fantaisie, elle étendit mes jambes que je lui abandonnai, et son bouquet
de plumes courut par tout mon corps, me causant une impression de
fraîcheur voluptueuse. Elle connaît bien les faiblesses de ma chair et
s'égaie à les flatter. Malgré moi, j'approchais mes seins aux caresses
des plumes, ou je dénudais mon ventre, ou bien encore, retournée, le
visage couvert de ma chevelure dénouée, honteuse à peine, je lui offrais
tous les secrets de mon corps; et, sans fin, les ailes duveteuses, d'une
touche lente, effleuraient ma peau, ou l'irritaient d'un coup brusque,
pour la calmer presque aussitôt d'un baiser lascif et attardé aux creux,
aux retraits frémissants de mon être. Elle choisissait comme à dessein
les replis minces, qui ne défendent point contre le plaisir, les caches
sombres et impures dont l'unique protection est le mystère. Elle y
égarait ses plumes, elle y glissait les doigts, et tombant à genoux
comme ivre, elle posait là tout à coup un baiser ardent qui répandait
une glace dans mon sang enflammé, puis me soulevait et m'anéantissait
de jouissance. Alors, les yeux sans lumière, brisée, prête désormais
pour la douce mort du sommeil, je tendais désespérément les bras vers
elle, afin de demander une grâce que je n'osais implorer de mes paroles.
Mais, insensible ou impitoyable, elle éclatait de rire et continuait ses
féroces dévotions.
Enfin je m'arrachai au plaisir, je me redressai, et la repoussai, elle
et son bouquet de plumes, de mes bras tendus.
--Va-t'en! Va-t'en!
Elle cessa ses jeux câlins, mais, sans pour cela, vouloir s'éloigner.
Elle se tenait immobile devant moi, les mains aux hanches; je sentis
qu'elle voulait et n'osait pas me parler.
--Allons, qu'as-tu?
--_Maîtress_, fit-elle, _mo guen kichoz pou dili_. (Maîtresse, j'ai
quelque chose à te dire.)
Mais elle hésita encore, bien que pourtant elle ne soit pas timide. Il
fallut la presser. Mes yeux, mes gestes la décidèrent enfin.
--_Maîtress, oun blang vini jodi._ (Maîtresse, un blanc est venu
aujourd'hui.)
--On est venu me voir! Et tu ne m'as pas prévenue?
--_No, Es, zot-oulé, diti, fé wé la démiselle?_ (Non, je ne t'ai pas
prévenue. «Pourrai-je, dit-il, voir la demoiselle?»)
--Comment! un inconnu a osé venir demander Antoinette! Ce n'était pas M.
de Montouroy?
--_No, pas mouché Montouroy, oun bel._ (Non, pas M. de Montouroy, un
plus bel homme.)
--Et tu ne l'as pas reçu au moins. Tu n'as rien dit à Antoinette?
--_No, lo ye rivé la kaz, diti._ (Non, il reviendra à la maison, a-t-il
dit.)
--Eh bien, tu entends: s'il reparaît ici, tu m'avertiras. Je veux
apprendre à vivre à cet insolent. Et puis, écoute encore: M. de
Montouroy reviendra demain, eh bien, tu ne le recevras pas.
--_Mouché Montouroy!_ s'écria Zinga en feignant une profonde surprise.
--Oui, M. de Montouroy. Il venait beaucoup trop de monde ici, j'y mets
ordre. Allons, Zinga, retirez-vous à présent.
Mais avec un empressement exagéré et comme une exubérance d'affection,
Zinga s'est encore agenouillée devant mon lit et m'a couvert les mains
de baisers. Puis, dénouant tout un côté de sa candale[1], elle m'a
montré des pièces d'or.
[1] Jupe très large et courte qui s'arrête au-dessus du genou.
--_Es zot-oulé vandé mo to lang._ (Voudrais-tu me vendre ta langue?)
