--Un moment je l'ai eu à mes pieds, mais je lui ai donné de tels

camouflets qu'il est allé porter ailleurs ses hommages. Tout l'argent

qu'il gaspille au Cap avec des créatures lui vient de la Du Plantier.

Mais elle est bien forcée de s'avouer plus d'une fois l'impuissance de

ses charmes, or savez-vous le moyen qu'elle emploie pour retenir dans

ses jupons un homme qu'elle dégoûte? Elle essaie d'attirer des jeunes

filles et des plus jolies à ses collations. D'abord j'ai cru que ces

réunions étaient convenables, j'y ai envoyé Agathe; on s'est permis de

tels retroussis, de tels examens, et pour parler net de telles

indécences, que ma pauvre enfant m'est revenue deux heures après être

partie, toute rouge et en larmes. La dame qui me l'a reconduite m'a dit

qu'elle avait pris sur elle de l'emmener, tant elle s'était sentie

indignée des manières de Mme Du Plantier et de Montouroy.

--Elle avait invité aussi Antoinette, dis-je, fort satisfaite d'avoir

prévu l'aventure; mais j'ai trouvé qu'il sied à une jeune fille de ne

point trop se montrer avant son mariage. Dans ces sortes de réunions il

se noue plus d'intrigues qu'il ne s'ébauche de fiançailles.

--Vous avez mille fois raison, mais soyez sûre que Mme Du Plantier vous

en veut à mort, surtout après l'espèce d'injure que vous avez faite à

Montouroy.

--Quelle injure?

--Vous l'avez mis à la porte.

--Nullement. J'ai trouvé qu'il faisait des visites trop fréquentes aux

Ingas et qu'il paraissait désirer mon absence pour être seul avec

Antoinette; j'ai prétexté quelquefois des sorties, voulant modérer son

zèle qui me semblait excessif et compromettant, mais si j'avais su quel

homme il était, je n'aurais pas manqué, je vous le confesse, de lui dire

moi-même de ne plus revenir chez moi.

--Il est pire encore que vous ne pouviez vous l'imaginer. C'est un homme

capable de tous les crimes!

Et Mme de Létang poussa un long soupir.

--Vous avez eu à vous plaindre de lui, ma chère amie?

--Certes! fit-elle d'une voix furieuse, puis changeant de ton: Il a

répandu sur moi les calomnies les plus atroces. Peut-être, hélas!

va-t-il se révéler à vous dans toute sa méchanceté. C'est lui, n'en

doutez pas, qui a inspiré la visite du capucin.

--Comme je vous remercie, ma chère bonne, lui dis-je en lui prenant les

mains, comme je vous remercie de m'avertir ainsi. Ah! j'ai toujours mis

en vous ma plus vive affection, et je vois aujourd'hui comme elle était

bien placée!

--Et croyez que je vous aime bien aussi, pauvre chère, répartit-elle en

portant ma main à ses lèvres avec une effusion qui me toucha, je ferai

tout pour vous rendre service!

--Vous avez un bon ami dans le gouverneur?

--Il me chérit comme son enfant,... c'est un père pour moi. Il m'a

connue si jeune! Mais une telle affection, qui a la caducité de l'âge,

ne peut satisfaire un coeur tel que le mien... Allez, pauvre chère,

j'ai bien aimé, mais j'ai eu des déceptions cruelles.

Et elle éclata en sanglots.

--Notre infortune est la même, lui dis-je en l'embrassant, depuis la

mort de mon pauvre mari, rien n'a égayé mon existence.

Elle me serra frénétiquement dans ses bras, et ses lèvres vinrent se

coller aux miennes; elle me prenait à pleines mains comme si elle eût

voulu s'unir à moi, et qu'elle trouvât dans cette étreinte charnelle une

consolation.

