais Zinga ne s'émut pas de si peu. Elle devina ce qui
s'était passé entre nous; et sans crainte de ma fureur, elle vint,
pendant que je dormais, fouiller mes jupes, en retira la clef et délivra
la prisonnière. On devine si Antoinette en eut du plaisir. A trois elles
ont organisé une petite fête. Agathe, à côté de son amie, n'a plus eu
peur de l'orage; et c'est dans toutes sortes de jeux qu'Antoinette a
fini sa pénitence. Marion, la cuisinière, m'a arrêté dans le vestibule
pour tout me raconter.
Après avoir terminé ses médisances, la négresse a eu un sourire de
fierté comme d'un acte méritoire. Je lui ai montré mon indignation.
--Tu attends une récompense, moucharde, lui dis-je, mais tu devrais
plutôt attendre la rigoise pour tes méchantes dénonciations. Prends
garde une autre fois de baver ton venin sur ta jeune maîtresse. Il en
cuirait à ta peau.
Agathe et Antoinette, lasses d'avoir dansé la veille, reposaient encore.
Un souffle léger, d'un mouvement égal, soulevait leur sein. Agathe
avait la tête à demi-cachée par les cheveux dénoués d'Antoinette; frêle,
presque maigre, elle semblait chercher protection auprès de sa grande
amie dont le bras s'allongeait sur son épaule. Une ombre charmante
couvrait leurs paupières, jouait autour de leurs cils et de leurs
lèvres; elles devaient voir des choses merveilleuses et leur souriaient
en rêve.
A mon pas elles tressaillirent toutes deux, eurent des grimaces et des
attitudes plaisantes, s'étirèrent de compagnie, puis, quand elles furent
éveillées et qu'elles me reconnurent, elles laissèrent voir un léger
effroi. Les joues d'Antoinette s'empourprèrent; Agathe poussa même un
cri.
--Ne vous effrayez pas, mes chéries, fis-je, je ne veux point vous
gronder. J'en veux seulement à Antoinette comme à Agathe de ne pas me
montrer plus de confiance.
C'est tout ce que j'eus le courage de leur dire. Alors, de joie et de
surprise sans doute, car elles s'attendaient à une semonce, elles
partirent d'un éclat de rire. Ce fut délicieux comme un égouttis de
source mêlé à des trilles d'oiseau. Cette gaieté franche, trop ingénue
pour être coupable, acheva de m'enlever mes inquiétudes, et voyant que
je ne me fâchais pas, elles me racontèrent leur soirée, avec une vive
abondance de détails inutiles et gracieux.
--Nous nous sommes bien amusées, allez! madame, Zinga nous a appris à
faire du gâteau galeux... c'est un vilain nom, mais c'est follement bon.
On prend une livre de farine, une demi-livre de beurre et trois oeufs,
mais il faut que l'oeuf soit sans blanc, et puis vous détrempez la
farine avec du lait froid, et puis vous roulez la pâte, et puis... Ah!
je ne me souviens plus, tu sais, toi, Antoinette?
--Mais oui, seulement tu t'es trompée; on prend aussi du fromage fait,
tu ne te rappelles rien!
--Moi, je m'en moque... de la cuisine, seulement je l'aime; si vous
n'aviez pas dormi, madame, on vous en aurait donné à goûter. C'était
adorable!
--Prodigieux, ajoutait Antoinette. Ah! vous avez bien manqué.
--C'est que nous avons dansé, le soir, après le goûter, et de jolies
danses, celles des négresses. Si vous aviez vu les contorsions de Zinga,
on crevait de rire!
--On ne peut rien voir de plus drôle que la calenda!
--Et la chica! Elles se tortillent comme cela; on dirait qu'elles ont la
colique.
--Mais, mes enfants, ai-je observé, ces danses de négresses sont très
inconvenantes; j'avais défendu plus d'une fois à Antoinette de danser
avec nos esclaves; et votre mère, Agathe, a dû vous le défendre
également. Comment avez-vous pu oublier ainsi la modestie qui sied à des
jeunes filles?
--Oh! madame, s'écriait Agathe, je vous assure, ce n'était pas
inconvenant; il n'y avait que des négresses. On ne nous a pas vues; nous
étions les deux seules blanches.
Elles babillaient toujours lorsque le docteur Chiron qui se montre,
partout où il va, plus familier que le parent le plus proche ou l'ami
le plus intime, entra sans se faire annoncer, et comme les enfants, à
demi nues à cause de la chaleur, semblaient fort effarées de cette
visite matinale et cherchaient leurs chemises abandonnées pour se
couvrir, il eut un geste dédaigneux.
--C'est inutile, mesdemoiselles, dit-il après un brusque salut. A force
de voir les maux de l'humanité, je suis devenu insensible à ses grâces.
J'étais indignée de cette rusticité. J'essayai de le lui faire
comprendre.
--Comment, docteur! osez-vous dire...
--C'est la vérité, répliqua-t-il en riant comme s'il ne m'avait pas
entendue. Au vrai, j'exerce bien encore, quelquefois, mais c'est par
habitude et par hygiène. J'ai, pour cet office un des échantillons les
moins attrayants de la race esclave. De la sorte je ne crains pas les
égarements de la passion.