Je ne pus me retenir de rire; alors Zinga, vivement choquée de ma gaîté,
m'exposa très gravement son projet.
--_Savé li, savé cri ké to!_ (Je veux savoir lire, savoir écrire comme
toi!)
--Demain, lui dis-je en plaisantant, demain nous penserons à t'acheter
une langue.
Elle a noué de nouveau ses louis dans sa candale et est partie toute
joyeuse, pleine de confiance, non sans m'avoir de nouveau baisé les
mains.
Savoir lire, savoir écrire, est-ce bien utile pour une esclave? Et
pourquoi Zinga a-t-elle si grande envie de s'instruire? Est-ce pour
m'adresser cette demande qu'elle est entrée chez moi? Est-ce pour
m'avertir de cette visite, lorsque tout le jour elle me l'a laissée
ignorer? Plus je songe à cette fille, plus je suis inquiète.
J'ai bien pu subir ses caresses brutales, mais je la hais, je hais son
sourire faux, je hais son odeur huileuse dont mon lit est encore tout
imprégné. Ce soir une tache immonde souillait sa jupe, et cependant je
l'ai laissée s'approcher de moi avec sa puanteur, sa saleté, et toute
l'horreur secrète de son être, plus repoussante encore par ce que l'on
devine que par ce que laisse voir son corps. Comment donc ai-je pu la
trouver belle et quelle est aujourd'hui ma lâcheté, pour la craindre et
ne pas oser, une bonne fois, l'éloigner à jamais!
Il me semble que si elle n'était pas là, je retrouverais la paix, je me
sentirais réconciliée avec Dieu, et l'innocence d'Antoinette me rendrait
moi-même innocente ou du moins meilleure... La chère enfant! je tremble
quand je songe que sa grâce l'expose à tant de séductions misérables...
Que lui voulait aujourd'hui cet inconnu?
* * * * *
Ce que j'ai surpris, ce qui m'est arrivé aujourd'hui, me remplit
d'inquiétude. Je crains, en voulant être trop habile, d'avoir manqué de
prudence. Il y a tant de corruption et de méchanceté dans cette société
du Cap qu'il faut à chaque instant me défendre et défendre Antoinette.
Le vice et l'envie nous entourent. La grâce d'une enfant et un peu de
fortune, il n'en faut pas davantage pour irriter toutes les convoitises.
Si Zinga voulait être silencieuse, mais elle est mariée! Je sais bien
qu'elle me caresse peut-être avec plus de plaisir que son mari. C'est un
commandeur si rude, par ses façons lourdes, son embonpoint embarrassant,
sa face épaisse de mulâtre! Quand il n'effraie pas, il provoque au rire
plus qu'à l'amour. Il ne paraît d'ailleurs pas moins brutal avec sa
femme qu'avec ses esclaves. Je crois qu'il m'est dévoué, et pourtant ce
matin, en entrant chez eux à une heure où ils ne m'attendaient point,
j'ai surpris une singulière conversation. Ils me tournaient le dos et
étaient si occupés de leur causerie qu'ils ne m'ont pas entendue.
--Pourquoi trahis-tu les tiens? disait-il, pourquoi ne me montres-tu pas
plus de confiance? Tu oublies qu'en obéissant à ce blanc, en lui
remettant ce qu'il veut, ce qui t'est facile, tu sers ta race et tu
t'enrichis avec moi.
--_Guen, Zami_ (ma richesse, c'est mon amour), a-t-elle répliqué.
--C'est à moi que tu oses dire cela? s'est-il écrié en levant sa large
paume.
Elle a éclaté de rire.
--_Pa jwé! zami. Si li kré li pa bon pou a rien, mo ke tout fen mo fen,
mo che, mo pran viand di mo voezen._ (Ah! ah! tu prends ça pour une
insulte. Tu ne crois donc pas avoir de quoi être aimé? Alors, si ça ne
te gêne pas, il faut bien que j'en aime un autre.)