J'étais étonnée d'un attendrissement si subit. Je songeai cependant

qu'elle pouvait m'être d'un grand secours auprès du gouverneur pour

lequel,--ce n'est pas un secret,--elle a les extrêmes complaisances que

réclament des vieillards usés et libertins; j'avoue que moi-même j'étais

grisée par le parfum intense qui montait de son jupon soulevé et de son

corsage libre; tout à coup sa main m'a surprise sous les robes, par une

curiosité plus qu'indiscrète; je ne sais si ses yeux, sa bouche

souriaient alors de volupté, de raillerie ou de tendresse; mais il m'a

paru convenable de ne pas me choquer de familiarités qui, sans être

ordinaires, n'avaient d'abord rien de répréhensible, et d'y répondre

sans contrainte: puis j'ai voulu savoir si elle était aussi bien faite

que l'assurait Madame de Mauduit; la nudité mignonne de ses petites

chairs, qui sous le tulle, la gaze, et l'ampleur des robes, se tendait,

se serrait ou bâillait à mes caresses, a tenté et retenu quelques

instants ma main paresseuse comme à un jeu énigmatique et insolite. Elle

était si émue qu'elle tremblait et soupirait contre mon épaule, je me

demande si c'était toujours de douleur. J'étais, je l'avoue, heureuse de

son émotion, qui me gagnait peu à peu, bien que ses gestes plaisants

d'abord, fussent devenus d'une brutalité trop égoïste. Tout à coup, elle

eut un tressaillement, se détacha de mes bras, mit entre nous l'espace

d'une personne, rabattit sa robe dérangée d'un geste modeste, et passa

doucement la main sur son front.

--Je rêve, dit-elle.

Une lumière rouge qui venait de la galerie, éclairait devant nous les

plantes bizarres et leur donnait une apparence humaine; les cierges des

sables, les aloès, les agas, les figuiers d'Inde, apparaissaient comme

des virilités menaçantes.

A ce moment le balcon de bois qui entoure la galerie eut un craquement.

Craignant d'être épiée, je détournai la tête. Oh! la désagréable

surprise. Zinga, appuyée sur la balustrade, se penchait vers nous et

souriait. Dès qu'elle se vit découverte, elle fit une brusque volte-face

et rentra dans la maison.

--Je me suis confiée à vous, ma chère, dit Mme de Létang, j'espère que

vous ne tromperez pas ma bonne foi.

Je ne remarquai point aussitôt l'impertinence de ces paroles prononcées

d'une voix toute nouvelle pour moi. Je répliquai sur un ton de tendre

prière:

--Mon amie, défendez-moi auprès du gouverneur, je vous en aurai une

obligation éternelle.

J'ajoutai, comme si vraiment j'étais obligée de lui faire cet aveu:

--Vous ne savez pas combien j'ai besoin de votre aide!

Elle me considéra avec étonnement, sourit, et prit une allure dégagée

qui ne lui était pas ordinaire.

--Il faut appeler Agathe, dit-elle, car il est grand temps de retourner

au Cap. Je me suis bien attardée chez vous, chère madame.

Ces mots «chère madame» semblaient effacer tout ce qui s'était passé

entre nous. Agathe arriva en sueur, et la robe un peu salie; elle avait

dû s'asseoir par terre.

--Oh! que je vous gronde, dit Mme de Létang, se met-on dans des états

pareils quand on est en visite!

Nous brusquâmes les adieux qui furent cérémonieux, et je les fis

accompagner par des lanterniers jusqu'au Cap, car la nuit était fort

sombre. A leur départ je restai quelque temps seule dans la galerie,

étendue sur un sofa, gênée, amusée, troublée par le souvenir de Mme de

Létang dont l'image la plus intime me poursuivait avec insistance.

Quand j'allai me coucher, Antoinette était dans sa chambre occupée à

écrire. Aussitôt qu'elle m'a vu entrer, elle a mis brusquement la main

sur son papier et a essayé de le faire disparaître sous un livre.

--Voyons, mon enfant, lui ai-je dit, pourquoi ces cachotteries?

montrez-moi ce que vous écriviez.

Après de longues hésitations et toute rougissante, elle m'a tendu une

lettre singulière qui commençait par ces mots: «Mon ami bien aimé.»

--C'est Agathe, madame, a-t-elle expliqué, qui a inventé ce jeu. Je suis

la fiancée, elle est le prétendu, et nous nous écrivons l'un à l'autre,

pour rire!

--Voilà un jeu, dis-je, tout à fait contraire aux bienséances, et je

vous prie, ma chère enfant, de le laisser à l'avenir à votre amie.

Qu'elle s'écrive et se réponde elle-même, autant qu'il lui plaira. Pour

vous, je vous défends un pareil amusement.

J'étais fort contrariée, et il me venait des soupçons qu'il m'était

difficile d'écarter. Au risque d'instruire la jeune imagination

d'Antoinette, je ne pus me défendre de lui demander l'emploi de sa

journée.

--Qu'avez-vous fait avec Agathe?

--Oh! madame, figurez-vous qu'elle a absolument changé d'idée; l'autre

jour elle ne pouvait pas sentir M. de Montouroy, et maintenant elle lui

embrasserait ses chaussures. Elle me dit que je devrais l'épouser.

--Et naturellement vous avez écouté votre amie, comme toujours, fis-je

vivement pour l'éprouver.

--Oh! madame, vous savez combien je déteste cet homme-là. Je n'ai pas

changé de sentiment. J'ai dit à Agathe qu'elle pouvait le garder pour

elle, s'il lui plaisait tant; mais elle ne cessait de me vanter ses

qualités comme si elle eût répété une leçon de sa maman.

--Voilà qui est extraordinaire! m'écriai-je, puis la prenant dans mes

bras et l'embrassant de toute ma force: Mon enfant, ma chère enfant, lui

disais-je, je vous prie, ne me cachez rien et aimez-moi un peu. Si vous

saviez comme je vous aime moi-même et quel malheur ce serait pour moi de

vous quitter. Je n'ai que vous au monde.

Elle avait, tandis que je l'étreignais, des yeux étonnés, puis

indifférents; elle est si neuve, si ignorante de la vie, me disais-je

d'abord, elle ne peut deviner toutes les exigences de l'amitié! et

pourtant cette froideur me devint infiniment douloureuse. Tout à coup

j'eus honte de moi-même, je m'en voulus d'étreindre ce petit corps frais

et intact, avec ces mains encore souillées d'attouchements bêtes et

inutiles. Et je la quittai en pleurant, blessée de la trouver si

insensible.

Je souffrais à cause d'elle et elle ne le savait même pas! A un amant

impitoyable, j'aurais du moins l'ivresse d'avouer mon sacrifice. Elle ne

pouvait me comprendre.

Zinga me rejoignit au moment où j'allais m'étendre sur mon lit.

--_Maîtress, pa veni, pimigno Létang._ (Maîtresse, c'est inutile que je

vienne, puisque tu aimes mieux la Létang.)

Je ne lui ai pas répondu, mais je crains d'irriter sa jalousie. Je

tenais cette misérable par les caresses. Ah! comme j'ai été dupe

aujourd'hui, et dans quel piège grossier suis-je tombée!

Oui je le vois à bien à présent: malgré ce que Mme de Létang m'a conté

sur Montouroy, elle l'aime toujours; persuadée qu'Antoinette est riche,

elle espère me détacher de mon enfant et la décider à se réfugier chez

elle, pour la marier à cet homme qui, d'après ce qu'elle m'a laissé

entendre, ne cherche que l'argent. Elle pense que ce mariage lui donnera

un nouvel ascendant sur Montouroy et lui rendra son amour. Quant à

Antoinette, elle la sacrifie sans remords, avec sa fortune.

Dire que j'ai pu me fier à cette femme et que j'avais songé un instant,

à unir Antoinette à ce gredin!