--Cours donc, coquine, puisque tu as le diable au cul, mais je veux
savoir si _l'argent existe_.
--_No savé._ (Je ne sais pas.)
--Tu le sais, et tu me le diras...
J'ai eu tort d'interrompre cette dispute. J'aurais appris si Zinga a
fait à son mari quelque confidence au sujet de Mme Lafon et de l'argent
que j'ai chez moi. Mais que signifie cette phrase de mon commandeur: «Tu
sais bien qu'en obéissant à ce blanc, en lui remettant ce qu'il
veut...»? Quel est ce blanc? que veut-il? Zinga et son mari m'ont paru
tous deux fort troublés à ma vue.
Si alarmantes que soient pour moi ces paroles, divers tracas, cette
après-midi, sont venus me les faire oublier, tracas qui sont dus, je
crois bien, à la malveillance jalouse de deux amies. Je veux fixer tout
cela dans ce journal, j'y réfléchirai ensuite plus aisément et
j'aviserai mieux aux moyens de lutter contre mes ennemies secrètes et de
protéger ma chère enfant.
J'étais allée visiter avec Antoinette le moulin et la sucrerie. Nous ne
ferons la grande récolte qu'après la Saint-Jean, mais nous voulions voir
si le moulin fonctionnait bien, et je fis couper des cannes de repousse
de l'année dernière, qui étaient déjà mûres. J'expliquais à Antoinette
le système du moulin, comment les deux bras tirés par une paire de
chevaux, mettent en branle l'arbre qui, à son tour, active le jeu des
trois gros tambours entre lesquels les négresses font passer les cannes
pleines, puis les bagaces.
Mme de Létang arriva, en compagnie de l'abbé de la Pouyade, vêtus l'un
et l'autre avec une élégance telle qu'on aurait dit qu'ils allaient en
visite de cérémonie.
Mme de Létang portait une robe de taffetas, chiné à raies vertes, bordée
de blonde d'Alençon, relevée sur un jupon de taffetas rose, bordé
également de dentelles; son fichu très ouvert et à peine noué par des
ganses de soie roses laissait voir entièrement sa gorge. Une anglaise
amadis, à grands pans, lui faisait une taille d'une finesse exagérée sur
ses énormes paniers, une boucle de brillants fermait sa ceinture et une
autre pareille retenait sur son chapeau jardinière une touffe de plumes
blanches.
Je sais qu'elle a de beaux yeux noirs quoique un peu bêtes, des dents
petites et bien taillées, encore qu'elle les montre trop souvent; et,
malgré une prétention insupportable, de la physionomie, un air
langoureux qui plaisent; je sais aussi que Mme de Mauduit, qui l'a vue
se baigner nue, dit qu'elle a le corps bien fait, mais Mme de Mauduit
aurait-elle du goût et de la vue, et Mme de Létang serait-elle la plus
belle des femmes, est-ce une raison, pour s'habiller de la sorte quand
on va voir une amie et visiter un moulin? Toute cette coquetterie est
d'un fâcheux exemple pour Agathe, qui l'accompagnait, d'autant plus
qu'Agathe, habillée elle-même d'une simple robe de mousseline, devait
être jalouse de sa mère. Comme je faisais mes compliments à Mme de
Létang sur sa toilette, elle s'est retroussée pour me montrer son
jupon. L'abbé de La Pouyade était présent, elle n'a manifesté pourtant
aucun embarras; je dois ajouter que l'abbé ne laissait voir non plus
aucune gêne, et donnait son avis sur la coupe du jupon comme une
marchande de modes; je remarquai seulement un sourire malicieux sous son
nez en bec de corbeau qui semble fureter partout.