Ah! que cette journée est affligeante. Il me semble que j'ai perdu

considération, honneur, et que ma chère Antoinette n'est plus à moi.

Elle paraissait, l'autre soir, m'être si attachée! Agathe lui a-t-elle

dit du mal de moi? Je tremble que Zinga ne lui raconte la mort de Mme

Lafon.

Canaille! si tu en avais l'audace, je te tuerais!

Mais non, Antoinette n'a que l'indifférence de son âge. Je dois la

surveiller davantage, l'amuser, lui donner mille plaisirs. Il faudra

bien qu'elle m'aime.

Surtout j'aurai l'oeil sur mes ennemis.

* * * * *

Par une soirée étouffante, nous étions tous réunis dans le salon des

jalaps: Mme de Létang, Agathe auprès d'Antoinette, Mme Du Plantier, le

docteur Chiron, l'abbé de La Pouyade et moi. De la galerie vitrée dont

les volets viennent d'être retirés, nous pouvons découvrir la mer que le

ciel, couvert de lourds nuages, a subitement assombrie et qui nous

étreint de la menace infinie et obscure de ses vagues. Elles sont

confondues en une montagne mouvante qui s'avance lentement vers nous,

qui brille ici de l'éclat dur d'un métal en fusion, et là-bas, jusqu'à

l'horizon, se creuse, plonge en une profonde vallée de ténèbres. Au

large, dans l'immensité, un lac glauque, lumineux et tranquille semble

dormir.

--Regardez donc, ma chère amie, dit Mme Du Plantier, cette admirable

clarté d'émeraudes. Cela me rappelle la jupe que je portais au bal du

gouverneur. Vous la voyez, ma chère, cette toilette qui m'avait été

envoyée de Paris?... le bas de la robe en crêpe blanc, la jupe vert

d'eau, couverte de crêpe rayé en paillon d'argent. La couturière de la

reine l'avait faite pour la comtesse de Chimay qui l'avait trouvée trop

chère, et comme j'ai absolument sa taille, c'est à peine s'il y avait eu

besoin de quelques retouches.

Mme Du Plantier parle en se rengorgeant avec un jeu bien amusant de

mentons, dont les uns ont l'air de crever, tandis que d'autres en

dessus ou en dessous naissent et grandissent.

--Ma toute belle, lui dis-je, au prochain bal du gouverneur, vous

devriez vous déguiser en paon. Cela vous irait à ravir.

--Vous croyez? a-t-elle répondu, sans comprendre.

Antoinette regardait à une fenêtre; elle avait le haut du corps un peu

penché, et ses hanches s'arrondissaient gracieusement dans l'embrasure;

cette petite sèche, maigriotte d'Agathe s'est approchée, lui a claqué

puis pincé la fesse, tandis qu'Antoinette se retournait vers elle,

souriant, se défendant, rougissant.

--Oh! maman, viens donc voir, Antoinette qui n'a rien sous ses jupes.

Moi aussi, je ne mettrai plus de chemise. Ce sera plus frais.

Mais Mme de Létang s'abandonnait toute à une contemplation qui semblait

être pour elle des plus agréables, à en juger par le mouvement de ses

narines, son sourire enivré, le vague de son regard. Elle considérait

les cacaoyers du jardin, dont les fleurs fines et abondantes formaient

sur le lisse feuillage comme une neige légère; puis, se tournant de

l'autre côté de la galerie, elle respirait les odeurs de jasmin qui

montaient des plantations. Je la contemplais: plus mince encore que sa

fille, avec des yeux énormes aux paupières en deuil, elle semble ruinée

par la passion. Son confident ordinaire, l'abbé de la Pouyade, jeune et

vieilli, tout en aspirant par une paille sa raisinade, ramène à chaque

instant sur sa culotte les longues basques de son habit, comme pour

cacher les merveilleuses jarretières en or ciselé, ornées de rubis qu'on

lui voit porter depuis quelques jours, et qu'on prétend être un cadeau

d'une pénitente. Derrière nous, à l'oreille de l'abbé qui ne l'écoute

pas, le docteur Chiron parle sans trêve, chassant, de pli en pli, dans

son gilet aux broderies ternies et à la soie tachée, le tabac qu'il

laisse fuir entre ses doigts, en se chargeant le nez.

Nous avions les nerfs un peu irrités par l'approche de l'orage et

l'odeur entêtante qui montait du jardin; Mme de Létang caressait les

cheveux de sa fille qui, serrée contre Antoinette, se livrait à des jeux

de mains si inconvenants que je me disposais à intervenir et à rappeler

une mère à cette vigilance qui est le premier de ses devoirs. Soudain,

derrière l'habitation, un cri s'éleva, perçant, exhalant quelque extrême

douleur, et nous fit tous tressaillir.

Ce cri, suivi de beaucoup d'autres, nous annonçait qu'on châtiait

quelque jeune esclave. La voix qui le poussait et qui était évidemment

une voix de petite fille, lançait une sorte de bêlement si bizarre

qu'Agathe de Létang, qui n'a pas l'âme bien pitoyable, surprise et

amusée, éclata de rire. Pour une fois et sans raison, ainsi qu'il arrive

toujours, Mme de Létang, abandonnant tout à coup cette indulgence

maternelle, dangereuse d'ordinaire, mais ici bien excusable, souffleta

par deux fois Agathe, et comme la pauvre enfant, les yeux en larmes et

rouge de honte, se levait pour quitter le salon et pleurer à son aise:

--Prenez exemple sur votre jeune amie, lui dit sa mère, je suis sûre

qu'elle a horreur de votre cruauté.

--Oh! répliqua Antoinette, j'admets qu'on frappe les vieux esclaves,

mais cela me révolte qu'on maltraite les tout petits.

--Je croyais, ma chère amie, me dit Mme Du Plantier, que, chez vous, on

ne châtiait plus les esclaves?

--Ma toute, belle, fis-je à cette remarque obligeante, je ne vais pas

soigner vos victimes, permettez-moi donc d'être seule à m'occuper des

miennes; je suffis sans effort à cette tâche, d'autant mieux que je ne

les aime pas assez pour me donner la peine, comme vous, de les envoyer

en paradis.

Mme Du Plantier avait eu dernièrement des ennuis pour avoir tué, ou du

moins contribué par un supplice horrible à faire mourir l'un de ses

nègres: tout le monde s'accorde à dire que, sans sa liaison avec le

gouverneur, elle aurait subi une condamnation. Cependant, c'est à peine

si ma répartie la blessa: elle est grasse, elle aime son repos, et

laisse passer les impertinences sans y répondre. Elle se contenta de

hausser légèrement les épaules, de baisser les yeux d'une façon

innocente, et de battre l'air plus vivement de son éventail.

--Ces cris sont insupportables! fit à demi-voix l'abbé de la Pouyade.

--Croyez bien, monsieur l'abbé, lui dis-je, que je ne suis point la

cause de cette barbarie; j'ai rarement ordonné un châtiment, cela me

répugne; j'abandonne d'ailleurs tout le soin de ma propriété à mon

commandeur.

--Un mulâtre, n'est-ce pas? demanda le docteur Chiron.

--Oui, c'est un homme instruit, fort honnête. On dit même que son père

était un riche négociant.

--Le père d'Obalukun?

--Qu'est cela, Obalukun?

--Mais votre commandeur!

--Il s'appelle Joseph Figeroux-Larougerie.

--Pour vous, madame, mais les noirs l'appellent Obalukun. Figeroux a

pris le nom de son ancien maître, un négociant de Bordeaux. Son père a

été domestique en France.

--Vous le connaissez donc bien?

--Trop, madame... Oui! Et puisque l'occasion s'en présente, permettez à

votre vieux docteur d'être sincère: vous avez, dans cette plantation,

des êtres que je tiens à vous signaler comme les plus dangereux, non

seulement pour vous, mais pour la colonie.