Ces manières déplacées non seulement sont nuisibles pour la réputation,
mais elles ont causé un accident des plus préjudiciables au moulin. Une
négresse travailleuse et excellente ouvrière, nommée Jacqueline, voyant
paraître une si belle toilette, n'a pu s'empêcher d'y prêter attention;
or Jacqueline était justement occupée à pousser des cannes entre les
tambours; comme les paquets qu'apportent les cabrouetières sont
quelquefois assez gros, il faut les pousser avec force pour qu'ils
s'introduisent entre les tambours; distraite par Mme de Létang,
Jacqueline riait avec un sourire envieux à ces façons de petite
maîtresse quand, tout à coup, son bras s'est trouvé engagé entre les
tambours. Avec une rapidité effroyable, nous l'avons vue se jeter,
disparaître entre les pressoirs; un cri perçant s'est fait entendre puis
un horrible hurlement étouffé par le ronflement de la machine, le
clic-clac des fouets, le trot des chevaux: le moulin tournait alors à
toute vitesse.
--Arrêtez-donc, voyons, brutes! ai-je crié à Berchoux et à Canqueteau,
les deux nègres conducteurs qui poussaient les attelages au lieu de les
arrêter comme s'ils n'avaient rien vu de l'accident.
Il était trop tard; les tambours avaient entraîné la malheureuse; le
corps avait suivi le bras; un filet de sang qui coulait du moulin et je
ne sais quelle bouillie qui engluait les cylindres étaient tout ce qui
en restait. Quant à la tête, coupée violemment par les dents
d'engrenage, elle s'était détachée du tronc et était tombée hors du
moulin. Les yeux, agrandis par le désespoir, l'épouvante, une douleur
excessive, la langue collée à la lèvre inférieure; la bouche qui
s'ouvrait comme pour crier, tout le visage révélait l'atrocité du
supplice.
L'abbé de La Pouyade s'est approché et faisant le geste de la pénitence:
--_Ego te absolvo, in nomine Domini._
--Qu'est-ce qu'il y a? a demandé Antoinette qui tournait la tête vers
les cabrouets chargés de cannes que les négresses ramenaient des champs.
--Rien, mon enfant, ai-je répondu, car je voulais l'éloigner de ce
répugnant spectacle; mais il a fallu que cette sotte d'Agathe lui apprît
l'accident:
--C'est une négresse qui vient de se faire couper la tête.
Mme de Létang s'est alors approchée, ramenant contre ses pieds sa robe
et son jupon et les relevant un peu de crainte que le sang qui coulait
du moulin ne les tachât, elle s'est mise à examiner avec curiosité la
tête de la morte.
--C'est affreux! a-t-elle fait, comme ces esclaves sont imprudentes!
--Faut-il continuer? a demandé Robert, le mulâtre qui remplaçait mon
commandeur alors absent.
--Faites porter par des négresses la tête de Jacqueline dans sa case,
lui ai-je répondu, on l'enterrera demain, et continuez le travail.
--C'est que l'un des conducteurs est son mari.
Berchoux, en effet, avait épousé Jacqueline l'année dernière, mais
l'accident ne l'émouvait guère; toujours assis sur la volée qui termine
le bras du moulin, le fouet à la main, prêt à activer ses chevaux, il
conservait un visage impassible.
--Vous le ferez fouetter ce soir, m'écriai-je, indignée de cette
indifférence; oui! vous le ferez bien fouetter, pour lui apprendre à
arrêter son attelage quand on le lui commande. C'est son insouciance
impardonnable qui est cause de cet accident.
L'abbé de La Pouyade me dit alors à mi-voix:
--Ce n'est pas un accident, mais un crime.
Et comme nous le considérions avec effroi:
--Vous vous rappelez que Berchoux s'était marié contre son gré, et par
ordre de Mme Du Plantier, continua-t-il. Cette malheureuse Jacqueline se
plaignait de l'abandon où la laissait son mari; or, voici ce que j'ai
appris récemment. Berchoux et votre autre conducteur avaient les
moeurs ordinaires des nègres musulmans; ils délaissaient les femmes
pour un commerce infâme. Et comme Jacqueline menaçait de les dénoncer,
ils ont aidé le moulin à l'écraser, quand ils pouvaient si aisément
arrêter les chevaux, empêcher que les tambours ne vinssent presser tout
le corps. Sans eux, Jacqueline aurait eu le bras coupé, mais on aurait
pu lui sauver la vie.
--Les misérables! dis-je. Quand je pense que c'est Mme Du Plantier qui
me les avait vendus et en me donnant les meilleurs renseignements!
Fiez-vous donc à vos amies.
--Cette bonne Mme Du Plantier! reprit Mme de Létang avec un sifflement.
--C'est tout simple, dit l'abbé de La Pouyade. Avec ces nègres
sodomites, elle craignait d'avoir des ennuis.
--Elle préférait que je les eusse à sa place.
--Et qu'allez-vous faire de ces deux nègres, madame? demanda l'abbé. Les
dénoncer au Conseil colonial?
--Je vais bien les sangler, ce soir... et j'espère qu'ils se corrigeront
de ce vice exécrable, mais je vous prierais, monsieur l'abbé, et vous,
ma chère amie, de ne point parler de cette aventure, qui pourrait me
causer les plus grands dommages.
Pourquoi en effet les dénoncer au Conseil?
C'est assez de perdre une bonne négresse, sans encore me priver de deux
ouvriers qui sont d'excellents travailleurs.
Mais il était dit que cette journée ne m'apporterait que des ennuis.
Nous allâmes à la sucrerie, et après que Mme de Létang se fut amusée à
voir courir les nègres, comme des démons, autour des chaudières noires,
bouillonnantes et sifflantes, et des fourneaux embrasés et crépitants,
nous fîmes mettre aux fers deux esclaves qui avaient été pris à voler du
sucre; puis nous pénétrâmes dans le magasin, et c'est ici que l'employé
se montra d'une suprême maladresse. Mme de Létang est trop absorbée par
sa toilette, les fêtes, toutes les frivolités du monde et l'abbé a
coutume de placer la vie trop haut, et il se croit trop près du ciel,
pour rien comprendre aux usages du commerce. Il était donc inutile de
les leur faire connaître. Mais l'employé, sottement, s'est mis à leur
décrire la vente. Il est vrai qu'avec une insistance et une curiosité
très indiscrète, qu'expliquerait seul le désir de vérifier d'odieuses
médisances, Mme de Létang, l'abbé et jusqu'à Agathe le pressaient de
questions. Pour compenser les pertes inévitables causées dans la récolte
et la fabrication par les négligences, les maladresses ou les vols des
noirs, il est admis que dans une vente importante ou lorsqu'on fait
affaire avec un négociant inconnu, on change le fond de quelques-unes
des barriques qu'il vous a fournies, et on le remplace par un bois plus
lourd et qui, pesant davantage, permet d'y mettre moins de sucre; ou
bien, on remplit la barrique à plusieurs reprises, de telle sorte que
le premier sirop s'étant refroidi, les sirops qu'on verse ensuite se
figent et se condensent, ce qui donne tout de suite un poids
considérable. Je sais bien que cela enlève au sucre un peu de sa finesse
mais à part des experts, je ne connais guère de gens qui puissent
s'apercevoir de ce procédé, je le répète, tout naturel. L'abbé de La
Pouyade ne s'en est pas moins permis, à ce sujet, une plaisanterie.
--Quand le bon Dieu vous demandera de goûter votre sucre, madame, prenez
garde de vous tromper de barrique.
--Oh! il est avec le ciel des accommodements, a repris Mme de Létang, et
même avec la terre d'ailleurs, quand on est jolie femme.
--Vous le savez sans doute mieux que moi, ma chère, ai-je répondu sur le
même ton.