--Il est bien certain que Mme Gourgueil est trop bonne, dit Mme Du

Plantier d'un ton aigre.

--Trop confiante, ajouta Mme de Létang. Cependant je crois volontiers

que le docteur exagère.

--Et en quoi donc, madame, je vous le demande? La plantation des Ingas

est éloignée de la ville. Quelle défense auriez-vous contre vos

esclaves, s'il leur prenait fantaisie de se révolter?

--Pourquoi se révolteraient-ils, mon Dieu! observa l'abbé. Ne sont-ils

pas heureux ici?

--Heureux, dit le docteur en souriant, permettez-moi d'en douter; la

petite voix que nous entendons encore maintenant, et qui a fait rire

Mlle Agathe tout à l'heure, ne chanterait pas sur ce ton-là, si elle

éprouvait réellement de la félicité.

--Mais il faut bien battre les noirs de temps à autre, pour leur

décrasser la peau! D'ailleurs, je voudrais savoir qui ne les bat pas à

Saint-Domingue!

--C'est que justement ils sont peut-être fatigués d'être battus.

--Voilà le docteur parti sur sa corvette favorite, l'expédition n'est

pas près d'être terminée!

--Ah! plût au Ciel!...

--Le docteur invoque le Ciel auquel il ne croit pas, observa l'abbé.

--Il faut bien parler votre langue, monsieur. Tout ce que je voulais

dire, c'est que je désire vivement que mes soucis soient vains et mes

paroles insensées.

--Alors vous pensez, dit Mme de Létang, qu'une révolte au Cap serait

possible?

--Non seulement je la crois possible, mais inévitable.

--Vous avez trop lu Diodore, mon cher docteur, dit l'abbé qui cessa

enfin de siroter sa raisinade. Seulement nous ne sommes pas à Syracuse,

mais au Cap, colonie française. Nous ne sommes pas païens, mais

chrétiens. Ne confondons pas des époques qui n'ont aucun trait commun.

Vous ne pouvez comparer en effet aux infortunés esclaves du

paganisme--plus malheureux, plus maltraités que des bêtes

domestiques,--des êtres qui reçoivent le baptême et les autres

sacrements, qui peuvent participer aux joies et obtenir les consolations

de tous les chrétiens et qui, s'ils font le bien, jouiront avec nous du

bonheur éternel. Ce sont nos égaux après tout. Que nous leur enseignions

parfois la vertu et la civilisation avec quelque rudesse, je ne le nie

point: nous ne sommes pas parfaits, ni eux non plus. Nous sommes des

hommes.

--Puisque vous n'êtes que des hommes, il fallait agir en hommes. Vous

pouviez être bons avec les noirs si vous en aviez le désir, mais vous

deviez vous garder de leur attribuer des droits que vous étiez décidés à

ne jamais reconnaître.

L'abbé eut un mouvement d'indignation.

--Comment, à ne jamais reconnaître? Est-ce que Mme de Létang n'a pas un

hospice pour ses femmes malades? je l'ai visité, moi qui vous parle,

j'en ai admiré la propreté, l'excellente disposition; j'ai loué la

prévoyance délicate qui avait si bien secondé l'architecte. D'autres

hospices vont se construire.

--Ah! fit Mme de Létang avec ennui, car elle tient à garder le monopole

de son originalité.

--Oui, une jeune Anglaise mariée à un Français a le dessein de vous

imiter... Oh! je sens que la religion fait de grands progrès. C'est

incontestable. Ainsi on ne voit plus à Saint-Domingue les atroces

exécutions dont j'ai été témoin dans mon enfance; les moeurs

s'adoucissent.

--Dites que les nerfs s'affaiblissent, ce sera plus vrai. On est aussi

cruel, on l'est même plus qu'autrefois. Seulement on tient à proclamer

son bon coeur, sa charité, son humanité. De la sorte on peut tout se

permettre. Vos âmes vous paraissent si belles, mesdames, quand vous les

regardez, que vous n'avez plus souvenir de ce qu'ont fait vos mains, ces

inconscientes!

--Docteur, je vous prie, m'écriai-je, cessez cet entretien; vous blessez

ces dames.

--De grâce, ma bonne, laissez-le divaguer à son aise, il nous

divertirait.

Le docteur s'était levé, la face légèrement congestionnée; il s'approcha

de la fenêtre pour respirer un peu d'air, mais l'atmosphère était

toujours étouffante; alors il s'éventa, et ses cheveux blancs, qu'il

porte arrangés en perruque, s'agitèrent autour de son front et lui

firent comme une auréole burlesque. Après s'être promené quelques

minutes silencieusement, les mains croisées sur son ventre qui formait,

sous l'habit serré, de larges bourrelets de chair, il demanda, à

brûle-pourpoint:

--Enfin, madame Du Plantier, avez-vous envie de recevoir des coups de

fouet?

--Seigneur mon Dieu!

--Et vous, mademoiselle Antoinette, vous plairait-il d'éventer une

négresse, accroupie à ses côtés?

--En vérité, dit Mme du Plantier, je crois que le docteur est devenu

fou.

--Non, mesdames, je ne suis pas devenu fou. Je dis des choses très

sensées au contraire. Vous avez eu les beaux rôles assez longtemps.

Puisque vous avez proclamé l'égalité de tous les hommes, il est logique

que vos noirs jugent bon à présent de prendre votre place et de vous

donner la leur.

A ces paroles, les dames et l'abbé se regardèrent en riant et en

secouant la tête.

--Je ne vois pas, fis-je, quel rapport tout cela peut avoir avec mon

commandeur.

--Je vous parlerai de cet homme plus tard, répliqua le docteur: quand

nous serons seuls.

--Docteur, vous manquez de respect à M. l'abbé, à ces dames et à

moi-même. Nous sommes ici entre amis.

--Raison de plus pour ne rien dire!

--Antoinette va sortir, si vous l'exigez.

--C'est inutile. Plus tard vous saurez quel est l'homme et aussi quelle

est la femme en qui vous avez mis votre confiance.

--Cette pauvre Zinga! s'écria Antoinette.

--Justement, mademoiselle, cette pauvre Zinga.

--Vous allez encore l'accuser, vous! je ne vous aimerai plus.

--Tant pis. On n'est pas toujours récompensé du bien que l'on peut

faire. On se résigne.

--Enfin, docteur, on n'accuse pas sans raison. Vous ne pouvez plus vous

taire!

--Ce que j'ai à vous dire ne regarde que vous. Je puis cependant vous

citer un trait de vos fidèles serviteurs. Connaissez-vous Samuel Goring?

--Oui, dit l'abbé, et bien qu'il ne pratique pas notre religion, c'est

un excellent homme.

--C'est un quaker, dit dédaigneusement Mme Du Plantier, tandis

qu'Antoinette et Agathe, qui avait essuyé ses larmes, répétaient en

riant: «Couacre! Couacre!»

--Attendez un peu avant de le juger, continua le docteur. Samuel Goring,

sous prétexte de soigner les noirs malades, d'instruire les enfants,

d'annoncer à tous l'Evangile, leur prêche la révolte contre leurs

maîtres.

Ce fut un cri d'indignation.

--Mais c'est un maître lui aussi! Qu'aurait-il à gagner à une révolte?

--Peut-être, continua le docteur, son orgueil se flatte-t-il de

l'apaiser et de la dominer. Peut-être n'écoute-t-il que sa haine de

pauvre contre votre luxe, son animosité hautaine contre vos plaisirs!

--Et que peut avoir de commun Samuel Goring avec Joseph Figeroux?

Les Nuits chaudes du Cap français · 第 3 / 12 段