Nous sommes tous sortis de la sucrerie de fort méchante humeur, et le
spectacle qui nous attendait, n'était point pour nous réjouir. Le
commandeur, qui était de retour, avait fait aligner une vingtaine de
jeunes négresses, dans le jardin, à quelques pas de la maison, et un
Frère des Missions les examinait une à une, leur touchant le ventre, du
bout des doigts, collant l'oreille sur leur abdomen, en des mouvements
répétés et indécis.
--Qu'est-ce que signifient toutes ces façons? m'écriai-je. Voulez-vous
me l'expliquer, mon frère?
Le petit capucin, qui avait les yeux enfoncés sous d'épais sourcils
roux, un profil pointu dur et sans barbe, m'adressa d'un coup de tête
vif, un salut dédaigneux qui me donna l'envie de le faire jeter sur la
route: les jeunes négresses, derrière lui, riaient, chuchotaient, se
pinçaient le derrière ou se heurtaient du coude. Une grosse, courte, qui
était certainement enceinte, immobile, promenait sur nous des yeux
ahuris.
--Madame, dit le capucin, d'un ton apitoyé et solennel, comme s'il
allait m'annoncer un malheur, on a rapporté à l'hôpital que vos noirs ne
se conduisent pas selon les règles de la religion et de la morale; on me
signale de grands abus, dans les relations sexuelles, et notamment,
plusieurs cas de grossesse. Or, vous savez quelle est la loi; toute
négresse convaincue d'avoir eu des relations avec un blanc est
confisquée par nos missions.
--Cela vous permet d'avoir des nègres pour rien, espèces de voleurs!
--Madame! s'écria-t-il, vous manquez au respect dû à ma robe!
--Votre robe, je vous la lèverai tout à l'heure par dessus la tête,
malotru!
--Enfin, madame, vous avez des négresses enceintes, et qui ne sont pas
mariées. Celle-ci, par exemple, ajouta-t-il en indiquant de la main le
ventre bombé de la grosse ahurie.
--Soutiendrez-vous que c'est un blanc qui l'a engrossée? Je suis veuve.
Il n'y a pas de blanc dans la plantation.
--Eh! eh! répliqua le Frère des Missions avec un air d'incrédulité des
plus insolents.
--Que prétendez-vous insinuer, misérable! m'écriai-je.
--Je ne prétends rien, madame, mais je dois vous dire, que je dois
emmener toute négresse enceinte et non mariée à l'hôpital; si elle
accouche d'un mulâtre, elle y sera retenue; si elle met au monde un
noir, elle vous sera au contraire renvoyée fort honnêtement.
--Et comment osez-vous me l'enlever sur une simple présomption?
--Oh! fit-il, ce n'est pas une simple présomption qu'un aveu de
l'intéressée.
--Quoi! elle a avoué.
La surprise un instant me paralysa; me tournant enfin vers l'esclave
incriminée:
--Oserez-vous soutenir que vous êtes enceinte d'un blanc, malheureuse!
La grosse négresse, dont sa voisine, fille dégingandée, à l'air
malicieux et sournois, pinçait le derrière, répondit oui tranquillement;
et, sans broncher, les yeux fixes, soufflée sans doute par sa camarade,
montrant le capucin du doigt, d'un geste lent:
--Li, papa!
Les négresses, à ce mot, partirent toutes d'un rire criard qui
ressemblait à un aboiement de petits chiens. Dans leur hilarité, elles
se courbaient sur les genoux, ou bien rejetaient la face en arrière;
certaines sautaient en se frappant les fesses ou le haut de la tête,
tandis que le frère, tout rouge, balbutiait des explications qu'il était
seul à entendre. La gaieté des jeunes noires nous gagna nous-mêmes, et
encouragées par notre tolérance, voilà qu'elles se mettent à danser
autour du ridicule capucin, se baissant jusqu'à terre, se relevant d'un
bond, d'une tension de reins impayable, et répétant en choeur:
--Li papa! Li papa!
Il ne manquait à la calenda qu'un tambourin. Leur derrière sonore,
qu'elles claquaient en cadence, en faisait l'office. Seule la grosse
fille qu'on avait réclamée, restait contemplatrice, de tous ces
mouvements joyeux. Le moinillon essayait de fuir, mais le cercle des
négresses s'était fermé autour de lui; et, s'il voulait s'en échapper,
une danseuse le heurtait par derrière et le renvoyait comme un ballon à
la croupe de sa voisine; ainsi secoué, il faisait, malgré lui, son tour
de ronde et ses pirouettes. Trouvant enfin que le divertissement avait
assez duré, je dis à mon commandeur de l'interrompre; sur un ordre un
peu vif et un battement de mains, les négresses se dispersèrent. Mon
capucin rajusta sa robe qu'elles avaient retroussée, chercha une de ses
sandales qu'il avait perdue, et suant, rouge de colère, il dit d'une
voix courte et rageuse:
--Je vais faire ma déclaration à l'hôpital, et je ne manquerai pas,
soyez-en sûre, madame, d'en avertir le Conseil colonial.
A peine était-il disparu que M. de La Pouyade, si indulgent d'ordinaire
à toutes nos plaisanteries, prit un air grave pour nous saluer.
--Je regrette, dit-il, qu'on ait ainsi traité ce frère, car je le
connais, sa conduite est non seulement à l'abri de tout soupçon, mais
digne des plus grands éloges.
--Pourquoi est-il venu ainsi nous ennuyer?
--Soyez persuadée, madame, répondit-il, qu'il ne vient pas de lui-même,
mais à la requête de quelque puissant personnage auquel on vous aura
méchamment dénoncée.
Quand je fus seule avec Mme de Létang, je ne manquai pas de me plaindre
d'un procédé aussi vexatoire.
--Vous savez comme moi, chère amie, me dit-elle, que ces visites ont
lieu bien rarement, mais vous avez une ennemie, et même plusieurs, qui,
sous l'apparence d'une trompeuse amitié, vous font en secret, tout le
mal qu'elles peuvent.
Un nom me vint de suite aux lèvres:
--Vous songez à Mme Du Plantier, n'est-ce pas?
Mme de Létang me répondit d'un signe de tête puis, se tournant vers
Agathe et Antoinette:
--Vous seriez bien aimables, mes chéries, de vous promener au jardin.
Nous avons, Madame Gourgueil et moi, à parler sérieusement.
Les jeunes filles nous ont fait une moue, d'ailleurs fort gracieuse,
Agathe a chuchoté à l'oreille d'Antoinette, et elles ont quitté la
galerie vitrée. Nous nous sommes assises à l'entrée, dans la nuit
ardente des hauts feuillages; la lumière lissait les palmes les plus
élevées, veloutait le parasol des cocolobas et semblait détacher
au-dessus de nos têtes le beau fruit des aciers, rouge comme une chair à
vif. Mais l'ombre était profonde autour de nous, et à nos pieds, toute
une végétation de lianes rampait et, eût-on dit, nous enlaçait,
fortifiant notre intimité.
--Ma chère, me dit vivement Mme de Létang, je vous l'affirme, Mme Du
Plantier est une catin... le mal qu'elle essaie de vous faire est
incalculable. Elle vous a longtemps calomnié auprès de M. le gouverneur.
Mais M. le gouverneur était un homme de trop bon goût pour souffrir une
vieille fée de sa tournure.
--N'est-il plus son amant? fis-je d'un ton de surprise qui n'était que
joué, car je savais fort bien que le gouverneur avait remplacé cette
ancienne maîtresse par Mme de Létang.
--Vous comprenez, répliqua-t-elle, qu'une personne de son âge, aussi mal
conservée et aussi ridicule, n'a point les amants qu'elle voudrait. Par
bonheur pour elle on la dit fort riche; sans doute fait-elle part à ses
amis de ses richesses. Il y a des gens qui ne demandent à une femme que
de telles complaisances... Ainsi cet odieux Montouroy.
--Je croyais qu'il vous faisait la cour...